Toute la sensualité du monde

 

  • Gaël Petquin, « Rouge pulpé », lithographie de Renée Spirlet, Atelier de l’Agneau, Saint Quentin de Caplong, 14 €.

 

Le texte fulgurant de Gaël Pietquin permet la découverte d’un véritable poète. Le pathétique cède à l’enchantement et dénonce tout pathos. Un tel livre saborde toute compacité, il flotte avec force mais aussi langueur. Il fissure toute suffisance pour laisser libre cours à la sensualité astucieusement aporique. Tel un nouveau Pasolini (celui de la solarité) le poète se fait démiurge  du vide en feu mais sans laisser filer  l’émotion au contraire. Tout est chauffé à noir, à blanc dans un texte d’accourcissements, pavé d’aire en erre. L’écriture crée des présences autant sporadiques qu’en répétitions :

« Cent fois l’espadon ! sur le tapis d’amour est mesuré

Cent fois »

La densité sensorielle devient lumineuse et respirable comme l’éther de l’anesthésie de jadis. L’insecte possède le vol lourd de l’entre-deux temps en une apesanteur diaphane. Tout s’élide mais fait poids. Joute à joute surgissent les corps. Faux aphorismes, apories vraies abondent dans ce qui se prend d’abord pour un non-sens mais qui de fait  l’offusque. Tout s’élide de l’innomé. C’est là un exercice de haute voltige en support d’aurore là où le sardonique est au besoin épelé. L’antithèse tait la thèse, met la dialectique à mal par des tours de manège ou de moulin à poivre épiçant. Ils font surgir une suite de mystères. Soudain un

« pied

 

nu coupe

la

barque

 

D’un bout à l’autre sans se prononcer »

Mais c’est là toute la magie du verbe .

 

©Jean-Paul Gavard-Perret

Blond cendré – Ėric Paradisi – JC Lattès ( 16 € – 249 pages)

RENTREE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

index

  • Blond cendré – Ėric Paradisi – JC Lattès ( 16 € – 249 pages)

La littérature, plus qu’aucun art, est capable d’accueillir en elle les morts. C’est le cas pour le roman d’Éric Paradisi où la vie et la mort se mêlent et « les morts parlent aux vivants ». Un roman douloureux, mais où la reconstruction est la plus forte.

Ėric Paradisi entrelace deux destins, celui du protagoniste central, le grand-père Maurizio et celui de sa petite fille, la narratrice. Le récit balaye la période où sévit la chasse aux juifs dans une Italie dirigée par Mussolini, bientôt envahie par la Wehrmacht, puis nous embarque en Argentine, sous le régime de Perȯn, de la junte.

Le récit s’ouvre sur une silhouette de femme amoureuse, contemplant la neige sur son balcon, donnant au paysage un air virginal, aussi pur que la parfaite idylle qu’elle file avec « l’homme de sa vie ». Par flashback, elle se remémore les dernières paroles qu’elle lui adressa , une vraie déclaration d’amour. Mais pourquoi cette série d’interrogations au conditionnel? La remarque: « Maintenant, c’est trop tard » frappe de plein fouet le lecteur et suscite sa curiosité. N’en dévoilons pas plus.

Par chapitres alternés, la narratrice déroule sa vie et le parcours, semé d’embûches de son grand-père, juif, coiffeur à Rome, qui tomba amoureux d’Alba. Une femme, à «  la chevelure blond cendré », engagée dans la résistance, qui n’hésite pas à cacher celui qu’elle aime et initie. Combien de temps pourront-ils vivre leur amour ?

Maintes épreuves attendent Maurizio, dont sa déportation à Auschwitz, avant son retour en Italie. On le suit, ensuite, à Buenos Aires où il s’exile et apprend l’espagnol. Son talent de coiffeur coloriste lui ouvre alors les portes du succès. Sa notoriété grandit grâce à son art de nuancer le blond selon la personnalité des clientes, tel un alchimiste. Le magnétisme de Lucia n’est pas passé par le regard mais par sa chevelure qui irradie de toute beauté, par son don de déceler « le caractère d’une personne » au toucher de ses cheveux. Cette rencontre providentielle l’amène à se reconvertir au catholicisme afin de l’épouser.

Quant à la narratrice, elle retrace sa rencontre avec son bien aimé, leur conversation au jardin du Luxembourg, évoque leurs projets d’avenir. Elle se remémore leur premier baiser, leurs retrouvailles sur la péniche, havre de leurs étreintes. Elle revit des instants clés de leur liaison. A nouveau l’ expression « un immense gâchis », qui pétrifie le lecteur, traduit bien la détresse dans laquelle sont plongés la fratrie de la défunte et celui qui l’aime. Ne sont-ils pas taraudés par un sentiment de culpabilité? Ce qui fascine, c’est la justesse avec laquelle elle décrit le séisme qui ébranle celui qui reste à l’annonce du drame. On pense à Joan Didion qui évoque comment on peut passer de la vie ordinaire au cauchemar absolu, en un éclair.

Le récit prend un tournant plus lumineux quand les deux âmes masculines, broyées

par le destin de celles qu’ils ont aimées, sont amenées à rebondir en prenant un autre départ dans la vie. La narratrice, Flor, souligne la force de résilience de son grand-père, qui a su prendre de la distance avec son passé et « aller de l’avant », comme Algisa, sa logeuse, le lui intima. Rester enfermé dans ses souvenirs serait mortifère.

Comme le confie Philippe Besson dans son roman La maison atlantique: « Le plus difficile est d’apprendre à vivre avec ses disparus. Mais quand on a appris, alors on est imbattable ». C’est ce soutien que Flor veut apporter à celui qu’elle laisse fracassé, dévasté et qu’elle exhorte à faire « comme si tout allait bien », à vivre, lui prodiguant l’énergie d’aller de l’avant. Elle se confie à celui qui l’apaise et multiplie ses injonctions. Ses paroles résonnent: « Fais comme si… », « C’est pas grave si… », ce qui convoque une pensée de Jacqueline de Romilly pour qui « La vie est belle et mérite d’être aimée ». Par la force de la croyance, elle sépare corps et esprit, laissant entendre que l’âme est omniprésente.

L’auteur montre l’importance de certains objets, derniers liens avec l’être aimé parti.

Si les objets n’ont pas d’âme, ils ont une mémoire. En magnifiant leurs souvenirs, ils restent inscrits dans la durée et apportent du baume au coeur.

Pour Maurizio, c’est la paire «  de vrais ciseaux de coiffeur » offerte par Alba, et cette « boucle blonde » sertie dans un médaillon. Pour l’architecte naval, c ‘est la fougère où se cache l’âme de l’absente, l’orchidée blanche et aussi le flacon de parfum. Poignantes, les scènes où il faut trier, récupérer ce que l’on veut garder, comme des reliques. Cela soulève la question de ce qui reste de nos vies, de ce qu’on laisse. Ineffable le moment de l’adieu devant ce corps drapé dans une soie blanche.

Éric Paradisi a recours à un style obsédant à la manière de litanies psalmodiées pour mieux imprimer chez le lecteur la charge écrasante de vivre sans l’autre.

Le verbe « respirer », accentue cette impression de suffocation qui finit par gagner le lecteur, rehaussée par les mots: « noirceur, calcinés, suie, mousse charbonneuse ».

De même, les mots puissants « flammes, cendres, cheminée » qui ponctuent le récit traduisent le traumatisme vécu par les prisonniers devant les scènes insoutenables.

Dans Blond cendré, le temps d’aimer est aussi le temps de la face sombre de l’histoire. A l’instar du peintre Mandelbaum, Flor par ses tableaux ( « des toiles ayant pour thème la dictature ») et la biographie de ses grands parents se fait témoin de moments tragiques de l’histoire contemporaine, de ses soubresauts.

L’art pour traduire l’indicible. La littérature pour dire l’innommable, pour communiquer avec l’au-delà, nous faire naviguer entre deux mondes : du visible à l’invisible, d’ aujourd’hui à hier et pour conjurer la cruauté implacable du destin.

Éric Paradisi signe un cinquième roman bouleversant, émotionnellement intense traversé par des effluves de jasmin, dont l’épilogue est un hymne à la vie.

© Nadine Doyen

Philippe Jaffeux, Courants Blancs, Atelier de l’agneau, 2014.

Jaffeux courants blancs

  • Philippe Jaffeux, Courants Blancs, Atelier de l’agneau, 2014.

Entre les lettres, l’espace blanc, un vide dans lequel les signes alphabétiques s’électrisent, s’inversent, flottent ou se noient mais parfois aussi proposent des mots.

Entre les mots, le même vide conducteur induit la phrase. Entre les phrases, les mots, les syllabes, les lettres, l’espace blanc, l’espace du silence, du souffle naît celui d’une parole. Les lettres se suivent s’attachent à un mot, le mot à un sens, la phrase à un message. Le message lui flotte parmi les signifiances.

Le livre de Philippe Jaffeux propose soixante-dix pages comportant chacune 26 phrases. 26 incantations magiques, 26 formules, 26 tentatives de noircir l’espace ou d’en révéler la blancheur immaculée, 26 affirmations enjouées, amusantes, absurdes, sévères, injustes ou livrées au hasart, à la lecture. 26 lettres anonymes adressées aux anonymes lecteurs, aux jongleurs de mots. Pour nous dérouter. Pour nous envahir, pour nous séduire ou peut-être plus simplement nous laisser supposer que nous sommes tous des synonymes de nos propres personnages, de l’animal blotti en nous, de l’enfant ébloui. La société serait-elle vis-à-vis de nous ce qu’est l’orthographe pour les mots, l’écriture pour la parole, l’alphabet pour les lettres ?

Habituellement, je maudis les typographies qui rongent les lettres, les interlignes minuscules ou bousculés qui font subir à mes tentatives de déchiffrage que sont les lectures, des allers-retours de sens et de non-sens. Je soupire en voyant qu’on a oublié de m’instaurer des pauses en décidant des paragraphes, des strophes. Lire des textes qui ne prennent pas le temps de respirer me donne l’impression qu’ on me force à l’escalade sans crampon d’un versant trop abrupt. En effet, je lis en boitant et il me faut toujours relire les mots dont les lettres s’amusent à danser, à s’inverser comme dans un miroir déformant. En cela, je ne dois être guère différente des autres dyslexiques pour lesquels la lecture est laborieuse.

Pourtant en lisant « courants blancs », dès la première escalade, voilà, me suis-je dis, un livre qui propose à tout un chacun de prendre connaissance des courts-circuits qui se produisent au moment de la lecture et m’interdisent de prononcer clairement ce qui s’inscrit dans mon cerveau comme une image. Voilà enfin, un livre qui m’amuse sans se moquer prétentieusement de moi. Un livre qui participe à faire de mon ivresse non plus cette déroute angoissante mais un jeu sur l’espace (mental). Voilà un livre qui pourrait faire prendre conscience à ses lecteurs que les lettres, leurs agencements en mots, et puis ensuite en phrases, en textes, en pages sont aussi une forme d’emprisonnement de la poésie. Sa domestication. D’animal sauvage, on la transforme en esclave, on la force à obéir à une grammaire et pas seulement, on la fait entrer dans la cage d’un texte dont les phrases sont les grillages. Ne pourrait-on pas la laisser libre comme l’air ?

Si les lettres sont les milliers d’abeilles alimentant la trame remuante d’une ruche géante, ma lecture et l’écriture seraient le bourdonnement de milliers d’ailes transparentes. Les jeux entre les sens, sons, formes se ramifient tels les cheveux blancs d’un court-circuit. Les mots imprononçables deviennent les images d’une phrase serpentant dans les labyrinthes des significations. Toutes s’enchâssent les unes dans les autres au point que parfois on s’égare, on se retrouve au point de départ. On partage le sentiment que le temps n’existe plus qu’en tant qu’espace blanc, souffle, respiration du texte.

Le texte plein de formules magiques, de fausses pistes, d’affirmations avides, de correspondances absurdes et fantastiques ressemble à l’océan chahuté dont les vagues sont des phrases, l’écume un souvenir, les lettres, les graines qu’il brasse à l’infini.

Vous l’aurez peut-être compris, « Courants blancs » est un jeu électrisant, un jeu de « hasart », un jeu d’esprit où le texte sorti de tout contexte se matérialise sous la forme parfois angoissante d’une page blanche qu’on a gorgée d’encre noire.

Grains, papier, douleur, cris et crises, respirations, souffles et silences, vides et textures, parole étouffée d’une existence étouffante, certitudes au bord de la suffocation, noirceurs qu’il nous est possible d’imprimer sont autant d’éléments qui permettent à Philippe Jaffeux et à ses lecteurs d’explorer la piste, la voie (voix) qui cherche à se défaire d’une emprise. Si on ne peut écrire, on parle, on enregistre sa pensée comme si elle était le cri d’un animal, le souffle premier d’un humain qui n’est plus réduit à sa simple apparence. Cette voix multiple, aléatoire, anonyme, machinale, mécanique, enjouée court de page en page au travers des livres, au-delà du silence et des vides, elle se reflète dans un miroir dont les cadres rigides ne l’empêchent pas d’être libre.

 « Ses pensées s’écrasaient par vagues successives sur le grain de ses pages écumantes. »

 « Le silence précéda la parole afin que les lettres puissent aussi être vues sans être lues »

 «  Sa feuille était le fruit de 26 branches qui cachaient une forêt de lettres invisible »

 «  Les lettres sont d’autant plus mystérieuses qu’elles libèrent les mots magiques d’une parole enchantée »

 « Les lettres sont aussi des instants qui magnifient la beauté indéfinissable de chaque mot ».

 « Les musiques sont d’abord interprétées par le hasart car chaque son incarne un chaos. »

Voilà quelques phrases comme les fragments impossibles d’un rêve qu’on retrouve dans ce livre pas comme les autres. On devine que l’auteur a su trouver en lui une énergie peu commune pour produire une œuvre à la fois déliée et intensément lucide.

©Lieven Callant

Balade automnale en forêt—–Serge Joncour nous invite « à parcourir des panoramas aux couleurs incendiées ».

Balade automnale en forêt


serge joncour

Serge Joncour nous invite «  à parcourir des panoramas aux couleurs incendiées ».

Rendez-vous avec Serge Joncour

dont on savoure, à la radio, la voix de velours.

Avec L’écrivain national (1), il est de retour.

Plongez dans son roman à suspense, pimenté par l’amour,

dans son décor automnal sans détours.

A votre tour, bien chaussés pour l’enquête à mener,

Arpentez la forêt sur les traces de Dora

qui vous séduira, vous convoquera, vous envoûtera.

A lire fissa, cet incontournable page – turner de la rentrée,

Vous serez piégés, embobinés.

©Nadine Doyen

(1) L’écrivain national de Serge Joncour, Flammarion

Serge Joncour – L’écrivain national – Flammarion ( 400 pages- 21€)

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

index

  • Serge Joncour – L’écrivain national – Flammarion ( 400 pages- 21€)

 

Prix des lecteurs du Maine Libre, reçu au salon du Mans, octobre 2014.

Pour ceux qui auraient manqué ce roman incontournable, déjà conseillé en septembre. Antidote à la morosité garanti.

Ci-dessous, un aperçu de ce qui fait l’attrait de L’Écrivain national.

Serge Joncour met en scène son double, invité en résidence à Donzières, et nous dévoile les coulisses du métier d’écrivain, les diverses missions à effectuer (ateliers d’écriture, lectures…).

Le narrateur nous plonge dans l’expectative dès le chapitre d’ouverture, en distillant des mots forts : « cauchemar, faits divers, la folie des pires dérèglements ». Quel grain de sable va donc tout enrayer ?

Adoubé « écrivain national » par le maire lors de la réception de bienvenue, le narrateur se retrouve la vedette, « l’objet de toutes les attentions », nimbé de prestige. Mais il inspirera bientôt au couple libraire des sentiments contrastés, compte tenu de ses retards. Il perd de sa superbe le jour où il se présente, méconnaissable, maculé de boue. Son aura ne risque-t-elle pas de se ternir ? Loin d’être sédentaire, il s’approprie, sillonne les environs, aux confins du Morvan, suit « des routes onduleuses ». Ainsi, il nous immerge dans cette campagne aux « prairies émeraude », dans un monde végétal (« labyrinthe vert ») ou forestier « aux couleurs incendiées » d’automne.

La force romanesque est d’avoir inséré un fait divers, dont « Notre écrivain » s’empare. On suit ses investigations pour cerner la personnalité de la victime et de cette beauté fatale dont la photo parue dans la presse l’a subjugué. Quel lien avec Commodore, le disparu ? Avec Aurélik, incarcéré ?

Dans quelles circonstances Dora croisera-t-elle l’écrivain ? Comment le connaît-elle ? Le lit-elle ?

L’imagination fertile du narrateur nourrit un flot de spéculations. Sera-t-il assez perspicace pour résoudre l’énigme autour de la disparition de Commodore, en endossant le rôle de détective ?

Et si le présumé coupable était innocent ? L’auteur pointe alors les failles dans les enquêtes, les erreurs judiciaires, et les dérives de la presse. Il radiographie la vie en province, les rumeurs vite colportées : quel crédit accorder à celle qui circule à son encontre ? Il brocarde les raouts dispendieux des édiles. Il soulève la question de la production d’énergie renouvelable, source de conflits. Car les écologistes, « ces illuminés », militent farouchement contre l’idée que « le bois, c’est l’avenir » alors que pour le camp adverse «  la forêt, c’est de l’or qui pousse en dormant ».

A travers son héroïne, Dora, en explorateur du cœur, Serge Joncour analyse les mystères de l’attirance. N’est-il pas vampirisé, chaviré, habité par « la belle brune » aux «jolis yeux bleus de myope » ? Pourquoi a-t-elle besoin de lui ? Que cachent ces jerrycans à convoyer ? Quel danger court Serge à la fréquenter ? Pourquoi lui impose-t-elle le vouvoiement ? Pourrait-il être inquiété ?

Face à toutes les mises en garde, on devine ses atermoiements et sa crainte de ne pas la revoir.

L’auteur excelle à monter le cheminement d’une passion et d’une fascination nées du pouvoir d’une simple photo et du magnétisme d’un regard, de l’aimantation d’un visage, puis d’une voix, à l’accent étranger, prononçant son prénom. Dora lui inspire des pages sensuelles et une variation sur le baiser à mettre les sens en émoi. « Embrasser une bouche, c’est plonger dans ce vertige sublime », c’est l’extase, « l’éblouissement » qui conduit à l’exultation des corps, à « l’ivresse de se vouloir… ».

Ses portraits psychologiques des figures féminines impressionnent. Dora, à la fois fragile et « intraitable et glaçante » éclipse toutes les autres par sa « présence presque chimérique ».

On est témoin de la montée en puissance de la peur du héros, face à la violence. Cette angoisse grandissante gagne même le lecteur quand la forêt se fait « plus enveloppante », « abyssale », d’autant plus oppressante qu’il se sent prisonnier dans cette « mer d’arbres », et abandonné de Dora.

Serge Joncour imprime à son récit une atmosphère bien singulière avec cette météo hostile (il pleut « des hallebardes »), cette succession de métaphores autour de l’eau et en faisant de la forêt de Marzy un personnage à part entière. L’auteur pose un regard de peintre (à la manière de Constable) et de poète sur les paysages, dans la lignée des « nature writers » comme Thoreau ou Ron Rash.

L’œil du lecteur y moissonne une pléthore d’images (« un mikado de bûches anarchiques gisait au pied du mur de bois »), dont celles marquantes en forêt, et l’expédition nocturne au lac. Son oreille capte une multitude de bruits (« de succion », « tonitruants » à la scierie, « craquements » en forêt, « boucan assourdissant » de métal, « brassées de paroles » au marché, « le ruissellement de musique », le martèlement de la pluie…). Serge Joncour sait nous divertir par la drôlerie de certaines situations (la cueillette des champignons simulée, la pile des livres qui s’écroule, accoutrements vestimentaires…) et ses comparaisons imagées (« Je me lançai comme un bobsleigh dans ce toboggan terreux »). Dora n’est-elle pas Ophélie ? L’écrivain piégé fait penser à Milon de Crotone. On cède à son humour (« L’ambiance avait refroidi jusqu’aux cafés », d’une justesse décapante, terriblement magnanime, à ses jeux de mots : « L’auteur d’un crime sans auteur ».

A l’instar de Dora qui attire L’écrivain national, comme l’épeire dans sa toile captive, Serge Joncour nous mène en bateau et nous tient en haleine au fil du récit, farci de chausse-trappes, de fausses pistes, jusqu’à ce rebondissement imparable, laissant le lecteur piégé, pantois. Voici Serge Joncour passé maître dans l’art du suspense. Il narre, avec toujours plus de brio, les tribulations de son héros, montrant que le métier d’écrivain n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Mais un auteur n’attend-t-il pas de la vie qu’elle lui « serve des idées » ? C’est en apothéose que se clôt le roman, pimenté par l’amour : « un amour même impossible, c’est déjà de l’amour, c’est déjà aimer, profondément aimer, quitte à en prolonger le vertige le plus longtemps possible ».

Dans ce roman, Serge Joncour met en exergue le trio écrivain/libraire/lecteur, et autopsie leurs liens. Il décline un hymne aux libraires, un vibrant plaidoyer pour le livre qui permet de croiser « ces êtres irrémédiablement manqués dans la vie » et une apologie de la lecture. Il évoque la genèse de ses romans, ses sources d’inspiration, la trace matérielle laissée par l’écrit, une lettre.

Serge Joncour signe un passionnant et vertigineux roman de la maturité et de la liberté d’aimer, empreint de mystère, émaillé de références littéraires (Conrad, Sue), de fulgurances (« Vivre, c’est être le maître de son feuilleton »), traversé d’effluves enivrantes d’ambre et de patchouli. Il nous offre une captivante et fascinante intrigue, prodigieusement bien construite. Des secrets bien gardés, le lecteur embobiné. Un page turner qui réunit tous les ingrédients d’un polar réussi, qui fera date par l’énergie dont il est habité. Un vrai bain de jouvence littéraire.

Joncourissime.

L’écrivain national rime avec MAGISTRAL.

 

A lire fissa, d’autant qu’« en lisant un auteur, même s’il ne parle pas de lui dans son livre, on le sent partout à travers les lignes, on est tout le temps avec lui », dit Dora.

Comme le déclara Serge Joncour dans un de ses tweets: « Un livre se lit et relie », « Un livre, c’est avoir avec soi: « le film, le décor et tous les personnages ».

©Nadine Doyen