Claude LUEZIOR, Monastères, Éd. Buchet/Chastel, Paris

Une chronique de Sonia Elvireanu

« L’originalité n’est ni vice, ni maladie, l’âge n’est pas une tare » : Monastères de Claude LUEZIOR, Éd. Buchet/Chastel, Paris

Le roman Monastères de Claude Luezior, réédité plusieurs fois depuis sa parution en 1995 est plus actuel que jamais grâce à son sujet universel : le temps, le destin de l’être humain.  

De vision réaliste, il dévoile avec une fine ironie les mécanismes qui rendent l’homme prisonnier. Il met en garde  le lecteur contre les pièges de tout système qui voudrait régler la vie intime de l’homme selon des stéréotypes qui annulent toute individualité: administratif, médical, familial, monacal etc.

Face au système qui décide de tout, analyse tout à travers des schémas rigides et abstraits, tout comportement humain hors de l’ordinaire peut être qualifié de maladie et permettre aux autres de s’emparer d’une vie contre sa propre volonté.  

Le romancier parle de l’intérieur du système médical qu’il connaît bien, de par sa profession de médecin neurologue. Il ne le défend pas, car son fonctionnement qui se veut sans faille n’est pas sans erreurs. Il met au centre de son roman la figure d’un vieillard vulnérable à cause de son Parkinson qui dérègle le cours de sa vie ordonnée.

La vieillesse, avec son impuissance physique et ses maladies, est peinte d’un oeil fin et compatissant, comme tous les drames des personnages qui gravitent autour du père Cléard.

Son destin est livré au lecteur par bribes : ancien militaire de la Légion, devenu jardinier de la ville après sa libération; un amour fou à 26 ans pour une jeune fille, Delphine, morte en pleine jeunesse ; un mariage conventionnel, une fille indifférente, émigrée aux Amériques ; une vieillesse solitaire et difficile à cause d’un Parkinson ; le retour de sa fille 17 ans après, ulcérée par une vie ratée à l’étranger, dépressive et obsédée par la maison paternelle qu’elle veut s’approprier  en mettant son père sous tutelle.

L’action commence par la mise du vieux Cléard dans un hôpital de gériatrie sous prétexte d’être examiné. Il y rencontre des personnes atteintes des maladies qui sollicitent l’assistance médicale.

Le romancier excelle dans l’art du détail précis, percutant, de même que les comparaisons, d’une grande force d’évocation avec laquelle il esquisse des portraits, dévoile les misères de la vie, évoque l’atmosphère de l’hôpital, les relations familiales et sociales, dénonce avec subtilité ce qui se cache derrière les apparences.  Il ne perd rien de vue, doué d’un excellent sens de l’observation : espace clos, administration, personnel médical, patients, thérapies, médication, atmosphère, surveillance, relations patients-médecins-assistantes, entre les malades, en famille. 

Plusieurs espaces différents, plusieurs « monastères » dans le rouage du mécanisme social qui fonctionne mécaniquement : la famille, l’hôpital, le monastère. Chacun se veut hospitalier et agréable, mais il peut s’avérer prison comme pour Cléard et les autres. 

Le romancier réussit à merveille à dévoiler le double visage de ces institutions sociales. Un détail, une comparaison suffisent pour suggérer que les apparences trompent: l’hôpital « est ce monastère blanc qui n’avoue ni sa prière, ni sa misère crasse », « le monastère stérile », « propre, impeccable comme un scalpel » « Il y a la danse de la mort ou s’accouplent le râle et le sourire. »

L’hôpital est comparé à une scène et la vie des patients à une pièce de théâtre où tout est régisé : programme, rythme de vie, visites, repas, sommeil. Il est ressenti par les patients comme « un camp de prisonniers ». L’émotion y est proscrite, elle existe entre les otages des maladies. Sous le sourire des assistantes on ne trouve parfois guère de bienveillance et de compréhension.

À partir d’un cas particulier, un malade de Parkinson, le romancier réussit à retracer un pan de vie sociale et de famille, le fonctionnement d’une administration accablante, suffocante qui défavorise les gens. Quelques personnages se détachent autour du père Cléard, chacun avec son drame: Marianne, sa fille, sans éclat, médiocre, usée « dans la steppe de béton » de la vie américaine, rapace, dépressive ; Jasmine, l’assistante sociale, honnête, héroïque, compatissante; Jumper, le chasseur asthmatique, l’ami de Cléard ; le jeune docteur Lucien non perverti par « la paperasse et les poisons administratifs »; le prêtre de l’hôpital, Théo, tel un ange pour les malades, amoureux de Jasmine ; le médecin-chef, l’autorité même, qui y règne comme un roi ; la garde-barrière avec son histoire traumatisante de culpabilité, le supérieur d’un monastère, un véritable chrétien pour lequel la vraie croyance est celle de l’amour.

Le plus touchant est Cléard par la lucidité avec laquelle il observe et réplique, par la résistance face aux agressions de sa fille et des médecins qui voudraient le déclarer irresponsable, amnésique et l’enfermer à jamais dans un hôpital psychiatrique. Malgré son Parkinson, il prouve qu’il est capable de se débrouiller tout seul. Mais sa fugue de la gériatrie avec Jumper est perçue comme un acte de folie, il est transféré à la psychiatrie où il risque un faux diagnostic. 

Le roman a aussi son côte polard qui le rend palpitant: le vol d’une icône miraculeuse dans un monastère et celui de sa copie, à valeur sentimentale pour Cléard. Mais aussi son côte spirituel : la découverte de la vie monacale lors du pèlerinage de Théo et de Cléard  au monastère.

Le narrateur est extérieur à son univers diégétique, mais on le sent près de ses personnages, ces patients sans espoir, otages de leurs maladies et du système médical qui fait souvent des erreurs. C’est l’auteur qui se cache derrière ce narrateur compatissant, qui comprend la souffrance et dénonce la misère sociale qui pousse à la dépression, à la mort (Marianne). 

Claude Luezior conduit de main de maître le fil d’une narration hétérodiégétique structurée avec une rigueur classique . Le rythme est alerte, les aventures et les surprises ne manquent pas, la trame est bien menée pour réunir à la fin les personnages trop éprouvés par les malheurs de la vie, leur donner une nouvelle chance. La vie et la mort sont inséparables, le bonheur et le malheur s’entremêlent dans le destin de chacun, le bien triomphe sur le mal. 

Monastères est un roman dans la lignée du réalisme balzacien, avec une observation fine des gens, du milieu social, des relations humaines, à la fois émouvant et critique, avec une force d’évocation et un langage d’une grande finesse.

Un roman qui sera toujours actuel, vu son sujet et l’art du récit qui l’inscrivent dans l’universel. Le livre donne envie de pleurer et de se révolter contre tout mécanisme abstrait qui voudrait mettre les sentiments sous le loquet inébranlable d’un système jugeant tout par ses règles rigides qui effacent toute individualité. Un roman touchant, un plaidoyer  pour la vie, malgré ses souffrances et qu’il faut absolument lire. 

©Sonia Elvireanu

Traversées N°96 -Été 2020

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Antonio Moresco, La petite Lumière, roman traduit de l’italien par Laurent Lombard, Éditions Verdier, collection Terra d’altri, 124 pages, février 2017, 14€

Une chronique de Lieven Callant

https://editions-verdier.fr/livre/la-petite-lumiere/

Antonio Moresco, La petite Lumière, roman traduit de l’italien par Laurent Lombard, Éditions Verdier, collection Terra d’altri, 124 pages, février 2017, 14€


Ce roman étrange et surprenant est une narration en 18 chapitres, à la première personne.

Le personnage principal c’est le narrateur, omniprésent, un « je » qui se redécouvre dans ses rapports à la nature environnante. Il y a aussi les quelques habitants fantômes de l’autre village, un berger cartographe qui note toutes les apparitions lumineuses non expliquées, un enfant, des défunts.

Les lieux: un hameau déserté par ses habitants, entouré de collines et de forêts où vit le narrateur qui cherche ainsi un moyen pour disparaître. Curieusement, malgré l’immense solitude, l’hostilité apparente d’une nature qui reprend ses droits, le narrateur semble se ressourcer. Il accède comme dans un rêve à la part la plus profonde en lui. Une sorte d’ultra-conscience.

Le temps de l’histoire est celui des saisons, de la végétation, de la lumière et de l’obscurité, de la solitude campagnarde. Les éléments naturels, les tempêtes, les tremblements de terre ou encore l’emprise de la végétation sur les constructions architecturales humaines font naître et développent l’idée de mondes à plusieurs vitesses. Le temps n’est presque plus mesurable. Il s’éternise ou au contraire fond et implose. Antonio Moresco interroge la notion même du temps qui se déroule comme une succession raisonnée d’évènements en faisant de son roman la narration de sensations, un déferlement de questionnements, de doutes, d’observations personnelles au narrateur, d’aventures centrées sur elles-mêmes et qui restent sans réponses définitives et sujettes à interprétations multiples. 

Toute l’intrigue est dans le titre: la petite lumière. Quelle est cette petite lumière, où est sa source, pourquoi brille-t-elle? À quelle magie doit-elle sa constance? Pourquoi choisit-elle à l’instar du narrateur un lieu isolé et désert pour briller et pour combien de temps? Est-ce une étoile? L’âme d’un défunt? 

L’auteur disperse les indices subtilement, les distille au gré de thèmes ancestraux et universels autour de l’existence et de la mort qu’il revisite. La place de l’homme dans son propre monde se réduit à peu de chose et à l’échelle de l’univers, elle est dérisoire, on s’en doutait mais la force de ce roman réside justement à proposer une alternative au néant: la force d’une petite lueur, l’étincelle de la création artistique, poétique qu’il traduit par le désir de son narrateur d’offrir une résistance, un refus net et profond de suivre les routes qu’on trace d’avance pour lui. Il préfère se retirer, il choisit la solitude que beaucoup compare à la mort, parce qu’elle est l’unique voie possible vers soi. C’est un suicide. Emotionnel surtout à tout ce qui ne lui correspond plus, c’est une métamorphose, un échelonnement de vies et de morts qui se perpétue. La magie prend les rennes de l’histoire. Les réalités sont multiples, le rêve se démultiplie pour nous faire connaître les visages différents de l’existence. Une seule phrase, un seul mot parviennent à bouleverser tout le livre renvoyant le lecteur à une nouvelle relecture de l’histoire, des histoires. Chaque chapitre se déploie alors autrement.

Que le lecteur ne se trompe pas, le roman n’est jamais lourd à digérer malgré les thèmes abordés. Sans intrigue ou presque par la prose de son écriture Antionio Moresco rend malgré tout son roman palpitant, intrigant, étrange. C’est entre les lignes que notre imagination est invitée à voyager. L’auteur suggère avec une précision habile, honnête car elle ne vise pas le détournement de l’attention, le délassement inutile, elle va vers l’essentiel. 

© Lieven Callant

Daniel Charneux, À propos de Pre, roman, Éditons M.E.O.

Une chronique de Patrice Breno

Daniel Charneux nous met en nage du début à la fin avec ce superbe roman, où la volonté d’aller plus loin, plus vite et l’amitié sans détours sont les thèmes-phares de cet opus.

Pete Miller veut rendre hommage à son ami Steve Prefontaine, dit « Pre ». Plus de 40 ans après, il veut se souvenir de ce qu’était Pre, champion mondial de la course à pied ; il a côtoyé les grands, comme Puttemans ou Viren.

Il faut avoir couru, comme je l’ai fait moi-même à un niveau amateur, entendons-nous, pour comprendre l’adrénaline qui nous pousse à vouloir davantage, dépasser celui qui était trop souvent devant soi, battre son propre chrono, savoir souffrir…

Pete, sous forme de journal, raconte l’aventure sportive de son ami Pre, avec qui il courait dans les années 1970. Des années 50 à nos jours, sur fond d’histoire américaine, nous suivons une véritable épopée sportive.

En parallèle, avec quelques amis, le narrateur nous relate une course-relais « Hood to coast relay », qui compte 1050 équipes de 12 coureurs, soit 12600 participants. En faveur de l’association pour le cancer, maladie fatale à l’épouse de Pete. Ce dernier et ses coéquipiers, hommes et femmes, s’y étaient engagés en 2018.

Ce roman se lit avec plaisir et le lecteur souffre avec les coureurs, applaudit les performances et prend un fameux bol d’air.

Des moments émouvants aussi !

Par exemple, quand Pete nous parle de la Saint-Valentin, nous retenons comme une boule dans le fond de la gorge.

Daniel Charneux, en véritable conteur, sait nous captiver ! Difficile, voire impossible de ne pas lire ces 150 pages d’une traite.

Quelques extraits qui sont aussi des modèles d’espérance et de bonheur :

« L’inspiration, nous le savons bien grâce à la course, est inséparable de l’expiration. »

« Sorte de Léonard de Vinci de l’époque, un décathlonien de l’existence. »

« Dans tous les domaines, amitié, courses ou filles, c’était un vainqueur ! »

« Ses performances, Steve ne les devait qu’à sa classe et à son travail. »

« Chacun de nous devrait peut-être noter sa vie avant de l’oublier. »

Daniel Charneux, né en 1955, a publié 

  • un recueil de nouvelles : « Vingt-quatre préludes » (2004) ;
  • huit romans : Une semaine de vacance (2001), Recyclages (2002), Norma, roman (2006), Nuage et eau (2008), Maman Jeanne (2009), Comme un roman-fleuve (2012), Trop lourd pour moi (2014) et Si près de l’aurore (2018) ;
  • des haïkus : Pruine du temps (2008) et de Si longues secondes (2010).

©Patrice Breno

Ivan de Monbrison, la cicatrice nue, Éditions Traversées, collection Poésies.

Ivan de Monbrison, la cicatrice nue, Éditions Traversées, collection Poésies, ISBN : 978-2-9601658-8-3

Tout d’abord, un fort beau titre, tout en minuscules, ce qui ajoute un zeste d’élégance. Et deux études pour personnage de l’auteur, annonçant la couleur (ou plutôt la noirceur) du propos.

Car le texte, éminemment poétique, est en effet caractérisé par un dégradé sépia où dominent ombres, squelettes, crânes et autres teintes oniriques : 

il y a ici ou là un cadavre affublé d’un masque

allongé au milieu d’un grand cercle doré

comme une sorte d’auréole qu’il tiendrait à bout de bras

ou bien d’arc-en-ciel par où passeraient les nuages

ils glissent tout contre la barrière de l’horizon et s’évanouissent

derrière une cloison d’où proviennent des rires bizarres

dans le brouhaha des os découpés à la main (…) (p.20)

  Question atmosphère, pourtant, la maîtrise de la langue nous fait penser à La Peste de Camus… Le monde de Schiele ou de Kokoschka ne nous semble pas très éloigné, malgré un siècle de différence. De son côté, Kafka est aux aguets…

Étrange et passionnante lecture au bord d’un précipice. 

Les mots, tels des bois flottés, paraissent être issus d’une écriture automatique, là, juste avant les indicibles remous d’une cataracte. 

La solitude peut être cependant nourricière :

je me retourne pour voir une dernière fois le paysage qui a tout

d’un visage féminin

seul

je suis seul

je suis une flamme dans le feu (p.7)

Malgré les empreintes qui se veulent indélébiles, malgré le sol spongieux, les mendiants, les oraisons funéraires et toute une procession de récurrences cauchemardesques, cette suite de poèmes garde une allure artistique de haut vol qui ne cesse d’intriguer le lecteur.

Ce qui me fait penser à nos neurones qui résident non seulement dans le cerveau et la moelle épinière mais aussi dans le système digestif : oui, ce puissant recueil est également écrit avec les tripes !

 Désespérance, certes, mais fascination ambiante :

À l’orée de l’ombre

il y a

ce morceau qui se détache du corps

il tombe dans le vide en se blessant de tous côtés

la chair brûle

le temps qu’on détricote comme la corde d’un chemin (…) (p. 38)

Opuscule de 42 pages d’une intensité rare, à mettre sous les yeux de tout insomniaque.

©Claude Luezior 

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