Rose-Marie François, Trèfle incarnat, Préface de Philippe Jones, Le Cormier, 64 pages, 16 € , 2014.

François

  • Rose-Marie François, Trèfle incarnat, Préface de Philippe Jones, Le Cormier, 64 pages, 16 € , 2014.

 

Dans vingt poèmes d’une longueur fixe de dix-sept vers, Trèfle incarnat propose une dérive inspirée par les œuvres de Francis Bacon et de Paul Klee. Elle renvoie pour chacun d’eux à des œuvres spécifiques des deux artistes. Néanmoins il ne s’agit en aucun cas de descriptions mais de l’évocation de sensations : l’expression poétique ramène à la picturale afin d’en révéler la puissance et nous familiariser avec la complexité des peintures.

 

L’espace poétique créé par Rose-Marie François ouvre bien des interrogations et suggère comment formes et couleurs libèrent ce qui semble s’étendre librement en un espace strict. Tout joue dans cette problématique sur le décalage. La poétesse saisit la puissance de l’artifice de Klee, de l’organique chez Bacon. Trèfle incarnat reste sur une ligne de crête : imaginaire et réel, abstraction et figuration, artifice et fait de nature créent par la poésie même des lieux étranges entre l’image et le monde proposés par les deux peintres.

 

A travers de tels poèmes, l’émission des formes et des couleurs traduit et détourne un état du réel ou une peau physique. Rose-Marie François montre combien les travaux de Bacon et Klee sont animés par un imaginaire en labyrinthe qu’elle, en tant que poétesse, reprend à son compte. Elle sait que ce qui « va de soi »,  masque ce qui est. Il faut aller au plus profond. Ce déplacement impose un complet dépassement. Il fait surgir l’autre et le monde en soi dans sa complexité.

 

Trop souvent le réel avale. La poétesse comme « ses » deux artistes le digère. Ou si l’on préfère elle métamorphose deux œuvres où une insatisfaction perpétuelle crée des trous à combler dans les corps. La créatrice rassemble une sorte de faire absolu qui chaque fois pousse les œuvres un peu plus loin. Ce qu’elle évoque  fait évoluer des œuvres que l’on croit connaître et prouve qu’en elles il existe  toujours une autre vague à estamper ou à endiguer, une autre paroi à creuser.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Ovide, « Remèdes à l’amour », traduit du latin par Xavier Bordes, éditions des Mille et une nuits, 1992

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  • Ovide, « Remèdes à l’amour », traduit du latin par Xavier Bordes, éditions des Mille et une nuits, 1992. prix 2,80€ (en seconde-main 0,30€)

Dehors, il pleut, le ciel est sombre, la lumière apocalyptique et moi, je suis là à l’abri parmi des milliers de livres dont certains sont à eux seuls capables d’éclairer les nuits de pleines journées et de calmer les pires intempéries automnales. Un bouquiniste récolte pour le plaisir de nombreux habitués des perles, écrits oubliés, écrits médiatisés, écrits éternels. Reliures précieuses, reliures décousues d’avoir tellement servi, livres devenus vieux et pourtant encore vierges, aucune lame n’a encore défait les pages des cahiers, on trouve là dans ce nid hétéroclite, l’aiguille dans la botte de paille.

Ovide. Je le retrouve dans une traduction de Xavier Bordes. Lu des années avant alors que j’étudiais non sans peine le latin, j’étais adolescente. Ovide et je retrouve une sensation chatoyante, une langue savoureuse, raffinée. Ovide et la poésie comme je la rêve car on ne la trouve plus. Elle ne se fabrique plus et pourtant elle me laisse un goût étourdissant, jamais nostalgique, grinçant, ou poussiéreux. Je ne lis pas ses vers pour partager le message qu’Ovide adressait à ses contemporains car beaucoup de références m’échappent. Je lis Ovide pour la langue qu’il invente. Là, réside tout l’intérêt de ma lecture. Rien ne me semble terni, surfait.

Remèdes à l’Amour devrait nous apprendre (ou apprendre aux lecteurs contemporains d’Ovide) à désaimer. La recette formulée par le moyen de la poésie m’apprend finalement que l’Amour ne doit pas être « monothéiste », ravageur, intransigeant, fanatique mais au contraire ouvert, assertif, ne mordant ni notre propre liberté, ni celle de l’autre, de l’aimée. On vainc l’amour malade, honteux, jaloux monstrueusement possessif par l’amour consenti avec conscience et confiance, nuancé, suave comme un poème bien agencé.

Un agréable texte écrit par Xavier Bordes éclaire astucieusement la lecture en contextualisant les écrits d’Ovide. Une biographie retrace les éléments importants de la vie de l’auteur. Une bibliographie nous incite à poursuivre nos lectures. Un seul bémol, j’aurais aimé retrouver juxtaposé à la très bonne traduction le texte original.

©Lieven Callant

Les lectures de Patrick Joquel

 

Poésie

 

 

 indexTitre : Les gens polis ne font pas la guerre à autrui

Auteur Jacques Thomassaint

Illustrations Pierre Rosin

Éditeur : Soc et Foc

ISBN : 978-2- 912360-91-5

Année de parution : 2014

Prix : €12

Un livre résolument antimilitariste. Anti guerre. Avec humour. Détermination. Des images riches de couleurs et de sens pour appuyer là où ça gratte. Les poètes qui s’engagent et c’est une des veines de la poésie que cette écriture de combat réveillent. C’est le thème du prochain Printemps des Poètes de mars 2015 et c’est réjouissant pour ce livre !

J’espère que le site du Printemps le mettra à l’honneur car il n’est pas facile de pratiquer cette poésie d’engagement à hauteur d’enfance !

 

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indexTitre : Un temps pour tout

Auteur: Lucile Lux

 Éditeur : Soc et Foc

 Année de parution : 2014

 Prix : 9 €

C’est tout simple. C’est génial. Simplement génial. Secondes, minutes, jours, semaines, mois, années… une vie. Celle de chacune et de chacun. En prise, en miroir, en écho. Sa vie. Ma vie. Nous sommes si différents et nous nous ressemblons tant.

 Les pages tournent comme les jours. Les mots, quelques mots jouent avec les images, s’intègrent et nous regardent. Les images résonnent et l’émotion gagne. 

On est tout entier dans ce petit miracle, la vie, tout  entier dans ce livre. On ferme le livre et l’envie de dire merci nous monte aux lèvres.

 

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indexTitre : De la tête aux pieds et des pieds à la tête

 Auteur: Constantin Kaïteris

 Illustratrice : Brigitte Dusserre Bresson

 Éditeur : Éditions Corps Puce

 Année de parution : 2014

 

Prix : €14

 

On passe ici en revue tout le corps humain. Chaque partie a son poème. D’abord en descendant puis en remontant. Muscles, articulations, organes, sens : chacun est mis en mot. Des mots qui disent l’essentiel de la partie, qui jouent avec la langue en insérant les expressions langagières concernées. Beaucoup de tendresse. Beaucoup de richesse. On se dit en première lecture que c’est une bonne idée, que c’est tout simple et puis ensuite on s’aperçoit que comme tout ce qui parait simple ne l’est pas autant qu’il le parait. C’est à cela aussi qu’on reconnait le poème : à sa richesse, à ce qu’il révèle des secrets…

 Une réussite soulignée par les gravures de Brigitte Dusserre Bresson, fines et limpides. Un livre qui devrait rejoindre toutes les bcd des écoles, rayon poésie.

 

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indexTitre : notes de bois

 Auteur: Thomas Vinau

 Dessins de Valentine Leboucq

 Éditeur : Cousu main

 Année de parution : 2014

 Prix : € 8.50

 

Un bel accordéon bleu pour une douzaine de poèmes. Il s’en dégage une sérénité paisible. On est là. Comme la petite mouche dont on rêve souvent, installé au plafond du bureau de Thomas, une planche de bois deux tréteaux, quatre fenêtres et cet étrange jardin du monde au devant des yeux. Bien douillet au silence du matin, dans la lumière. Mi-songeur, mi-contemplatif, un peu ermite, un peu  ronronnant sous la caresse des mots. Une sorte d’art poétique d’un voyageur immobile.

 Bien. Juste bien.

Cette poésie du minuscule comme le présente Thomas dans son blog, du quotidien. Ces touts petits éclats de vie qui donnent de grands sourires et même d’immenses rires. La vie, simplement.

 http://etc-iste.blogspot.fr/

 http://editionscousumain.blogspot.fr/

 

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indexTitre : Dunité

 Auteur: Anne Pastor Cadou

 Photographe : Marie-Geneviève Lavergne

 Éditeur : Soc et Fo

 Année de parution : 2014

 Prix : 12€

 Un bel équilibre. Un livre où le ressac berce le lecteur de page en page. Blanches d’écume.

 Emmène-moi, veux-tu.

 Et retournons à la mer, comme d’habitude.

 Comme toujours.

 

 La mer. L’errance au rythme des vagues. Sur le fil du sable et du varech. Les yeux dans l’infini. Le pas dans le silence. L’immense méditation de la mer. Sa violence aussi.  Un bel accord texte/photo. Le lecteur voyage et se plonge dans ses souvenirs de bord de mer. En écho.

 Un bel ouvrage à méditer, rêver. Idéal pour les jours de gris ou les jours trop continentaux, les jours de métro…

 

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indexTitre : Ecrits du Nord 25-26

 Auteur : revue

 Éditeur : Éditions Henry

 Année de parution : 2014

 Prix : €12

 

Un bel ensemble où sont publiés divers poètes comme Philippe Blondeau, Constantin Kaïteris et Claude Burneau que notre revue caïrn a publié également au fil de ses numéros.

 Cela donne un bel aperçu du travail de l’éditeur, des textes qu’il reçoit et de la vitalité de cette poésie qui tient la main de nombreux êtres. A découvrir sur http://www.editions henry.com.

 

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indexTitre : Les hommes tissent le chemin

 Auteur: Bernard Grasset

 Peintures de Jean Kerinvel

 Éditeur : Soc et Foc

 ISBN : 978-2-912360-92-2

 

Année de parution : 2014

Prix : €12

 Curieux livre que celui-ci. Curieux et plaisant. Des poèmes de voyages, écrits sur la route : paysages, sensations, émotions, recherche des traces de l’homme et du temps… Une écriture proche de la photographie comme souvent dans cette géopoétique de l’écriture chère à Kenneth White. Des peintures totalement abstraites. Une mise en écho via les couleurs, les formes, les rythmes. Un livre inversé si on peut oser ce terme et c’est ce qui lui donne sa personnalité propre et nous invite à y revenir comme on revient sur et dans les paysages qui nous fondent, nous parlent, nous re connectent au monde et à nous-mêmes. Un livre d’éditeur et bravo !

 

 

 

Roman

 

 

 

indexTitre : Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre

 Auteur: Céline Lapertot

 Éditeur : Viviane Hamy

 Année de parution : 2014

 Prix : €17

  

Un livre poignant. Oscillant entre un présent où se joue un avenir plus qu’incertain et un passé lourd de silence et de détresse.

 Un livre qui témoigne que parfois la seule et unique solution pour sortir de l’enfermement et du mutisme est la violence…

 Un livre à mettre dans toutes les mains qui de près ou de loin travaillent avec l’enfance, juste pour garder en mémoire que la vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille.

 

 ©Patrick Joquel

www.patrick-joquel.com

 

Un nouveau livre avec Johan Troïanowski :

Chercheur d’or

aux éditions Pluie d’étoiles.

Cette fois-ci : c’est une BD !

 

https://www.facebook.com/patrick.joquel

 

Robert Varlez, « HAahh ! », Editions The Hoochie Coochie, Poitiers

  • Robert Varlez, « HAahh ! », Editions The Hoochie Coochie, Poitiers, non paginé, 10 €, 2014.

 Varlez 2 Varlez 3

Le trait dessine le corps deux à deux, immergés (ou presque) l’un dans l’autre par la limite mais distinct par le désir de l’un vers l’autre. Mais exit les détails, les décors. Le corps monte, descend : il faut que la profondeur soit haute. Il habite l’air respiré avec sa compagne. Elle le prend comme la soif. Mais selon un protocole presque (le presque est important) pudique. Stratège du corps et de son dessein dessiné  Varlez esquisse l’essentiel, affamé de noir comme de blanc. Du monde ne reste que l’origine dans la courbure. Les racines des mains sont reliées à un fil où tout bascule : si bien que le corps voyage au fond de soi. Dans le dédale du noir perdure l’écume du blanc. Tout plonge et émerge. Le corps suffit au monde jusqu’au delta des fleuves et des flux. Reste le jeu du fixe et de la mobilité. L’être s’étire dans l’espace par le jeu des vignettes jusqu’à ce point où s’abandonnent les jambes. Robert Varlez en rameute la rançon de l’éclat : il ou elle se retourne en prise en devenant l’otage de ses désirs.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Hedwige Jeanmart, Blanès, Editions Gallimard-  RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

 RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

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  • Hedwige Jeanmart, Blanès, Editions Gallimard, 18,50 €, 2014.

 

« Et si on allait à Blanès ? C’était mon idée. Je l’avais lancée le samedi 10 mars, vers onze heures, après mes deux cafés, consciente de ce que je disais et du fait que je le disais pour lui faire plaisir, sans soupçonner une seconde que cette phrase serait celle qui me ferait chuter tout au fond du gouffre. Pourtant des phrases, j’en ai dit ». Ainsi commence l’histoire de celle qui va devoir en ajouter encore afin de maîtriser sa descente aux enfers de ce qu’on nomme du mot valise : amour.

 

L’invention fictionnelle, son biais permettent une fabulation plus vraie que le réel. Elle montre comment l’initiation amoureuse peut virer au chaos. Le tout dans une tentation suicidaire d’un côté, stimulante de l’autre. Le roman permet à la fois de lutter contre l’effacement de ce qui tue et de s’insinuer dans un nécessaire renoncement. La maison des souvenirs est progressivement remplacée par celle de l’être une fois exposées circonstances et déconvenues. L’amour est donc mis à nu mais loin des poncifs sentimentaux ou romantiques. Il n’est plus ce qui règne en partage.

 

De fait le roman lorgne moins sur le passé qu’il ouvre (presque) des perspectives d’avenir même si à la fin on le retrouve tel un épouvantail fait pour repousser ses semblables plus que les oiseaux. Si bien que « Blanès »  possède une forme d’éternité dans un corpus froid, nerveux, rapide sans goualantes ni  volupté. L’auteur  joue entre ordre et désordre, relique et image impensée. Le lecteur se laisse emporter en une sensation de vertige pour la pure émergence. Rien d’autre pour tout dire sinon ce mouvement.  Se perçoivent des aveux : ils ne sont pas pour autant synonyme de confession. Hedwige Jeanmart sait  ce que valent leurs monnaies de singe. C’est pourquoi la romancière écrit non  pour supporter l’existence mais pour la soulever. Elle invente afin de corriger le temps plus ou moins revenant.

 

©Jean-Paul Gavard-Perret