Corps du dessin, dessein de l’écriture : Laure Forêt.

 

 

  • Laure Forêt. « Mon chéri », Les éditions Derrière la salle de bains,  2014, « D !NGX – II exhibition », Hasselt, 8 novembre – 10 décembre 2014, « Double jeu », Navant Gallery, Sant Niklaas, 2014.

 Forêt

 

La contrainte de l’appui, la poussée de la main font que le contrainte n’est pas mesurable mais devient le noyau d’une troisième main invisible : celle qui fait de Laure Forêt une « vraie » dessinatrice. Celle qui accepte la brisure par sa main qui n’est pas sa main. Elle ne peut la toucher (elle touche la gauche avec la droite, la droite avec la gauche) mais elle connaît cette présence de la main absente dont les deux autres sont les serviteurs. La clé de l’art impose cette (dé)possession. Elle fait le corps et le dessin. Le corps par le dessin, par la chair qui le tient, qui l’écroule.

 

Par morceaux surgit le non-vu ou se laissent advenir les choses que la vue gêne. Oui dessiner c’est venir, passer puis ressaisir. Pour Laure Forêt le crayon est donc une île. Une île d’elle. Avec ça et là des formes en couleurs. Par-dessus, contre le corps. Elles renvoient au silence, à l’extase. Dans le dessein caché se trouve l’autre du dessin en une qualification de l’inquiétude, de l’amour. Il y a un corps et un autre. Inséparables. Tout en sachant que c’est au-delà qu’ils existent. Rien pourtant d’extérieur à la scène n’est là pour la caractériser avec plus de précision. Reste une fraction de passion qui tient le corps en suspens. Sous la menace de l’inconnu. Il est prêt au pire comme au meilleur.

 

Et lorsque le crayon de Laure Forêt s’arrête les mots prennent le relais. Des mots  de chair plus que de signes. Ceux qui piègent la sexualisation du corps et son cri amoureux. Le crayon relevé reste une main pour écrire. Toujours la même. La troisième. Sans que les mots soient le simple relais du dessin. Demeurent le champ de la chair et son puits au milieu. Le dessin est sur, dans, contre. L’écriture une corde dans ce puits. Quand le « je » écrit  de l’artiste est en lambeaux, le dessin en remonte les morceaux. Gris des crayons, noir sœur de l’écriture. Pour enflammer. De la main de feu.

 

©Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Jean-Pierre ROQUE – JE SUIS (poèmes) – Ed. De Loess. (78 pp.)

je suis

Ce plus récent recueil de Jean-Pierre Roque, qui jadis édita la revue de poésie LOESS, ainsi que quelques volumes d’auteurs divers, est tout à fait dans la ligne de l’univers mystique de ce poète. C’est un témoignage de foi inaltérable en la vie, et d’union avec le monde où nous vivons, à travers la conscience de l’être comme universalité et dépassement des limites humaines. Le catalyseur de cette démarche mentale étant, si l’on en juge par les romans du même auteur, la fusion androgynique, un amour qui à travers la parole se veut capable de tout investir et de donner du sens, comme on dit aujourd’hui, au déroulement de notre séjour terrestre.

Cette série de poèmes graves autour d’un « je suis » qui n’est qu’un constat sans prétention, médité sous diverses facettes, témoigne d’une foi, une conviction de « croyant », encore que la croyance en cet « être qui serait en nous suprême » ne se range pas forcément aux canons d’une religion spécifique. Le divin hante les poèmes de Roque, évolue au large de la langue classique qu’il utilise, un peu comme si l’esprit du poète était un squale qui est attiré à travers les eaux verbales par une secrète odeur de sang. Témoin un passage comme celui-ci :

ainsi

nous arpenterons les sentes de lumières

portés par l’énergie arborescente du cœur

ouvrant les bras en signe d’allégeance

pour nous abandonner à la volonté divine

une bonne foi pour toutes

Il faudrait au demeurant citer tout le livre, certainement le plus abouti de son auteur, car chaque poème est lesté d’une simplicité et d’une force impressionnantes, même si le lecteur n’est pas une personne croyante. Cette adresse au Divin Inconnu est d’un ton constamment fort et juste, et donne à méditer dans maint passage. Il ne s’agit pas des énoncés niais d’un auteur qui aurait la foi du charbonnier et qui serait enveloppé dans les certitudes de dogmes appris, mais de l’expérience mystique, frôlant parfois une inspiration panthéiste, d’un homme qui a tiré des expériences de sa vie une forme d’optimisme sans illusions. Ses certitudes ressemblent à celles d’un plongeur qui, après avoir longtemps dérivé à travers un ténébreux abîme, a enfin trouvé le véritable fond contre lequel donner du talon pour regagner la surface ensoleillée. Ce recueil a quelque chose de roboratif, dans les certitudes modestes et les humbles constats d’une philosophie qui affiche une spiritualité sans forfanterie. Il arrive ainsi qu’à un certain âge, à travers une langue équilibrée, un homme arrive enfin à transmettre le bilan de sa pensée et de sa vie avec le ton et l’économie de mots qu’il fallait pour qu’un lecteur, sceptique ou non, s’y sente accueilli et enrichi. J’ai aimé ce recueil.

©Xavier Bordes, Paris, nov. 2014.

Robert Varlez, « HAahh ! », Editions The Hoochie Coochie, Poitiers

  • Robert Varlez, « HAahh ! », Editions The Hoochie Coochie, Poitiers, non paginé, 10 €, 2014.

 Varlez 2 Varlez 3

Le trait dessine le corps deux à deux, immergés (ou presque) l’un dans l’autre par la limite mais distinct par le désir de l’un vers l’autre. Mais exit les détails, les décors. Le corps monte, descend : il faut que la profondeur soit haute. Il habite l’air respiré avec sa compagne. Elle le prend comme la soif. Mais selon un protocole presque (le presque est important) pudique. Stratège du corps et de son dessein dessiné  Varlez esquisse l’essentiel, affamé de noir comme de blanc. Du monde ne reste que l’origine dans la courbure. Les racines des mains sont reliées à un fil où tout bascule : si bien que le corps voyage au fond de soi. Dans le dédale du noir perdure l’écume du blanc. Tout plonge et émerge. Le corps suffit au monde jusqu’au delta des fleuves et des flux. Reste le jeu du fixe et de la mobilité. L’être s’étire dans l’espace par le jeu des vignettes jusqu’à ce point où s’abandonnent les jambes. Robert Varlez en rameute la rançon de l’éclat : il ou elle se retourne en prise en devenant l’otage de ses désirs.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Hedwige Jeanmart, Blanès, Editions Gallimard-  RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

 RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

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  • Hedwige Jeanmart, Blanès, Editions Gallimard, 18,50 €, 2014.

 

« Et si on allait à Blanès ? C’était mon idée. Je l’avais lancée le samedi 10 mars, vers onze heures, après mes deux cafés, consciente de ce que je disais et du fait que je le disais pour lui faire plaisir, sans soupçonner une seconde que cette phrase serait celle qui me ferait chuter tout au fond du gouffre. Pourtant des phrases, j’en ai dit ». Ainsi commence l’histoire de celle qui va devoir en ajouter encore afin de maîtriser sa descente aux enfers de ce qu’on nomme du mot valise : amour.

 

L’invention fictionnelle, son biais permettent une fabulation plus vraie que le réel. Elle montre comment l’initiation amoureuse peut virer au chaos. Le tout dans une tentation suicidaire d’un côté, stimulante de l’autre. Le roman permet à la fois de lutter contre l’effacement de ce qui tue et de s’insinuer dans un nécessaire renoncement. La maison des souvenirs est progressivement remplacée par celle de l’être une fois exposées circonstances et déconvenues. L’amour est donc mis à nu mais loin des poncifs sentimentaux ou romantiques. Il n’est plus ce qui règne en partage.

 

De fait le roman lorgne moins sur le passé qu’il ouvre (presque) des perspectives d’avenir même si à la fin on le retrouve tel un épouvantail fait pour repousser ses semblables plus que les oiseaux. Si bien que « Blanès »  possède une forme d’éternité dans un corpus froid, nerveux, rapide sans goualantes ni  volupté. L’auteur  joue entre ordre et désordre, relique et image impensée. Le lecteur se laisse emporter en une sensation de vertige pour la pure émergence. Rien d’autre pour tout dire sinon ce mouvement.  Se perçoivent des aveux : ils ne sont pas pour autant synonyme de confession. Hedwige Jeanmart sait  ce que valent leurs monnaies de singe. C’est pourquoi la romancière écrit non  pour supporter l’existence mais pour la soulever. Elle invente afin de corriger le temps plus ou moins revenant.

 

©Jean-Paul Gavard-Perret

Décapage # 51 – Flammarion Automne Hiver 2014

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  • Décapage # 51 – Flammarion Automne Hiver 2014 ; (158 pages -15 €)

Constatant la difficulté de certains, férus de littérature, pour se procurer la revue Décapage, je viens faire le relais. Qu’y trouve-t-on? Un sommaire attractif.

Après le succès du dossier du n°50 consacré à Philippe Jaenada, c’est une rencontre avec Pierre Michon qui vous est offerte. En effet pour Décapage, revue pilotée par Jean-Baptiste Gendarme et ses acolytes, Pierre Michon a ouvert « les portes de sa maison de campagne et évoque des fétiches, ses amis, ses livres et son métier d’écrivain ». Beaucoup de photos accompagnent la visite. Parcourir son œuvre permet de combler ses lacunes. Un lecteur ne s’y est pas trompé, et de s’exclamer : « Mais comment avez-vous fait pour avoir Pierre Michon?? PIERRE MICHON !

Je ne sais pas si vos lecteurs mesurent bien la chose ! »

La thématique des souvenirs de prix littéraires , en cette période euphorique de course aux prix, donne à voir les coulisses des prix, les expériences de quelques primés ou celles des déçus, des refusés.

Pour les addicts de Twitter, Clément Bénech s’interroge sur sa présence sur Twitter mais décline maintes raisons d’y être, ne serait-ce que parce que « Décapage s’y trouve ». Quant à Claro, il démontre l’utilité des revues littéraires.

Benoît Duteurtre livre des bribes de son journal littéraire, confie ses angoisses avant une rentrée et dévoile « la source cachée » de son roman : L’ordinateur du paradis.

Jean-Baptiste Gendarme et Alban Perinet présentent de façon originale (en mots et

dessins) un de leurs coups de cœur (Nathalie Kuperman – La loi sauvage) sous forme de 12 vignettes identiques.

Sans oublier des nouvelles inédites, la rencontre express avec Frédéric Beigbeder

et bien d’autres surprises («  Portraits patates », lettre de Dominique Favre à son idole, interview imaginaire de Guy de Maupassant). Et le courrier des lecteurs.

Pour nous allécher, cerise sur le gâteau, la rédaction annonce pour 2015 des « collectors », avec les Panoplies littéraires autour de Riad Sattouf, Frédéric Beigbeder, Maylis de Kerangal. Et comme les annonceurs ne manquent pas d’humour, ils vous préviennent qu’ « il n’y en aura pas pour tout le monde. Alors abonnez-vous » !

Pour se procurer cette revue :

« Que vous habitiez en France, en Belgique, dans les Landes ou chez des amis »,

précise l’éditeur, vous avez les choix suivants :

Abonnement en ligne via Paypal sur le site de Décapage

http://revuedecapage.blogspot.fr

Abonnement:45€ pour trois numéros à adresser à :

Revue Décapage

1730 chemin de Bibemus

13100 Aix-en-Provence

Nadine Doyen