Blond cendré – Ėric Paradisi – JC Lattès ( 16 € – 249 pages)

RENTREE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

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  • Blond cendréĖric Paradisi – JC Lattès ( 16 € – 249 pages)

La littérature, plus qu’aucun art, est capable d’accueillir en elle les morts. C’est le cas pour le roman d’Éric Paradisi où la vie et la mort se mêlent et « les morts parlent aux vivants ». Un roman douloureux, mais où la reconstruction est la plus forte.

Ėric Paradisi entrelace deux destins, celui du protagoniste central, le grand-père Maurizio et celui de sa petite fille, la narratrice. Le récit balaye la période où sévit la chasse aux juifs dans une Italie dirigée par Mussolini, bientôt envahie par la Wehrmacht, puis nous embarque en Argentine, sous le régime de Perȯn, de la junte.

Le récit s’ouvre sur une silhouette de femme amoureuse, contemplant la neige sur son balcon, donnant au paysage un air virginal, aussi pur que la parfaite idylle qu’elle file avec « l’homme de sa vie ». Par flashback, elle se remémore les dernières paroles qu’elle lui adressa , une vraie déclaration d’amour. Mais pourquoi cette série d’interrogations au conditionnel? La remarque: « Maintenant, c’est trop tard » frappe de plein fouet le lecteur et suscite sa curiosité. N’en dévoilons pas plus.

Par chapitres alternés, la narratrice déroule sa vie et le parcours, semé d’embûches de son grand-père, juif, coiffeur à Rome, qui tomba amoureux d’Alba. Une femme, à «  la chevelure blond cendré », engagée dans la résistance, qui n’hésite pas à cacher celui qu’elle aime et initie. Combien de temps pourront-ils vivre leur amour ?

Maintes épreuves attendent Maurizio, dont sa déportation à Auschwitz, avant son retour en Italie. On le suit, ensuite, à Buenos Aires où il s’exile et apprend l’espagnol. Son talent de coiffeur coloriste lui ouvre alors les portes du succès. Sa notoriété grandit grâce à son art de nuancer le blond selon la personnalité des clientes, tel un alchimiste. Le magnétisme de Lucia n’est pas passé par le regard mais par sa chevelure qui irradie de toute beauté, par son don de déceler « le caractère d’une personne » au toucher de ses cheveux. Cette rencontre providentielle l’amène à se reconvertir au catholicisme afin de l’épouser.

Quant à la narratrice, elle retrace sa rencontre avec son bien aimé, leur conversation au jardin du Luxembourg, évoque leurs projets d’avenir. Elle se remémore leur premier baiser, leurs retrouvailles sur la péniche, havre de leurs étreintes. Elle revit des instants clés de leur liaison. A nouveau l’ expression « un immense gâchis », qui pétrifie le lecteur, traduit bien la détresse dans laquelle sont plongés la fratrie de la défunte et celui qui l’aime. Ne sont-ils pas taraudés par un sentiment de culpabilité? Ce qui fascine, c’est la justesse avec laquelle elle décrit le séisme qui ébranle celui qui reste à l’annonce du drame. On pense à Joan Didion qui évoque comment on peut passer de la vie ordinaire au cauchemar absolu, en un éclair.

Le récit prend un tournant plus lumineux quand les deux âmes masculines, broyées

par le destin de celles qu’ils ont aimées, sont amenées à rebondir en prenant un autre départ dans la vie. La narratrice, Flor, souligne la force de résilience de son grand-père, qui a su prendre de la distance avec son passé et « aller de l’avant », comme Algisa, sa logeuse, le lui intima. Rester enfermé dans ses souvenirs serait mortifère.

Comme le confie Philippe Besson dans son roman La maison atlantique: « Le plus difficile est d’apprendre à vivre avec ses disparus. Mais quand on a appris, alors on est imbattable ». C’est ce soutien que Flor veut apporter à celui qu’elle laisse fracassé, dévasté et qu’elle exhorte à faire « comme si tout allait bien », à vivre, lui prodiguant l’énergie d’aller de l’avant. Elle se confie à celui qui l’apaise et multiplie ses injonctions. Ses paroles résonnent: « Fais comme si… », « C’est pas grave si… », ce qui convoque une pensée de Jacqueline de Romilly pour qui « La vie est belle et mérite d’être aimée ». Par la force de la croyance, elle sépare corps et esprit, laissant entendre que l’âme est omniprésente.

L’auteur montre l’importance de certains objets, derniers liens avec l’être aimé parti.

Si les objets n’ont pas d’âme, ils ont une mémoire. En magnifiant leurs souvenirs, ils restent inscrits dans la durée et apportent du baume au coeur.

Pour Maurizio, c’est la paire «  de vrais ciseaux de coiffeur » offerte par Alba, et cette « boucle blonde » sertie dans un médaillon. Pour l’architecte naval, c ‘est la fougère où se cache l’âme de l’absente, l’orchidée blanche et aussi le flacon de parfum. Poignantes, les scènes où il faut trier, récupérer ce que l’on veut garder, comme des reliques. Cela soulève la question de ce qui reste de nos vies, de ce qu’on laisse. Ineffable le moment de l’adieu devant ce corps drapé dans une soie blanche.

Éric Paradisi a recours à un style obsédant à la manière de litanies psalmodiées pour mieux imprimer chez le lecteur la charge écrasante de vivre sans l’autre.

Le verbe « respirer », accentue cette impression de suffocation qui finit par gagner le lecteur, rehaussée par les mots: « noirceur, calcinés, suie, mousse charbonneuse ».

De même, les mots puissants « flammes, cendres, cheminée » qui ponctuent le récit traduisent le traumatisme vécu par les prisonniers devant les scènes insoutenables.

Dans Blond cendré, le temps d’aimer est aussi le temps de la face sombre de l’histoire. A l’instar du peintre Mandelbaum, Flor par ses tableaux ( « des toiles ayant pour thème la dictature ») et la biographie de ses grands parents se fait témoin de moments tragiques de l’histoire contemporaine, de ses soubresauts.

L’art pour traduire l’indicible. La littérature pour dire l’innommable, pour communiquer avec l’au-delà, nous faire naviguer entre deux mondes : du visible à l’invisible, d’ aujourd’hui à hier et pour conjurer la cruauté implacable du destin.

Éric Paradisi signe un cinquième roman bouleversant, émotionnellement intense traversé par des effluves de jasmin, dont l’épilogue est un hymne à la vie.

© Nadine Doyen

Philippe Jaffeux, Courants Blancs, Atelier de l’agneau, 2014.

Jaffeux courants blancs

  • Philippe Jaffeux, Courants Blancs, Atelier de l’agneau, 2014.

Entre les lettres, l’espace blanc, un vide dans lequel les signes alphabétiques s’électrisent, s’inversent, flottent ou se noient mais parfois aussi proposent des mots.

Entre les mots, le même vide conducteur induit la phrase. Entre les phrases, les mots, les syllabes, les lettres, l’espace blanc, l’espace du silence, du souffle naît celui d’une parole. Les lettres se suivent s’attachent à un mot, le mot à un sens, la phrase à un message. Le message lui flotte parmi les signifiances.

Le livre de Philippe Jaffeux propose soixante-dix pages comportant chacune 26 phrases. 26 incantations magiques, 26 formules, 26 tentatives de noircir l’espace ou d’en révéler la blancheur immaculée, 26 affirmations enjouées, amusantes, absurdes, sévères, injustes ou livrées au hasart, à la lecture. 26 lettres anonymes adressées aux anonymes lecteurs, aux jongleurs de mots. Pour nous dérouter. Pour nous envahir, pour nous séduire ou peut-être plus simplement nous laisser supposer que nous sommes tous des synonymes de nos propres personnages, de l’animal blotti en nous, de l’enfant ébloui. La société serait-elle vis-à-vis de nous ce qu’est l’orthographe pour les mots, l’écriture pour la parole, l’alphabet pour les lettres ?

Habituellement, je maudis les typographies qui rongent les lettres, les interlignes minuscules ou bousculés qui font subir à mes tentatives de déchiffrage que sont les lectures, des allers-retours de sens et de non-sens. Je soupire en voyant qu’on a oublié de m’instaurer des pauses en décidant des paragraphes, des strophes. Lire des textes qui ne prennent pas le temps de respirer me donne l’impression qu’ on me force à l’escalade sans crampon d’un versant trop abrupt. En effet, je lis en boitant et il me faut toujours relire les mots dont les lettres s’amusent à danser, à s’inverser comme dans un miroir déformant. En cela, je ne dois être guère différente des autres dyslexiques pour lesquels la lecture est laborieuse.

Pourtant en lisant « courants blancs », dès la première escalade, voilà, me suis-je dis, un livre qui propose à tout un chacun de prendre connaissance des courts-circuits qui se produisent au moment de la lecture et m’interdisent de prononcer clairement ce qui s’inscrit dans mon cerveau comme une image. Voilà enfin, un livre qui m’amuse sans se moquer prétentieusement de moi. Un livre qui participe à faire de mon ivresse non plus cette déroute angoissante mais un jeu sur l’espace (mental). Voilà un livre qui pourrait faire prendre conscience à ses lecteurs que les lettres, leurs agencements en mots, et puis ensuite en phrases, en textes, en pages sont aussi une forme d’emprisonnement de la poésie. Sa domestication. D’animal sauvage, on la transforme en esclave, on la force à obéir à une grammaire et pas seulement, on la fait entrer dans la cage d’un texte dont les phrases sont les grillages. Ne pourrait-on pas la laisser libre comme l’air ?

Si les lettres sont les milliers d’abeilles alimentant la trame remuante d’une ruche géante, ma lecture et l’écriture seraient le bourdonnement de milliers d’ailes transparentes. Les jeux entre les sens, sons, formes se ramifient tels les cheveux blancs d’un court-circuit. Les mots imprononçables deviennent les images d’une phrase serpentant dans les labyrinthes des significations. Toutes s’enchâssent les unes dans les autres au point que parfois on s’égare, on se retrouve au point de départ. On partage le sentiment que le temps n’existe plus qu’en tant qu’espace blanc, souffle, respiration du texte.

Le texte plein de formules magiques, de fausses pistes, d’affirmations avides, de correspondances absurdes et fantastiques ressemble à l’océan chahuté dont les vagues sont des phrases, l’écume un souvenir, les lettres, les graines qu’il brasse à l’infini.

Vous l’aurez peut-être compris, « Courants blancs » est un jeu électrisant, un jeu de « hasart », un jeu d’esprit où le texte sorti de tout contexte se matérialise sous la forme parfois angoissante d’une page blanche qu’on a gorgée d’encre noire.

Grains, papier, douleur, cris et crises, respirations, souffles et silences, vides et textures, parole étouffée d’une existence étouffante, certitudes au bord de la suffocation, noirceurs qu’il nous est possible d’imprimer sont autant d’éléments qui permettent à Philippe Jaffeux et à ses lecteurs d’explorer la piste, la voie (voix) qui cherche à se défaire d’une emprise. Si on ne peut écrire, on parle, on enregistre sa pensée comme si elle était le cri d’un animal, le souffle premier d’un humain qui n’est plus réduit à sa simple apparence. Cette voix multiple, aléatoire, anonyme, machinale, mécanique, enjouée court de page en page au travers des livres, au-delà du silence et des vides, elle se reflète dans un miroir dont les cadres rigides ne l’empêchent pas d’être libre.

 « Ses pensées s’écrasaient par vagues successives sur le grain de ses pages écumantes. »

 « Le silence précéda la parole afin que les lettres puissent aussi être vues sans être lues »

 «  Sa feuille était le fruit de 26 branches qui cachaient une forêt de lettres invisible »

 «  Les lettres sont d’autant plus mystérieuses qu’elles libèrent les mots magiques d’une parole enchantée »

 « Les lettres sont aussi des instants qui magnifient la beauté indéfinissable de chaque mot ».

 « Les musiques sont d’abord interprétées par le hasart car chaque son incarne un chaos. »

Voilà quelques phrases comme les fragments impossibles d’un rêve qu’on retrouve dans ce livre pas comme les autres. On devine que l’auteur a su trouver en lui une énergie peu commune pour produire une œuvre à la fois déliée et intensément lucide.

©Lieven Callant

Balade automnale en forêt—–Serge Joncour nous invite « à parcourir des panoramas aux couleurs incendiées ».

Balade automnale en forêt


serge joncour

Serge Joncour nous invite «  à parcourir des panoramas aux couleurs incendiées ».

Rendez-vous avec Serge Joncour

dont on savoure, à la radio, la voix de velours.

Avec L’écrivain national (1), il est de retour.

Plongez dans son roman à suspense, pimenté par l’amour,

dans son décor automnal sans détours.

A votre tour, bien chaussés pour l’enquête à mener,

Arpentez la forêt sur les traces de Dora

qui vous séduira, vous convoquera, vous envoûtera.

A lire fissa, cet incontournable page – turner de la rentrée,

Vous serez piégés, embobinés.

©Nadine Doyen

(1) L’écrivain national de Serge Joncour, Flammarion

Serge Joncour – L’écrivain national – Flammarion ( 400 pages- 21€)

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

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  • Serge Joncour – L’écrivain national – Flammarion ( 400 pages- 21€)

 

Prix des lecteurs du Maine Libre, reçu au salon du Mans, octobre 2014.

Pour ceux qui auraient manqué ce roman incontournable, déjà conseillé en septembre. Antidote à la morosité garanti.

Ci-dessous, un aperçu de ce qui fait l’attrait de L’Écrivain national.

Serge Joncour met en scène son double, invité en résidence à Donzières, et nous dévoile les coulisses du métier d’écrivain, les diverses missions à effectuer (ateliers d’écriture, lectures…).

Le narrateur nous plonge dans l’expectative dès le chapitre d’ouverture, en distillant des mots forts : « cauchemar, faits divers, la folie des pires dérèglements ». Quel grain de sable va donc tout enrayer ?

Adoubé « écrivain national » par le maire lors de la réception de bienvenue, le narrateur se retrouve la vedette, « l’objet de toutes les attentions », nimbé de prestige. Mais il inspirera bientôt au couple libraire des sentiments contrastés, compte tenu de ses retards. Il perd de sa superbe le jour où il se présente, méconnaissable, maculé de boue. Son aura ne risque-t-elle pas de se ternir ? Loin d’être sédentaire, il s’approprie, sillonne les environs, aux confins du Morvan, suit « des routes onduleuses ». Ainsi, il nous immerge dans cette campagne aux « prairies émeraude », dans un monde végétal (« labyrinthe vert ») ou forestier « aux couleurs incendiées » d’automne.

La force romanesque est d’avoir inséré un fait divers, dont « Notre écrivain » s’empare. On suit ses investigations pour cerner la personnalité de la victime et de cette beauté fatale dont la photo parue dans la presse l’a subjugué. Quel lien avec Commodore, le disparu ? Avec Aurélik, incarcéré ?

Dans quelles circonstances Dora croisera-t-elle l’écrivain ? Comment le connaît-elle ? Le lit-elle ?

L’imagination fertile du narrateur nourrit un flot de spéculations. Sera-t-il assez perspicace pour résoudre l’énigme autour de la disparition de Commodore, en endossant le rôle de détective ?

Et si le présumé coupable était innocent ? L’auteur pointe alors les failles dans les enquêtes, les erreurs judiciaires, et les dérives de la presse. Il radiographie la vie en province, les rumeurs vite colportées : quel crédit accorder à celle qui circule à son encontre ? Il brocarde les raouts dispendieux des édiles. Il soulève la question de la production d’énergie renouvelable, source de conflits. Car les écologistes, « ces illuminés », militent farouchement contre l’idée que « le bois, c’est l’avenir » alors que pour le camp adverse «  la forêt, c’est de l’or qui pousse en dormant ».

A travers son héroïne, Dora, en explorateur du cœur, Serge Joncour analyse les mystères de l’attirance. N’est-il pas vampirisé, chaviré, habité par « la belle brune » aux «jolis yeux bleus de myope » ? Pourquoi a-t-elle besoin de lui ? Que cachent ces jerrycans à convoyer ? Quel danger court Serge à la fréquenter ? Pourquoi lui impose-t-elle le vouvoiement ? Pourrait-il être inquiété ?

Face à toutes les mises en garde, on devine ses atermoiements et sa crainte de ne pas la revoir.

L’auteur excelle à monter le cheminement d’une passion et d’une fascination nées du pouvoir d’une simple photo et du magnétisme d’un regard, de l’aimantation d’un visage, puis d’une voix, à l’accent étranger, prononçant son prénom. Dora lui inspire des pages sensuelles et une variation sur le baiser à mettre les sens en émoi. « Embrasser une bouche, c’est plonger dans ce vertige sublime », c’est l’extase, « l’éblouissement » qui conduit à l’exultation des corps, à « l’ivresse de se vouloir… ».

Ses portraits psychologiques des figures féminines impressionnent. Dora, à la fois fragile et « intraitable et glaçante » éclipse toutes les autres par sa « présence presque chimérique ».

On est témoin de la montée en puissance de la peur du héros, face à la violence. Cette angoisse grandissante gagne même le lecteur quand la forêt se fait « plus enveloppante », « abyssale », d’autant plus oppressante qu’il se sent prisonnier dans cette « mer d’arbres », et abandonné de Dora.

Serge Joncour imprime à son récit une atmosphère bien singulière avec cette météo hostile (il pleut « des hallebardes »), cette succession de métaphores autour de l’eau et en faisant de la forêt de Marzy un personnage à part entière. L’auteur pose un regard de peintre (à la manière de Constable) et de poète sur les paysages, dans la lignée des « nature writers » comme Thoreau ou Ron Rash.

L’œil du lecteur y moissonne une pléthore d’images (« un mikado de bûches anarchiques gisait au pied du mur de bois »), dont celles marquantes en forêt, et l’expédition nocturne au lac. Son oreille capte une multitude de bruits (« de succion », « tonitruants » à la scierie, « craquements » en forêt, « boucan assourdissant » de métal, « brassées de paroles » au marché, « le ruissellement de musique », le martèlement de la pluie…). Serge Joncour sait nous divertir par la drôlerie de certaines situations (la cueillette des champignons simulée, la pile des livres qui s’écroule, accoutrements vestimentaires…) et ses comparaisons imagées (« Je me lançai comme un bobsleigh dans ce toboggan terreux »). Dora n’est-elle pas Ophélie ? L’écrivain piégé fait penser à Milon de Crotone. On cède à son humour (« L’ambiance avait refroidi jusqu’aux cafés », d’une justesse décapante, terriblement magnanime, à ses jeux de mots : « L’auteur d’un crime sans auteur ».

A l’instar de Dora qui attire L’écrivain national, comme l’épeire dans sa toile captive, Serge Joncour nous mène en bateau et nous tient en haleine au fil du récit, farci de chausse-trappes, de fausses pistes, jusqu’à ce rebondissement imparable, laissant le lecteur piégé, pantois. Voici Serge Joncour passé maître dans l’art du suspense. Il narre, avec toujours plus de brio, les tribulations de son héros, montrant que le métier d’écrivain n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Mais un auteur n’attend-t-il pas de la vie qu’elle lui « serve des idées » ? C’est en apothéose que se clôt le roman, pimenté par l’amour : « un amour même impossible, c’est déjà de l’amour, c’est déjà aimer, profondément aimer, quitte à en prolonger le vertige le plus longtemps possible ».

Dans ce roman, Serge Joncour met en exergue le trio écrivain/libraire/lecteur, et autopsie leurs liens. Il décline un hymne aux libraires, un vibrant plaidoyer pour le livre qui permet de croiser « ces êtres irrémédiablement manqués dans la vie » et une apologie de la lecture. Il évoque la genèse de ses romans, ses sources d’inspiration, la trace matérielle laissée par l’écrit, une lettre.

Serge Joncour signe un passionnant et vertigineux roman de la maturité et de la liberté d’aimer, empreint de mystère, émaillé de références littéraires (Conrad, Sue), de fulgurances (« Vivre, c’est être le maître de son feuilleton »), traversé d’effluves enivrantes d’ambre et de patchouli. Il nous offre une captivante et fascinante intrigue, prodigieusement bien construite. Des secrets bien gardés, le lecteur embobiné. Un page turner qui réunit tous les ingrédients d’un polar réussi, qui fera date par l’énergie dont il est habité. Un vrai bain de jouvence littéraire.

Joncourissime.

L’écrivain national rime avec MAGISTRAL.

 

A lire fissa, d’autant qu’« en lisant un auteur, même s’il ne parle pas de lui dans son livre, on le sent partout à travers les lignes, on est tout le temps avec lui », dit Dora.

Comme le déclara Serge Joncour dans un de ses tweets: « Un livre se lit et relie », « Un livre, c’est avoir avec soi: « le film, le décor et tous les personnages ».

©Nadine Doyen

Entretien avec Serge Joncour

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

Serge Joncour

Serge Joncour

Entretien avec Serge Joncour à l’occasion de la sortie de son roman:

L’écrivain national – Flammarion ( 400 pages – 21€)

Propos recueillis par Nadine Doyen

ND:Vous avez déclaré pour des romans précédents que le choix du titre s’avère souvent difficile. Qu’en a-t-il été pour celui-ci? S’est-il imposé d’emblée?

SJ: Oui, dès le départ. J’ai gardé le titre de travail.

ND: La Belgique a son poète national, l’Angleterre aussi, pensez-vous qu’un jour, en France, on puisse aussi avoir « Notre poète national ou écrivain national »?

SJ: Pour moi c’est et ça reste Victor Hugo. Mais à vrai dire l’appellation concerne tous les auteurs qui publient, aujourd’hui, chez un éditeur national…

ND: Le choix de l’illustration du bandeau fut-elle délicate?

C’est toujours délicat de choisir une image qui illustre son livre.

SJ: Je fais confiance à l’éditeur.

ND: Le lecteur ignore le travail en coulisses quant à la finition d’un manuscrit. Pour atteindre la perfection, pouvez-vous évaluer le temps consacré à la relecture et corrections?

SJ: Plus de deux mois. L’équipe Flammarion dirigée par Alix Penent l’éditrice, apporte un grand soin à ces dernières étapes d’un manuscrit devenant un livre. C’est à cette application et cette rigueur qu’on voit qu’un bon éditeur: c’est précieux.

ND: Horace Engdahl souligne le côté ingrat du métier d’écrivain qui « passe des heures et des heures à accoucher de quelques lignes » , bientôt « consommées par le lecteur en moins de deux ». N’est-ce pas le lot de l’écrivain «  cette disproportion flagrante entre lecture et écriture, désir volatil et dur labeur »? Quelle fut la durée de la gestation de ce onzième roman?

SJ: L’image qui me vient souvent à propos de cette disproportion là, c’est un peu comme les bâtisseurs de route ou de voie ferrée… Des années à l’édifier, et on roule à 300 km/h ! Mais il y a un grand plaisir à tracer cette route, à tracer ce chemin où passera le regard et l’esprit du lecteur. Deux années pour celui là.

ND: Inversement, quand vous êtes lecteur, pensez-vous au travail de l’auteur?

Portez-vous une attention particulière à l’écriture ou laissez-vous emporter par le récit? Votre héroïne, Dora, affirme que « pour savoir qui sont vraiment les gens, il suffit de jeter un oeil aux dernières pages ». Pour un auteur, rien de plus sacrilège que de lire la fin. Qu’en pensez-vous?

SJ: Je suis très attentif à l’écriture, toujours, lire un livre c’est d’abord trouver un ton, une voix, qui vous parle plus ou moins. Puis il y a la sinuosité plus ou moins vaillante de l’histoire, de l’intrigue, mais parfois la voix à elle suffit, à convaincre de continuer la lecture… Un livre, c’est très ouvert, et chaque fois différent, chaque livre a son propre dosage, entre fiction et réaliste, entre intrigue et style, les combinaisons sont infinies et c’est bien pourquoi le roman est inépuisable, quelle que soit sa forme.

ND: Votre roman est une vaste réflexion sur la création. Le fait divers qui alimente le suspense de votre roman vient-il d’un article lu dans la presse? Ou est-il déformé? Votre héros se dit réfractaire à piller la vie des autres, soulignant le danger de « se couper d’eux ». Que pensez-vous de vos confrères qui s’emparent de ces sujets?

SJ: Le fait divers est un véritable combustible de la littérature, et de la fiction au sens large.

Ce livre est la combinaison de plein de faits réels, d’anecdotes personnelles, de souvenirs, de rencontres, de personnages réels, de sites réinventés ou géographiquement déplacés, un mélange aussi de souvenirs, de lectures aussi, il faut des matériaux de toute sorte pour bâtir ce roman…

Le fait divers, j’aime le retrouver sous la plume des autres, avec tout de même cette réserve, de ne pas aborder le fait divers à chaud, les vérités sont toujours longues à décanter.

ND: Au coeur de votre roman, on sent, tapie, une certaine violence, qui contraste avec la douceur, la tendresse qui dominaient dans L’ Amour sans le faire.

Il y a L’écrivain national, exaspéré d’être espionné ou soumis aux interrogatoires.

Les circonstances du meurtre et de l’achèvement de la victime.

Et cette machine broyeuse affolante, cette rage à noyer les jerrycans..

Sans oublier certaines scènes d’amour avec Dora, torrides, voire sauvages.

ND: Nos vies sont faites de ça, de périodes plus paisibles et bienfaisantes, et d’épisodes où l’on est beaucoup plus « secoué ».

Là j’avais envie de secouer mon personnage, le décor, la forêt. La forêt aux abords de l’hiver, appelle cela en quelque sorte. Je ne voulais pas une forêt idéale au calme profond. Il y a toute une vie dans une forêt, autonome, comme dans un monde à part.

Pareil pour la campagne, je voulais ce contraste entre ce que l’on peut projeter d’une campagne paisible et rassérénante, et ce que mon personnage va en fin de compte y trouver: des hommes, des femmes, des conflits d’intérêt et des enjeux de territoire… ça existe ça, dans la vie. Souvent on se bat pour de simples questions de territoire.

Et le bois, le travail du bois, c’est quelque chose de féroce, abattre un arbre c’est lutter contre les éléments, ça met en oeuvre des machines, des forces, des usines, qui dépassent l’homme….

d’où cette référence amusée à Milon de Crotone à la fin…. !

ND: Ce qui n’est pas sans bousculer le lecteur qui reçoit de plein fouet cette charge. Doit-on y voir la rumeur d’une société plus violente, de tout ce que les médias nous assènent?

SJ: Disons que le monde de la nature, de la campagne traditionnelle, n’est pas moins violent ou ombrageux que l’autre. Le citadin.

ND: Martin Melkonian déclare dans son recueil d’aphorismes , Traces de secours: « L’écriture- pour l’offrande. La lecture-pour la trace. La parole-pour le relais ».

Avez-vous l’impression d’ offrir un cadeau à votre lectorat à chaque nouveau livre?

Quelle trace souhaitez-vous que l’on garde de L’écrivain national?

SJ: Je veux que les lecteurs, si possible nombreux, s’y lancent, s’y baladent, puis s’y fassent peur, et que finalement ils soient rassurés par la présence des autres… tant ils seront nombreux ! Enfin, je rêve là. Mais toujours est-il que c’est un livre que j’ai écrit en pensant au lecteur, le fait de le sentir là, derrière mon épaule, faisait que je pouvais davantage l’emmener là ou là, sur de fausses pistes, élaborer l’intrigue.

ND: Pour vous, les années précédentes, cela semblait irréalisable de commettre un roman de format plus conséquent.

Vous êtes-vous lancé un défi avec L’écrivain national, qui compte 400 pages?

Avez-vous eu besoin d’écouter de la musique pendant la rédaction de votre roman?

SJ: J’écoute de la musique, si je n’arrive pas à susciter assez fortement une émotion, ou une image. La musique comme une béquille. Mais bon, c’est un peu comme l’alcool, ça peut brouiller les choses, ça peut exalter la réalité du texte, lui donner plus de vie qu’il n’en a vraiment. J’écoute par phases, assez peu. Pour celui là en tous cas.

400 Pages, il fallait de la place, du souffle, pour parler à la fois d’un auteur, d’un fait divers, d’une communauté entière aux prises avec ses enjeux et ses rivalités, parler aussi des décors, et de cette vie sociale de l’auteur, de l’écrivain, telle que je la vois aujourd’hui, retranscrire toutes ces rencontres en librairie, en collège, en bibliothèque, ces ateliers d’écriture…

Un écrivain ce n’est pas seulement un être qui écrit, c’est aussi, quelqu’un qui va vers les autres pour parler soit de ses livres, soit pour les faire parler d’eux; les autres… !

ND: Vous situez votre écrivain national en résidence. En ce qui vous concerne, avez -vous rédigé une partie de ce roman en résidence d’auteurs ou non?

Où était-ce? Comptez-vous en faire d’autres?

Parmi les missions que vous avez effectuées, lesquelles sont les plus gratifiantes?

SJ: Oui, j’en ai fait, des résidences plus ou moins longues, et des dizaines de rencontres en librairie, et beaucoup d’ateliers d’écriture aussi, un peu partout. Quelques rares fois à l’étranger.

ND: La nationalité hongroise de Dora vous a certainement été inspirée par vos séjours en Hongrie, je suppose. Parlez-vous quelques rudiments de cette «  langue totalement incompréhensible, pas devinable »?

SJ: La nationalité de Dora est essentielle. Elle est un mélange de réelles personnes, rencontrées en Hongrie, et cet exotisme total de la langue, et d’une certaine façon, de leur regard sur le monde. C’est un pays fascinant, ou le passé insiste un peu, ou des peurs et des rêves cohabitent parfois douloureusement, toujours au bord d’un désenchantement.

ND: Votre « écrivain national » confie ne «  jamais écrire dans les cafés ». Pouvez-vous écrire n’importe où?

SJ: Non !

ND: William Burroughs disait d’un écrivain, «  c’est quelqu’un qui y est allé, sur le terrain ».

Avez-vous parcouru cette forêt de Marzy pour camper le décor de façon si réaliste?

Vous brossez la nature comme un peintre. Quel est votre rapport à l’art?

SJ: Oui, j’aime me balader en forêt. Mes grands parents en vivaient. La forêt dont je parle est en gros, celle du Morvan, avec une scierie que je connais, mais dans le sud-ouest, j’ai déplacé quelques maisons aussi pour les intégrer à mon décor.

C’est un travail de composition aussi, comme un peintre assemblerait plusieurs éléments de décor. J’avais aussi en tête des tableaux de Constable ou Rosa Bonheur. Je suis fasciné par les toiles de Rosa Bonheur, la vie qu’elle met dans les regards de ses boeufs !!! C’est un détail.

Et pourtant, ça vaut le coup d’aller à Orsay, y jeter un oeil…

ND: Vous évoquez la correspondance avec les lecteurs de votre protagoniste, dont certaines qu’il a dû couper. Quant à vous, les échanges avec vos lecteurs tiennent-ils, comme pour Amélie Nothomb, « une place énorme dans votre existence »?

Dans votre roman, L’écrivain national a tissé des relations privilégiées avec quelques lecteurs. On constate qu’elles peuvent être toxiques. Vous êtes-vous parfois retrouvé dépositaire de secrets, de confidences? Ou de devoir couper court à des échanges,comme Amélie Nothomb qui déclare avoir parmi ses admirateurs « des dingues, des furieux »?

SJ: Je ne gère rien, j’en ai bien peur. Pour le reste, bien venus sont ceux qui m’écrivent. C’est au moins le signe que le livre est en vie, quelque part, sous d’autres regards. Un livre c’est étrange. On l’écrit, puis il s’évapore sous forme d’exemplaires; devenu anonyme, mon propre livre devenu anonyme, échappé, parti… Alors qu’un musicien, un cinéaste, un peintre lors du vernissage, eux ils voient le regard que portent les autres, directement, sur leur travail. L’auteur lui ne voit rien. Il est bien rare de tomber sur quelqu’un dans la rue ou un train qui est en train de lire votre livre justement… Alors, le courrier, ça permet de juger de l’effet, c’est un signe de vie que vous envoie ce livre envolé !

ND: Philip Roth constatait en 2013 que « Le nombre des gens qui prennent la lecture au sérieux est en baisse », constatez-vous ce déclin lors de vos rencontres?

SJ: Non.

ND: Vous définissez « vos auditeurs providentiels », lors de vos rencontres, comme « un doux tribunal ». Votre héros sort déstabilisé de certaines rencontres, ce que l’on peut comprendre, vu le procès de ces « quatre zoïles vipérines ». Redoutez-vous les interviews ou les rencontres?

Comment réagissez-vous face à des lecteurs censeurs?

SJ: Non, je ne crains pas ça, au contraire, je le recherche. En général ça se passe bien, mais l’imprévu est toujours possible.

ND: Votre protagoniste multiplie des retards, pouvez-vous vous targuer d’être ponctuel? ( hors des problèmes de transport)

SJ: Je suis ponctuel.

ND: Vous arrive-t-il souvent, comme votre double, de trouver que vous n’êtes pas à votre place?

SJ: Souvent. Mais j’aime bien cette sensation.

ND: « Écrire, c’est se dénoncer », affirme votre héros. Pensez-vous que vos lecteurs seront capables de vous deviner, vous cerner, à la lecture de L’écrivain national?

SJ: C’est évident. Ce personnage m’a emprunté beaucoup, jusqu’à mes vêtements….

ND: Les auteurs ont souvent des objets fétiches. Philippe Jaenada ne voyage pas sans son sac matelot, Katherine Pancol dort avec un calepin et un crayon.

En avez-vous?

SJ: J’en ai tellement que je pars toujours avec une grosse valise. Et bien souvent, j’en trouve de nouveaux sur place…

ND: Vous êtes toujours en mouvement comme votre double qui déclare: « Bouger ouvre l’esprit », n’aspirez-vous pas à une pause? Comment s’annonce votre agenda 2014/2015?

SJ: Des rencontres j’espère, en librairie, et en salon du livre.

ND: A choisir, préféreriez-vous partager le thé avec Agatha Christie ou un whisky avec Alfred Hitchcock?

SJ: Je n’aime pas l’odeur du cigare…. !

Un incommensurable MERCI pour avoir accepté que je vous « grignote » de ce flot de questions, pour reprendre une de vos formules ( page110)?

Et souhaitons à votre roman la consécration qu’il mérite.

Ne manquez pas ce roman prometteur, et une fois découvert , savourez la remarque de Serge Joncour : « J’étais le vibrion septique sous le regard de Pasteur, L’ Amérique dans l’azimut de Colomb », « c’est dire que j’étais entré dans l’intimité studieuse de quelques-uns, que mes livres étaient passés de mon ombre à leur petite lampe, c’est vertigineux quand on y pense ».( page 47)

Pour conclure, Charles Dantzig voit la lecture comme un tatouage, et considère qu’un auteur est sauvé « si le lecteur en retient une, une seule ». Dans ce roman, c’est une pléthore de passages que l’on se surprend à surligner ou à recopier afin de les partager ( « Lire, c’est voir le monde par mille regards… ».

A votre tour de vous laisser hypnotiser par « L’ écrivain national », sauvé des eaux, de ce décor sous-marin, même si son Kangoo n’était pas amphibie.

(1): Lire aussi la chronique de Nadine Doyen sur :

L’écrivain national, Serge Joncour , Flammarion (400 pages – 21€)