Charlotte- David Foenkinos – roman nrf Gallimard ( 221 pages- 18,50€)

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RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

  • Charlotte- David Foenkinos – roman nrf Gallimard ( 221 pages- 18,50€)

Un rappel pour les retardataires, d’autant que son auteur David Foenkinos décroche à la fois Le Renaudot et Le Goncourt des lycéens 2014. Félicitations.

A noter que c’est la première fois qu’ un auteur réussit ce doublé.

Que de chemin parcouru depuis le no 57 de Traversées (Hiver 2009- 2010).

Relisez ses nouvelles dans le no 72, juin 2014 et laissez-vous « charlottiser ».

Les prénoms semblent inspirer David Foenkinos. Après Bernard, voici Charlotte.

Mais qui est cette héroïne qui a hanté l’auteur pendant des années, au point de marcher sur ses pas, avant de coucher son destin sur papier ?

Comment et où a t’il débusqué cette graine d’artiste, considérée « un génie » ?

Au fil des pages, David Foenkinos fait des incursions pour nous révéler la genèse de ce roman, qui mit du temps à germer, travail de longue haleine. Il s’était d’abord intéressé à Aby Walburg et sa « bibliothèque mythique », conservée à Londres.

C’est en 2006 qu’il fit cette rencontre providentielle avec Charlotte Salomon au musée d’art et d’histoire du judaïsme. Il nous livre ses interrogations, ses doutes, sa quête du Graal pour s’imprégner des lieux où elle a vécu (son école, son appartement à Berlin, son quartier Charlottenburg, la maison de la riche américaine à Villefranche, le cabinet du docteur Moridis (son protecteur), l’hôtel de Saint-Jean-Cap-Ferrat, La belle Aurore). Il relate ses difficultés, essuyant parfois des refus ou découvrant que l’accès au jardin de L’Ermitage, autrefois « si accueillant », « à l’allure de paradis », dans lequel Charlotte a communié avec la nature, est « impossible ».

Les photos restent les liens de la mémoire, tout comme les lieux, les murs sont « les témoins immatériels du génie ».

Cet éblouissement, ce foudroiement que David Foenkinos a perçu en découvrant l’explosion des couleurs chaudes, vives, des tableaux de Charlotte, il lui « fallait l’écrire ». On ne peut que le remercier, à juste titre, de ce partage.

Un choc tel que celui de Guy Goffette devant Bonnard.

Le lecteur est cueilli à froid par une ligne du prologue : « Une peintre allemande assassinée à 26 ans, alors qu’elle est enceinte », puis par ces phrases taillées au couteau, ne dépassant pas 73 signes qui déroulent sa vie chaotique, d’errance.

Cela donne un caractère abrupt qui lacère le lecteur, mais lui permet cette respiration indispensable, comme le confie David Foenkinos : « Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite », tant c’était oppressant. Il a donc beaucoup tâtonné avant d’aboutir à ce style admirable et inoubliable. En un mot : somptueux.

L’auteur remonte le passé de son héroïne (ses grands-parents), évoque la rencontre de ses parents, puis son enfance, bercée par la voix de sa mère (« une caresse »), baignée dans le culte du souvenir avec ces visites au cimetière. La mort, elle y est donc confrontée très jeune. N’a -t-elle pas appris à lire son prénom sur la tombe de sa tante ?

Orpheline, très jeune, un père accaparé par son travail, elle se retrouve chez ses grands-parents en France. C’est une cohorte d’épreuves que Charlotte va traverser : ostracisme, exil, perte de sa grand- mère avec qui elle avait tissé un lien fusionnel, camp de Gurs, humiliation, vie en huis clos, se terrant avec son mari, dénonciation…). Déchirante, cette scène d’adieu, sur un quai de gare, quittant son enfance, son père, et surtout Alfred, « son premier amour », le professeur de chant de sa belle-mère. Toutefois, des parenthèses romantiques ont illuminé sa vie : la promenade en barque sur le lac, « un endroit magique de Berlin » et la musique (Bach, Mahler, Schubert).

Son don pour le dessin devient une évidence, reconnu par un professeur. Elle suit des cours aux Beaux-arts, mais le climat antisémite l’oblige vite à se terrer.

Son talent, le docteur Moridis l’avait pressenti, d’où son injonction : « Charlotte, tu dois peindre ». Dessiner devient son exutoire, « nécessaire à la cicatrisation d’une vie abîmée ». Peindre pour ne pas sombrer dans la folie. Emportée par une fureur créatrice, extatique, comme Frida Kahlo, elle se raconte dans ses gouaches.

Elle ajoute « le mode d’emploi de son œuvre », sous forme de notes explicatives.

Quand le grand-père jette à la figure de Charlotte le secret familial et décline la litanie des suicidés de sa famille, on imagine la gifle que Charlotte prend au point de songer à ajouter son nom à cette liste. Séisme d’autant plus violent qu’elle découvre qu’on lui a menti. Sa vie n’était donc que mensonge, « cette histoire d’ange » un leurre.

On devine l’intention consciente de l’auteur de frapper l’esprit du lecteur.

A travers le destin de cette artiste, David Foenkinos balaye les heures sombres de l’Histoire depuis la première guerre (« une boucherie des tranchées ») à « La nuit de Cristal ». Il rappelle qu’ « une meute assoiffée de violence dirige le pays. », en Allemagne, des barbares qui expédient les juifs à Drancy, puis à Auschwitz.

Des phrases phares ponctuent le récit : « Charlotte doit vivre », « La haine accède au pouvoir » ou cette phrase talisman : « La véritable mesure de la vie est le souvenir ».

Malgré la noirceur du sujet, cette biographie romancée de Charlotte Salomon reste

paradoxalement belle tant le regard de l’auteur est poétique, tendre, en empathie.

L’élégance du style impressionne, beaucoup d’implicite, surtout quand Charlotte nous quitte. Une porte se referme, la silhouette de Charlotte s’efface. L’auteur, avec délicatesse, respect, laisse place au non-dit. La littérature est là où le silence, l’indicible l’appellent. Mais on devine la révolte intérieure devant l’inéluctable.

Dans l’épilogue, on retrouve Paula et Albert, dévastés par la tragédie, détenteurs d’un bien précieux : les dessins de Charlotte, qui ont fait l’objet d’une exposition avant d’être légués au Musée juif d’Amsterdam.

Si « une œuvre doit révéler son auteur », dans ce roman on retrouve ce qui fait la touche, le charme, la somptuosité de l’écriture de David Foenkinos : la délicatesse , la pudeur des sentiments, même « Le dictionnaire est parfois pudique », les formules originales (« Il serait capable de se cacher entre les virgules », voire animistes : « On dirait qu’il est lui aussi en deuil » en parlant du sapin sombre), les éléments récurrents, à savoir les cheveux ( Alfred y plongeant son visage, tel un tableau de Munch) et les oreilles : « parfaits puits à confidences ».

David Foenkinos a su rendre attachante son héroïne, nous émouvoir et nous faire partager son émerveillement devant ses tableaux aux couleurs si éclatantes qui représentent, comme le confie Charlotte, toute sa vie. Le roman s’achève sur un gros plan de « Vie ? ou Théâtre ? », pétri de signes.(Souffrance, douleur, aussi espoir.)

David Foenkinos ressuscite son héroïne en lui offrant un tombeau de papier d’une beauté rare, servi par une écriture éblouissante. « La mémoire est la seule revanche sur la mort », confie Martin Suter. Ce roman appartient à la catégorie de ces livres qui agissent même quand ils sont fermés et fait du lecteur « un pays occupé ». Charlotte, un prénom sauvé de l’oubli qui fédère déjà un actif réseau d’adeptes.

David Foenkinos signe un roman intense, émouvant, qui met en lumière le talent de cette artiste allemande trop méconnue. Un challenge audacieux, incontestablement réussi, marquant une rupture avec les romans précédents, bien qu’entre les lignes cet opus couvait. A lire avec en fond sonore la musique de Schubert ou celle de Sophie Hunger, comme le préconise la talentueux David Foenkinos.

 

©Nadine DOYEN

Les Falaises de Wangsisina de Pavan K. Varma traduit de l’anglais (Inde) par Sophie Bastide-Foltz – Actes Sud, mars 2014. 240 pages, 21 €.

  •     Les Falaises de Wangsisina de Pavan K. Varma traduit de l’anglais (Inde) par Sophie Bastide-Foltz – Actes Sud, mars 2014. 240 pages, 21 €.Les Falaises de Wangsisina de Pavan K. Varma traduit de l’anglais (Inde) par Sophie Bastide-Foltz – Actes Sud, mars 2014. 240 pages, 21 €.

     

     

« Resserre ton monde et regarde comme il s’étend

Un œil plein de ciel, un monde dans tes bras »

Nida Fazli

Voici un roman rafraîchissant, profond, drôle, d’une haute teneur en vitamines spirituelles, dans la trame duquel viennent très naturellement s’insérer des fragments de ghazal, la poésie indienne :

Ce que nous appelons le monde est un jouet magique :

Un tas de sable quand on l’a, une pièce d’or quand on le perd

Un roman qui propose sans avoir l’air un enseignement précieux, imprégné de sagesse hindoue et de philosophie bouddhiste, en équilibre sur le fil fragile entre dukkha, la tristesse et ananda, la joie.

Au départ, Anand est un jeune et brillant avocat de New Delhi, qui a tout sacrifié à une ambition qui ne le mène à rien, sinon à être le pantin d’un associé moins compétent que lui qui l’humilie et se prend pour le patron. Aussi quand Anand apprend brutalement qu’il est atteint d’un cancer du pancréas et n’en a plus que pour quelques mois, il apprend aussi dans la foulée que sa femme le quitte pour épouser Adi, cet associé justement, dont elle est la maîtresse. D’un coup, tout s’effondre en lui et autour de lui. Passés le choc, la colère et le refus de se savoir condamné et abandonné de surcroît, mourant, par sa femme pour son meilleur ennemi, ce chaos total lui ouvre les yeux sur ce qu’a été sa vie jusque là, le non-sens de sa vie et de l’univers factice dans lequel il évoluait. Il réalise avec cet arrêt obligatoire combien il est passé à côté de tout, pour courir après des chimères, plus qu’amères à l’heure où il s‘en rend compte.

Il n’y a qu’aux êtres condamnés qu’est donnée la lucidité de voir à quel point ce qui leur avait paru important n’est que foutaise.

Anand cependant, nourri de poésie indienne, commence à entrevoir les prémisses d’une paix dans l’acceptation de ce qui est. Aussi, quand son médecin le rappelle pour lui dire qu’en fait, il s’était peut-être trompé, et que suite à une opération, il s’avère qu’effectivement ce n’était pas ce qu’on pensait, c’est comme une nouvelle naissance pour Anand, et cette fois il est bien décidé à vivre vraiment. Pleinement.

Il règle ses comptes, soulage son cœur et ne retourne pas travailler, refuse même de nouvelles offres encore plus avantageuses et comme il en a pour l’instant les moyens, il décide de ne rien faire, laissant ainsi son esprit se tourner vers des questionnements plus spirituels. Il prend enfin ce temps qu’il ne s’était jamais accordé, ni à lui, ni à sa femme, pour flâner, méditer, observer, humer et se laisser guider par l’instant présent. Ses pas le mènent ainsi plusieurs fois auprès du tombeau d’un grand saint soufi indien. C’est là qu’il fera la rencontre de l’ambassadeur du Bhoutan, rencontre qui va le propulser dans une toute nouvelle et très surprenante direction.

C’est là-bas, dans ce pays à la nature extraordinaire, où le bonheur national brut remplace le PIB, où les façades des maisons et des temples s’ornent d’imposants phallus magnifiquement colorés, que sa renaissance va vraiment avoir lieu, grâce à une vallée merveilleuse, à une rivière qui court aux pieds de falaises vivantes et de deux femmes. L’une, Chimi, sera celle qui lui louera une petite maison dans cette vallée et qui l’initiera à l’esprit des lieux. L’autre, Tara, est une Indienne comme lui, qui veut laisser définitivement derrière elle le monde et son lot de douleurs et de déceptions, en devenant nonne dans un monastère tout près de là. Anand va tomber fou amoureux d’elle, mais Tara ne veut pas renoncer à son vœu.

Leur rencontre étonnante avec un disciple de Drukpa Kunley, ce yogi tantrique tibétain du XVIe siècle, connu sous le nom de « fou divin », initiateur irrévérencieux, en apparence, d’une sage philosophie de liberté fondée sur le rire et le sexe, va les bouleverser tous deux et les emmener au plus près de la connaissance de soi et peut-être aussi au plus près d’ananda.

Ô Khusro, la rivière de l’amour suit sa propre loi

Ceux qui l’ont traversée s’y sont noyés à coup sûr

Ceux qui s’y sont noyés l’ont traversée

Amir Khusro

Il n’y a pas à hésiter, c’est un livre dans lequel il fait très bon plonger !

©Cathy Garcia

 

Pavan K. Varma

Pavan K. Varma

 

Diplomate, essayiste, traducteur, Pavan K. Varma est aujourd’hui ambassadeur de l’Inde au Bhoutan. Actes Sud a déjà publié Le Défi indien (2005, Babel n° 798), La Classe moyenne en Inde (2009) et Devenir Indien (2011). Les Falaises de Wangsisina est sa première incursion dans la fiction.

Virginia Woolf, « La promenade au phare »

La promenade au phare

  • Virginia Woolf, « La promenade au phare », roman traduit de l’anglais par M. Lanoire, préface de Monique Nathan, stock, Livre de poche, 1927.

La promenade au phare s’ouvre sur un tableau, celui que tente de peindre Lily Brescoe, le portrait de la famille Ramsay dans sa propriété de vacances au bord de la mer. Lire ce fabuleux livre de Virginia Woolf revient à entreprendre la fabuleuse traversée de phrases comme des vagues ou des coups de pinceaux toujours de plus en plus précis, onctueux de matière, de couleurs, d’ombres et de lumières. Lire revient à envisager l’écriture comme s’il s’agissait de se mettre à peindre un tableau. Un tableau en trois dimensions qui prend comme point de départ la question : « Irons-nous demain faire une promenade au phare ? » ou autrement dit « Quel est le but de la promenade qu’est la vie ? » « S’agit-il vraiment d’atteindre le phare, le but final qui illuminerait la vie et qui semble si difficile à atteindre tant les tumultes, les difficultés rencontrées en chemin semblent le plonger dans la brume ? »

Les personnages du roman ont a répondre aux mêmes défis que nous les lecteurs, trouver la voix qui nous libère et nous permet malgré les contraintes qu’impose la société, l’éducation, l’épreuve de la maladie, de la guerre, du temps qui passe à atteindre cet endroit intime au plus profond de soi qui comme un phare est l’axe autour du quel tourne notre identité personnelle.

Le livre comprend trois grandes parties dont la première, « La fenêtre » dresse le cadre, rassemble des personnages dans lesquels on ne peut s’empêcher de retrouver le reflet de Virginia Woolf elle-même. Mrs Ramsay mère attentive et attentionnée envers ses huit enfants et la neuvième plus dépourvue Lily, épouse à la fois sensible et soumise à son époux Mr Ramsay, maitresse de maison bienveillante et attentive pour ses hôtes. Rien n’altère l’harmonie dont elle est responsable. Mr Ramsay est un père absent et quelque peu tyrannique, époux égoïste dont l’amour propre doit toujours être rassuré par la sympathie qu’il demande à sa femme. Dans cette première partie, la trame générale de l’histoire, ne cesse de s’enrichir de phrases qui comme des éclats du temps qui passe, qui constitue aussi ce qu’il y a de plus éphémère et pourtant si nécessaire à accomplir la vie quotidienne. Virginia Woolf met bout à bout, ou superpose, ajuste les éléments de son roman, les phases d’une lente méditation inondée de poésie où l’action a si peu de place.

La deuxième partie du livre fait une parenthèse de dix ans. Dix ans pendant lesquels on apprend la mort de Mrs Ramsay et de deux de ses enfants, dix ans pendant lesquels la maison de vacances se vide, se détériore pour nous confronter à l’inéluctable fuite du temps et au chaos que vie et mort se mélangeant orchestrent sans que nous puissions avoir le moindre impact sur lui.

La troisième partie Le Phare, semble reprendre la phrase non terminée de la première partie, Lily Brescoe et avec elle, Virginia Woolf et ses lecteurs reprennent les pinceaux pour terminer le tableau commencé dix ans plus tôt. Saurons-nous rétablir l’harmonie perdue ? Alors que Mr Ramsay sur le bateau dont il a confié la barre à son fils James atteint le phare, Lily termine son tableau. Mais vu du phare, la maison n’est plus qu’un point qu’il est presque impossible de reconnaître comme le point du départ du voyage et le bateau vu du jardin lorsqu’il atteint le phare n’est plus qu’un trait très mince qui pourtant finit par symboliser une réconciliation, une réponse à un espoir. La vie s’écoule, nous échappe, et la mort nous surprend, nous suspend jusqu’à ce que la vie nous embarque à nouveau sur ses vagues et nous balance d’un petit miracle quotidien à un autre.

Quand paraît « La promenade au phare », Virginia Woolf a 45 ans et est une auteur reconnue et appréciée et des critiques et des lecteurs. Elle a publié « Croisière », « La nuit et le jour », « La chambre de Jacob » et surtout « Mrs Dalloway ». Elle dira de « La promenade au phare » qu’il est probablement le meilleur de ses romans. Je partage cet avis tant ce roman m’a révélé quelques principes fondamentaux de la création littéraire qui consistent à laisser évoluer librement de phrase en phrase le lecteur autour d’une structure stable et claire dont on aura supprimé toute lourdeur superflue comme pour une plante à laquelle on souhaite de grimper légèrement vers la lumière. Toute lecture est un travail d’écriture, écriture qui progresse à côté de celle de l’écrivain qui comme un jardinier laisse grandir dans notre jardin personnel une fleur étrange et imbibée d’un univers qui régale l’existence.

©Lieven Callant

Sulak, Philippe Jaenada, roman, Julliard, 2013, 490 pages.

Sulak, Philippe Jaenada, roman, Julliard, 2013, 490 pages.

Sulak, Philippe Jaenada, roman, Julliard, 2013, 490 pages.

Quand j’ai refermé Plage de Manaccora, 16h30, lu en aussi peu de temps qu’il n’en faut pour le dire, tant cette histoire ne m’avait pas lâchée – je me suis dit : « il faut que je lise tout Jaenada ! ». Et pourquoi pas, en commençant par son dernier.

Sulak, une brique de presque cinq cent pages, est écrit avec la même frénésie, où l’on retrouve humour et tragédie, colère et abnégation, lutte et espoir… C’est une histoire vraie, rocambolesque en soi tant on se dit qu’une vie comme celle de Bruno Sulak n’est pas possible. Roman pour sûr, car qui détient la vérité ? L’écriture de Jaenada est fluide et, comme pour Plage de Manaccora…, le lecteur n’a pas droit au moindre répit.

Bruno Sulak, gentleman cambrioleur des années 70-80, est un mélange d’Arsène Lupin, de James Bond, de Fantômas et de Robin des Bois. Tout cela à la fois, ce n’est pas possible, me direz-vous ! Eh bien si ! Durant dix ans, cet ancien légionnaire va défrayer la chronique judiciaire. Il n’en aura jamais assez !

Adulé par ses amis comme par ses ennemis, ce héros (anti-héros !) des temps modernes fait devenir chèvres les polices de France, se joue de l’univers carcéral et crée à l’injustice du système sociétal. Ses cambriolages et ses évasions ne se comptent plus ! Le lecteur finit par s’identifier à ce personnage tellement fou, il espère que c’est une histoire sans fin mais craint une issue fatale. Car le danger est là, à chaque instant, mais Bruno s’en fout de prendre des risques de plus en plus insensés.

Mais personne ne parvient à lui faire quitter la route qu’il s’est tracée : ses amis, ses complices, les femmes de sa vie (nombreuses mais toutes éprises de sa force de caractère et de sa générosité), son presque alter ego (de l’autre côté de la barrière) qui le pourchasse mais avec respect (le commissaire Moréas), son flic aussi (ou sa conscience, son sixième sens, son instinct… qui le prévient quand il y a danger.

Une vie comme celle qu’il survit n’est pas donné à tout le monde. Et puis, un jour, il faut que les héros meurent, trop souvent, trop vite, trop jeunes, même si on voudrait qu’il n’y ait pas de terme à ces contes pour adultes…

Avec virtuosité, Philippe Jaenada a fait de ce héros de roman (alors qu’il a bel et bien existé, mais ne dit-on pas que la réalité dépasse souvent la fiction !) un personnage fabuleux, comme on en rencontre peu…

©Patrice Breno

Tzvetan Todorov, La conquête de L’Amérique, la question de l’autre, essai, éditions du Seuil, 1982, 340 pages.

  • Tzvetan Todorov, La conquête de L'Amérique, la question de l'autre, essai, éditions du Seuil, 1982, 340 pages.Tzvetan Todorov, La conquête de L’Amérique, la question de l’autre, essai, éditions du Seuil, 1982, 340 pages.

« Sans entrer dans le détail, et pour donner seulement une idée globale (même si on ne se sent pas tout à fait en droit d’arrondir les chiffres lorsqu’il s’agit de vies humaines), on retiendra donc qu’en 1500 la population du globe doit être de l’ordre de 400 millions, dont 80 habitent les Amériques. Au milieu du seizième siècle, de ces 80 millions il en reste 10. Ou en se limitant au Mexique : à la veille de la conquête, sa population est d’environ 25 millions ; en 1600 elle est de 1 million. »

C’est au travers de ce qu’on peut considérer comme le plus grand génocide de l’histoire de l’humanité que Tzvetan Todorov, chercheur au CNRS nous interpelle sur la question de l’autre.

En analysant les divers récits de la conquête laissés par les conquérants, Colon, Cortès, Las Casas, Bernal Diaz, Vasco de Quiroga, de Diego de Landa et d’autres, en confrontant ces récits aux interprétations historiques diverses, l’auteur ne cherche pas à désigner des coupables : les espagnols et à en rester là. Ses interrogations portent plus loin et tentent à nous démontrer comment notre civilisation actuelle reste impliquée et responsable de ce massacre et de ce qu’est l’Amérique Latine encore aujourd’hui.

Au vu de ce livre et de ses questionnements, les faits historiques sont contextualisés, jamais comparés ou assimilés. Cette méthode permet au lecteur de se situer par rapport aux atrocités commises alors. Il nous est expliqué comment et pourquoi les espagnols du 16ème siècle (mais les autres nations d’Europe ne se comportaient pas différemment) sont parvenus en moins d’un siècle et alors qu’ils étaient en infériorité numérique à vaincre une civilisation aussi bien organisée et portant en ses flancs plusieurs siècles de culture, d’art, de sciences et de religion. Comment à jamais se sont tues les voix de tout un continent.

Tzvetan Todorov révèle les mécanismes intellectuels d’alors qui ont permis que s’installe un mode de lecture de l’autre nous autorisant à détruire sa civilisation. Si quelques voix se sont élevées en faveur des indiens à l’époque, elles n’ont pu empêcher le désastre, ni les désastres suivants, car la connaissance de l’autre ne passe pas par son assimilation pas davantage que par son idéalisation et elle exige des intervenants certaines capacités d’acceptation, de tolérance et une exigence qui autorise la recherche de la vérité, des vérités. Par cet ouvrage Tzvetan Todorov nous propose une grille d’analyse méthodique et implacable de ce qui en chacun de nous est capable de nous transformer en tyran perpétrant des génocides. Comment les signes sont-ils interprétés ? L’importance de cette interprétation et les conséquences de la maîtrise de l’information et de la communication dans la prise et l’assise d’une domination. Comment comprendre l’autre nous mène à l’esclavagisme, au colonialisme ou aux notions telles que l’égalité ou l’inégalité. Tzvetan Todorov dresse une typologie de nos relations à autrui.

Dans les discours d’extrémistes religieux d’aujourd’hui, il ne nous est pas moins facile de retrouver les mêmes ingrédients que dans les discours de ceux qui ont conquis l’Amérique à partir de 1492. Dans la haine et la méfiance que l’on porte à l’égard de son voisin, le même déni d’identité humaine, la même banalisation de la violence semblent nous entraîner sur la voie qui nous pousse à ne plus nous révolter, à trouver une justification morale et légale à la destruction ou à la domination de l’autre. On peut désormais s’emparer de ses terres, réduire des populations entières au néant tout en n’étant pas à un paradoxe près, celui du parjure à l’égard de nos propres valeurs éthiques et morales.

L’humanité semble ne pas être en mesure de s’instruire de ses erreurs passées. Les contradictions et les aberrations de certaines pensées déviantes ne sont pas l’objet d’une remise en question même partielle de nos certitudes. L’aveuglement d’un conquistador du 16 siècle n’équivaut-il pas à nos propres aveuglements actuels ou issus d’un passé bien plus récent ?

©Lieven Callant