La Patagonie de Perrine Le Querrec, préface de Jean-Marc Flahaut, Ed. Les Carnets du Dessert de Lune

  • La Patagonie de Perrine Le Querrec, préface de Jean-Marc Flahaut, Ed. Les Carnets du Dessert de Lune, novembre 2014. 103 pages, 13 €. ISBN 9782930607054

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Lire Perrine Le Querrec c’est prendre un risque, prendre le risque de se faire engloutir. Les mots ici deviennent matière, tantôt gluante, paralysante, tantôt rêche, étrangleuse, tantôt lourde, étouffante, tantôt acérée, tranchante, de la matière sombre, grouillante et tremblante, puis soudain ils ont des ailes et tentent de s’échapper vers la lumière. Vers la Patagonie.

Ou bien ils s’écrasent. La pâte-agonie.

Il y est question d’enfance, de violence, de peur et de désespoir ravalés, d’extrême solitude. « Son enfance sent toujours le carnage ». Quelque chose qui ne se voit pas de l’extérieur, quelque chose que l’on peut trimballer en soi toute une vie, qui nous dévore de l’intérieur et personne ne s’en aperçoit. Personne ne s’en est jamais aperçu. Alors les mots tentent de donner consistance à cette grande béance, de faire apparaître l’indicible, l’invisible, tentative qui elle-même écartèle : faire à la fois apparaître et disparaître à jamais. Fuir.  « Il ne faut pas fermer la porte mais la claquer derrière soi et partir pour toujours ».

Les mots deviennent des encres à colorer le silence pour y faire apparaitre les non-dits, « la parole interdite embusquée derrière la porte close/la parole refusée bâillonnée en-dedans au dehors », des acides pour dissoudre ces murs qui retiennent les secrets qui rongent l’âme, des chimies diverses et variées pour que remontent de sous la terre tous les cadavres enterrés, les vers dissimulés. Toute la saleté enfouie.

On n’est pas dans l’écriture, on est dans l’alchimie, pour dégager la pierre passée au cou de celle qui se noie sans eau, pour dégager la pierre à écrabouiller le cœur. On ne lit pas Perrine Le Querrec, on avale, on mâche une réalité qu’elle nous enfourne, bouchée après bouchée, une réalité figée comme « sauce froide sur les tripes abandonnées dans l’assiette. »

De la douleur brute, interdite, non autorisée, non accueillie, à laquelle les mots ont ordre de donner forme, pour avoir prise sur elle, pouvoir la saisir à pleines mains et la briser, la détruire, l’achever en pleine tête.

Être fillette, puis femme, puis mère, la fillette enfermée dedans. Les nœuds gordiens de la famille. Le passé, le présent et le futur «l’effort du restant de sa vie ». Et ce sentiment de décalage permanent avec le dehors, avec l’autre. Incompréhensible. Alors il ne faut pas que ça se voit : « Tu es dehors. La tête haute. Les gens te saluent. Tu es des leurs. »

C’est cette chose avec laquelle on ne peut pas tricher qui donne tant de consistance, de densité, de force et de beauté, de magnificence même, à la langue de Perrine Le Querrec et la lire fait du bien. Peut-être pas à tout le monde, peut-être faut-il ce quelque chose en soi qui fait écho et que personne ne voit, dont personne ne s’est jamais aperçu. Un bien fou pour un mal fou. 

Ce petit quelque chose qui remonte à la genèse de l’être et qui fait que l’on est toujours au bord et « pas de cou autour duquel elle pourrait jeter ses bras pour s’accrocher, comme en a droit toute personne qui se noie. »

Toujours « trop près du bord. » et au loin pourtant, l’espoir encore d’une libre et vaste Patagonie.

© Cathy Garcia, La cause littéraire, novembre 2014

Perrine Le Querrec est née à Paris en 1968. Ses rencontres avec de nombreux artistes et sa passion pour l’art nourrissent ses propres créations littéraires et photographiques. Elle a publié chez le même éditeur Coups de ciseaux, Bec & Ongles (adapté pour le théâtre par la Compagnie Patte Blanche) et Traverser le parc. Elle vit et travaille à Paris comme recherchiste indépendante. http://entre-sort.blogspot.be/

« La Patagonie » de Perrine Le Querrec  vient de paraitre dans la collection Pleine Lune et est disponible dans les bonnes librairies ou chez l’éditeur en téléchargeant le bon de commande ; BdC La Patagonie.pdf ou via le site : http://dessert-de-lune.123website.be/354029100/product/99…

Perine Le Querrec aura le plaisir de vous présenter ce titre et d’autres du 22 au 23 novembre au salon du livre de Mon’s Livre à Mons en compagnie de Charlotte Berghman qui signera « Grains de fables de mon sablier » livre de Jean-François Mathé qu’elle a illustré, Patrick Devaux qui signera « Les mouettes d’Ostende » et Pascal Blondiau qui signera « Dès l’instant » Entrée libre et gratuite. Programme complet sur www.monslivre.be

 

 

Tram 83 de Fiston Mwanza Mujila, Métailié, 21 août 2014 – Prix de littérature de la ville de Graz 2014

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  • Tram 83 de Fiston Mwanza Mujila, Métailié, 21 août 2014 – Prix de littérature de la ville de Graz 2014. 208 pages, 16 euros.

Tram 83 se trouve dans la Ville-Pays et la Ville-Pays dirigée par un Général dissident, avant tout principal propriétaire minier, se trouve en Afrique, une Afrique réinventée, comme peinte sous acide.

La Ville-Pays, c’est le Tram 83, avec la gare « dont la construction métallique est inachevée », les mines et quelques faubourgs. Mais c’est surtout le Tram 83, bar, restaurant, boite de nuit, un lieu de perdition totale où grouille une faune à la fois locale et venue du monde entier. Mineurs-creuseurs, rebelles dissidents, étudiants en lutte, fonctionnaires misérables, enfants-soldats, vendeurs d’organes, « prophètes, jongleurs, anciens forçat » et biscottes, ces jeunes garçons qui servent à tout, se bousculent dans cet antre vaste et obscur comme cul de diable, sous la pression des serveuses, aides-serveuses, filles-mères et canetons (filles de moins de 16 ans) qui demandent l’heure à tout va et tout ça côtoie bruyamment une faune encore de touristes à but lucratifs, de prospecteurs, de Chinois, de musiciens de partout et de toutes les musiques et de n’importe quels personnages imaginables, plus ou moins fréquentables.

Cosmopolite la Ville-Pays, un fruit juteux et totalement avarié. Plein de vers.

« Au commencement était la pierre et la pierre provoqua la possession et la possession la ruée, et dans la ruée débarquèrent des hommes aux multiples visages qui construisirent dans le roc des chemins de fer, fabriquèrent une vie de vin de palme, inventèrent un système, entre mines et marchandises »

Et c’est des entrailles de cette ruée, de ce grand et vaste bordel qu’est sorti le Tram 83, accueillant entre ses deux seins, du genre très grosses tomates, toute la lie, toute la violence, toute la corruption, toute la solitude, tout le désespoir, tout le désir, tout le rut et toute une folle excitation en permanence sur le point de basculer dans la folie pure. « Ici chacun pour soi, la merde pour tous. »

Requiem et Lucien étaient amis du temps où ils étaient étudiants. Requiem, alias entre autre le Négus, est resté à La Ville-Pays où, s’intéressant principalement aux mines, à la bière et au sexe, est devenu « docteurs es honoris causa toutes les matières (corruption, drogue, sexe, pillages, minerais, malversations, beuverie…) et s’adonne aussi à la prise de photos compromettantes de touristes qu’il fait chanter. Sa devise « la tragédie est déjà écrite, nous on préface ». Quand Lucien, ex prof d’histoire, débarque de l’Arrière-Pays, traqué par diverses polices politiques, il est devenu écrivain et c’est Requiem qui se charge de l’accueillir et de l’héberger. Requiem à qui Lucien avait pris Jacqueline, sa femme…

Tram 83 tourbillonne autour de ces deux personnages que le destin fait entrer en collision. Tram 83 est un roman excessif, outrancier, débordant de sucs, de miasmes et de maux de tête. Impossible de le résumer, il vous prend à la gorge et ne vous relâche plus avant de vous avoir fait tout avaler, du sordide beaucoup, de l’humour aussi, il en faut, de l’humour décapant comme une eau de vie frelatée, mais pas de morale, surtout pas ! D’ailleurs au Tram 83 la morale n’a pas droit d’entrée, elle n’y a pas sa place et les filles-mères et les plus jeunes des filles, les canetons, savent qu’elles mangeront « à la sueur de leur seins » tant qu’elles n’auront pas séduit un étranger qui les emmènera vers un ailleurs fantasmé : Venise, Prague, Odessa….

« La Ville-Pays est ainsi faite : les filles sont libres, démocratiques et indépendantes. La misère achève la honte et vos signes de politesse. »

Au Tram 83, Lucien l’intellectuel fait figure d’extra-terrestre mais possède une aura très attractive pour tout ce qui est du sexe féminin, et plus il semble inaccessible et plus cette aura grandit, mais Lucien lui ce qu’il veut, c’est écrire et rien ne semble pouvoir le sortir de son obsession littéraire et Requiem ? Requiem n’a pas digéré la trahison de son ancien compagnon…

Deux êtres empêtrés et enfermés dans leur entêtement, deux brins de paille chahutés par la tempête permanente du Tram 83 et un roman qui nous fait tournoyer et glisser sur les éjaculations précoces, la merde et le vomi, tout en évoquant l’Histoire, le cinéma, l’art et la littérature, et qui nous lâche soudain avec la tête qui tourne et le monde avec.

©Cathy Garcia

indexNé en République démocratique du Congo en 1981, Fiston Mwanza Mujila vit à Graz, en Autriche. Il est titulaire d’une licence en Lettres et Sciences humaines à l’Université de Lubumbashi. Il a écrit des recueils de poèmes, des nouvelles et des pièces de théâtre. Il a reçu de nombreux prix dont la médaille d’or de littérature aux Jeux de la Francophonie à Beyrouth. Il est actuellement en résidence d’écriture au TARMAC, la scène internationale francophone (Paris 20ème)  pendant toute la saison 2014-2015 dans le  cadre du programme régional de résidences en  Île-de-France http://www.letarmac.fr/.

Jérôme Attal – Presque la mer – Hugo & Cie —par Nadine Doyen

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  • Jérôme Attal – Presque la mer – Hugo & Cie ( 199 pages, 16€)

La mer est au coeur du roman de Jérôme Attal, enfin la mer invisible, la mer fantasmée par les habitants  de Patelin,village perdu au milieu de nulle part, accessible après « une trentaine de ronds-points », et « un tas de péripéties déloyales » ( gravillons, nids de poule, trous insondables).

Roman ancré dans la réalité puisque l’auteur aborde le thème de la désertification médicale. Tout le monde connaît la galère pour obtenir un rendez-vous chez un ophtalmologiste.

On suit donc, en chapitres alternés, d’une part le parcours de Frédéric, terminant ses études de médecine, avant de répondre à l’annonce du maire, Serge Ornano.

D’autre part Louise, qui monte à Paris, pour une émission de radio crochet, rêvant de célébrité et d’ailleurs.

Jérôme Attal  oppose la vie  trépidante à Paris ( « réservoir inépuisable de gens à guérir, à croiser, à oublier. ») à celle dans la France profonde. Il déploie tout son talent de portraitiste , avec le sens des détails,et brosse une riche  galerie de personnages très variés  y compris les secondaires. ( Broussard, le boucher – Marie-Eve, l’épicière – Mirabelle, une gamine qui prend le docteur pour un conteur).

Ce qui ramifie le récit en moult digressions dont l’implantation de bulles d’habitation, « ouvertes sur la nature », concept  à la mode pour des vacances insolites.

 

On croise  le maire qui mobilise tout un village pour insuffler à  Patelin l’attrait qui pourrait attirer les touristes. On est médusé par son subterfuge de  la voiture peinte.

 

Quant à Paco, le facteur,  « l’homme providentiel »,  il fédère, avec son idée farfelue, tous ceux qui croient à son projet : faire venir la mer jusqu’à Patelin.

Comment réussir ce challenge ? Un peu de peinture bleue, les mains des élèves de l’école du village, et le tour est joué, les champs oscillent comme les vagues. De l’étage de la « Villa des bons soins » , on peut  apercevoir  « une large bande bleue verte » qui figurera «  à merveille la mer souveraine et scintillante ». Les habitants deviennent des estivants, lunettes de soleil, attirail de plage sous les bras, qui se  rendent à la mer. Le pot aux roses ne  risque-t-il d’être découvert ou quelqu’un ne va-t-il pas vendre la mèche ?  Suspense.

 

Fréderic,  le médecin non autochtone, lui,  il croise  chez Paco une silhouette qui le convoque. « Au lieu d’une étoile filante, il découvrit une frêle jeune femme », et l’ émotion physique qu’il ressentit  « tenait à la fois de l’attraction et de la terreur ».

On peut s’étonner que le jeune médecin n’éprouve pas l’appel de la mer, comme l’écrivain national de Serge Joncour, qui, lui, ressent l’appel de la forêt.

Mais , investi de sa mission, il consulte, rédige des ordonnances. Serait-il, en plus, psychologue pour prescrire  une thérapie plus qu’originale afin de débarrasser Louise de sa mélancolie ? Louise, « corsetée dans un costume de pensées sombres », Louise qui sait le gratifier d’un sourire « léger comme un volant de badminton » .

Et Fréderic subjugué, qui « mourrait d’envie » de « la contempler des heures durant ».

 

Stan, l’ amoureux éconduit,le voyou du village,  fait irruption  où on ne l’attend pas , créant du désordre. Il fomente alors sa vengeance  qui , mise à exécution, sème la panique  et  menace de ruiner l’avenir d’un village. A nouveau la solidarité aura le dessus.

 

Comme le déclare Eric Vuillard : «  Une des fonctions de l’écriture, c’est peut-être de rendre leur intensité aux images ». Jérôme Attal réussit  à merveille ce tableau représentant « la mer opalescente », les cabines « striées de couleurs primaires ».

L’oeil du lecteur moissonne une pléthore d’images. Une touche exotique se glisse avec les repas japonais de l’unique auberge du village.

 

A travers Louise, il stigmatise la cruauté  de ces concours de chants, et dénonce ce miroir aux alouettes qui génère tant  de déçus parmi ces « chanteurs jetables ». On devine , en filigrane, l’auteur compositeur, connaissant ce monde implacable.

 

Jérôme Attal  radiographie avec brio la vie d’un village et ses ouailles.

De multiples passages pourraient être mis en scène. On imagine facilement  les saynètes du médecin en partance pour Patelin avec tous ses bagages, y compris la cage de Spéculum, pour qui les voyages  étaient « synonymes de transpiration … et de spéléologie » ou  le  départ pour  la plage  avec ce défilé incessant sous les fenêtres du docteur, tout comme le repas en tête à tête, prélude à d’autres ordonnances.

Scène plus tendue et violente pour l’agresseur agressé par les piranhas.

Le récit est ponctué de truculents dialogues, comme celui entre le maire et Frédéric au sujet des déjections des mouettes «  intelligentes et respectueuses » !

 

L’auteur brode des comparaisons inattendues : « la paupière droite aussi mobile qu’un store vénitien ».  La comédie tourne  à plein régime, saupoudrée d’humour, de jeux de mots («  Beach Party / biches party ») et nous invite à préférer la fragilité du rêve à la réalité peu roborative. Les gens  ont besoin d’illusion pour avancer dans la vie, affirme Woody Allen.  On note aussi des références cinématographiques et musicales.

 

Si certains s’intéressent à la première phrase d’un roman, c’est la dernière qui retient notre attention. L’image qu’elle suscite a quelque chose de romantique, convivial, après  le travelling sur cette procession empreinte de bonheur.

La mer aurait-elle scellé les destins contrariés de Louise et Frédéric ?

Jérôme Attal, à l’esprit inventif,  signe un roman irrigué par les bons sentiments, baigné dans une atmosphère onirique, qui  peut être classé dans la catégorie des « feel good book ». Presque la mer, un récit qui peut être lu même loin de la mer.

©Nadine DOYEN 

 

 

 

 

La revue littéraire no 55 – Automne 2014 – Editions Léo Scheer (12€ – 170 pages)

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  • La revue littéraire no 55 – Automne 2014 – Editions Léo Scheer (12€ – 170 pages)

La revue Automne 2014 offre un panorama très complet sur la rentrée littéraire 2014, avec plus de cinquante auteurs (par ordre alphabétique) mis à l’honneur par une équipe très éclectique. Des plumes aux sensibilités variées, partiales (quelques auteurs en font d’ailleurs les frais) présentent entretiens, critiques et recensions.

Se côtoient les auteurs de premiers romans, les valeurs sûres, qui figurent dans la course aux prix. Certains déjà primés, mais aussi ceux qui n’ont pas bénéficié d’une abondante presse. Raisons de plus pour approfondir ses connaissances et glaner le scoop. On découvre leur rituel d’écriture (avec plan, sans plan), des réflexions sur la lecture : « Un bon livre n’existe que dans le plaisir égoïste de celui qui lit » pour Gilles-Martin Chauffier, et le rapport auteur /éditeur, « sorte de nounou ».

Nicolas d’Estienne d’Orves confie à Myriam Thibault, rédactrice en chef, préparer le Dictionnaire Amoureux de Paris (Plon). Il évoque le métier d’écrivain, chronophage, qui « implique de la rigueur, de la discipline », méconnues du dilettante.

Les difficultés de la traduction sont abordées avec Sika Fakambi.

Trois romans sont radiographiés de façon approfondie.

Alexandra Varrin s’est intéressée au thriller de Stephen King qui explore « les nouvelles pistes que nous offre le monde contemporain ». En témoin de son époque, ses personnages communiquent par mails ou sur les réseaux.

Lilian Auzas présente Pétronille d’Amélie Nothomb comme la « version féminine des rimbaliennes ». Ce roman ne relate pas seulement « le Nirvana, les plaisirs effervescents de la boisson sacrée » que la narratrice atteint « tel Bouddah », mais aussi sa rencontre avec « sa convigne » dont elle brosse un « portrait à la fois piquant et élogieux ». Le bémol ? Nous avoir dévoilé l’épilogue.

Le troisième roman à passer sur le grill est celui d‘Emmanuel Carrère. Angie David revient sur Limonov, « roman épique » qui l’avait passionnée, avant d’aborder Le Royaume dans lequel l’auteur « nous livre sa propre expérience mystique ». Elle fait allusion à cette « amitié intime » avec Hervé, révèle en quoi l’auteur fut frustré. L’atout de ce roman, c’est de rendre « accessible, par sa dimension romanesque, ce qui est à l’origine de notre civilisation ».

Dans la rubrique intitulée : Dossier « Rentrée littéraire », on rencontre des sujets communs à plusieurs auteurs. L’amour impossible, les secrets chez Catherine Locandro. Un pays en voie de disparition, sujet récurrent de Marie-Hélène Lafon.

Le suicide d’un ami pour Frank Maubert. Denis Michelis ausculte la société et pointe son dysfonctionnement. Clara Dupond-Monod nous plonge dans le Moyen-Age avec Aliénor d’Aquitaine. Des mythes sont ressuscités : Greta Garbo par Nelly Kaprièlan, Buffalo Bill par Eric Vuillard. Proust est revisité par le duo Véronique Aubouy et Mathieu Riboulet dans À la lecture, « un projet monumental ».

Les cahiers de l’Herne invitent à découvrir l’œuvre de Maurice Blanchot, « auteur de lumière tapi dans l’ombre ».

Dans Une vie à soi de Laurence Tardieu, dont la narratrice rencontre Diane Airbus, Hafid Aggoune voit « le livre du retour », « de la libération », de « l’acceptation ».

En bref, des livres qui bousculent et ne laissent pas indemne.

Parmi ceux qui ont retenu l’attention des chroniqueurs, on trouve des auteurs phares.

Myriam Thibault a été impressionnée par le roman de David Foenkinos, qui relate « l’histoire tragique » de Charlotte Salomon, cette artiste peintre méconnue que l’auteur découvrit lors d’une exposition et dont il met en lumière le talent.

Un challenge audacieux, un prénom sauvé de l’oubli, et de nombreux lecteurs « Charlottisés ». « Son plus grand roman », selon la chroniqueuse.

Pour Francesca B., Serge Joncour « réussit avec brio un avatar littéraire» avec L’écrivain national. Un trois en un, réunissant « le polar lyrique et philosophique », l’histoire d’amour autour de la « mystérieuse et fantasmagorique Dora », et une plongée dans les coulisses du métier d’écrivain. Le lecteur est « happé et projeté dans l’intimité de l’auteur » qui va « sortir des sentiers battus » pour « s’intéresser au fait divers local » et nous immerger dans une forêt bien mystérieuse. S’entremêlent « querelles de voisinages », « thématiques de l’écologie, des potentats locaux », « pensées sur notre quotidien » et questionnements. On aurait peine à négliger » ce page turner, servi par « une écriture légère et attachante », conclut la journaliste.

On croise des auteurs de nationalités variées.

Dany Laferrière, « désormais immortel », fascine par « la sincérité et la beauté » de sa plume et son « style d’une élégance et d’un raffinement absolus ».

Andrew Porter, connu comme nouvelliste, est salué aux États-Unis pour son premier roman Entre les jours dans lequel il « explore les arcanes de la tragédie familiale ».

Le Suisse Paul Nizon, dans son journal Faux papiers, livre ses questionnements.

Maxim Ossipov, médecin russe, que l’on compare à Tchekhov, « documente avec sévérité et drôlerie une certaine Russie contemporaine ».

Traduit de l’hébreu : Ce qui reste de nos vies » de Zeruya Shalev met « les cinq sens en éveil ». « Ce roman est un voyage » qu’ »aucun point final ne saurait clore ».

Pour Alma Brami, la romancière « est un chef d’orchestre magistral ».

A chacun d’aller vers ses thèmes de prédilection.

Ce numéro 55 de la revue Léo Scheer s’avère un guide très complet, truffé de références de liens, de sites, parsemé de citations. Il balaye parfois les œuvres précédentes d’un auteur. On y trouve de précieuses pistes de lectures.

Ce vade -mecum indispensable, enrichissant, n’aspire qu’à donner envie de lire et à

transmettre des enthousiasmes. Un must pour tous les férus de littérature.

©Nadine Doyen

Philippe Jaffeux, « COURANTS BLANCS », Atelier de l’agneau, 2014.

Jaffeux courants blancs

  • Philippe Jaffeux, « COURANTS BLANCS », Atelier de l’agneau, 2014.

Ce n’est certainement pas un hasard si ce troisième ouvrage de Philippe JAFFEUX s’intitule « Courants blancs ». On pense dès le premier instant à « l’écriture blanche » de Roland Barthes, à l’origine d’un monde où la lettre serait virginale et souveraine. Mais aussi, à l’éternelle mouvance d’une ligne d’écriture qui vient s’échouer sur la page blanche et reprendre aussitôt ses secrets. L’auteur nous apparaît comme cet « il » ou « île » qui en forme de cercle détient la vérité et son contraire. L’animal, le ciel, l’humanité, Dieu, l’alphabet, le chiffre se croisent et s’entrelacent dans une perpétuelle psalmodie qui n’est pas sans faire écho aux magies ancestrales, aux rituels chamaniques, à la pythie. La parole est prophétique, sibylline. Les mots se confrontent et la pensée quasi automatique semble être une lutte à chaque ligne entre le bien et le mal dont on n’entrevoit aucuns vainqueurs.

L’auteur nous emporte dans un souffle-écriture où le corps est une roue qui tourne en elle-même comme une matrice à pensée… « Ses yeux écoutaient une image s’il couvrait ses oreilles pour voir sa parole avec sa bouche ».

Philippe JAFFEUX livre ici en pâture avec animalité et corporalité les fondements de l’existence, la mort, la vie, la science, la nature, sans répit, ni rédemption. Le divin côtoie l’abîme et s’abîme dans la révélation d’une pensée lumineuse et électrique, dans la révolution, dans le retournement d’une écriture qui se nourrit d’elle-même et nous fait signe. La page blanche dont nous parle l’écrivain est un « pré-texte » car il n’écrit pas. Il parle la lettre, le verbe, comme possédé par les mots, qu’il rassemble dans ce livre-arche où le déluge est entré aussi.

Et on ne peut que suivre les circonvolutions d’un auteur aux prises avec lui-même et un autre que lui-même, un dialogue entre la parole et l’écrivain jusqu’à en perdre haleine. Il n’y a pas d’échappatoire dans « courants blancs », pas de répit même si le livre s’achève avec le soixante-dixième paragraphe. Le lecteur retourne à la première ligne de lui-même et devient un Sisyphe des temps modernes malgré lui mais aussi, comme le dit notre auteur, un adulte amnésique…

©Esther Ségal