Hommage à Nissrine SEFFAR, peintre qui laisse littéralement les sols traverser sa toile …

 

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Laissez parler tous ceux que le silence effraie,
(Allons, ne dites rien de ce qui impressionne !)
Venez à nous Nissrine avec votre œuvre bonne,
Et montrez-nous ces sols que le monde effaçait.

Et ces toiles de lin que vous partez étendre
Sur ces lieux de douleur et sur ces trottoirs fous
(Où le pire des hommes leur donna rendez-vous)
Dépliez-les pour nous sur ces cimaises tendres.

Si l’on vous comprend bien, ces dégâts , ces prodiges
(Que vous copiez avant qu’ait séché le malheur)
Ces empreintes sauvées de faits dévastateurs,
Sont comme un tocsin plat qui sonne et vous oblige.

C’est place Tien-An-Men qu’on vous rêve penchée
Passant votre rouleau sur le relief à perte
De deux mètres carrés des dalles recouvertes
(Pour boire leur relief et pour devoir trinquer)

Alors que vos amis surveillent la police
(Et s’embrassent un peu pour faire diversion)
Et pendant qu’on les happe et les mène en prison,
Vous roulez votre toile aux mille marques lisses.

Vous rejoindrez bientôt le plus proche atelier
Pour rehausser de mousse et de pâte acrylique
Ces traces de la Bête immonde et magnifique
(Que rassemble sous lui le tapis qui priait)

Un sol est la patrie la plus superficielle et basse,
Mais aussi la partie plus physique et fidèle,
Des crimes qu’on colmate en un jeu de marelle,
(Et du  plâtre et du lait jetés dans la crevasse)

Reproduire la fièvre équivaut à prendre acte,
(Rien n’est plus militant, malgré les apparences,
Que copier le proscrit par simple transparence)
Et le meilleur et vous avez passé ce pacte.

Car décalcomanie, c’est prière railleuse
(C’est l’histoire d’un sol laissée aux géologues,
Mais un sol de l’histoire pris aux idéologues !!),
Et votre geste est beau, révérence rageuse.

Car après tout le sol n’était qu’un corps faillible
(Un photographe aveugle que votre toile étreint)
S’il fut dans le passé le support des destins,
L’artiste retouchable attend vos doigts terribles.

Et nous, nous attendons votre étonnant courage
Et d’artiste et d’Arabe et de femme et d’amie
Sans hypocrite ardeur ni subtile anarchie,
(Tant vos efforts ont fait l’admirable ménage !)

Votre art est sans intrigues, œillades  ni querelles
(Aucun facile appel n’en salit la vitrine)
Votre toile est un sol qui pour nous se démine,
C’est un haut de planète et c’est un bas de ciel.

Même un « corps mort » jeté dans le débarcadère
(Bouée de peau larguée dans nos naufrages gris)
Est, Nissrine, assuré d’une seconde vie
Si vous êtes sa Muse et sa maroquinière.

Et nous vous admirons de restaurer l’honneur,
De réparer le tort et d’éponger le mal,
D’aller jusqu’à vous faire agent collatéral
Du contact infernal (en solidaire ardeur)

L’absence d’horizon est sans désespérance,
(Vous le décalqueriez s’il venait jusqu’à vous !),
Et l’incréé peut-être est ce que nous avoue
Votre tendre ferveur exilée dans la France.

Il n’y aura jamais, c’est vrai, de Mer Promise,
Mais la manne inviolée mourant dans les tiroirs,
Les miettes de famine, le plancton de miroir,
Se rassemblent enfin dans votre œuvre insoumise.

©Marc Wetzel


Visiter le site de  Nissrine SEFFAR

Christian Malaplate – « Feuilles de route sur la chevelure des vagues. » Editions les Poètes français. » – 2016 – format 15×21- 83 pages.

Chronique de Michel Bénard

Christian Malaplate

Christian Malaplate

Christian Malaplate – « Feuilles de route sur la chevelure des vagues. » Éditions les Poètes français. – 2016 – format 15×21- 83 pages.


Indéniablement il s’avère nécessaire d’aborder l’ouvrage de Christian Malaplate « Feuilles de route sur la chevelure des vagues » comme un long carnet de voyage où déferlent les images et émotions noyées de brume et d’écume.

C’est un livre de bord consignant les phases de vie et d’expérience.

Christian Malaplate joue sur la force et l’agencement des mots dont la trame révèle une richesse extrême.

Le verbe est ciselé comme un bijou d’Ispahan. L’écriture impose sa couleur, le langage est presque d’un autre temps. Nous voguons entre poésie, légendes et narration. Ce besoin de conter, cette volonté narrative en arrivent parfois à faire que la poésie se retrouve au second plan.

Environné des poèmes et textes de Christian Malaplate, je me sens dans la bibliothèque d’un érudit, d’un philosophe ou d’un moine copiste environné de parchemin enluminés.

L’allégorie même de l’esprit d’un lettré de haute connaissance.

« …/…parmi les enluminures et les sombres cloîtres. »

« Où s’agglutinent les tableaux familiers dans une bibliothèque pleine d’anticipation. »

Notre poète joue avec l’étrange, le mystère, les ambiances insolites en rendant hommage à la mémoire.

« Il y a des fleurs maladives qui chantent des poèmes d’amour mystiques. »

Le voyage se poursuit dans un univers fantastique, irréel ou l’on ne discerne plus la part du réel et celle de l’imaginaire. Nous côtoyons un mysticisme latent, la formule alchimique n’est jamais très loin.

« Parmi les teinturiers de la lune et leur étrange alchimie. »

Christian Malaplate sait souligner les aspects fragiles de la vie, les humbles instants de bonheur et de plaisir, le souffle léger de la femme aimée sur l’épaule dénudée, le jus parfumé des fruits de l’amour.

L’amour recèle ici des effets de magiques métamorphoses.

« L’amour, dans nos moments intimes, modelait nos corps. »

Une poésie nourrit de réflexion qui nous transporte haut et loin. Sorte de panthéisme latent, la proximité avec la nature est évidente, je dirais même incontournable, car que serait l’homme sans elle, sans cette fabuleuse fusion universelle ?

Rien ! Il n’existerait même pas.

Cependant son orgueil et sa suffisance aveugles font qu’il a tendance à oublier l’enjeu, sciant dans son acte irresponsable la branche sur laquelle il est assis, tout en piétinant le jardin qui le nourrit.

Il est fréquent chez Christian Malaplate d’écrire sur les traces du rêve, de nourrir son encre de symboles universels, des sèves de la nature, il tente de fixer l’éphémère en quelques vers.

Il demeure attentif aux chuchotements de la nuit, aux chants des étoiles et aux murmures des arbres séculiers. Il s’exile tel un poète ermite dans ses grands espaces de paix et de solitude intérieure:

« Je pars en suivant les empreintes de la terre et le baiser du vent…/… »

« Pour retrouver la confiance du monde extérieur. »

La nuit occupe une place prépondérante dans la poésie de Christian Malaplate, elle est révélation, se fait vectrice d’images indéfinies, le noir devient lumière, éclat d’écume et sel légendaire. Par la poésie ce dernier retour à la substance mère, il y poursuit sa voie initiatique, une quête conviant à l’harmonie.

Bien au-delà des religions, des dogmes infantiles, des semons aliénants, il caresse la philosophie, la sagesse indienne afin de se préserver au mieux des apparences et du paraître.

Christian Malaplate côtoie les interrogations métaphysiques, interroge l’universel et les lois cosmiques.

Sans oublier la question suprême et incontournable de la création, du mystère de l’humanité.

Est-ce « Dieu » qui créa l’homme ou plutôt l’homme qui s’inventa des « dieux » ou un « Dieu » ? Par nécessité de référence à des forces supérieures.

L’interrogation demeure en suspens ! Qui en possède la clé ? Les poètes peut-être par instinct ou intuition.

Avec humilité Christian Malaplate ouvre une voie, qu’importe la finalité, il chemine. Le carnet de route à la main avec l’extrême conscience de notre fragilité humaine. L’interrogation oscille entre le Taj Mahal une des merveilles universelles et l’ombre d’une grande âme indienne Rabindranath Tagore rôde, la symbolique ésotérique du Khajurâho interroge, ainsi que le mystère sacré de Bénarès qui nous ouvre les portes du nirvana.

Retour aux sources de la sagesse, du bon sens des philosophies indiennes. Force est de constater que pour l’heure depuis Ghandi, Tagore, Aurobindo, Krisnamurti, notre siècle est en perte de valeurs, d’idéaux et de repères identitaires dont nous aurions de plus en plus besoin.

Devenu porteur de mémoire Christian Malaplate cherche le vrai « dieu » d’amour, l’espoir demeure il porte en lui un futur à construire, mais pourra-t-il réellement l’ériger ?

En ce temps d’éveil et d’interrogation, une réponse possible se trouve-t-elle peut-être dans le symbole eucharistique.

En mémoire de son grand père ayant perdu toute certitude en l’homme après un passage en enfer de quatre ans 1914-1918 sur le tristement célèbre « Chemin des Dames » que je connais très bien et où l’herbe un siècle plus tard n’a pas toujours repoussé partout.

« J’ai surtout perdu mes certitudes en l’homme et je cherche toujours un dieu d’amour. »

Mais confiant en l’acte de poésie notre porteur de mémoire, Christian Malaplate poursuit ses rêves et chimères.

L’œuvre continue, le meilleur restant à venir et nous l’attendons !

©Michel Bénard

Sept histoires pas très catholiques, Armel Job, éditions Weyrich, collection Plumes du Coq, 2016, 137 pages ;

Chronique de Patrice Breno

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Sept histoires pas très catholiques, Armel Job, éditions Weyrich, collection Plumes du Coq, 2016, 137 pages ;


« Sept histoires pas très catholiques », ou 7 nouvelles percutantes, où Armel Job nous décrit avec passion et humour les bondieuseries qui sévissent dans les villages ardennais, dans l’après-guerre de 40. La bigoterie, le célibat des prêtres, la rumeur délétère … sont autant de thèmes croqués ici souvent avec une tendresse certaine mais aussi avec humeur. Celles ou ceux qui paraissent des saints sous prétexte d’être des grenouilles de bénitier sont-ils réellement en odeur de sainteté ?

Sept nouvelles reliées par un fil rouge, où le lecteur retrouve l’un des personnages-clés à chaque histoire.

Dans Le dolmen, Achille, envers et contre tous, est athée et, à cette époque, renier Dieu, c’est comme conjurer le sort et recevoir sur soi et les siens tous les fléaux imaginables. Fâché avec le divin dès sa plus tendre enfance, le sera-t-il jusqu’à son lit de mort ?

Les cigarettes de l’abbé Volner lui permettront-elles de résister à la tentation ? « L’usage exorbitant de Dieu lui-même réclamant le Saint Sacrifice »…, « l’usage suprême », à savoir « pas de femme » pour le prêtre.

Dans Le portrait d’Emma V., c’est aussi à s’y méprendre le regard de Dieu qui se lit dans les yeux de la femme peinte.

C’est un véritable vaudeville que l’écrivain nous apporte avec Une communion, ou comment une hostie volée remet les pendules à l’heure.

Aussi, « deux inséparables, deux amis, poursuivent leur tête-à-tête dans l’au-delà », in Le chêne et l’acajou.

La pyxide et son parfum enivrant, « divin », vous transforme son homme…

L’auteur a de ces phrases-choc qui bousculent tout un chacun :

« La loyauté un jour ou l’autre implique la trahison. »

« Si Dieu n’était pas le plus fort, il ne serait plus Dieu ».

« Nous nous fabriquons tous nos illusions. Sans quoi comment pourrions-nous vivre ? »

7 nouvelles, 7 histoires d’amour qui tournent bien ou mal, quelle importance, pourvu qu’il y ait l’ivresse. Et c’est bien ce que nous ressentons à la lecture de ces pages magiques.

Armel Job est un conteur hors pair. Il sait nous emballer du premier au dernier mot, il sait faire s’entrechoquer les âmes, nous parler d’amour et d’amitié, mais aussi de trahison et de lâcheté, bref de tout ce qui rassemble ou désunit hommes et femmes.

©Patrice Breno

Ode à un jeune peintre: Éloi Derôme.

Chronique de Marc Wetzel

Ode à un jeune peintre: Éloi Derôme.



À propos de la série oblongues et des toiles nommées « Traversée » et « Passage ».

(exposition collective : « Unframed Edition 1 », – Le Ballon Rouge, Paris – du 1er au 10 septembre 2016)

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Traversée -Oblongues -La courbure du démiurge, huile sculptée sur toile, Eloi Derôme

Une feuille ne grimpe pas à son arbre,

La brindille ne vole pas jusqu’à son nid,

L’oisillon n’est pas entré dans son œuf

Ils vont ou viennent, autrement et différemment, en empruntant leur voie de monde. Eux aussi.

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La feuille ne choisit pas d’être plate,

La brindille ne se rêvait pas portative,

L’oisillon n’a pas choisi son bec sur catalogue

Ils sont venus à eux-mêmes comme on fait dans la sorte ou l’espèce, revêtus de leur seule forme possible. Eux aussi.

**

 

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Traversée-Oblongue-Etude sur la traversée murale-huile sculptée-2014 Eloi Derôme

 

La main du peintre lui est une feuille articulée,

Le nid de sa toile ne craint pas d’être vertical,

Sa « brosse » sort d’un œuf

Sous ses airs nonchalants et limpides, ce peintre est la terrible chiourme du travail de la matière sur elle-même.

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En art, ce n’est pas le vent qui agite branches et feuilles, c’est directement l’arbre,

En art, ce n’est pas l’oiseau qui pond, c’est le nid,

En art, c’est du temps que l’oisillon perce la coquille

Les artistes se feraient attacher au phare pour ne rien céder aux papillons de nuit.

**

Éloi Derôme fait du stop sur les plis de la présence,

Éloi Derôme case toutes les formes en une,

Éloi Derôme gratte le mal pour lui couper les vivres

C’est un peintre du Premier Passé, qui aurait lu dans les brouillons (et même les

auto-libelles) de Dieu.

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Pendant qu’un Réchauffement gonfle la mer,

Pendant que le cerveau produit de quoi se voir,

Pendant qu’une caravane d’établissements bancaires désertifie ce qu’elle arpente et foule,

Éloi Derôme se figure cette visite suisse (disons, de 1937) d’Henri Michaux à Paul Klee, et entend comme trinquer leurs sangs chinois.

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Les étages précédant son atelier lui forment volontiers des racines,

Paris a comme dupliqué son réseau métropolitain dans le mince kilo de cervelle de notre peintre,

Son inspiration n’entre et n’avance qu’en s’essuyant les souliers sur les toits

Éloi Derôme est un indécrottable snob de Lutèce.

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L’avantage des gens géniaux, c’est qu’on est bien reçus aussi derrière leurs efforts,

Avec eux, la si lointaine et conflictuelle Genèse a gardé sa température d’ambiance et ses chaise-longues d’origine,

Avec leur esprit toujours à la fois au four et au moulin des choses, on goûte véridiquement à la farine de l’Être

Les assauts d’Éloi Derôme contre le vide nous sont décidément confortables.

**

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Traversée-Oblongue-Corail, huile sculptée, Eloi Derôme, 2014

Le cadeau de naissance est ici la naissance,

Le pèlerinage chevauche les seules contractions,

Et comme Gaston Lagaffe partait dans la pièce du fond voluptueusement s’assoupir sur les dunes de courrier en retard,

Éloi Derôme monte débiter des anges d’après-Ciel dans le terril de la Création.

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L’humour véritable se prélasse pareillement sous les lits d’amour et d’agonie,

Le courage est le même pour la médaille pendant au cou et le cou pendant à la poutre,

On ferme les yeux dans l’ambroisie qu’on sirote comme dans l’acide qui nous gifle

Mais la sagesse laisse à bon droit passer la lumière qu’elle ne voit pas.

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Comme la préhistoire se cache derrière un paravent qu’elle ignore,

Comme l’histoire se baigne dans son propre sillage,

Comme les trans-humains ne connaîtront l’âge et la mort que dans des vitrines de musées plus profondes qu’eux

Les yeux d’Éloi Derôme font que les mains négatives des parois viennent serrer les nôtres

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Passage- Oblongue-Etude et aveux de reconstruction, huile sculptée, Eloi Derôme, 2014

Chez lui, la prégnance (qui est l’intérêt de percevoir, qui est la stimulante pertinence) ne se confine pas en fétiches ou phobies,

Sa nostalgie ne se regarde jamais le dos,

Éloi Derôme appelle, mobilise et réveille la matière, puis lui peint des yeux :

La voici qui nous voit.

©Marc Wetzel


Visiter le site de l’artiste: ici

Éloi Derôme

Exposition collective : « Unframed Edition 1 », – Le Ballon Rouge, Paris – du 1er au 10 septembre 2016)

 

Amélie Nothomb, Riquet à la houppe, Albin Michel (188 pages 16,90€)

Chronique de Nadine Doyen

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Amélie Nothomb, Riquet à la houppe, Albin Michel (188 pages 16,90€)


Amélie Nothomb réitère avec les contes de Perrault, et après Barbe bleue, choisit de nouveau un titre éponyme. On le sait, l’auteure accouche d’un roman chaque année, cette fois ce sont ses figures féminines qui donnent vie. Naître peut s’avérer « un atterrissage brutal ».

Nous voilà propulsés dans la vie de deux couples, tout jeunes parents, pas encore aguerris aux besoins des bébés. On connaît l’art d’Amélie Nothomb pour le choix des noms : Dédodat, « cadeau de Dieu », est le premier né, un bébé « sur mesure », un prodige, très mature. Mais pourquoi ses parents sont-ils si « pétrifiés » au point de songer à se cloîtrer ? Quant à la kinésithérapeute dont Déodat tombe amoureux, elle a pour nom : Leyde et pour prénom Saskia comme la femme de Rembrandt.

Vient ensuite Trémière, « l ‘enfançonne, irréelle de beauté », aux « traits de poupée de porcelaine ». Un prénom qui surprend l’infirmière. Mais quand « Lierre », le père, féconde « Rose », la rose grimpante ne pouvait que s’appeler Trémière.

La romancière entrelace les trajectoires de ces deux familles et de leurs progénitures.

Elle s’essaye à décrypter les circonvolutions de leur cerveau et à percer le mystère de ces « énigmes lumineuses » que sont les enfants comme l’affirme Daniel Pennac. Le cas Déodat est effectivement peu commun, les rôles sont comme inversés, c’est Déodat qui jauge « cette espèce qui s’extasie pour rien ». Il les cerne si bien qu’il modèle son comportement en fonction de leurs réactions.

Ne sont-ils pas ridicules les parents qui baragouinent leur jargon personnel étoffé de mimiques, leur parler « mamanais » ?

Pour la narratrice « L’enfance est un miracle ». Elle ausculte la relation filiale et montre qu’un enfant peut s’adapter, s’attacher à une autre personne que la mère.

Mais elle -même n’a-t-elle pas tissé un lien intense avec sa nounou japonaise ?

Elle analyse la fibre maternelle de Rose et d’Énide.

Que penser de Rose qui confie sa fille Trémière à sa grand-mère Passerose ?

Quand on sait que celle-ci chiromancienne, personnage récurrent chez Amélie Nothomb, vit dans « une ruine somptueuse » qui se délabre comme le château du

Comte Neuville, on peut craindre pour l’enfançonne.

Si Déodat aime son parc, Trémière y végète et accuse du retard pour marcher et parler. Pourtant c’est bien en compagnie de sa grand-mère qu’elle veut rester, tant leur fusion est intense. Un secret les relie, celui du coffre à bijoux.

Nous suivons la croissance, les premiers pas et l’acquisition du langage, leur éducation, leurs résultats scolaires. Les problèmes surgissent quant aux relations avec les autres, surtout dans la cour de récré, une mini jungle. Déodat découvre la cruauté, la méchanceté, « le sadisme de ses congénères », les moqueries à l’école (comparé à un « troll », surnommé « Déodorant ») et l’ostracisme. Comment aider les plus vulnérables à se défendre ? En leur apprenant à surprendre par le « judo verbal ».

Pour exemple, les réparties de Déodat, pleines d’esprit : son corset « un système de surveillance relié à une cellule de sécurité ».

De même, il ne peut pas comprendre qu’un canari soit en cage. Son éveil aux oiseaux est né quand il reçut « une substance blanchâtre » et devint « L’Enfienté ». Il y vit « un message divin » et reçut ce signe comme « une illumination ». En autodidacte, Déodat cultive sa passion dévorante avec les planches oiseaux des dictionnaires tout émerveillé par la « profusion de couleurs et de grâce ». Puis, le cadeau de Noël de sa mère : « Les oiseaux du monde » devient sa bible. A six ans seulement, il décida de calquer sur les oiseaux « leur noble indifférence à l’homme », au risque de devenir autiste. Un moyen de mettre à distance « la bassesse des hommes » et leur violence. Mais Déodat Eider, n’est-ce pas un nom prédestiné ?

Son QI exceptionnel soulève la question de l’intelligence. Est-elle innée ?

Mais l’environnement social n’a-t-il pas aussi un impact dans la construction d’un être, l’acquisition du langage ?

Trémière n’est pas épargnée, elle aussi martyrisée par ses camarades, humiliée, affublée d’un sobriquet « Trémière la crémière ». A l’ère des réseaux sociaux, les propos délétères circulent vite et fragilisent la victime.

En résumant leur scolarité, Amélie Nothomb soulève la question de l’orientation des enfants après le Bac. Ne pas leur imposer le choix de l’adulte, mais les laisser libres.

Les parents de Déo ne conçoivent pas de contrecarrer le souhait de leur fils, mais ne

sont pas compris par l’école. Son intérêt pour les oiseaux se confirme et le conduit à « une thèse de doctorat sur la huppe fasciée ». Cette passion rappelle « la femme oiseau » d’Isabelle Kauffmann, qui sous « ses vêtements amples, portait deux petites aîles qui bruissaient imperceptiblement quand elle montait ou descendait des escaliers ». La notoriété de Déodat est à associer à Alain Bougrain-Dubourg.

Pour finir l’écrivaine déroule le fil de la vie sentimentale, des premiers émois des deux protagonistes. Tous deux vont connaître des déceptions (divorce) et les affres de la rupture : « En amour, il y en a toujours un qui souffre et l’autre qui s’ennuie ».

Amélie Nothomb met en exergue la résilience de Déodat, qui s’adapte à son handicap, sa différence et sait trouver « un modus vivendi » pour le surmonter.

Si Pétronille avait des affinités avec le chat, Amélie Nothomb semble s’être exhaussée pour rejoindre son héros métamorphosé par les oiseaux. D’ailleurs dans une interview,

elle confie avoir avec eux beaucoup de points en commun : « diurne, nocturne », allant jusqu’à s’ identifier à un oiseau de proie : « une buse ».

La romancière oppose la télévision aux livres. Peut-on grandir sans télé ? Vivre sans télé ? Déodat, le seul à ignorer ce loisir que ses parents considèrent comme « l’invention du Diable » veut en juger par lui-même. Le deal passé avec Axel lui permet de combler cette carence. Son enchantement fait vite place à l’ennui.

Ce roman est un hymne aux livres. Si pour Charlie Chaplin, « Une journée sans sourire est une journée perdue », pour tous les dévoreurs de livres comme Déodat, des heures sans livres sont « des heures perdues ».

Amélie Nothomb montre comment un livre peut bouleverser une vie.

La romancière, en habituée des plateaux, nous plonge dans les coulisses d’une émission de télé réalité et dénonce les pratiques de certains animateurs qui abusent de leur invitée, sous prétexte qu’elle a une tête de linotte. Sous les traits de Trémière, on devine d’autres stars de la réalité dont les paroles font le tour des réseaux !

Quand Amélie Nothomb est invitée, le champagne de luxe va de pair.

Mais le boire sans « compagnon de beuverie » n’est pas envisageable pour les deux protagonistes à moins que la sérendipité joue en leur faveur.

Le récit se termine par une réflexion autour de l’épilogue dans les romans d’amour.

Que privilégier ? Une « Happy end » ou pas ? Un fin ouverte ou pas ?

Amélie Nothomb rend compte de ses observations après avoir lu tout Balzac, à savoir que « Le pont aux ânes de la littérature, c’est évidemment l’amour » !

Alors au lecteur d’être perspicace ? Pour quelle solution aura-t-elle opté ?

Les aficionados d ‘Amélie Nothomb pourront débusquer le mot récurrent de quatre lettres qu’elle se plaît à distiller avec malice dans ses romans.

L’auteure dénonce également ce diktat de la transparence (sujet abordé par Mazarine Pingeot dans son essai) qui conduit les paparazzis à traquer leur proies. Toutes deux refusant de voir l’espace privé violé.

Amélie Nothomb ponctue son récit de réflexions pertinentes, voire philosophiques sur l’intelligence et la bêtise, le beau et le laid, soulignant le rayonnement de la beauté intérieure. Puis, comme l’a constaté Arthur Dreyfus : « Le grand bonheur reste que les très beaux ne recherchent pas (uniquement) des très beaux ! Si l’on en croit Monica Belluci, la beauté peut faire souffrir. Pour Charles Dantzig, « La beauté est un malheur. Elle engendre la haine. L’être beau a bientôt le sentiment d’avoir usurpé quelque chose. Elle est belle, et n’y peut rien ». « Il est entendu par les autres, pour se la rendre supportable, qu’elle est signe de bêtise. »

Par son ode aux oiseaux, à la pratique du « birdwatching », nul doute que la romancière va recueillir l’adhésion des militants de la ligue des oiseaux.

Saluons sa belle inventivité langagière, son humour, ses jeux de mots (huppe, gens huppés) et ses dialogues enlevés.

Si « L’art a une tendance naturelle à privilégier l’extraordinaire », le talent de la romancière réside dans son imagination imparable et ses univers singuliers.

Amélie Nothomb, toujours aussi pétulante, signe un vingt-cinquième roman allègre, jouissif, aérien et aviaire, qui dévoile les subtils entrelacs qui forgent le destin.

Amour, humour et champagne, des ingrédients qui donnent des ailes à l’auteure.

De quoi ne pas être distancée par son roman qui vole déjà de ses propres ailes !

©Nadine Doyen