Jacques Cornerotte & Anne Léger, Le guetteur de matins, Editions Traversées, La Croisée des Chemins, Juillet 2015, 188 pages.

Chronique de Lieven Callant

Une Guetteur

Jacques Cornerotte & Anne Léger, Le guetteur de matins, Editions Traversées, La Croisée des Chemins, Juillet 2015, 188 pages.


Textes et images

Les photographies de Jacques Cornerotte comme on le signale à la fin du livre sont issues de quatre régions: la Gaume, l’Ardenne, la Meuse française et les Cévennes et rendent « hommage à ceux qui ont fait et qui font encore de ces terres de si grands chemins de richesse. » Chaque image a sa propre petite histoire. Elles révèlent comment un arbre à lui-seul porte le ciel chargé de nuages, comment une fenêtre perce un cadre pour faire du paysage un tableau dans l’image. Elles célèbrent le temps, celui des saisons, celui des objets, des outils mis un temps au repos. Pour en apprécier toutes les nuances, le photographe a ralenti le temps. Chaque image est un tableau où les dégradés de gris allant du blanc pur au noir profond rétablissent l’équilibre subtil qui existe entre les matières, les textures, les ombres et la lumière. La composition étudiée de chaque photographie nous laisse entendre qu’elle plus qu’un instantané où l’on donne au hasard le rôle principal. Chaque photographie est pleinement mûrie et étudiée comme peut l’être une nature-morte, un portrait en clair-obscur qu’aurait réalisé un grand peintre. Certaines images font d’ailleurs directement référence à un Georges de La Tour où les scènes très étudiées sont éclairées par l’unique source lumineuse d’une bougie.

Les images interrogent avec finesse la réalité qu’elles représentent, les gestes qui construisent le quotidien, les objets qu’on utilise et qui ont la faculté magique de révéler le geste et l’homme à l’origine de ce geste. Sans en faire l’objet d’une représentation, l’humain est au cœur des photographies de Jacques Cornerotte. En partageant son intimité avec la nature et les éléments naturels, le photographe nous dévoile une partie de son âme, nous laisse regarder comment on peut espérer apprivoiser la vie tout autour de nous.

Aux photographies en noir et blanc de Jacques Cornerotte répondent dans les mêmes teintes, les textes issus d’une étroite collaboration entre Jacques Cornerotte et Anne Léger. Certains textes ont été primés. L’univers évoqué est celui des campagnes où le temps semble avoir été arrêté. L’avis (la vie) des anciens est valorisé(e). On estime leur parole, on apprécie leur savoir-faire. L’humain a encore sa place. À la campagne où la vie quotidienne est tributaire de la nature, de ces caprices comme de ses générosités, la solidarité, l’amitié, la patience sont encore des mots qui ont du sens. L’isolement, la solitude sont nécessaires, on ne les redoute pas comme des maladies contagieuses car elles permettent le recueillement sur soi-même, l’acceptation de l’autre, la résilience. Les textes écrits à quatre mains et qui ne permettent pas de repérer qui a écrit quoi ont le pouvoir de révéler avec finesse la vie, de dresser les portraits de personnages attachants et hors du temps. Justes, précis, ils révèlent la beauté nostalgique d’un monde sur lequel la modernité et l’économie libérale de consommation n’ont pas eu d’emprise et n’ont pu corrompre. Ainsi les histoires nous parlent de gens qui croient aux miracles, à la magie de la neige qui tombe et recouvre tout d’un manteau scintillant et immaculé. Le pain qu’on a pétri avec patience et amour, porte en lui les saveurs de la vie. La pluie soudain rafraîchit la terre et l’âme et la nature nous ouvre son cœur en nous permettant d’être quelques instants complices d’un cerf et de sa biche.

Les textes et les images font bien plus que se répondre, qu’entremêler leurs histoires. Les uns comme les autres honorent les spécificités de leurs écritures. Jamais le texte ne se fait légende, jamais l’image ne devient une illustration. La qualité de l’impression est à la hauteur des images et des textes. J’ai particulièrement apprécié les notions de respect de l’autre, de ses modes d’expression et de vie. Rien ne semble troubler l’atmosphère sereine qui anime et justifie ce très beau livre.

©Lieven Callant



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Vanuit mijn donkere raam, de Santiago Montobbio

Chronique de Jean-Luc Breton

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Vanuit mijn donkere raam, de Santiago Montobbio, Éditions Piaam, Deventer (Pays-Bas)


Le joli livre, avec une élégante couverture bleu nuit, que proposent les Editions Piaam, contient une soixantaine de poèmes de Santiago Montobbio, en version bilingue espagnol-néerlandais. Le choix du traducteur, Klaas Wijnsma, s’est porté sur les poèmes de la première période de la production de Montobbio, c’est-à-dire des textes écrits dans les années 80 et publiés entre 1989 et 2011.

La sélection proposée est excellente. On retrouve évidemment le Montobbio métaphysicien qui est familier à ses lecteurs, celui qui sait superbement en quelques formules spontanées croquer l’absurde de notre inévitable quête de sens (Je parcours les corniches de la folie/ et moi seul suis le précipice ; il doit me rester une manière/ de me faire du mal, jusqu’à la fin et dans la nuit,/ une manière de viser au plus juste/ la ruine), l’absurde de la nécessité impérieuse d’écrire (j’écris pour croire que je fais mon salut,/ pour croire que je peux/ encore faire mon salut) et a fortiori celui de la critique ou de l’enseignement de la littérature (j’ai toujours été convaincu qu’il faut être/ complètement idiot pour penser/ qu’on étudie – ou encore plus grave qu’on enseigne – la littérature). On retrouve aussi l’extrême sensualité que l’auteur cache sous le verbe, sensualité qui peuple ses poèmes de lieux, d’objets, de sensations climatiques, de mille petits riens qui impriment leur trace sur la conscience du « je » qui écrit (Non seulement les choses ne sont pas comme elles sont ni même comme elles semblent être : les choses, en général, sont comme elles nous font mal). A ce titre, la sélection du recueil néerlandais retient les poèmes essentiels, les plus percutants et paradoxaux, de la production de Montobbio, et c’est un bonheur de les y retrouver.

Mon ignorance du néerlandais ne me permet pas de juger de la qualité de la traduction, mais souvent le rythme choisi par le traducteur, avec des mots courts et une alternance de syllabes longues et de syllabes courtes, semble particulièrement bien correspondre à la musique des vers de Montobbio. Le titre, Vanuit mijn donkere raam, est la traduction de celui de la première partie de L’anarchiste des feux de Bengale, « De ma fenêtre obscure », poème fondamental du laconisme existentiel de Montobbio :

La ville que personne ne voit, et c’est la plus grande,

est celle où travaillent, condamnés à être

toujours pareils,

tous les personne que je suis.

Klaas Wijnsma fait aussi le choix heureux de ne pas respecter la chronologie des publications de Santiago Montobbio et de rassembler les poèmes par thèmes en cinq grandes sections, dont une, Ver (loin), comprend les poèmes parodiques ou amusants de l’écrivain. La démarche de Montobbio, il est vrai, est en partie œuvre d’auto-dérision, mais lire en succession ces textes qui portent un masque parodique mais sont profonds par la bande, procure un sentiment temporaire de légèreté tout à fait attrayant.

Le recueil des éditions Piaam est un vrai plaisir de lecture, et les lecteurs néerlandophones vont pouvoir apprécier à leur tour les grands et beaux poèmes des premiers recueils de Santiago Montobbio, comme Hôpital des Innocents (j’admire au passage la concision du néerlandais simpelhuis) ou L’anarchiste des feux de Bengale.

©Jean-Luc Breton

Jirô Taniguchi, L’homme qui marche, Casterman, nouvelle édition pour le 20ème anniversaire, 2015, 226 pages

Chronique de Lieven Callant

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Jirô Taniguchi, L’homme qui marche, Casterman, nouvelle édition pour le 20ème anniversaire, 2015, 226 pages


« S’émancipant peu à peu des contraintes et des standards de la production industrielle? Jirô Taniguchi est devenu l’un des principaux passeurs entre le monde des mangas et celui de la bande dessinée. Mais il est surtout, tous domaines confondus, l’auteur d’une des œuvres les plus fortes et les plus universelles de notre temps. » Benoît Peeters (Jirô Taniguchi, « L’homme qui dessine, entretiens » 2012.

On pourrait penser que le titre de ce livre fait allusion à l’œuvre d’Alberto Giacometti ou encore à celle de Rodin. On imagine un homme représentant l’humanité depuis les premiers instants où il s’est mis à marcher, à partir à la découverte de son environnement. On pourrait aussi penser aux Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau. Sur la couverture, un homme nous regarde en haut d’une ruelle quelque part au Japon. Il est accompagné de son chien.

En parcourant les titres des différents chapitres qui fonctionnent comme autant de nouvelles: « Observer les oiseaux », « Nager la nuit », « Il pleut », « Sous le cerisier », « Le plus court chemin », « Voir la mer », on comprend que les références sont surtout japonaises. Tous ces titres m’ont fait l’effet de cette poésie qui a la faculté de condenser en termes simples, brefs, limpides, des situations complètes, intenses et qui ont pour but de révéler le quotidien sous ses aspects les plus universels au genre humain. Une pluie n’est pas une simple pluie, le plus court chemin n’est pas forcément le meilleur. Le cerisier repose sur bien plus qu’un simple tapis de pétales, il est comme l’endroit où se rencontrent l’éphémère instant et les éternelles répétitions des saisons.

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L’homme qui marche est curieusement celui qui arrête les allers-venues brutales du temps. Ce ne sont plus les habitudes quotidiennes qui imposent leurs rythmes frénétiques. C’est le marcheur qui détermine l’ordre des choses. Leur importance et la valeur parfois absurde qu’on leur accordait sont revues. Ainsi se perdre n’est plus considéré comme une perte de temps, c’est l’occasion de renouer avec soi-même, avec ses souvenirs, c’est offrir du temps à l’autre sans avoir le sentiment de gâcher le sien. C’est reprendre sa destinée en main et accepter qu’elle ne nous mène pas forcément là où il faudrait qu’elle nous conduise.

L’homme qui marche s’il est d’abord celui qui renoue avec le temps, la vie et explore librement son environnement, il est aussi celui qui s’ouvre sans réserve, sans crainte et

avec une certaine curiosité à l’inattendu, à l’inconnu. L’inconnu, cette part incontrôlable de la vie et que je nomme parfois joyeusement la poésie. L’inconnu c’est aussi cette part de nous dans l’autre que nous nous efforçons de reconnaître. L’homme qui marche, rencontre ainsi, un homme qui observe les oiseaux, un homme qui pêche sans avoir le désir d’attraper quoi que ce soit mais qui simplement aime se retrouver là chaque jour, au bord d’une rivière pour l’observer. L’homme qui arpente son quartier rencontre ses voisins: une vieille femme qui cherche son chemin, une jeune-femme qui cherche à retrouver les sensations de son enfance en s’allongeant sous un cerisier, des enfants qui jouent. Ses propres souvenirs l’invitent à revisiter des lieux qu’il a connu autrefois.

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L’homme qui marche affronte pluie, neige, chaleurs de l’été ou rigueurs de l’hiver, son parcours est parfois complexe comme celui d’un dédale de maisons, de ruelles, il est aussi celui épuré de la nature à la campagne. La promenade est une nécessité qui ne recule devant aucune difficulté. Le promeneur traverse rues défoncées qu’elles grimpent ou qu’elles descendent, rivière ayant débordé de son lit, ville mal menée pas une tempête.

L’homme qui marche revient finalement toujours chez lui. Sa femme le reçoit sans le moindre étonnement, sans la moindre question par rapport à ses retards, comme si l’amour était dans cette acceptation simple et pure de l’autre, de ses mystères, de ses besoins de liberté et de flottements, de rêveries. La vie est accueillie telle qu’elle arrive.

Comme l’a signalé Benoît Peeters que j’ai cité en début de texte, « L’homme qui marche » est une œuvre qui oscille entre plusieurs genres: manga, bande-dessinée et qui reprend en les questionnant les codes de l’un et de l’autre. Jirô Taniguchi bouscule les genres. Pour moi qui ne suis pas une spécialiste dans le domaine, j’ai malgré tout apprécié la précision des dessins, l’importance accordée à ce qui s’évapore, est léger et presque intangible: mouvements de feuillages, transparences de nuages, lueurs solaires après la pluie, lumière lunaire, étoiles dans la nuit. Ce qu’on considère comme faisant partie du décor, le détail d’un lieu, d’une texture, d’une odeur prend une importance considérable comme si tous ces petits éléments contribuaient à caractériser le personnage principal, sa psychologie, ses états d’âme. J’ai l’impression qu’il n’est pas important de savoir qui il est, quel est son nom, son métier, son âge. Ces aspects par rapport aux autres sont les détails. Probablement que le marcheur est l’auteur lui-même mais comme je l’ai laissé déjà entendre, c’est peut-être moi, ce peut être n’importe qui.

Si les cadres sur les pages s’organisent harmonieusement et règlent par leurs tailles, leur formes le déroulement du temps de l’histoire, les passages d’un lieu à un autre, d’un espace mental à un autre ils fonctionnent aussi à l’instar des caractères japonais comme des idéogrammes. Leur agencements subtils et différents ordonnent les mots, les phrases au delà des bulles peu nombreuses où sont inscrits les textes, les dialogues, les sons. Ainsi plusieurs histoires et donc plusieurs lectures se superposent avec une légèreté surprenante.

La réédition d’une très belle qualité, reprend les planches en noir et blanc mais aussi celles en couleurs. Un ravissement pour les yeux, pour l’esprit. Une étonnante combinaison d’éléments légers, évaporés comme appartenant à un rêve, un rêve qui arpente le quotidien.

©Lieven Callant

Image(s) du couple mixte dans la littérature comparée : le cas d’Agar (1955) d’Albert Memmi et de Moi Mireille lorsque j’étais Yasmina (1995) de Fadéla Sebti.

Naima TOUH

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Image(s) du couple mixte dans la littérature comparée : le cas d’Agar (1955) d’Albert Memmi et de Moi Mireille lorsque j’étais Yasmina (1995) de Fadéla Sebti.


Intitulé « Image(s) du couple mixte dans la littérature comparée : le cas d’Agar (1955) d’Albert Memmi et de Moi Mireille lorsque j’étais Yasmina (1995) de Fadéla Sebti », notre article s’inscrit dans le champ de la littérature comparée qui ne cesse de renouveler ses pratiques de recherche afin de garder la place que lui accorde l’institution universitaire.

Le stéréotype est un sujet important de plusieurs sciences et approches comme la sociologie, la sociocritique, la littérature, les arts, l’ethnopsychologie, la philosophie, la politique, l’esthétique de la réception et l’imagologie… Cette dernière est une branche de la littérature comparée toujours en vigueur. Le stéréotype s’avère, dans ce contexte, un objet d’étude très vaste et varié. C’est pourquoi, en vue d’être plus précise, nous nous contentons d’étudier certains stéréotypes par l’approche de l’imagologie et ce, à travers la confrontation des deux romans cités ci-dessus : une« semblable analyse du stéréotype dans le cadre d’une étude globale des représentations littéraires de l’Autre est objet que se donne une branche importante de la littérature comparée, l’imagologie » (1).

Fondée sur la perspective interculturelle, l’imagologie interroge les « modalités selon lesquelles une société se voit, se pense en rêvant l’Autre » (2). En d’autres termes, l’imagologie s’intéresse aux regards croisés de deux cultures dans une approche comparatiste. Elle confronte de la sorte les représentations de la culture « regardante » et de la culture « regardée ». Cet imaginaire social inclut donc l’aspect social et la sociocritique dans l’étude imagologique. « Car cette étude s’oriente à la fois vers l’interculturalité et la socialité. Il s’agit également et nécessairement de deux sociétés : une société regardante et une société regardée, perceptrice et perçue » (3).

Selon Amossy et Herscherg Pierrot, le grand spécialiste de la littérature comparée, Pageaux, fait une distinction à propos des images culturelles :

« D-H. Pageaux tente de distinguer l’image à proprement parler, qu’il définit comme la représentation d’une réalité culturelle, du stéréotype, qu’il considère sous le signe de la péjoration comme une image réductrice monosémique (elle transmet un message unique), essentialiste (les attributs reflètent une essence du groupe) et discriminatoire (elle est liée au préjugé et au refus de la différence). » (4)

Il est à signaler, en outre, que chaque science attribue une définition particulière au terme « stéréotype » qui est porteur de plusieurs sens. Parfois, on le considère synonyme de « cliché » ou de « préjugé » et les deux

mots ont une valeur péjorative. Vu la variété du stéréotype, de ses aspects changeants d’une culture à l’autre, d’une science à l’autre et de ses différents fonctions, il est à noter que « seuls les stéréotypes interculturels peuvent être considérés comme le corpus de la littérature comparée » (5). C’est dans cette optique que notre intérêt porte sur « les stéréotypes interculturels » dans le texte littéraire et leur impact sur l’imaginaire culturel. Si « le stéréotype apparaît comme une croyance, une opinion, une représentation concernant un groupe et ses membres » (6), comment se manifeste-t-il dans le texte littéraire pour représenter l’image de l’autre ? En fait, qu’est-ce qu’une image dans la littérature comparée ? D-H. Pageaux la définit comme suit :

« Écart significatif entre deux ordres de réalité culturelle (…) représentation d’une réalité culturelle au travers de laquelle l’individu ou le groupe qui l’ont élaborée (ou qui la partagent ou qui la propagent) révèlent et traduisent l’espace culturel et idéologique dans lequel ils se situent. » (7)

Par ailleurs, notre étude s’articule sur deux axes qui abordent respectivement l’image de l’étrangère et l’affrontement de deux cultures à savoir : la culture marocaine et la culture occidentale dans Moi Mireille lorsque j’étais Yasmina de Fadéla Sebti, ainsi que la culture judéo-tunisienne et la culture occidentale dans Agar d’Albert Memmi.

I- Une rencontre d’étudiants

1- A Paris

Comme nombre de personnages maghrébins, ceux de Driss Chraïbi entre autres, le héros d’Agar, un juif-tunisien, se rend à Paris afin de continuer ses études en médecine : « Pour obtenir le titre de docteur en médecine de la faculté de Paris, j’avais décidé de terminer mes études dans cette ville » (8). A propos de ce genre de personnages, Houaria Kadra-Hadjadji précise qu’ « il s’agit pour la plupart de jeunes intellectuels maghrébins ou africains, élevés dans l’admiration de la France et qui souhaitent ardemment se rendre là-bas » (9). Une fois à Paris, la « Métropole », ils découvrent brutalement ou progressivement que la réalité ne correspond guère à ce qu’ils avaient imaginé. Dans la « capitale de l’idéal, de la fraternité et de tous les autres mots » (10), le héros souffre « de la solitude dans une ville inconnue » (11). Outre le sentiment de « dépaysement », les conditions de logement, essentiellement, de nourriture et du climat européen auquel un maghrébin n’est pas du tout habitué sont des facteurs de déchéance morale : « Mal m’en prit : j’y trouvais de telles difficultés, logement précaire, nourriture insuffisante, ciel oppressant de brumes constantes, que je fus malheureux et mon travail s’en ressentit » (12).

Une fois installé dans cette ville étrangère, le héros est solitaire, désemparé et malheureux. Epuisé dans son corps et dans son âme, le narrateur traduit sa douleur en « mal de vivre » :

« J’étais rassasié de dépaysement, de chambres d’hôtels, de cuisines insolites et de visages provisoires […]. Mon corps n’était pas moins las que mon courage : deux mois après mon arrivée, surpris par l’hiver, mal vêtu, mal chauffé, je m’alitai avec une mauvaise grippe. Ces premières journées de maladie furent interminables d’esseulement et d’ennui. » (13)

Il est clair que le personnage se sent dépaysé et solitaire dans une grande ville comme Paris où il ne connaît personne.

D’autres personnages de romans maghrébins ont vécu la même expérience de déracinement que celle vécue par le narrateur d’Agar. Il s’agit pour certains romanciers maghrébins de soulever avec intensité le thème du déchirement de l’émigré quel qu’il soit entre son pays natal et le pays d’accueil : au-delà de la ville française qui s’annonce aux yeux des personnages maghrébins non accueillante, ce sont le milieu ambiant et la société qui sont mis à l’épreuve. Ainsi dans Habel de Mohammed Dib, Le Sommeil du juste de Mouloud Mammeri, Yahya pas de chance de Nabil Fares, Les Boucs et Succession Ouverte de Driss Chraïbi, pour n’en citer que ces quelques exemples, les héros, révoltés, tentent par différents moyens de « surmonter ce déchirement et aller vers l’autre différent » (14) : les personnages, une fois arrivés en France, ont « froid au corps et à l’âme ». Aucun d’eux n’échappe au sentiment nostalgique de son pays et de ses origines. Chaque personnage manifeste un désir ardent, sinon urgent, de retourner auprès des siens. Dans Agar, le sentiment d’étrangeté du héros est présenté comme fatal, irréversible : « sans me l’avouer tout à fait, je désirais rentrer m’installer dans ma ville natale » (15).

2- Portrait de l’étrangère

L’apparition d’une « jeune étudiante » dans la vie du héros d’Agar joue un rôle capital dans la trame romanesque. Ce personnage féminin est décrit à travers le regard du personnage principal, héros du récit. Cependant, une question reste à éclaircir : avant leur mariage, quelles ont été les circonstances qui les ont rapprochés l’un de l’autre ? Le héros a quitté son pays afin de continuer ses études en médecine. Deux mois après son arrivée à Paris, seul dans sa chambre d’hôtel, il attrape « une mauvaise grippe » et c’est dans ces circonstances là que s’est présentée l’occasion de sa première rencontre d’avec Marie. En fait, c’est plutôt elle qui est venue vers lui, tel un destin, changeant de la sorte sa vie au début solitaire et insupportable :

« Deux étudiants vinrent me rendre visite, accompagnés d’une jeune fille que je ne connaissais pas. La précision de son regard bleu-gris, les cheveux blonds taillés courts sur une nuque dégagée, le corps mince non complètement éclos lui donnait un air décidé, heureusement adouci par la timidité du geste et l’harmonie du visage. » (16)

Quoi de plus fascinant et de plus expressif comme portrait ! Tels sont aux yeux du héros les traits distinctifs-attractifs de Marie : « Elle s’appelait Marie Müller (…) elle était Française de l’Est, faisait de la

chimie et logeait à la Cité Universitaire » (17). Le héros d’Agar est « fasciné au premier regard » par l’apparence physique de Marie. Il l’a caractérise, en revanche, par un nombre réduit d’adjectifs. Peu d’adjectifs, certes, mais des adjectifs qui dévoilent le contraste avec la beauté traditionnelle d’une femme maghrébine ou « orientale ». A ce titre, il déclare explicitement que Marie qui « parlait parfaitement l’allemand » (18) diffère, par son charme « mystérieux », des femmes de son pays, la Tunisie : « j’aimais, précisément, qu’elle fût si différente des femmes de chez moi, femmes-enfants au charme sans mystère » (19). L’attirance physique qu’exerce Marie sur le héros est donc si forte qu’il en arrive à la présenter comme « unique » dans sa beauté et singulière dans son caractère. Marie est désormais sa bien aimée parce qu’elle est pour lui la plus belle fille de la cité, et il en est très fier : « J’avais la plus belle fille de la cité » (20). Le superlatif-comparatif est ainsi fort significatif. Aussi l’écriture en italique de « j’avais » montre à quel point le narrateur triomphe d’avoir gagné le cœur de Marie. Il veut, en choisissant cette typographie d’écriture, attirer l’attention du lecteur sur son bonheur « d’avoir eu » la plus belle fille de la cité. C’est ainsi qu’il choisit d’aller « vers elle comme vers un calme bonheur » (21).

Par ailleurs, dans la pièce de théâtre de l’écrivain marocain Farid Faris Le Rempart de sable (éditée en 1962), Azouz qui symbolise le nationaliste de bonne foi et qui est chef d’un parti politique en période de guère, trouve son salut dans son mariage avec une jeune fille française. Faut-il préciser, en outre, qu’il a suivi ses études d’avocat à Paris (p. 102). Le jeune marocain défend avec ferveur son amour pour Francine : une belle étudiante de vingt ans au teint blond et aux cheveux blonds :

« Qui puis-je aimer mieux que toi. Je te l’ai dit : tu es ma poésie…Que tu ne sois pas là, tout se dépoétise, devient incolore, sans relief, sans âme (…). Je t’ai connue enfant, et je t’ai connue adulte… J’ai vu sur ton cou blond tes nattes blondes se balancer, se raccourcir pour devenir ces cheveux de miel que même à présent, je ne touche jamais sans frémir… » (22)

Selon le père de Azouz, Francine « est la beauté même (…) est la gentillesse même (…) elle est beaucoup plus (…) compréhensive, plus humaine… c’est ça plus humaine » (23). L’image de Francine est donc idéalisée. Elle dépasse celle de la femme marocaine. Azouz ne manque pas de valoriser le portrait de sa fiancée française et de justifier son choix à son père qui, lui, s’oppose au mariage mixte : « Francine comprend la valeur de mes buts dans l’existence mieux que la plupart de mes compatriotes » (24).

Ainsi, l’image qui se dégage du portrait de Marie ou de celui de Francine est plutôt valorisante : « jeune étudiante universitaire aux cheveux blonds », laquelle image n’est pas nouvelle en soi :

« Elle reprend certains archétypes du portrait qui apparaît dans les œuvres de la littérature coloniale et postcoloniale : la femme blanche est belle, attirante, fascinante et c’est par une succession de traits physiques distinctifs qu’elle est dépeinte : ses cheveux longs soyeux, blonds, son teint, ses lèvres minces et ses jambes fines. » (25)

De ce fait, l’on retrouve presque la même image de l’étrangère dans la littérature négro-africaine. La récurrence de certains qualificatifs tels que « blanche, blonde, mince… » dans la description physique de l’étrangère dans différents romans négro-africains suscite beaucoup de critiques :

« La femme blanche coloniale dans le roman négro-africain d’expression française est un personnage stéréotypé dans l’ensemble. Elle est belle, souvent blonde, bien vêtue et très préoccupée de conserver sa beauté et sa jeunesse. Elle aime s’habiller avec raffinement et fait tout pour attirer l’admiration des hommes, sinon pour les séduire. » (26)

Comme dans Agar, le même scénario, celui de la relation qui se tisse entre un maghrébin et une française, se répète à quelques détails près dans Moi Mireille lorsque j’étais Yasmina de Fadéla Sebti. Telle Marie, Mireille est née en France. Elle était à l’université quand elle a fait la connaissance de Nadir, un jeune marocain, natif de Casablanca. Ils étaient tous les deux en seconde année de licence en droit : « J’ai connu Nadir à Aix-en-Provence. C’était au tout début de notre seconde année de licence en droit, en janvier 1968 » (27). La « douce étudiante » (p.57) française ne pouvait résister au charme de Nadir durant leur première rencontre à la faculté. Elle était émerveillée, fascinée face à « ce grand garçon (…) très séduisant » :

« Un jour, à la sortie d’un cours de travaux pratiques où Nadir m’avait accostée pour me demander le titre de l’exposé suivant, regards se croisèrent, Et je fus complètement chavirée par ces grands yeux noisette tachetés de jaune et bordés de longs cils noirs. » (28)

Ceci dit, il est à remarquer que dans Agar, c’est le héros qui brosse le portrait physique de Marie dont la beauté le captive, tandis que dans Moi Mireille lorsque j’étais Yasmina, c’est l’inverse qui se passe. Pour Mireille, Nadir symbolise la beauté de l’homme « Arabe ». Aussi, il est à souligner que pour ce qui est du portrait physique de Mireille, aucune indication n’est donnée tout au long du récit dont la narratrice est l’héroïne elle-même.

En somme, les images, les notations, les réflexions, les appréciations sur les étrangères qui jalonnent de nombreuses œuvres de fiction semblent dépasser le stade de l’invention esthétique ou artistique. Selon Jean Déjeux, le romancier semble résoudre « sa tension vers l’étrangère par l’écriture ; il se soulage par des images et les exorcise ainsi parfois pour se préserver du mal séducteur. L’imaginaire se libère, puisque physiquement cette étrangère est souvent inaccessible » (29). De ce fait, le recours aux différentes images stéréotypées qualifiant la femme étrangère s’avère justifié. Citons quelques exemples :

* Une femme blonde, ou plutôt « une belle blonde » (p. 9) dans le roman Une autre vie de Leïla Aouchal (1962) / Dans La Terre et le sang (1953) de Mouloud Feraoun : « Une taroumith, femme d’un Kabyle ! Et belle par-dessus le marché ! » (30) / Dans L’Inspecteur Ali (1991) de Driss Chraïbi, le personnage principal Brahim est marié à une écossaise qui ressemble à « une gazelle aux cheveux de maïs avec

des yeux de mer. » (p. 20) / Dans Gloire des sables (1982), le romancier Mustapha Tlili parle de « belles Occidentales » (31) / Dans Le serpent à sept têtes (1984) d’Ali Ghalem, on rêve à « la belle Européenne blonde-blanche-offerte-interdite. » (32) / Dans L’écrivain public (1983) de Tahar Ben Jelloun, le héros déclare : « Je la choisis blonde et étrangère. » (33) / Saïd Belanteur dans Les Chevaux de Diar el Mahsçoul (1975) rencontre une « blonde Suédoise », d’une « indicible beauté. » (34)

* Sa taille est mince, elle a une belle allure… : dans Agar (1955), Marie est de taille mince et même svelte : « Sans être précisément une femme grande, sa sveltesse, l’habit viril, les cheveux dont on ne voyait que quelques mèches en faisaient un très délicat éphèbe. » (p. 36) / Dans La Terre et le sang, la française a « un train de vie spécial qui la classe à part autant que son visage et son costume. » (35)

* Ses yeux sont bleus ou verts : dans Yahya, pas de chance (1970) de Nabile Farès, Claudine, la française de souche, a le regard qui « noyait Yahya dans une lumière de nénuphar au crépuscule, tendrement verte. » (p. 119) / Dans Agar, Marie a les yeux bleus…

– DansJ’ai épousé un Français (2010) d’Aïcha Kessler, l’héroïne est fascinée par sa belle-mère, française, amatrice de lectures, qui a toujours une belle allure : « Marie est en tailleur, toujours, ses beaux cheveux relevés en chignon, comme à l’accoutumée, ses yeux d’un bleu qu’elle aura le bon goût de léguer à ma fille. » (36).

Par conséquent, à en croire la majorité des romanciers maghrébins de langue française, la plupart des femmes étrangères sont des femmes instruites, belles, blondes, de taille mince, aux cheveux de maïs…

Quelles sont dans ce cas les fonctions de ces images stéréotypées de la femme étrangère véhiculées à travers le roman maghrébin de langue française ? Celles-ci remplissent les fonctions de « distinction, différenciation et identification » (37) de la femme occidentale par rapport à la femme orientale. Il est question de « représentations collectives figées » (38) qui jouent un rôle décisif dans l’élaboration du portrait de l’étrangère et donc de son « identité sociale » dans les romans. En effet, l’image de l’étrangère est idéalisée et convoitée.

Paradoxalement à cela, dans Habel de Mohammed Dib, le héros trouve Sabine, une française au teint brun rencontrée à Paris, très belle du moment qu’elle ressemble à une orientale : « Sabine est belle comme une orientale. Une fille de ces pays avec la maturité qu’elles ont » (39). Toutefois, si la femme « occidentale » bénéficie d’un tel portrait physique valorisant dans la littérature maghrébine et même négro-africaine, la femme « orientale », elle aussi, est sujette à des représentations « élogieuses » à travers la littérature française. Nul ne peut nier que la femme orientale a largement joui d’une très belle image à travers les récits d’écrivains français comme les romanciers des récits de voyage comme Pierre Loti. Il est

d’ailleurs intéressant de noter qu’historiquement :

« C’est l’union du français civilisé et de la femme « indigène » colonisée qui entra la première dans la création littéraire : l’union de l’officier français avec cette femme étrangère est un thème qui, de Loti à Montherlant, marqua un domaine de la littérature française. » (40)

Il n’en demeure pas moins dans la littérature maghrébine de langue française, la beauté et le charme de la femme orientale sont mis en valeur dans plusieurs romans. Que l’on pense, par exemple, à Nedjma, « la femme au nom d’étoile » (41), ce personnage énigmatique de Kateb Yacine qui a tellement séduit l’homme, le français, en l’occurrence. Chez Nedjma, tout est attrait à la fascination : elle suscite la rivalité entre les hommes qui la connaissent. Marc, un soldat français, est très amoureux d’elle. Nedjma est décrite tel un personnage de contes de fées :

« Cendrillon au soulier brodé de fil de fer ; le regard s’enrichit de secrètes nuances ; jeux d’enfant, dessin et mouvement des sourcils, répertoire de pleureuse d’almée, ou de gamine ? Epargnée par les fièvres, Nedjma se développe rapidement comme toute Méditerranéenne ; le climat marin répand sur sa peau un hâle, combiné à un teint sombre, brillant de reflets d’acier, éblouissant comme un vêtement mordoré d’animal ; la gorge a des blancheurs de fonderie, où le soleil martèle jusqu’au cœur, et le sang, sous les joues duveteuses, parle vite et fort, trahissant les énigmes du regard. » (42)

II- Le Couple mixte : deux paradigmes qui s’affrontent

Après son mariage à Paris, dont les circonstances demeurent occultées, le héros d’Agar ressent une certaine inquiétude qui semble tout à fait légitime dans sa nouvelle situation : revenir définitivement à Tunis en compagnie d’une étrangère : « Comment allait-elle juger les miens ? Si différents d’elle par les mœurs, la religion, la langue… j’étais moins inquiet de leurs réactions » (43).

En fait, les mœurs, la religion (catholique / juive), la langue (française / patoise)… sont des différences entre les deux personnages ! De quoi a-t-il peur ? N’est-il pas convaincu d’avoir fait le bon choix ? Il est à souligner que malgré le chaleureux accueil réservé au héros et à sa femme, après leur retour, les parents de celui-ci étaient au début contre l’idée que leur fils aîné se lie à une étrangère. Il s’agit d’un mariage qui pourrait nuire aux relations qui lient le fils à son groupe social.

Pour ce qui est du deuxième cas du couple mixte qui nous intéresse ici, celui de Mireille-Nadir, force est de constater qu’il présente plusieurs points communs avec le couple mixte d’Agar. Effectivement, comme le héros d’Albert Memmi, Nadir choisit de ramener Mireille au Maroc pour s’y installer ensemble. La famille de Nadir accueille la française avec amour et respect. Celle-ci a même fêté le mariage des deux fiancés. Nadir était au comble du bonheur : « Mon bonheur n’avait d’égal que celui de ma compagne » (44).

L’arrivée du couple mixte au pays natal du mari signifie vivre pour quelque temps concurremment avec la famille. Pourquoi un tel choix ? Du moins ce n’est pas celui de Marie ni celui de Mireille. Car la première nuit passée à Tunis, Marie a fait une « crise de larmes » (45). De quoi souffre-t-elle ? S’agit-il d’un regret d’avoir accepté de suivre son mari dans un pays qui lui est étrange et étranger ? S’agit-il d’un déracinement ressenti d’emblée ? Même son mari, fort inquiet, ne parvient pas à le savoir. Pour la rassurer, celui-ci lui promet de veiller à ce qu’elle ne souffre pas. Fallait-il suivre le conseil d’Albert Memmi, celui de ne pas ramener d’étrangères au pays natal du mari ? Et ce, afin d’éviter cette grande proximité avec un environnement socioculturel auquel la femme étrangère n’adhère pas et dont elle ne partage pas les valeurs ! Cependant, « la nostalgie du pays finit par l’emporter chez l’immigré ou l’exilé volontaire sur l’endurance et l’effort d’adaptation à la vie au pays d’accueil » (46).

A- Image de l’étrangère :

Or, si l’amour rend « aveugle », la réalité quotidienne, elle, contribue progressivement à ouvrir les yeux à celui ou à celle qui veut bâtir une vie conjugale. La constitution d’un couple repose sur la nécessité d’être tolérant, compréhensif et d’accepter l’autre « différent ».

Le couple mixte se heurte à de nombreux obstacles dans la mesure où la société n’est pas toujours prête à faciliter la vie à deux, dans l’intimité, la tendresse et l’amour. La famille veut d’abord qu’on dise « nous ». Et la situation se complique encore quand il s’agit d’une union avec un étranger ou une étrangère.

Marie et Mireille devraient s’adapter aux rites et coutumes du groupe social qu’elles viennent de rejoindre ou du moins l’accepter. Mais est-ce pour elles une tâche facile ? Ont-t-elles la volonté suffisante pour y arriver ? Dans le cas du couple interracial, devoir intégrer le mode de vie maghrébin est ressenti durement par les deux françaises. En fait, Marie « était peu ouverte, plus méfiante » (47) à l’égard des « autres » à Tunis et Mireille, même après sa conversion à l’Islam, ne réussit pas à s’intégrer au sein de sa belle- famille marocaine malgré ses efforts d’adaptation à son nouveau mode de vie. Partager sa vie de couple avec la famille est synonyme de promiscuité et de vie en communauté. Et c’est ce que Marie et Mireille ne peuvent tolérer même au détriment du bonheur conjugal.

Ainsi, l’épouse étrangère fait peu d’efforts pour gagner la confiance et le soutien de la belle-famille. Peu à peu, l’étrangère est dégoûtée de tout : climat, nourriture, chaleur, froid, bruit, réunions de famille… Le quotidien est devenu oppressant pour elle.

L’expérience de l’étrangère évolue vers la négative. Elle sombre dans la névrose et la solitude car « loin de s’adapter à ce nouveau monde, il lui devenait lentement insupportable » (48). Son échec est dû

apparemment à son refus de s’accoutumer à son nouveau mode de vie maghrébin avec « ses coutumes contraignantes » qui l’étouffent. Ces obstacles sont d’ordre socioculturel surtout.

B- Obstacles socioculturels : exemple des traditions

Dans Agar, les parents veulent récupérer le fils aîné revenu au cercle ancestral. Vieille tradition. Le père, vieilli, lègue les responsabilités de la famille au fils aîné et compte sur sa solidarité et sur son soutien aussi bien matériel qu’affectif. Les parents du héros hébergent Marie et veillent à sa tranquillité. Ils usent de tous leurs moyens, modestes d’ailleurs, afin qu’elle soit des leurs et que le jeune couple, accueilli avec enthousiasme, soit heureux. Néanmoins, Marie est toujours hostile aux êtres et même aux objets qu’elle approche. En conséquence, « elle se découvrait lentement et définitivement solitaire, se heurtant à chaque visage et à chaque objet » (49). Marie se sent tout le temps frustrée que ce soit chez ses beaux-parents, dans sa chambre ou pendant ses rares sorties en compagnie de son mari. Son langage devient de plus en plus chargé de mépris, de dédain et de jugement raciste, tantôt ironique, tantôt hautain qu’elle ne manque pas de communiquer à chaque occasion à son mari. Et les exemples suivants n’en donnent qu’une idée « édulcorée » :

– « Décidément, me dit-elle, je ne peux supporter cette odeur, elle me donne mal à la tête (parlant d’un bouquet de jasmin offert par son mari) » p. 47.

* « Oh, tu sais, la misère ce n’est pas très beau … et puis ces odeurs ! » p. 64.

– « Et bien c’est dégoutant ! C’est dégoutant ! » p. 66.

– « Quelle vulgarité ! » p. 68.

– « tout cela me paraît absurde !… anachronique… je n’ai pas quitté les préjugés et les superstitions de chez moi pour tomber dans cette barbarie ! » (Evoquant les cérémonies pascales chez les Juifs) p. 54.

– « Oh, dommage ! Pourquoi cette promenade en ciment ? Que c’est laid ! Ne pouvait-on laisser le sable nu ! » p. 65.

– « Oh ! Quelle horreur ! » p. 66.

– « Et bien c’est dégoûtant ! » p. 66.

– « Ah, non ! Qu’on me laisse tranquille maintenant avec ces pratiques barbares. » p. 81.

– « Je préfère la solitude aux médiocres (parlant d’anciens amis de son mari…). Ils ne sont pas dignes de toi, de nous. » p. 85.

– « Mais ils sont ! [Incultes, grossiers et vulgaires]. Il n’y a pas une seule personne parmi eux que j’ai envie d’approcher ! Je n’aime pas ces gens et je déteste cette ville ! Je ne m’y ferai jamais ! Jamais ! » p. 182.

Mireille adopte les mêmes positions racistes vis-à-vis de sa belle-famille et de son entourage marocain. Elle est devenue hautaine, dédaigneuse, critiquant les coutumes et réfutant les mœurs, par exemples :

* « Je suis revenue tout naturellement à mon échelle des valeurs. » p. 40.

* « Ce mois de grande perturbation (…) dictée par des coutumes poussiéreuses. » p. 25.

* « Je m’étais plié à des coutumes contraignantes… » p. 42.

* « Je me pris à détester Shama (parlant de sa belle-sœur) (…). Qu’avais-je de commun, moi Mireille, Française de souche, avec elle, Shama, dont l’affiliation ne pouvait prendre date certaine que depuis 1950, date à laquelle l’état civil fut rendu obligatoire pour les marocains ? Je la détestais pour m’avoir révélé que nous étions semblables. Je la détestais pour m’avoir rendue commune. » pp. 92-93.

* « Cette sous-race, ces déficients de l’humanité, qu’hier encore nous assistions de nos techniques et de notre savoir-faire mais qui ont revendiqué leur autonomie pour mieux croupir dans leur ignorance, c’étaient eux qui voulaient m’apprendre le respect ? » p. 52.

La femme étrangère refuse toute tentative d’intégration à la société maghrébine. Elle s’oppose à toute forme d’ouverture à l’autre « différent ». Marie et Mireille, « victimes des préjugés sociaux » (50), et raciaux en sont définitivement conscientes. Ces préjugés sociaux sont à l’origine des rapports conflictuels qui surgissent entre la femme étrangère et son milieu d’accueil.

A travers ce champ lexical de certains stéréotypes (comme anachronique, barbarie, sous-race, incultes, grossiers, vulgaires …) que l’on qualifie de « stéréotypes coloniaux », l’on déduit que l’étrangère fait partie du monde « civilisé », le Maghrébin du monde « barbare » et que leur union « mixte est un effort de salut individuel dans un conflit de groupes » (51). Le héros d’Agar le dit, finalement, « Je me persuadais enfin que le Nord, c’était elle, et que le Sud, c’était moi » (52). Il s’agit d’un « insidieux racisme à rebours » (53) qui déchire les personnages au sein du couple mixte où le communautaire l’emporte sur celui-ci.

En somme, c’est au comparatiste, dans ses recherches à travers l’approche de l’imagologie qui fait appel à « la psychologie cognitive » et à « la psychologie sociale » de vérifier le degré de véracité de ces stéréotypes par rapport à la réalité culturelle, sociale et politique afin d’éviter tout processus de « catégorisation » (54) (qui est l’une des fonctions du stéréotype interculturel) de tel ou de tel groupe social.



Notes
(1) Amossy Ruth, Anne Herscherg Pierrot, Stéréotypes et clichés, Armand Colin, Paris, 2005, p. 70.
(2) Ibid., p.70.
(3) Bahman Namvar Motlagh, « Les stéréotypes à travers le prisme de l’imagologie », in Recherche en Langue et Littérature Françaises, Revue de la Faculté des Lettres, Université de Shahid Beheshti, Année 5, N°7, p.71.
(4) Amossy Ruth, Anne Herscherg Pierrot, Op.cit., p. 71.
(5) Bahman Namvar Motlagh, Op.cit., p. 65.
(6) Amossy Ruth, Anne Herscherg Pierrot, Op.cit., p. 34.
(7) Daniel Henri Pageaux, « De l’imagerie culturelle à l’imaginaire » in Précis de littérature comparée, sous la direction de Pierre Brunel & Yves Chevrel, Paris, PUF, 1989, p. 135.
(8) Albert Memmi, Agar, Editions Gallimard, Coll. Folio, 1984, p. 34. (9) Houaria Kadra-Hadjadji, Contestation et révolte dans l’œuvre de Driss Chraïbi, Paris, Publisud, 1986, p. 273.
(10) Ibid., pp. 273-274.
(11) Albert Memmi, Op.cit., p. 34.
(12) Ibid., p. 34.
(13) Ibid., p. 34.
(14) Albert Memmi, La Terre Intérieure, Gallimard, 1976, p. 102.
(15) Albert Memmi, Agar, Op.cit., p. 34.
(16) Ibid., p. 35.
(17) Ibid., p. 35.
(18) Ibid., p. 37.
(19) Ibid., p. 36.
(20) Ibid., p. 37.
(21) Ibid., p. 36.
(22) Farid Faris, Le Rempart de sable, Rabat, E.T.N.A, 1962, p.91
(23) Ibid., pp. 23-26.
(24) Ibid., p. 101.
(25) Odile Gazenave, Femmes rebelles : Naissance d’un nouveau roman africain au féminin, Paris, L’Harmattan, Coll. Critiques littéraires, 1996, p. 37.
(26) Mineke Leeuw Schipper de, Un Blanc vu d’Afrique, Yaoundé : C.L.E, 1973, p. 165.
(27) Fadéla Sebti, Moi Mireille lorsque j’étais Yasmina, Casablanca, Le Fennec, 1995, p. 18.
(28) Ibid., p. 19.
(29) Jean Déjeux, Image de l’étrangère, Unions mixtes franco-maghrébines, Paris, Coll. La Boîte à Documents, 1989, p. 24.
(30) Cité par Jean Déjeux, Op.cit. p. 26.
(31) Ibid., p. 27.
(32) Ibid., p. 27.
(33) Ibid., p. 27.
(34) Ibid., p. 26.
(35) Ibid., p. 29.
(36) Aïcha Kessler, J’ai épousé un Français, Paris, Editions Plon, 2010, p. 84.
(37) Bahman Namvar Motlagh, Op. cit., p. 68.
(38) Ibid., p. 68.
(39) Mohammed Dib, Habel, Paris, Seuil, 1977, p. 68.
(40) Jacques Madelain, L’Errance et l’itinéraire, Paris, Sindbad, Coll. « La Bibliothèque Arabe », 1983, pp. 97-98.
(41) Jacques Noiray, Littératures francophones, I. Le Maghreb, Paris, Belin, 1996, p. 143.
(42) Kateb Yacine, Nedjma, Paris, Seuil, Coll. « Points-Romans », 1956, pp.86-87.
(43) Albert Memmi, Agar, Op.cit., p. 23.
(44) Fadéla Sebti, Op.cit., 56.
(45) Albert Memmi, Agar, Op.cit., p. 48.
(46) Abdellah Hammouti, Texte littéraire marocain de langue française : représentation(s), autoreprésentation, Publications de la Faculté des Lettres (Oujda), N° 80, Série N°25, 2003, p. 16.
(47) Albert Memmi, Agar, Op.cit., p. 67.
(48) Ibid., p. 48.
(49) Ibid., p. 68.
(50) Jean Déjeux, Op.cit., p. 55.
(51) Albert Memmi, La Libération du Juif, Paris, Gallimard, 1966, p. 91.
(52) Cité par Jacqueline Arnaud, La littérature maghrébine de langue française, Tome I, Paris, Publisud, 1986, p. 335.
(53) Ibid., p. 335.
(54) Hubert Roland & Stephanie Vanasten, Les Nouvelles voix du comparatisme, Gent, Coll. Academia Press, 2010, p. 58.
Bibliographie
1- Amossy Ruth, Anne Herscherg Pierrot, Stéréotypes et clichés, Armand Colin, Paris, 2005.
2- Arnaud Jacqueline, La littérature maghrébine de langue française, Tome I, Paris, Publisud, 1986.
3- Bahman Namvar Motlagh, « Les stéréotypes à travers le prisme de l’imagologie », in Recherche en Langue et Littérature Françaises, Revue de la Faculté des Lettres, Université de Shahid Beheshti, Année 5, N°7, pp. 61-81.
4- Chraïbi Driss, L’Inspecteur Ali, Paris, Denoël, 1991.
5- Déjeux Jean, Image de l’étrangère, Unions mixtes franco-maghrébines, Paris, Coll. La Boîte à Documents, 1989.
6- Farès Nabile, Yahya, pas de chance, Paris, Seuil, 1970.
7- Faris Farid, Le Rempart de sable, Rabat, E.T.N.A, 1962.
8- Gazenave Odile, Femmes rebelles : Naissance d’un nouveau roman africain au féminin, Paris, L’Harmattan, Coll. « Critiques littéraires », 1996.
9- Hammouti Abdellah, Texte littéraire marocain de langue française : représentation(s), autoreprésentation, Publications de la Faculté des Lettres (Oujda), N° 80, Série N°25, 2003.
10- Hubert Roland & Stephanie Vanasten, Les Nouvelles voix du comparatisme, Gent, Coll. « Academia Press », 2010.
11- Kadra-Hadjadji Houaria, Contestation et révolte dans l’œuvre de Driss Chraïbi, Paris, Publisud, 1986.
12- Kessler Aïcha, J’ai épousé un Français, Paris, Editions Plon, 2010.
13- Memmi Albert, Agar, Editions Gallimard, Coll. Folio, 1984.
14- Memmi Albert, La Libération du Juif, Paris, Gallimard, 1966.
15- Memmi Albert, La Terre Intérieure, Gallimard, 1976.
16- Mineke Leeuw Schipper de, Un Blanc vu d’Afrique, Yaoundé, C.L.E, 1973.
17- Noiray Jacques, Littératures francophones, I. Le Maghreb, Paris, Belin, 1996.
18- Pageaux Daniel-Henri, « De l’imagerie culturelle à l’imaginaire » in Précis de littérature comparée, sous la direction de Pierre Brunel & Yves Chevrel, Paris, PUF, 1989.
19- Sebti Fadéla, Moi Mireille lorsque j’étais Yasmina, Casablanca, Le Fennec, 1995.

À l’ordre de l’oubli, de Jean-Louis BERNARD, Éd. Alcyone, coll. Surya, Saintes, 2016

Chronique de Claude Luezior

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À l’ordre de l’oubli, de Jean-Louis BERNARD, Éd. Alcyone, coll. Surya, Saintes, 2016


Poète contemporain majeur, funambule d’images sur la crête de pensées sans cesse triturées, remodelées, remises en question, Jean-Louis BERNARD nous livre sur papier nacré les grains subtils de sa dernière création aux éditions Alcyone fondées et dirigées par Samuel Potier et par la poétesse et artiste Silvaine Arabo dont on peut apprécier une encre en début de volume.

Jean-Louis BERNARD calligraphie / l’insaisissable (…) aux limbes du langage (…) dans la lente béance / où s’accomplit / la flamme de beauté. Dense, souvent à contre-point, en permanence renouvelé, chaque poème / est un alphabet de pierre qui semble un point d’orgue / de l’inachevé.

Mais au fond, quelle quête du sens l’auteur évoque-t-il dans ce recueil ? Au-delà d’une superbe maîtrise du mot dans ses facettes diamantaires, quelle thèse affleure-t-elle, alors que Le vent plaque ses accords secrets / sur les cordes / des évidences ?

Suivant le titre énigmatique À l’ordre de l’oubli, lequel relie en quelque sorte des gerbes de pensées finalement si peu disparates, il me semble que le poète-philosophe fait l’apologie très pertinente et quasi neuro-psychologique de l’intelligence. En effet, inter legere n’est pas une accumulation quantique d’un disque dur, mais c’est bien l’acte du choisir parmi, dans lequel l’oubli est un rouage essentiel.

Un peu l’équivalent du blanc sur la page, du vide lumineux sur une toile, d’une pause musicale. L’oubli, pièce maîtresse de l’organisation mentale, n’est ici, de nulle manière, une tentacule d’Alzheimer, mais l’outil plus ou moins inconscient d’un choix, d’une démarche active, d’un processus de décision ; il n’est pas dégénérescence mais se situe très haut dans une hiérarchie du psyché : ciels d’oubli sans lesquels il n’y a ni ordre, ni structure de l’intelligence.

Revenant au creux des sentes (…) en territoire d’herbe (…) le poète précise qu’il est des oublis / qui désaltèrent. Absence habitable, abîme, impossibles réminiscences font donc partie intégrante de ce processus de construction. De manière symbolique, les mots de Jean-Louis BERNARD nous rappellent ainsi qu’apprendre, c’est oublier.

En une note manuscrite, l’auteur nous livre son impression d’avoir rassemblé tous les cailloux poétiques qui composent ma route : absence, attente, silence, lenteur, errance et, bien sûr, veillant sur tout cela, le temps. Celui qui passe, celui qui nous maîtrise et nous apprivoise. Comme si ce temps mythologique était, en creux, frère jumeau de cet oubli que je crois créateur.

Ne pas penser que le petit Poucet a les poches vides : il sème ses cailloux sur son chemin mais, comme chacun le sait, il est avant tout orpailleur de vérité.

©Claude Luezior

Ref: À l’ordre de l’oubli, Jean-Louis BERNARD, Éd. Alcyone, B.P. 70041, 17102 Saintes cedex http://www.editionsalcyone.fr