Daniel ARNAUT – Les choses que l’on ne dit pas, suivi de Commander et mentir – postface de Laurent Demoulin – Espace Nord, 2016

Chronique de Marc Wetzel

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Daniel ARNAUT – Les choses que l’on ne dit pas, suivi de Commander et mentir – postface de Laurent Demoulin – Espace Nord, 2016


Deux récits composent cet ouvrage ;

l’un, déjà publié en 2006, expose les circonstances de la mort du père (ouvrier d’usine) du narrateur (universitaire), père qu’une phase terminale par principe peu négociable mène, à l’hôpital, à un effondrement délirant poétiquement restitué ;

l’autre, inédit, écrit très récemment, décrit les dernières années professionnelles de ce même père, devenu sur le tard contremaître d’aciérie, dans une promotion mal vécue, et pour tout dire indésirable, dans une ambiance tragi-comique de séminaire de formation (mené par des psycho-sociologues d’une rare verve entrepreneuriale, et raconté de seconde main par le même fils narrateur).

Le personnage (visiblement non-fictif) de ce père est le commun cœur de ces deux récits rédigés en vers libres, mais témoignant d’une rigueur de composition, d’une netteté de formulation et d’une densité d’évocation, qu’on rencontre rarement dans les plus fortes proses.

Une postface d’une quinzaine de pages (rédigée par « Laurent Demoulin »), d’une troublante pertinence, ressaisit, avec une empathique et éclairante habileté, la subtile et formidable humanité de l’ouvrage, se terminant (p. 188) par ce jugement sans appel (que je ne pourrais que paraphraser si j’omettais de le citer) :

« … Ainsi père et fils trouvent-ils tous deux un terrain d’entente inespéré. Ainsi, à l’inversion banale qui veut que la maladie du père vieillissant mette le fils en position de père du père, se superpose ici une autre inversion : le personnage le plus littéraire n’est pas celui qui lit Klossowski mais l’ancien ouvrier en proie au délire verbal. Et ce sont les mots du père qui ont permis à Daniel Arnaut, cet écrivain acharné et insatisfait, cet infatigable travailleur de l’écriture, de publier, avec Les choses que l’on ne dit pas, un premier livre, sublime, lucide, grave, riche de poésie, de justesse et d’émotions ».

Pour commencer, par respect de la chronologie de vie du personnage paternel, par Commander et mentir (titre qui dit tout), le récit indique, avec une « infatigable » intelligence, en effet, comment une tardive ascension professionnelle ne peut ni ne doit singer – ou remplacer – une ascension sociale dénuée de sens. Le père ouvrier, simple « brigadier » d’usine, se voit proposer une tâche de contremaître qui, loin de conforter son image de lui-même, va ruiner son usage de lui-même. Car, souligne admirablement le texte, trois contreparties au moins de cette tardive reconnaissance sont fatales :

d’abord, tout contremaître est un dirigeant aux ordres (p. 120), c’est

à dire doit mener des hommes sous des conditions qu’il ne choisit pas. Or « Georges » n’aime pas commander, c’est à dire se faire obéir d’autre chose que des choses, et ses subordonnés (dont il était longtemps l’égal) le sentent :

« or les hommes n’aiment pas être commandés par quelqu’un qui n’aime pas commander » (p. 118)

mais il n’aime pas non plus devoir rendre des comptes, non plus sur ce qu’il fait (il ne s’y déroberait pas), mais sur ce qu’il fait faire (sur une gestion d’autrui qu’il vit en lui-même comme une activité étrangère). Daniel Arnaut le montre : un chef qui doute n’est plus un chef puisqu’il confronte au doute (c’est comme s’il faisait savoir que lui obéir ne va pas de soi …).

Ensuite, – et l’épisode terrible du jeu de rôles impossible lors du séminaire probatoire l’avère – toute maîtrise d’autrui suppose le dédoublement aisé (il faut, pour commander efficacement, feindre de ne pas comprendre ce que le corps du subordonné paye de nous obéir); et ce dédoublement de conscience, dit décisivement Daniel Arnaut, est un luxe de nanti, une contorsion de meneur, de riche (qui doit faire fructifier plus qu’il n’a) et de puissant (qui doit contrôler plus qu’il n’est) :

« or s’il y a avait une chose dont mon père était bien incapable, comme la plupart des gens de son milieu, c’était celle-là, il ne possédait pas cette aptitude à se dédoubler, à tenir un double langage, à devenir un autre que lui-même, ou pis encore à faire semblant d’être un autre tout en restant lui-même, fût-ce de façon tout à fait temporaire » (p. 163)

Le paragraphe qui suit l’illustre : « dans les milieux aisés la duplicité est une chose que l’on apprend pour ainsi dire en naissant, une compétence que plus tard les garçons mettront à profit dans l’exécution des tâches directoriales, et les filles dans la supervision des tâches domestiques et la perpétuation des rituels sociaux, ce que des personnes de milieu modeste ne sont pas amenées à faire, n’ayant pas de patrimoine à gérer, ni de personnel à commander ».

Enfin, et c’est le titre du récit, le père sent qu’on ne pourrait d’aucune manière commander sans mentir (ce qui lui fait irréductiblement préférer la sincérité au pouvoir) parce que si l’on peut obéir sans respecter (une loyauté extérieure, fonctionnelle, y suffit – et Georges s’y est employé toute sa vie), on ne peut à l’inverse pas commander sans se faire respecter, c’est à dire sans faire prévaloir l’importance sur l’élégance. Car le rustre ouvrier est un bouleversant praticien de l’élégance, de la délicatesse morale, c’est à dire d’une sorte de bon goût dans l’interhumanité, qui est l’art de supporter le malheur en ne le relayant pas. L’élégance qui (montre partout ce texte) est le vrai contraire, non de la seule mesquinerie, mais de la vulgarité vraie : et cette modeste sainteté du « type bien » (ne pas retourner sa finitude contre autrui, mettre toute l’intelligence disponible au service de la

sensibilité, ne pas suspendre le prochain à ses travers ni le crocheter à ses aléas, mais aussi lui épargner toute peine d’aller nous chercher ailleurs que là où nous sommes !), voilà ce que commander périme. D’où, au seuil d’un « séminaire », qui ne lui accordera pourtant que la trente-sixième clé du Pouvoir, une soudaine et indignée crise de larmes comme on en lit peu (p. 103-4) :

« je me rappelle l’avoir vu un jour affalé à la table de la salle à manger, en train de sangloter la tête enfouie dans ses bras, ma mère debout ou assise à côté de lui, la joue contre la sienne, lui enlaçant l’épaule, tentant de lui remonter le moral, pleurant elle-même de le voir aussi désemparé, l’implorant d’une voix brisée par l’angoisse, suite à quelque chose qu’il venait de dire et que je n’avais pas entendu, mais qu’il n’était pas difficile de deviner, non chéri, ne fais pas ça, je t’en supplie, qu’est-ce qu’on va devenir (…)

il aurait pu aller dans la pièce donnant sur la rue qui servait de bureau, et qui à ce moment était vide, il aurait pu aller se coucher dans sa chambre ou faire un tour au jardin,

mais peut-être ne s’attendait-il pas lui-même à avoir une telle réaction, peut-être le désespoir lui était-il tombé dessus si soudainement qu’il en avait eu les jambes coupées, il y a des moments où il nous est impossible de réprimer nos larmes et où nous n’avons d’autre recours que d’attendre qu’elles se tarissent … »

Toute la description, anodine et terrifiante, du cours même de ce séminaire (vécu comme perverse formation, et clos en salutaire syncope) est magnifique : animateurs sans anima, jouant virtuosement de l’imperfection d’autrui, comme suite à une intervention jugée attentiste et « décalée » du père,

« le psychologue leva la main avec un petit sourire ironique, il dit qu’il n’était pas obligé de raconter sa vie, puis lui demanda s’il avait oublié son cerveau à la maison, ce qui fit s’esclaffer tout le monde, surtout les psychologues à vrai dire, puis lui demanda s’il allait encore les faire attendre longtemps …» (p. 152)

ou cette remarque d’une impudente perspicacité commentant le port à l’envers de sa « nominette » par l’embarrassé et maladroit Georges,

« … lorsque arriva le tour de mon père, l’animatrice lui fit remarquer qu’il ne portait pas de badge, il l’épingla à son polo, mais par distraction le mit tête-bêche, ce que la psychologue ne manqua pas de relever,

elle lui demanda s’il se trouvait important au point qu’il voulait être le seul à pouvoir lire son nom, alors qu’il était précisément le seul qui n’avait pas besoin de le lire … » (p. 142).

Le prométhéisme de carnaval – le transhumanisme de salon ! – de ce training psycho-social est admirablement rendu et jugé :

« c’était un peu, toutes proportions gardées, comme ce sinistre docteur Mengele, qui pratiquait des expériences sur des individus

parfaitement sains, leur inoculait les germes de maladies mortelles ou leur brûlait la peau avec des produits corrosifs ou leur implantait des électrodes dans le cerveau, juste pour voir quels effets cela allait produire sur ces malheureux,

en somme, une méthode scientifique mais à l’envers, on ne partait pas d’une hypothèse pour tenter de la vérifier par les faits, on procédait à des manipulations au petit bonheur la chance, dans l’espoir d’en tirer des observations à caractère général, ce séminaire était en réalité une torture dissimulée sous les apparences de la civilité » (p. 143)

La même sobre et déconcertante exigence de juste intégrité hante le premier récit (celui de l’agonie du père), récit s’il est possible plus délicat et profond encore, dans lequel la formule d’humanité (non bien sûr comme vie de l’espèce mais comme vertu suffisant à sa survie) est exemplairement restituée, et déclinée comme mélange sobre et dynamique d’aménité, de douceur, de décence et de compréhension. Je n’ai tout simplement pas la place ici de présenter, même sommairement, ces « Choses qu’on ne dit pas », récit dont le postfacier L. Demoulin dit d’ailleurs fortement (p. 187), qu’il est bien plutôt « le récit des choses que l’on peut enfin dire, quand s’achève le règne du commandement et du mensonge ». Et, pour le dire franchement, je suis comme soulagé de n’avoir pas à commenter ce texte prodigieux, à la fois lumineux comme du Bobin, incisif comme du Krebs, jubilatoire comme du Delerm, mais pourtant parfaitement singulier, et qui me paraît être une réussite extraordinaire. Je renvoie donc ici à la lecture renversante, cruciale, auto-suffisante, de ce texte au phrasé merveilleux, dont j’extrais seulement, sans précaution ni ordre, trois passages :

« docteur lance mon père

il y a des problèmes dans votre maison

moi je voudrais bien savoir

ce qu’on fait avec les problèmes

quel genre de problèmes

demande le médecin

et lui d’expliquer

des problèmes

il y en a deux sortes

il y a des problèmes qui montent

et il y a des problèmes qui descendent

moi je suis dans les problèmes qui descendent

mais non il n’y a pas de problème

dit le médecin d’un ton rassurant

en reposant machinalement le graphique

avec les courbes de température

et si jamais il y en avait un

ne vous en faites pas

on est là pour s’en occuper

quel crétin

murmure mon père

comme se parlant à lui-même

une fois qu’il a quitté la chambre

nous voici de nouveau seuls

je l’observe qui l’examine avec soin

l’image pieuse que l’aumônier lui a remise

en partant et au dos de laquelle figurent

une prière et quelques pensées

vaguement consolatrices

il la gratte avec l’ongle la retourne

d’un air perplexe entre ses doigts

comme s’il cherchait à faire

apparaître une autre image

une scène secrète qui se tiendrait

tapie dans la profondeur illusoire

dissimulée dans les courbes du dessin

comme la maladie dans les replis de son corps

et qu’il s’agirait de révéler au grand jour » (p. 45-6)

« il y a aussi la sentinelle

celle qu’on aperçoit par la fenêtre

fils la sentinelle la vois-tu

la sentinelle où cela une sentinelle

là-bas regarde près de l’arbre

oui l’arbre je le vois

mais je ne vois pas la sentinelle

ça ne fait rien fils

ça ne fait rien

moi non plus je ne la vois pas » (p. 37)

« me regarde et dit

fils nous sommes foudroyés

invective son ombre

trébuche sur son ombre

fait refluer son ombre

jusqu’au fond de la prison

où se tiennent les ombres assemblées

comme si je pouvais

comme si quelqu’un

avait jamais pu

nous sommes foudroyés

parler à la foudre

comme si l’on pouvait

s’arranger avec la foudre

demander des comptes à la foudre

me dit mon gars

tu as bien fait de venir

il était temps

il était grand temps

ce furent là ses ultimes paroles

compréhensibles

après quoi

il n’y eut plus

qu’une bouillie de sons

puis le silence » (p. 72-3)

Je crois qu’on n’a jamais ainsi décrit le goulot d’étranglement qu’est mourir, et que peu d’œuvres littéraires illustrent comme celle-ci combien créer est tirer un être par son ombre, et savoir … le faire venir. Daniel Arnaut nous fait purement et simplement rencontrer la vérité de notre condition comme, dans le texte, (p. 83-86) il croise, à la cuisine, plus tard, le fantôme prosaïquement assis de son père. Et, tout aussi purement et simplement, ce génial fils (parce que génial narrateur, et génial auteur !) s’assied en face du spectre, et là :

« un coude appuyé sur la table

et l’autre au dossier de la chaise

il sirote une tasse de café froid

dans lequel il plonge un sucre

qu’il suce et laisse fondre

sur le bout de la langue (…)

brusquement je n’en peux plus

je me mets à pleurer

je lui dis que ça ne va pas

je tends ma main dans sa direction

dans l’espoir qu’il la prendra

dans la sienne il hésite un instant

et gauchement il la saisit

avec réserve

non avec réticence

mais avec réserve

j’y pose mon front

et j’éclate en sanglots » (p. 85)

Mon maître Marcel Conche écrit quelque part : « La mort n’est rien si l’on aime ce qui vient après soi ». Daniel Arnaut exactement, avec ce portrait d’un père qui ne désespère que de lui-même, nous apprend comment faire.

© Marc Wetzel

 

Jacques BASSE – Hommage à eux – Mondial Livre, 2016, préface de Jean-Claude Tardif

Chronique de Marc Wetzel

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Jacques BASSE – Hommage à eux – Mondial Livre, 2016, préface de Jean-Claude Tardif

(Quatre-vingt quinze visages de poésie)


On découvre ici, peut-être, le monde de Jacques Basse (peintre et poète nîmois, né en 1934) et voilà deux surprises : d’abord, il n’y a ici ni choses ni événements, seulement des personnes. Et puis, son monde n’a rien de lui, il n’est littéralement fait que des autres. C’est exclusivement une galerie de personnes, et un pays d’autres. Pourquoi ?

D’abord, ces gens, à l’évidence, sont réunis par une commune admiration. Basse admire beaucoup, et comme méticuleusement : c’est que, sans une intense estime pour certains êtres humains, on ne peut guère, en soi-même, rejeter la tentation de l’inhumain, ni compenser le mortel mépris que nous inspirent leurs petits camarades de vie – mépris qui, livré à lui-même, tuerait bientôt toute confiance en l’humanité du prochain, comme dans le suivi de la sienne propre. C’est ainsi : seule la grandeur de volonté ou d’intelligence de certains êtres par nous rencontrés (dans la rue aux livres ou dans le livre des rues) nous sauve de la si commode et immunisante petitesse. Pour lutter contre les deux ennemis simultanés de tout destin (la monstrueuse imagination, et la monstrueuse absence d’imagination), un carnet de visages de gens exemplaires peut suffire. Bien sûr, pour nous humaniser, dirait Hans Jonas, nourrir, bercer et secourir des bébés peut suffire : leur absolue faiblesse sollicite spontanément le meilleur de nous-mêmes, et nous fera nous occuper de leur protection. Mais ce qu’aucune armée de nourrissons ne peut pourtant déclencher en nous, induire, c’est le souci de protéger ce meilleur de nous-mêmes. Seule l’admiration (qui ne peut aller aux bébés, dont toute grandeur reste à venir) le peut. Jacques Basse s’y emploie.

Comme l’indique le titre de ce livre, l’admiration est ici hommage rendu. Le mot est fort, il engage presque dangereusement : loin des hommages que présente distraitement politesse ou courtoisie, les hommages que rend le travail de portraiturer et de saluer autrui retrouvent leur teneur première, médiévale, martiale, périlleusement exigeante, d’égards du vassal, d’obéissances d’esprit d’un homme à un autre, de soumissions-liges à un seigneur d’existence, à un maître psycho-social d’humanité. Pareille fidélité ne badine pas, telle loyauté ne s’économise pas, semblable dévouement se veut sans excuse en ne s’abritant derrière aucune. Mais l’hommage rendu l’est ici non à des visages (comme ferait un bréviaire de mode), mais à des êtres par leurs visages, et ce choix surprend. Bien sûr, les visages de poète et penseur ont une meilleure expressivité que n’auraient leurs nuques, coudes, nombrils ou talons, mais pourquoi célébrer à leurs visages des gens qui n’ont pas à plaire, qui n’ont pas à être beaux, qui ne sont en rien tenus d’être avantageusement visibles ?

La réponse est bien sûr que l’on veut pouvoir lire sur les faces ce que leurs

incessants efforts d’inspiration et grâces de formulations y ont marqué, y ont apprêté et changé. Le visage est cette seule surface où s’inscrit d’un être sa profondeur assimilée, et nous fait en quelque sorte voir ce qu’il a su voir. Etymologiquement (vis, videre), le visage désigne comme l’immédiat champ visuel d’un être pensant, son masque naturel (inné, et acquis) d’être regardant. Comme le suggérait Borges lui-même, l’aveugle a bien figure, partie antérieure de tête, et même bouille, mais non plus visage à proprement parler, si celui-ci requiert que la face y résulte de son travail régulier de voir, et trahisse comme la devanture vivante d’un accueil de monde, la vitrine en peau d’une présence attentive. Jacques Basse célèbre ainsi ses modèles à leur masque d’observateur. Comme on le devine aux visages ici montrés de Pierre Oster, de Werner Lambersy ou de Philippe Jaccottet, sa justesse même de lecture est ce qui est le plus intensément lisible d’un visage, ou, pour le dire plus radicalement : ce qu’il aura visiblement su tenir pour parfait, voilà qui fait l’excellence expressive d’un visage. On peut dire que notre auteur saisit prodigieusement cela, et le restitue très remarquablement, très contagieusement, très virtuosement, et d’abord : très utilement. Rien ne vaut en effet le spectacle de visages ayant affronté la profondeur pour rappeler à tout loisir notre devoir d’elle.

On sera surpris que ces portraits aient exclusivement pour supports des photographies ; des clichés, de plus, pris par d’autres, étrangers au dessinateur, et souvent indifférents au modèle même. Basse dessine des gens exemplaires, à l’intériorité rare, toujours et seulement sur photos anodines, et d’extériorité routinière. Pourquoi ? C’est franchement mystérieux : le support de chaque œuvre est ici un portrait d’abord fait, comme si Jacques voulait commenter une visibilité déjà objective. Il est peut être bien fétichiste de clichés, mais il ne peut par définition être voyeur de présences : se passant délibérément de tous modèles vivants, il nous certifie qu’en tout cas ces gens portraiturés par lui n’ont jamais eu à soutenir son regard. Ce n’est de toute façon pas devant lui que leurs originaux se sont exhibés, s’ils l’ont fait, voilà la drôle de garantie d’impartialité ontologique fournie par l’auteur de ces portraits : littéralement, le narcissisme de ces individus ne l’a pas regardé ! Ainsi peut-être seul le réel de leurs images le regarde.

Enfin, ce manieur d’images de visages, aux dons extravagants, est quelqu’un qui écrit ici des poésies, des sonnets d’accompagnement. Leur contenu, on verra, surprend aussi beaucoup. Jacques Basse* n’y commente jamais son œuvre propre ; il ne prend pas du tout en compte, chez l’être qu’il célèbre, ce qu’il en aura dévisagé, prélevé, fait ressortir. Il n’en extrait que la vérité qu’il lui présume. Il ne juge de chacun que la vie qu’il est. Hommage à cet anti-caricaturiste des âmes !

Et bienvenue, décidément, à cette baroque armée de doux extra-lucides !

©Marc Wetzel


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Jacques Basse

* http://www.jacques-basse.net (On découvrira sur ce site très complet d’autres centaines de portraits de poètes, mais aussi de savants, philosophes et divers gens d’art et de pensée, portraits cette fois commentés par leurs modèles mêmes, et réalisés par notre prodigue virtuose)

« Sur le fil », Elise Fischer Editions Presses de la Cité 440 p (20€)

Chronique de Sophie Mamouni

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« Sur le fil », Elise Fischer Editions Presses de la Cité- 440 p -(20€)


Le vingt-cinquième roman d’Elise Fischer « Sur le fil » nous offre le très beau portrait d’une femme aux multiples visages : Lina. C’est pourtant, derrière les barreaux qu’à cinquante ans, il lui faudra retrouver ses souvenirs les plus douloureux. Affronter la peur de découvrir d’où elle vient est incontournable pour lever le voile sur les secrets enfouis d’une vie fracassée.

Comment en arrive-t-on à laisser son mari mourir devant ses yeux sans lui porter secours ? Tous les faits et gestes de Lina l’accablent. Aucune circonstance atténuante ne lui sera accordée. Avant même son procès, elle connaît la sentence. Le reste de sa vie en prison. Désespérée Lina n’attend plus rien de la vie. L’horreur, elle connaît depuis bien trop longtemps avec ce mari qui ne cessait de la battre. Faire confiance est chose impossible pour cette femme meurtrie par la violence. De plus, le traumatisme subi dans l’enfance n’aura de cesse de la poursuivre. Les choix de sa vie en portent l’empreinte indélébile. Il faudra toute l’attention et la patience de la visiteuse de prison ainsi que de l’avocat pour redonner de l’espoir à cette femme hors du commun.

Les parts d’ombres de la vie de Lina sont mises en lumière par un récit qui nous amène en Ombrie dans le centre de l’Italie. Pays d’origine de sa famille. Gorgées de soleil les pages de cette époque sentent bon la lavande et l’olivier. La présence et le regard d’une grand-mère, comme sortie d’un film de Luigi Comincini, redonnent du sens à la vie de Lina. Elise Fischer écrit avec justesse les fêlures qui entaillent certaines vies. Puis comme une respiration, elle emporte son lecteur dans un vaste périple sur les routes qu’empruntent les caravanes du cirque auquel Lina appartenait jadis. L’auteur d’écrit cet univers avec talent et rend ainsi un vibrant hommage à ces artistes empreints de rêves et de poésie. Ils seront les seuls à aimer Lina durant son enfance et sa jeunesse.

Le récit par son rythme soutenu passe habilement du présent au passé. Il nous tient en haleine face aux interrogations du passé qui assaillent Lina cloîtrée au fond de sa prison. Sa ténacité aura-t-elle raison de son désespoir ?

Dans les romans d’Elise Fischer, la grande Histoire n’est jamais bien loin. Le lecteur découvre alors la fâche sombre des hommes, ici ceux de la seconde Guerre Mondiale, qui ouvre la voie au dénouement du mystère de ce livre. « Sur le fil » demeure avant tout un roman lumineux où les femmes sont guidées par l’amour, la bienveillance, la force et l’espérance que demain sera toujours plus beau qu’aujourd’hui.

© Sophie Mamouni

Jupe et pantalon, Julie Moulin ; Alma éditions (298 pages ; 18€)

Chronique de Nadine Doyen

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Jupe et pantalon, Julie Moulin ; Alma éditions (298 pages ; 18€)


Si Amélie Nothomb est connue pour les prénoms tarabiscotés de ses personnages, l’originalité de Julie Moulin réside dans l’attribution de prénoms aux parties de son corps. C’est donc avec les jumelles Marguerite et Mirabelle que débute le roman.

Originalité double car Marguerite nous relate sa venue au monde, une naissance traumatisante, on le devine, pour les parents. Sans être « un atterrissage brutal » comme chez Amélie Nothomb. Julie Moulin nous offre un dialogue savoureux entre jambes et bras, prêts à s’associer, à tenter l’impossible,vu leur retard à marcher .

On imagine la frustration de ces jambes, inutiles, car le bébé rampe, « lustre les sols », joue le « rôle de serpillière ». Comment va se passer la 1ère séance de stabilisation ? Suspense. Rendez-vous donné au parc (à barreaux) d’A. Mais que s’est-il passé pour que le parc soit au rebut dans un placard ? Un fiasco ! A. tangue.

Toute la première partie,le corps avachi d’A semble être une marionnette téléguidée par Camille, « le cerveau », qui donne ses ordres à Boris et Brice « les bras », Babette, « les fesses ». A trois ans, Camille a apprivoisé un « Ensemble solidaire ».

Quand on est bien portant, on oublie ce qu’est le handicap.

Mais le douloureux accident de Marguerite prive sa soeur jumelle de mouvement. Avoir été hospitalisées, condamnées à souffrir explique qu’elles prennent leur revanche, cavalent, skient, nagent, courent, pédalent et poussent « leur corps à outrance ».

Si Marguerite « se poile » au salon de beauté, elle nous divertit aussi lors de cette séance d’épilation. A. affiche ses choix : « Je porte la barbe, moi ! Je suis un sexe moderne », sur un ton quelque peu provocateur.

Mais pour qui « trottinent » – elles ? Elles portent A., business woman hyperactive, qui rappelle tout à fait Aurore, l’héroïne de Serge Joncour dans Repose-toi sur moi.

Elle aussi mariée à un homme qui ne semble pas partager les tâches et lui laisse le fardeau des enfants. Toutes les deux sont proches du burn-out. Leur couple

ne peut qu’accuser le coup à force de faire passer leur carrière avant la vie privée.

Mais quand le boss vous met la pression, confisque tout votre temps, pour Agathe, cela se traduit par des chutes, évanouissement, et le Big Bang, l’implosion.

Ses jambes ne réagissent plus. Tout le corps en surchauffe se rebelle, alerte sur l’épuisement de « son propriétaire ».

Dans la seconde partie, Agathe réagit, entend le message envoyé par son corps.

Mais sur qui peut-elle compter ? Fabien, l’inconnu providentiel de l’aéroport ? Claire, l’amie et collègue ? Sa mère pour la soulager des enfants, qui très vite lui manquent ? Agathe jongle avec les mensonges. Comment va-t-elle pouvoir se relever ? Reconquérir son mari ? A moins qu’elle cherche à renouer avec Fabien, son flirt de jeunesse ? A l’instar du héros de Serge Joncour, Fabien a deviné Agathe, compris qu’elle devait s’aérer l’esprit. Stupéfiante sa métamorphose après cette soirée à l’Opéra Garnier : « Agathe irradie. Elle évolue en apesanteur ». En transe, tout son corps vibre devant la grâce, la souplesse des deux danseurs. Magnifique tableau sur scène et au plafond : Agathe en extase.

L’auteure met en parallèle la vie de deux femmes. Claire, célibataire,sans enfants, valse avec ses amants de passage, mais connaît la solitude en soirée.

Agathe, mère, épouse, business woman, dévorée par son travail et cette vie trépidante, « speed ». Réussir en entreprise doit être notre moteur, croit-on.

Qui envier ? Qui est la plus heureuse ? Comment concilier tous les rôles sans sacrifier mari, enfants et sa liberté ? Sont évoquées les questions de la maternité, des enfants, de l’allaitement. Julie Moulin s’interroge sur la place de la femme dans le couple, au travail. Comment être épanouie, trouver l’équilibre entre travail, missions à l’étranger et famille , rester désirable? Comment ne pas se faire « bouffer » ?

Les héros de Repose-toi sur moi » de Serge Joncour en ont fait les frais : « Le business, c’est soit tu bouffes les autres, soit tu te fais bouffer ».

L’auteur nous immerge dans l’univers implacable des « open spaces », « prison insidieuse », « à la promiscuité intolérable » où le stress gagne le personnel.

Julie Moulin dépeint avec réalisme ce Paris vorace qui absorbe Agathe, « la bouche de métro qui engloutit, broie ». Comme Ludovic dans Repose-toi sur moi

de Serge Joncour, Agathe, qui suffoque dans cette foule hostile,cette « agitation délétère », arpente les rues de Paris. On se croirait dans le Paris de Modiano.

En fin de roman, la canne, indispensable à Agathe, impose sa cadence saccadée.

Agathe découvre les bienfaits de la marche, en silence (« colmater les plaies ») décuplés lorsqu’elle est effectuée en communion avec la nature. La marche décante, purifie permet de s’extraire du tumulte urbain, de s’approprier les paysages, de « goûter à l’espace ». Le corps se réaccorde à l’esprit et au monde. Moments salvateurs qu’elle partage avec Claire et d’autres jusqu’à ce que leurs routes les éloignent.

La fin de leur amitié hors du commun, si précieuse surprend.

Autre source d’évasion et sas de décompression : la lecture, « plaisir jouissif » pour Agathe qui aiguise notre curiosité à retrouver avec avidité ce roman de Mikhaïl Boulgakov ! Une vie démultipliée. Parenthèse poétique quand elle traverse le parc Monceau que « le brouillard couvre d’une écharpe de mousseline blanche ».

Pourquoi ce titre Jupe et pantalon ? On y entend la voix d’une militante féministe, disciple de George Sand. Julie Moulin revendique son statut de femme, « les femmes étant des hommes comme les autres » et dénonce le sexisme. Elle s’insurge contre les clichés séculaires de la femme aux fourneaux, confinée à la vie domestique, reléguée au second plan dans l’espace public, les sociétés modernes.

Si Julie Moulin confie avoir eu besoin de quitter le « franglais » lié au monde de la finance, consciente de ses ravages, elle en a distillé quelques miettes dans ce roman ou expressions. Judicieux, ce jeu de mots « I am pulling your leg » de Mirabelle !

En mettant en scène une héroïne qui vit avec ce traumatisme de la brûlure et de cette greffe, l’auteur montre les dégâts collatéraux indélébiles causés par cet accident.

Elle aborde la question du handicap et de la résilience. L’auteure, elle-même, n’a-t-elle pas eu à subir un coup dur de la vie ? D’où ce pacte et cette conversation avec ses jambes. A chacun de ménager sa monture, d’être attentif, vigilant à ses signaux.

Le corps, comme le rappelle Isabelle Kauffmann dans Les corps fragiles, « n’est

pas un havre de paix mais un monde frémissant en perpétuel remaniement ». « La vie est un cercle » conclut Agathe, au crépuscule de sa vie, atteinte par la déliquescence de son corps (« Mirabelle est prostrée », Boris et Brice « ont la peau fripée »), la voici « traitée comme un enfant ». Et de s’interroger sur le devenir de son âme que la poésie, la musique ont ravie, élevée. Que reste-t-il d’une vie ?

Le ton léger, nourri d’autodérision cède la place au grave.

À noter la présence d’une table des matières grandement appréciable.

Julie Moulin signe un premier roman pétri d’humour, dynamique, kinésique, ce qui est paradoxal vu les périodes d’immobilité forcée et le destin tragique de Marguerite.

Ainsi elle entraîne le lecteur dans un tourbillon endiablé, véloce à en perdre haleine, mais pas de crainte, lui ne chute pas, et reste arrimé au roman. A lire en marchant !

Ou avec, en fond sonore, une musique de Tchaikvoski, une barcarolle.

© Nadine Doyen

On parle du n°81 de Traversées!

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Article originellement posté ici: http://cestvousparcequecestbien.blogspot.be/2016/10/revue-traversees-n81.html

Merci à Patrice Maltaverne et à l’association Le Citron Gare

Le numéro 81 de la revue « Traversées » (14,5 cms X 20,9 cms), animée par Patrice Breno, Nadine Doyen, Caroline Callant, Paul Mathieu, Jacques Cornerotte, comprend des aphorismes (dossier spécial) de Francis Chenot, Julien Bestgen, Florent Boucharel, Eric Brogniet, Evelyne Charasse, Alain Dantinne, Théophile de Giraud, Eric Dejaeger, Denis Emorine, Marine Gross, Paul Guiot, Jack Keguenne, Jean-Louis Lejeune, Béatrice Libert, jean-Louis Massot, Paul Mathieu, Francine Minguez, Grégory Pichot, Gérald Purnelle, Jean-Philippe Querton, André Stas et Pierre Tréfois.

Avec également des poèmes (en vers ou en proses) de Jacques Ancet, Tim Buron, Anna Maria Celli, Eric Chassefière, Frédéric Chef, Chantal Couliou, Thierry Crépin-Leblond, Agnès Doligez, Laurent Fels, Jacques Guigou, Gabriel-Eugène Kopp, Daniel Rivel et Richard Rognet.

Une chronique de Henri Cachau (sur Jean-Claude Pirotte) et l’éditorial de Xavier Bordes (sur Yves Bonnefoy).

Et des nouvelles de Ziska Larouge et Sophie Mamouni.

Extrait de ce numéro 81 de « Traversées », ces quelques aphorismes de Jean-Philippe Querton :

« La police de caractère, c’est celle qui frappe à la matraque.

En littérature beaucoup d’appelés, mais peu de lus.

Il est bien plus âgé que moi… Au moins dix ans d’indifférence nous séparent.

Carence en vitamine B 12 ! Torpilleur coulé.

L’ancêtre de la carte à puce, c’est la carte à prépuce ? »

Pour en savoir plus sur la revue « Traversées », dont le numéro est vendu 8 €, contact : https://traversees.wordpress.com/a-propos/

 

©Traction-Brabant