Sept histoires pas très catholiques, Armel Job, éditions Weyrich, collection Plumes du Coq, 2016, 137 pages ;

Chronique de Patrice Breno

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Sept histoires pas très catholiques, Armel Job, éditions Weyrich, collection Plumes du Coq, 2016, 137 pages ;


« Sept histoires pas très catholiques », ou 7 nouvelles percutantes, où Armel Job nous décrit avec passion et humour les bondieuseries qui sévissent dans les villages ardennais, dans l’après-guerre de 40. La bigoterie, le célibat des prêtres, la rumeur délétère … sont autant de thèmes croqués ici souvent avec une tendresse certaine mais aussi avec humeur. Celles ou ceux qui paraissent des saints sous prétexte d’être des grenouilles de bénitier sont-ils réellement en odeur de sainteté ?

Sept nouvelles reliées par un fil rouge, où le lecteur retrouve l’un des personnages-clés à chaque histoire.

Dans Le dolmen, Achille, envers et contre tous, est athée et, à cette époque, renier Dieu, c’est comme conjurer le sort et recevoir sur soi et les siens tous les fléaux imaginables. Fâché avec le divin dès sa plus tendre enfance, le sera-t-il jusqu’à son lit de mort ?

Les cigarettes de l’abbé Volner lui permettront-elles de résister à la tentation ? « L’usage exorbitant de Dieu lui-même réclamant le Saint Sacrifice »…, « l’usage suprême », à savoir « pas de femme » pour le prêtre.

Dans Le portrait d’Emma V., c’est aussi à s’y méprendre le regard de Dieu qui se lit dans les yeux de la femme peinte.

C’est un véritable vaudeville que l’écrivain nous apporte avec Une communion, ou comment une hostie volée remet les pendules à l’heure.

Aussi, « deux inséparables, deux amis, poursuivent leur tête-à-tête dans l’au-delà », in Le chêne et l’acajou.

La pyxide et son parfum enivrant, « divin », vous transforme son homme…

L’auteur a de ces phrases-choc qui bousculent tout un chacun :

« La loyauté un jour ou l’autre implique la trahison. »

« Si Dieu n’était pas le plus fort, il ne serait plus Dieu ».

« Nous nous fabriquons tous nos illusions. Sans quoi comment pourrions-nous vivre ? »

7 nouvelles, 7 histoires d’amour qui tournent bien ou mal, quelle importance, pourvu qu’il y ait l’ivresse. Et c’est bien ce que nous ressentons à la lecture de ces pages magiques.

Armel Job est un conteur hors pair. Il sait nous emballer du premier au dernier mot, il sait faire s’entrechoquer les âmes, nous parler d’amour et d’amitié, mais aussi de trahison et de lâcheté, bref de tout ce qui rassemble ou désunit hommes et femmes.

©Patrice Breno

Ode à un jeune peintre: Éloi Derôme.

Chronique de Marc Wetzel

Ode à un jeune peintre: Éloi Derôme.



À propos de la série oblongues et des toiles nommées « Traversée » et « Passage ».

(exposition collective : « Unframed Edition 1 », – Le Ballon Rouge, Paris – du 1er au 10 septembre 2016)

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Traversée -Oblongues -La courbure du démiurge, huile sculptée sur toile, Eloi Derôme

Une feuille ne grimpe pas à son arbre,

La brindille ne vole pas jusqu’à son nid,

L’oisillon n’est pas entré dans son œuf

Ils vont ou viennent, autrement et différemment, en empruntant leur voie de monde. Eux aussi.

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La feuille ne choisit pas d’être plate,

La brindille ne se rêvait pas portative,

L’oisillon n’a pas choisi son bec sur catalogue

Ils sont venus à eux-mêmes comme on fait dans la sorte ou l’espèce, revêtus de leur seule forme possible. Eux aussi.

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Traversée-Oblongue-Etude sur la traversée murale-huile sculptée-2014 Eloi Derôme

 

La main du peintre lui est une feuille articulée,

Le nid de sa toile ne craint pas d’être vertical,

Sa « brosse » sort d’un œuf

Sous ses airs nonchalants et limpides, ce peintre est la terrible chiourme du travail de la matière sur elle-même.

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En art, ce n’est pas le vent qui agite branches et feuilles, c’est directement l’arbre,

En art, ce n’est pas l’oiseau qui pond, c’est le nid,

En art, c’est du temps que l’oisillon perce la coquille

Les artistes se feraient attacher au phare pour ne rien céder aux papillons de nuit.

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Éloi Derôme fait du stop sur les plis de la présence,

Éloi Derôme case toutes les formes en une,

Éloi Derôme gratte le mal pour lui couper les vivres

C’est un peintre du Premier Passé, qui aurait lu dans les brouillons (et même les

auto-libelles) de Dieu.

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Pendant qu’un Réchauffement gonfle la mer,

Pendant que le cerveau produit de quoi se voir,

Pendant qu’une caravane d’établissements bancaires désertifie ce qu’elle arpente et foule,

Éloi Derôme se figure cette visite suisse (disons, de 1937) d’Henri Michaux à Paul Klee, et entend comme trinquer leurs sangs chinois.

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Les étages précédant son atelier lui forment volontiers des racines,

Paris a comme dupliqué son réseau métropolitain dans le mince kilo de cervelle de notre peintre,

Son inspiration n’entre et n’avance qu’en s’essuyant les souliers sur les toits

Éloi Derôme est un indécrottable snob de Lutèce.

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L’avantage des gens géniaux, c’est qu’on est bien reçus aussi derrière leurs efforts,

Avec eux, la si lointaine et conflictuelle Genèse a gardé sa température d’ambiance et ses chaise-longues d’origine,

Avec leur esprit toujours à la fois au four et au moulin des choses, on goûte véridiquement à la farine de l’Être

Les assauts d’Éloi Derôme contre le vide nous sont décidément confortables.

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Traversée-Oblongue-Corail, huile sculptée, Eloi Derôme, 2014

Le cadeau de naissance est ici la naissance,

Le pèlerinage chevauche les seules contractions,

Et comme Gaston Lagaffe partait dans la pièce du fond voluptueusement s’assoupir sur les dunes de courrier en retard,

Éloi Derôme monte débiter des anges d’après-Ciel dans le terril de la Création.

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L’humour véritable se prélasse pareillement sous les lits d’amour et d’agonie,

Le courage est le même pour la médaille pendant au cou et le cou pendant à la poutre,

On ferme les yeux dans l’ambroisie qu’on sirote comme dans l’acide qui nous gifle

Mais la sagesse laisse à bon droit passer la lumière qu’elle ne voit pas.

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Comme la préhistoire se cache derrière un paravent qu’elle ignore,

Comme l’histoire se baigne dans son propre sillage,

Comme les trans-humains ne connaîtront l’âge et la mort que dans des vitrines de musées plus profondes qu’eux

Les yeux d’Éloi Derôme font que les mains négatives des parois viennent serrer les nôtres

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Passage- Oblongue-Etude et aveux de reconstruction, huile sculptée, Eloi Derôme, 2014

Chez lui, la prégnance (qui est l’intérêt de percevoir, qui est la stimulante pertinence) ne se confine pas en fétiches ou phobies,

Sa nostalgie ne se regarde jamais le dos,

Éloi Derôme appelle, mobilise et réveille la matière, puis lui peint des yeux :

La voici qui nous voit.

©Marc Wetzel


Visiter le site de l’artiste: ici

Éloi Derôme

Exposition collective : « Unframed Edition 1 », – Le Ballon Rouge, Paris – du 1er au 10 septembre 2016)

 

Amélie Nothomb, Riquet à la houppe, Albin Michel (188 pages 16,90€)

Chronique de Nadine Doyen

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Amélie Nothomb, Riquet à la houppe, Albin Michel (188 pages 16,90€)


Amélie Nothomb réitère avec les contes de Perrault, et après Barbe bleue, choisit de nouveau un titre éponyme. On le sait, l’auteure accouche d’un roman chaque année, cette fois ce sont ses figures féminines qui donnent vie. Naître peut s’avérer « un atterrissage brutal ».

Nous voilà propulsés dans la vie de deux couples, tout jeunes parents, pas encore aguerris aux besoins des bébés. On connaît l’art d’Amélie Nothomb pour le choix des noms : Dédodat, « cadeau de Dieu », est le premier né, un bébé « sur mesure », un prodige, très mature. Mais pourquoi ses parents sont-ils si « pétrifiés » au point de songer à se cloîtrer ? Quant à la kinésithérapeute dont Déodat tombe amoureux, elle a pour nom : Leyde et pour prénom Saskia comme la femme de Rembrandt.

Vient ensuite Trémière, « l ‘enfançonne, irréelle de beauté », aux « traits de poupée de porcelaine ». Un prénom qui surprend l’infirmière. Mais quand « Lierre », le père, féconde « Rose », la rose grimpante ne pouvait que s’appeler Trémière.

La romancière entrelace les trajectoires de ces deux familles et de leurs progénitures.

Elle s’essaye à décrypter les circonvolutions de leur cerveau et à percer le mystère de ces « énigmes lumineuses » que sont les enfants comme l’affirme Daniel Pennac. Le cas Déodat est effectivement peu commun, les rôles sont comme inversés, c’est Déodat qui jauge « cette espèce qui s’extasie pour rien ». Il les cerne si bien qu’il modèle son comportement en fonction de leurs réactions.

Ne sont-ils pas ridicules les parents qui baragouinent leur jargon personnel étoffé de mimiques, leur parler « mamanais » ?

Pour la narratrice « L’enfance est un miracle ». Elle ausculte la relation filiale et montre qu’un enfant peut s’adapter, s’attacher à une autre personne que la mère.

Mais elle -même n’a-t-elle pas tissé un lien intense avec sa nounou japonaise ?

Elle analyse la fibre maternelle de Rose et d’Énide.

Que penser de Rose qui confie sa fille Trémière à sa grand-mère Passerose ?

Quand on sait que celle-ci chiromancienne, personnage récurrent chez Amélie Nothomb, vit dans « une ruine somptueuse » qui se délabre comme le château du

Comte Neuville, on peut craindre pour l’enfançonne.

Si Déodat aime son parc, Trémière y végète et accuse du retard pour marcher et parler. Pourtant c’est bien en compagnie de sa grand-mère qu’elle veut rester, tant leur fusion est intense. Un secret les relie, celui du coffre à bijoux.

Nous suivons la croissance, les premiers pas et l’acquisition du langage, leur éducation, leurs résultats scolaires. Les problèmes surgissent quant aux relations avec les autres, surtout dans la cour de récré, une mini jungle. Déodat découvre la cruauté, la méchanceté, « le sadisme de ses congénères », les moqueries à l’école (comparé à un « troll », surnommé « Déodorant ») et l’ostracisme. Comment aider les plus vulnérables à se défendre ? En leur apprenant à surprendre par le « judo verbal ».

Pour exemple, les réparties de Déodat, pleines d’esprit : son corset « un système de surveillance relié à une cellule de sécurité ».

De même, il ne peut pas comprendre qu’un canari soit en cage. Son éveil aux oiseaux est né quand il reçut « une substance blanchâtre » et devint « L’Enfienté ». Il y vit « un message divin » et reçut ce signe comme « une illumination ». En autodidacte, Déodat cultive sa passion dévorante avec les planches oiseaux des dictionnaires tout émerveillé par la « profusion de couleurs et de grâce ». Puis, le cadeau de Noël de sa mère : « Les oiseaux du monde » devient sa bible. A six ans seulement, il décida de calquer sur les oiseaux « leur noble indifférence à l’homme », au risque de devenir autiste. Un moyen de mettre à distance « la bassesse des hommes » et leur violence. Mais Déodat Eider, n’est-ce pas un nom prédestiné ?

Son QI exceptionnel soulève la question de l’intelligence. Est-elle innée ?

Mais l’environnement social n’a-t-il pas aussi un impact dans la construction d’un être, l’acquisition du langage ?

Trémière n’est pas épargnée, elle aussi martyrisée par ses camarades, humiliée, affublée d’un sobriquet « Trémière la crémière ». A l’ère des réseaux sociaux, les propos délétères circulent vite et fragilisent la victime.

En résumant leur scolarité, Amélie Nothomb soulève la question de l’orientation des enfants après le Bac. Ne pas leur imposer le choix de l’adulte, mais les laisser libres.

Les parents de Déo ne conçoivent pas de contrecarrer le souhait de leur fils, mais ne

sont pas compris par l’école. Son intérêt pour les oiseaux se confirme et le conduit à « une thèse de doctorat sur la huppe fasciée ». Cette passion rappelle « la femme oiseau » d’Isabelle Kauffmann, qui sous « ses vêtements amples, portait deux petites aîles qui bruissaient imperceptiblement quand elle montait ou descendait des escaliers ». La notoriété de Déodat est à associer à Alain Bougrain-Dubourg.

Pour finir l’écrivaine déroule le fil de la vie sentimentale, des premiers émois des deux protagonistes. Tous deux vont connaître des déceptions (divorce) et les affres de la rupture : « En amour, il y en a toujours un qui souffre et l’autre qui s’ennuie ».

Amélie Nothomb met en exergue la résilience de Déodat, qui s’adapte à son handicap, sa différence et sait trouver « un modus vivendi » pour le surmonter.

Si Pétronille avait des affinités avec le chat, Amélie Nothomb semble s’être exhaussée pour rejoindre son héros métamorphosé par les oiseaux. D’ailleurs dans une interview,

elle confie avoir avec eux beaucoup de points en commun : « diurne, nocturne », allant jusqu’à s’ identifier à un oiseau de proie : « une buse ».

La romancière oppose la télévision aux livres. Peut-on grandir sans télé ? Vivre sans télé ? Déodat, le seul à ignorer ce loisir que ses parents considèrent comme « l’invention du Diable » veut en juger par lui-même. Le deal passé avec Axel lui permet de combler cette carence. Son enchantement fait vite place à l’ennui.

Ce roman est un hymne aux livres. Si pour Charlie Chaplin, « Une journée sans sourire est une journée perdue », pour tous les dévoreurs de livres comme Déodat, des heures sans livres sont « des heures perdues ».

Amélie Nothomb montre comment un livre peut bouleverser une vie.

La romancière, en habituée des plateaux, nous plonge dans les coulisses d’une émission de télé réalité et dénonce les pratiques de certains animateurs qui abusent de leur invitée, sous prétexte qu’elle a une tête de linotte. Sous les traits de Trémière, on devine d’autres stars de la réalité dont les paroles font le tour des réseaux !

Quand Amélie Nothomb est invitée, le champagne de luxe va de pair.

Mais le boire sans « compagnon de beuverie » n’est pas envisageable pour les deux protagonistes à moins que la sérendipité joue en leur faveur.

Le récit se termine par une réflexion autour de l’épilogue dans les romans d’amour.

Que privilégier ? Une « Happy end » ou pas ? Un fin ouverte ou pas ?

Amélie Nothomb rend compte de ses observations après avoir lu tout Balzac, à savoir que « Le pont aux ânes de la littérature, c’est évidemment l’amour » !

Alors au lecteur d’être perspicace ? Pour quelle solution aura-t-elle opté ?

Les aficionados d ‘Amélie Nothomb pourront débusquer le mot récurrent de quatre lettres qu’elle se plaît à distiller avec malice dans ses romans.

L’auteure dénonce également ce diktat de la transparence (sujet abordé par Mazarine Pingeot dans son essai) qui conduit les paparazzis à traquer leur proies. Toutes deux refusant de voir l’espace privé violé.

Amélie Nothomb ponctue son récit de réflexions pertinentes, voire philosophiques sur l’intelligence et la bêtise, le beau et le laid, soulignant le rayonnement de la beauté intérieure. Puis, comme l’a constaté Arthur Dreyfus : « Le grand bonheur reste que les très beaux ne recherchent pas (uniquement) des très beaux ! Si l’on en croit Monica Belluci, la beauté peut faire souffrir. Pour Charles Dantzig, « La beauté est un malheur. Elle engendre la haine. L’être beau a bientôt le sentiment d’avoir usurpé quelque chose. Elle est belle, et n’y peut rien ». « Il est entendu par les autres, pour se la rendre supportable, qu’elle est signe de bêtise. »

Par son ode aux oiseaux, à la pratique du « birdwatching », nul doute que la romancière va recueillir l’adhésion des militants de la ligue des oiseaux.

Saluons sa belle inventivité langagière, son humour, ses jeux de mots (huppe, gens huppés) et ses dialogues enlevés.

Si « L’art a une tendance naturelle à privilégier l’extraordinaire », le talent de la romancière réside dans son imagination imparable et ses univers singuliers.

Amélie Nothomb, toujours aussi pétulante, signe un vingt-cinquième roman allègre, jouissif, aérien et aviaire, qui dévoile les subtils entrelacs qui forgent le destin.

Amour, humour et champagne, des ingrédients qui donnent des ailes à l’auteure.

De quoi ne pas être distancée par son roman qui vole déjà de ses propres ailes !

©Nadine Doyen

La lumière et l’Alphabet Sur « Hector et Andromaque, 1924 » de Giorgio De Chirico

chronique de Miloud KEDDAR

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Hector et Andromaque, 1924, Galleria Nazionale d’Arte Moderna, Rome

La lumière et l’Alphabet
Sur « Hector et Andromaque, 1924 » de Giorgio De Chirico


 

Quelle vérité de l’un et de l’Un ? Quelle vérité cette lumière d’un ciel voûté sur nos ombres ?  Nous, ayant été n’étant plus et nos gestes suspendus, et, là, l’effacement de nos corps et seule l’œuvre de nos mains et de nos mots à demeurer sous la lumière. Cette lumière que ne reçoivent plus nos yeux et pourtant toujours lumière ! Par quel biais quel ordre avons-nous reçu et avons-nous perdu ?

Regardez, là, mes amis, nos ombres s’allongent, nous avons laissé nos fuites se faire, s’accentuer quand il fallait réunir et voilà nos gestes défaits. Hector revient et Andromaque a l’œil cave (le regard caverneux ?). Andromaque entre l’époux et le fils, entre le Père et le Fils, l’époux en carton en papier froissé et le fils précipité ? Andromaque, que veux-tu, nos arrières sont sans vie et nos vies sans relief. Cassandre le savait-elle, quand le ciel s’était assombri ? Hélène se retire, et toi, Andromaque, d’un regard ou d’acceptation ou de déchirure et de fatalité, Andromaque tu restes une mère et aux autres semblable…

Nos ombres s’allongent et la muse a un livre ouvert sur le rien de l’Alphabet. Platonicienne ? Je ne le crois pas ! La muse est la vie que le poète ne célèbre plus ou à laquelle il ne trouve plus grâce. Nous avons voulu, ou sans le vouloir, précipité la chute et avec nous les vivants ! Nous avons par nos gestes entraîné les autres et notre lieu de vie et de prière, la Terre, n’est plus que poussière et tapis de viscères, et nous, maintenant des gisants !

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Les Muses inquiètantes, 1922, Courtesy galleria, Bologne

Dans « Hector et Andromaque, 1924 (cat. 41) »*, les deux chevaux au fond se refusent et se cabrent, rejettent l’asservissement. Andromaque, prends exemple sur ces « chevaux de Troie », rejette et refuse le carton papier froissé ! De Cassandre sois proche ! Une nuée, à gauche où je regarde, se dessine qui n’est pas un donjon ou une tour mais de la lumière, car l’habit, que veux-tu Andromaque, ne cachera pas le visage et les yeux qui sont le dehors et le dedans. La muse n’est plus humaine ou si elle l’est encore, elle n’a pas sa tête – toute sa tête – sous l’orage qui décide, et l’ombre qui n’a plus nom et la lumière venant manquer.

Andromaque, muse, parle et sois souveraine, ouvre ton sein à la bouche assoiffée qui demain dira les louanges, dira l’Alphabet ! Ton sein est lumière, une lumière pour la bouche qui s’est longtemps tue et manquait de lait et bouche bâillonnée. Cassandre, le sais-tu, traverse l’Ici par le delà et l’en dessous et Hélène mène la Cité vers la toute grâce.

(La Muse* de Giorgio est une buse à l’aile blessée, une buse ou muse qui ne chante plus, une bise qui est comme le vautour qui hante le rêve et les jours du poète et du peintre !)

Andromaque, mère souveraine, si tu veux, ouvre l’oblongue et brise l’oblique, ça t’est permis et que vienne l’ordre à tes poursuivantes et qu’elles chantent ! Les pays sont redevables au lait, à la poitrine de nourriture et de paroles. Hector est mort, le fils est cloué, le ciel pardonne ! Andromaque, viens et prenons du risque et s’enlèvera le bâillon à nos bouches, aux femmes et à l’écriture.


*note : allusion est faite à la peinture « Les Muses inquiétantes ».
Repère :« Hector et Andromaque », 1924, Galleria nazionale d’Arte moderna, Rome.
« Les Muses inquiétantes », 1972, Courtesy galleria, Bologne.

©Miloud KEDDAR

Benoît Duteurtre, Livre pour adultes, nrf Gallimard (243 pages – 19,50€)

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2016




Chronique de Nadine Doyen

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Benoît Duteurtre, Livre pour adultes, nrf Gallimard (243 pages – 19,50€)


C’est un plaisir de retrouver les lieux de prédilection de Benoît Duteurtre, l’admirateur de Marcel Aymé, « l’optimiste désenchanté », qui possède le talent de passer l’époque au scalpel et de capturer l’extinction d’un monde de manière subtile.

Benoît Duteurtre consacre ce récit à sa mère, et égrène une mosaïque de souvenirs.

L’auteur reprend le chemin de son enfance et dresse un portrait touchant de la figure maternelle. Il évoque avec délicatesse la période de la maladie et témoigne de son admiration devant l’abnégation et le dévouement du personnel soignant. Cette mère, à « l’optimisme résolu » lui a inculqué ce précepte, « aux vertus apaisantes » : « Ne regrette jamais les choses auxquelles tu ne peux plus rien ».

Qui se souvient de la famille Coty ? Question qui taraude Benoît Duteurtre, faisant le triste constat qu’« en deux générations, cette famille avait retrouvé l’anonymat ».

Il reste la littérature pour combler cette béance : parler d’eux pour les faire durer.

N’est-ce donc pas à lui de la ressusciter ?

Évoquer ses grands-parents, oncle, c’est aborder la vieillesse avec son lot de souffrances, la déliquescence des corps, les maisons de retraites et thanatos, thème déjà abordé dans L’ordinateur du paradis, mais aussi revivre des moments forts.

Il dresse, avec nostalgie, l’inventaire de tout ce qui a disparu : le moulin, la scierie, une maison de repos, le bar épicerie qu’il a tenté de sauver, les fermes (qui ne répondent plus aux normes à cause des directives draconiennes de Bruxelles, des contraintes d’hygiène en vigueur qui génèrent des suicides), les ponts de pierre.

Il pourfend « l’agriculture industrielle, l’élevage intensif », cause de « pandémies ».

Et il dépeint une galerie de portraits des villageois, des sagards, honore la mémoire de certains, égrenant un émouvant chapelet de nécrologies.

Dans le chapitre III, on retrouve L’auteur de Polémiques, « mamanphobe, bébéphobe, familophobe, poussettophobe » ! C’est le même ton satirique qu’il adopte. Installé sur une plage d’ Etretat, son fief estival, l’auteur des Pieds dans l’eau croque, tel un dessin de Sempé, ses contemporains d’un ton satirique.

Il devise même sur leurs destinées. Il ne cache pas ses opinions sur ces parents désireux de « fonder une famille », de quoi s’attirer leurs foudres. Son esprit malicieux suggère même un « examen » préalable afin qu’ils pèsent bien la charge qui leur incombera. Il se plaît à rappeler que donner la vie, c’est aussi donner la mort.

Il n’est donc pas surprenant que ses amis « constituent sa véritable famille », suivant l’exemple de sa mère qui « affirmait cette primauté des amis sur la famille ».

L’auteur confie son attachement irrémédiable à Victor, cet ami comédien surnommé « le chat », car il aime « ronronner » devant « le feu qui crépite ».

Il confesse éprouver à son égard un « besoin vital ». Ensemble jusqu’à l’au-delà.

Les mélomanes retrouveront tout au long du roman l’animateur de France Musique, Benoît, qui a « cette obsession des destins perdus » et nous étonne à débusquer des artistes oubliés. Les airs se déroulent : Stravinsky, Mozart, Schubert, Roussel.

Benoît Duteurtre n’est pas un sédentaire même si les Vosges sont son refuge et la côte normande sa destination immuable d’août. Étretat, « bonheur de l’été »,à contempler le soleil qui « commence à dorer la falaise » ou les vagues qui « déroulent leurs torsades, dans un bouillonnement d’écume où passent les goélands argentés ».

C’est en tant que conférencier qu’il nous embarque à bord de l’Amadeus, pour une croisière musicale sur « le beau Danube bleu » qu’il voit plutôt vert. Benoît Duteurtre,qui excelle dans la satire de la modernité, compare dans ce chapitre les croisières de luxe du temps du Normandie à celles à bas prix où « le service fait défaut ». Pour le critique musical de renom, Vienne évoque le Concert du Nouvel An, qu’il présente en direct à la télévision.Mais pour les « tour-operators », c’est un autre orchestre, « spécialisé pour les groupes » qui a exaspéré Victor au point de partir à

l’entracte. « Le style d’interprétation » ressemblait trop aux « danses du balai » « dans les mariages ». Il souligne avec ironie la frénésie de ceux qui ne regardent qu’à travers le prisme de leurs iPhones les fresques du plafond!

Avec autodérision, il relate sa galère pour trouver des chaussures en Slovaquie.

Et de constater la suprématie de l’anglais, lui, dont les parents avaient « eu la fâcheuse idée de lui faire étudier l’allemand », aussi bien à Bratislava qu’à Prague.

Il pointe le fossé des classes (rentier germain/ seniors) selon le luxe du bateau.

Il voit avec amertume la fin des croisières autour de la musique classique faute d’une clientèle aisée et mélomane.Il décline ce qui l’insupporte dans ces voyages : « rester groupés », préférant arpenter les ruelles à son gré.

Benoît Duteurtre nous déboussole en relatant la découverte inouïe d’une tribu, ce qui a enflammé les réseaux. La deuxième expédition constituée de l’équipe de scientifiques, de la journaliste et du stagiaire (dont le professeur conférencier occulte le nom, bien que le premier à avoir établi le contact) nous conduit dans un territoire hostile (ronces, cascade à traverser avant d’arriver à la caverne). Dès la parution du premier volet du feuilleton, les médias s’emballent, les réactions fusent sur la toile,des idées se concrétisent par une charte pour protéger cette civilisation, une sénatrice écologiste, féministe, « militante du droit des minorités » outrée, choquée, démissionne du « comité d’éthique ».Le narrateur a réussi son coup, le lecteur tenu en haleine, devant ce déchaînement, guette l ‘épisode suivant, mais il est privilégié, il n’a pas à attendre une semaine ! Si l’escale viennoise s’achève en apothéose avec le concert, le feuilleton La tribu atteint un climax à couper le souffle ! A travers l’épilogue surprenant et incroyable, amené comme la chute dans une nouvelle, l’auteur souligne les travers de notre société corsetée par les interdictions et pointe comment une information relayée à grande échelle peut berner une large audience.

Le retentissant succès de la journaliste Daisy Bruno pour le reportage ci-dessus lui facilite l’accès à l’île grecque de Michael Works. Que penser de ce milliardaire qui a

imposé la vidéosurveillance, l’absence de voitures ? Est-il un gourou ou un prophète ?

Ne dévoilons rien de son projet pilote pour mieux savourer cette truculente sotie !

Benoît Duteurtre, parisien depuis 1988, passe en revue toutes les transformations de son quartier, s’adaptant « aux normes du pittoresque organisé ». Il ironise sur le Paris plage et « la pollution renforcée ».

Même si le narrateur a dû dire adieu au rituel de la fenaison, au royaume enchanté du grenier à foin, au pot de lait tiède, il a conservé des plaisirs enfantins : « mettre les pieds dans l’eau », s’allonger « parmi les fougères odorantes » ou « plus rustres » : couper son bois , ramasser du petit bois pour cette maison, « surplombée par la cime dentelée des sapins », que les lecteurs de Chemins de fer reconnaîtront.

Si le temps est assassin, la mémoire est la seule revanche, pour faire durer. L’auteur rend hommage à tous ces disparus qu’il a connus, dédie son roman à David Rochline.

Benoît Duteurtre livre un roman plus intimiste, à la veine autobiographique, plein de larmes rentrées, hanté par la mort, la fuite du temps, notre finitude, où se côtoient un cortège d’émotions, d’anecdotes et fables. Le ton grave du début laisse place à une plume roborative, poétique : « grelots de la rivière » et pétrie d’humour.

Le roman se clôt par une liste des « enchantements » de l’écrivain, un hymne poétique et nostalgique aux Vosges, à cette chère vallée, son « paradis » où il vient se ressourcer et écrire. Savoir s’émerveiller devant les beautés de la nature, la splendeur des paysages, n’est-ce pas un viatique de jouvence ?

Sachons gré à Benoît Duteurtre qui, lui, ne « garde pas ses souvenirs » mais les partage et nous réjouit d’étincelles de bonheur. On prendrait volontiers un verre de gentiane en compagnie de l’auteur pour prolonger la conversation.

© Nadine Doyen