Le ciel déposé là, Jean Baptiste Pedini. Édition L’Arrière-Pays, juin 2016. 54 pages, 9 €.

Chronique de Cathy Garcia

Sans titre

Le ciel déposé là, Jean Baptiste Pedini. Édition L’Arrière-Pays, juin 2016. 54 pages, 9 €.


Jean-Baptiste Pedini écrit comme un peintre, à petite touches, de bleu, de noir, d’aube et de lumière, avec des cristaux de sel et des étoiles qui traversent la nuit « à toute allure, suspendues à la tyrolienne du ciel », le ciel déposé là non sans quelques éraflures, angoisses, diffuses toujours, mais d’autant plus tenaces.

« Les mots comme des entailles sur les nuages. On les dit à voix basse. On y tient. Le matin sort les griffes. »

On retrouve ici la mer, dont le ressac donne le rythme, vide, plein, vide, plein. Dans l’écriture de Jean-Baptiste Pedini, il y a comme des trous sous la trame où quelque chose est tapi, quelque chose attend et cette sensation contraste avec la douceur apparente du peintre à petites touches. Le calme semble toujours sur le point d’accoucher.

Il y a la musique des mots, enfilés les uns après les autres, les uns aux autres, des perles sur un collier aux reflets changeants, toutes aussi précieuses les unes que les autres et pas une de trop. C’est beau, comme des bulles qui « vont dans le ciel, reliées en un chapelet d’ombres ». Tellement beau qu’on se laisse bercer et que le sens qui demeure toujours un peu comme caché, voilé, nous importe moins que cette berceuse qui va chercher nos douleurs, nos malaises, tout ce qu’on ne sait pas trop dire alors on ne le dit pas, et la musique nous berce sans pour autant effacer totalement l’inquiétude.

Il y a de la solitude dans l’écriture de Jean-Baptiste Pedini, une distance qui permet au regard de voir, de sentir, un pas de côté qui parle aussi à notre propre solitude, celle inhérente à la condition humaine, seule et reliée,

comme ces perles sur le fil du collier. Le fil, l’âme qui respire sous l’eau du poème.

Dans Le ciel déposé là, Jean-Baptiste prend la lumière au bout de ses pinceaux, « une lumière monocouche qui en recouvre tous les recoins » ou qui « entre goutte à goutte pour surprendre l’enfance » et l’ombre jaillit alors aussi de toute part car « la lumière est friable, l’obscurité la réconforte ».

Un antidote au quotidien, cette lumière ocre que l’on prélève tel un sérum.

Pour échapper à l’ennui peut-être, chaque instant est comme sacralisé, happé dans une transcendance alors que rien pourtant ne demeure figé, car il faut « vider le jour cul-sec. En sentir les dépôts tandis que la mort presse ».

©Cathy Garcia



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Jean-Baptiste Pedini est né en 1984 à Rodez. Vit et travaille en région toulousaine. Publications dans de nombreuses revues dont Décharge, Voix d’encre, Arpa, N4728. Des livrets publiés chez Encres Vives, Clapàs, – 36° édition et La Porte. Bibliographie : Prendre part à la nuit (Polder, 2012), Passant l’été (Cheyne éditeur, Prix de la vocation, 2012), Pistes noires (éditions Henry, 2014), Plein phare, Éditions La Porte, 2015.

Amir OR – Dédale – MaelstrÖm reEvolution – Bruxelles, 2016 (traduit de l’hébreu et de l’anglais par Isabelle Dotan)

Chronique de Marc Wetzel

393.3

Amir OR – Dédale – MaelstrÖm reEvolution – Bruxelles, 2016 (traduit de l’hébreu et de l’anglais par Isabelle Dotan)


« Nous sommes là, assis sur les rives du monde

questionnant l’âme.

Et quand notre regard sombre dans la grande mer,

sans yeux, nous pleurons,

et nous nous souvenons soudain

de qui nous étions » (p. 135)

Je viens de voir et entendre (au Festival estival des Voix vives de Sète) le poète israélien (né en 1956) Amir Or – dont j’ignorais l’oeuvre -, et, très frappé par l’intensité de son propos et l’intégrité de son ardeur, je lis son dernier livre traduit chez nous, pour comprendre comment une poésie peut à ce point intriguer et faire réfléchir.

C’est que l’homme a, je crois, la profondeur d’un philosophe tout en veillant (et parvenant !) à se passer de concepts. Il le dit : la poésie partage avec la philosophie sa visée culturelle de sagesse (elle aussi est une parole qui dégrise, qui révèle ce qui importunait tant sans pourtant importer, et sait trouver appui sur la souffrance même qu’elle exprime) ; mais il y estime la poésie supérieure, car, dit-il, « ce que la pensée philosophique opère sur les mots », le chant poétique l’opère, le fait, par eux ! Voilà, mystérieusement, une barre mise très haute, et que (pour parler franchement) je suis surpris de voir ce merveilleux recueil réussir à franchir.

Trois remarques. D’abord, ce poète enseigne l’écriture de la poésie dans des ateliers (l’école de poésie Hélicon) pérennes et féconds – y compris dans une des classes hébreu-arabe qui s’avère être un « îlot de santé mentale » dans le carnage des malentendus en cours. Et cet enseignement audacieux et neuf (un étudiant arabe vivant dans un camp de réfugiés y traduit par exemple les poèmes du conscrit juif qui tient le check-point, et réciproquement), je laisse Amir Or le commenter lui-même ainsi : « En matière d’enseignement de la poésie » lance-t-il, « je suis toujours d’abord mon propre étudiant ». Et quand on approche l’admirable architecture de ses textes, on ne voit plus du tout là une pirouette …

Ensuite ceci, qui paraît central : c’est un poète qui va directement et toujours, évoquer et interpeller ce que la philosophie ne peut pas définir ; comme la conscience (car toute définition permet et requiert une présence au sens qui présuppose la « présence à » qu’est la conscience) ; comme l’humanité aussi (car toute définition est à la fois jugement rationnel et décision morale – définir, en effet, c’est, pour la pensée, tenir qu’elle doit s’en tenir à tel contenu de pensée pour

comprendre et échanger un mot – et aucune humanité ne peut résulter de tels jugement et décision, dont elle a le monopole de principe !) ; comme aussi la perte intime, la décrépitude, l’usure présente en toute succession vécue, bref la démarche personnelle du temps (toute définition a le bilan réglé d’une équation, ses deux termes – le défini, le définissant – s’équivalant par principe, alors que vieillir, avancer en âge, c’est au contraire s’inéquivaloir, devenir peu à peu étranger à sa propre vitalité, cesser d’être son propre égal!). Le pari d’Amir Or est alors, je crois, que ce que la philosophie ne peut par principe définir (la conscience, l’humanité, le temps …), la poésie les saisira en les recommençant à même la parole.

J’ai choisi ces trois thèmes car ils me paraissent correspondre, entre autres, aux trois parties de ce recueil.

Les « Heures » (titre du formidable premier tiers) sont en effet comme les tableaux propres d’une prise de conscience, les intervalles cruciaux de compréhension qui jalonnent une vie. On ne peut pas changer la vie (la technoscience s’en charge bien, la religion s’en défend assez), mais on peut toujours, voilà la poésie, changer les heures de compréhension d’elle. La « floraison » des représentations et affects est comme un printemps-maison, une saison délibérée où l’esprit (comme un soleil à l’essai) s’embrase par auto-compression : l’esprit qui se diluait fixe soudain sa distance au monde ; l’esprit qui s’assoupissait contrôle soudain sa présence au corps :

« A nouveau, la maison se tenait vers l’orient, vers

l’occident, gauche, droite

et l’homme vint, entra, se tint là : un dieu face au dedans,

un créateur face au sens » (p. 79)

Bien sûr, c’est toujours un peu miracle (un simple reflet commençant à distinguer par lui-même quelque chose !…), mais la présence d’esprit est un miracle usant de soi, une émergence à elle-même providentielle, où naît la lucidité (qui est comme une lumière voyant à travers ses propres obstacles, s’éclairant des ombres mêmes qu’elle forme)

« Je répare ce que je peux. Oui, ça fera mal.

Ne regarde pas, ne touche pas

les points de suture ; avance

entre les lignes. Là se trouve le bon poème » (p. 41)

Voilà bien un travail contrasté de la conscience que cette lucidité à mains de désillusions, qui s’illumine à ce qu’elle évite :

« Plus ça s’assombrit, plus tu comprends.

Tes pas ralentissent sur le pont » (p. 37)

L’humanité, d’autre part, est pour elle-même un « Dédale » (titre spécifique de la troisième partie du recueil), mais elle y est chez elle (aucun autre animal ne sait

loger dans son propre égarement), car c’est justement parce que pour l’humain seul tout est possible que, pour lui aussi, dans le labyrinthe, tout devient infernalement équipossible, et qu’arêtes, sommets et couloirs – par leurs égales dignités ! – lui deviennent indistincts. Les autres animaux ne se désorientent jamais longtemps, car ils n’improvisent justement aucun monde ! Sa condition labyrinthique définit justement l’homme, suggère notre poète : toute liberté intérieure est en effet dédale pour elle-même (puisqu’elle ne peut arpenter la source de ses causes),

« Même celui qui est libéré de tout

n’est pas libre d’être » (p. 61)

comme l’est, on l’a vu, l’exclusive conscience humaine (puisque pour saisir l’effet que ça fait d’être conscient, il faut toujours l’être déjà!).

Et c’est ce que je crois comprendre dans ce dédale d’humanité ainsi suggéré : être humain, en effet, c’est toujours le devoir à certains qui ont déjà su l’être (mais comment ?) et le transmettre à ceux qui auront à le devenir (mais pourquoi ?). Qui a fondé les ancêtres fondateurs ? Pourquoi, d’autre part, ceux à qui est confié le pari d’humanité le relèveraient-ils ? C’est à ces questions extrêmes que se confronte, je crois, notre obscur et très valeureux poète ; il répète par exemple qu’on ne fait vivre son humanité qu’en ressuscitant des morts humains (car l’humanité n’est que le sens d’un problème qui ne s’apprend qu’au contact fidèle, qu’au retour apprivoisé, de ceux qui échouèrent à le résoudre) :

« Lorsque les morts planifient leur prochaine naissance

les cimetières ont une odeur de printemps.

Ils se rapprochent plus que le rêve,

s’égarent de leur monde pour mourir dans ce monde.

Tu les captes soudain, ton corps se contracte –

ils passent devant toi comme si tu n’étais qu’un fantôme » (p. 31)

Ainsi voit-on au fil d’étranges pages que la pureté d’un désir a pour condition la commémoration de si périlleuses courtisanes au long des siècles perdues (p. 89) ; que la compassion vraie a pour condition celle des filles-mères lapidées dont chacun de nous pourrait descendre (p. 93) ; la force d’une piété celle des pèlerins de toutes les obédiences et époques, qui n’ont « jamais arrêté d’avancer vers le seuil du réel » (p. 101). Il faut comme physiquement entrer dans ce que des destins désormais clos conçurent de leur propre parcours pour saisir et relayer le nôtre. Amir Or sait prodigieusement voyager dans les ventres communicants de l’Évolution (voir la géniale « Suite », p. 47-9 )

Enfin, face au travail du temps en nous, à l’usure normale d’exister (ne pouvant être qu’en nous efforçant de subsister, la fatigue est la clé de tout devenir propre), est chantée par notre auteur une conscience du tragique sans autre remède que son propre entretien (dans l’étonnante deuxième partie « Ici »):

« Le temps est une vieille fosse où le chant va et s’assombrit.

Alentour, les années de mort seront encore comptées

comme des bandes laiteuses dans le brouillard » (p. 63)

J’y vois ceci : quand aucune formule ne consolera plus, la formulation même de l’inconsolabilité nous authentifie et nous sauve : si des mots ne peuvent plus soulager ou compenser une souffrance, c’est que ce qui nous chagrine, plus ancien et profond que toute parole, l’a précédée et lui survivra. L’éternité, même d’affliction, est donc réelle, mais son sens n’est pas décidable par nous, et dépend de ce qui (éventuellement) nous dépasse. Dans la grande mer de l’oubli, les mains possibles de Dieu ne nous seront jamais présentées :

« Même si nous avons partagé l’ombre d’un arbre en chemin,

ces vies à nous ont passé comme des ombres ;

et si sous un coucher de soleil, nous avons partagé du

bonheur

notre soleil s’est couché avec lui

dans une mer sombre » (p. 121)

©Marc Wetzel

Bref hommage à Rosanna WARREN

Chronique de Marc Wetzel

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Bref hommage à Rosanna WARREN

(née en 1953)

(pas de recueil traduit en français ; on a grappillé ici sur Internet – remue.net, poezibao … – , ou dans la Revue « Place de la Sorbonne » avril 2013, quelques extraits tous superbement proposés et traduits par Aude Pivin)

« On trouva le feu dans nos âmes bien avant

de le dérober au ciel »

(We found fire in our souls before

we stole it from heaven )

Qui admirons-nous ? Ceux dont les efforts paraissent surnaturels à notre paresse ; ceux aussi dont le sang-froid reste illisible à notre lâcheté. Elle est de ceux-là.

Qui aimons-nous ? Ceux qui n’ont de cesse de recommencer à nous plaire ; ceux que nous réécrivons en nous, sans fatigue pour nous, sans risque pour eux. Elle en est.

La poésie de Rosanna Warren réussit à penser alors qu’elle n’opère pas sur des idées ; elle réussit à penser alors que tout en elle n’est qu’art, n’est que belle manière de faire, n’est que méthode d’apprendre plus loin (ce qu’aucune pensée ordinairement n’a, n’est ni ne peut) ; sa poésie réussit à penser alors que la poésie ne sait toujours ramener que le langage – et pas du tout l’esprit ! – à lui-même ; elle réussit à penser alors qu’en poésie la parole s’attarde somptueusement dans la perception – là où tout au contraire penser fusille tout de suite tous ceux qui témoignent, tremblent et éprouvent ; elle réussit à penser alors que la pensée brûle et tranche et que la poésie est toute entière en fumées inutiles et en pâteuses tergiversations . Sa poésie réussit à penser alors qu’en poésie l’intelligence se contente de respirer.

Sa mère mourante, raconte-t-elle, est restée muette ; elle savait tout mot de la fin inutile, sans objet, comme prendre une ultime inspiration dans un sous-marin échoué : le monde où il y aura à nouveau de l’air n’existe pas.

Comme il arrive, ajoute-t-elle, qu’en saut à ski les plus grands champions restent tétanisés sur leur haut de rampe, doigts devenus de plomb sur la glissière (que seuls des coéquipiers viennent s’aventurer à desserrer), de même il arriva à sa mère mourante que, convulsée le dos droit sur le lit, un fluide mystérieusement ami des chairs vienne détacher ses mains des barreaux.

Elle raconte que l’église de la rue Montorgueil (à Paris) fut bâtie pour y attirer le Sauveur ; on espérait sans rire qu’il « viendrait vers les pavés, les ruisseaux » (He would come to these cobbles, these streaming gutters), qu’il « palperait les dahlias écrasés dans le caniveau » (He would finger dahlia petals mashed in the sewer), que surtout « il vous toucherait, me toucherait, tous pareillement souillés, parce que la boucherie c’est la vie » (He would touch you, touch me, because we are aequally soiled, because butchery is life)

Elle dit encore que les reliques d’Eustache n’y sont là que pour rappeler qu’après la mort nul ne peut jamais plus louer librement Dieu en sifflotant dans son martyre, et surtout que tout ce qui dans l’ardeur d’un sacrifice n’en nourrit pas un autre est suicidaire : « comment au-dessus d’un brasier dans un taureau d’airain, ses cris se convertirent en musique ; comment, transféré, il bénit cette cathédrale des bouchers, ses vitraux, ses clochards, ses récitals d’orgue, ses rues suintant du sang du marché » (how broiled in an iron bull, his cries converted to music ; how, translated, he blesses this butchers’ cathedral, its stained glass, its clochards, its organ recitals, its streets whistling with market blood)

Rosanna Warren n’écrit jamais, sauf quand seul un poème pourrait résoudre son problème de vie ou de conscience ; elle n’écrit jamais, sauf quand sa parfaite connaissance des langues italienne, française ou latine secoue, éveille et bientôt renverse ses soixante ans de natif américain.

Le critique Harold Bloom, lui rapporte-t-on, a renoncé à devenir poète au vu des « démons » qu’il devinait sur ce seuil. Elle répond que Bloom est un ami, mais qu’elle n’a pour sa part jamais observé là (= sur le pas de porte, on the treshhold) de démons dissuasifs, mais seulement des dangers suggestifs. « Si je ne vais pas au-devant d’eux » ajoute-t-elle, « je ne suis pas pleinement vivante ».

Ce qu’on crée pour l’ajouter à son C.V. , dit-elle, nous détruit ; mais toute parole nous arrachant semelles, parapets ou passerelles devant le gouffre et l’abîme nous recrée.

Évoquant Bonnard, elle cible naturellement Marthe, la recluse alanguie, maniaque et grincheuse, la Muse domestique qu’on aurait dit elle-même tapissée, carrelée, cloisonnée. « Cherchant appui, nue , avec des bleus, en périphérie, à moitié effacée. Elle essaie de prier. Elle essaie de se laver. Elle tremble de froid. Elle a compris que jamais, dans cette vie, elle ne sera propre » (leans naked, bruised, peripheral, half-erased. She’s trying to pray. She’s trying to wash. She’s shivering in cold. She has understood that never, in this life, will she be clean )

Dans son Questionnaire pour Bernard Chaet, je retiens quatre lignes : « Une cicatrice peut-elle émettre de la lumière ? », « Une épée de lumière peut-elle fendre un rocher ? », « Avons-nous perdu le ciel, les yeux fixés au sol ? », « Avons-nous jamais été à l’abri ici ? » (Can a scar emit light ? Can a sword of sunlight crack rocks ? Have we lost the sky, looking down ? Were we ever safe here?)

Elle restitue comme personne l’ardeur logique d’une déchéance : « Le corps humain est superflu. Rochester le savait : rentrant chez lui en titubant après une nuit salace, vannes ouvertes, testicules fripés, reins lessivés, les doigts dégoulinants et âcres, il était consumé par le savoir … » (The human body is superfluous. Rochester knew it : lurching home from a night of swiving and sluicing, bollocks crumpled, loins wrung out, fingers dripping and pungent, he was consumed by knowledge …)

J’aime et admire Rosanna Warren, que je découvre ; et la respecte, pour suspendre toujours le sort de sa dignité à la poursuite de son travail.

©Marc Wetzel

Virginia Woolf, Rire ou ne pas rire, Littérature étrangère, Éditions de la Différence, 2014 235 pages, 22€

Chronique de Lieven Callant

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Virginia Woolf, Rire ou ne pas rire, Littérature étrangère, Éditions de la Différence, 2014 235 pages, 22€


Choix et traduction de l’anglais par Caroline Marie, Nathalie Pavec et Anne-Laure Rigeade. Préface de Anne-Laure Rigeade.



 

Comme précisé dans la préface, ce livre reprend un choix d’ articles écrits par Virginia Woolf pour la presse. On apprend aussi que « D’emblée, l’écriture pour les journaux, familiaux puis nationaux fut un lieu d’expérimentation et d‘expérience de la vie littéraire et de ses codes. La jeune Virginia Stephen y apprit d’abord la subversion de codes – l’impossibilité d’écrire tout à fait hors des conventions et des traditions, et la possibilité de transgresser ces règles de l’intérieur. »(P10) Virginia Woolf écrira de plus en plus libre-ment se jouant pas seulement des contraintes formelles mais aussi des contraintes sociales. « Ses articles circulent toujours dans cette marge étroite entre respect des conventions et jeu avec celles-ci. »

« Woolf va faire basculer ses écrits journalistiques dans le genre de l’essai », guidant son lecteur en s’abstenant à écrire à la première personne, à prendre position en développant ses propres critères au fil des lectures.

Le genre de l’essai et ses conventions vont aussi être bouleversés par Virginia Woolf car « La vie et la littérature, pour Woolf, c’est tout un, et empêcher un texte de vivre en l’en-fermant dans un nom, en le réduisant à une étiquette, est péché mortel. »

« Aucune frontière nette ne sépare donc l’essai de la fiction. » L’essai est un espace d’inventivité formelle dont la seule règle est de ne pas en avoir: à suivre la logique woolfienne , force est pour les comprendre, de lire ces textes comme des essais, de les inscrire dans la vaste bibliothèque de leur genre, mais à condition de lire en eux ce qui dérange le genre. »

Le titre de ce livre soulève également la question du rire au travers de l’oeuvre de Woolf « partout le rire enraye la machine du pouvoir dès qu’elle se met en marche. » Pour Woolf le rire est « l’élan vital qui vient briser la fixité des automates ». « La prose woolfienne progresse par glissement et effets de retournement, se hérissant de pointes ironiques disséminés dans les textes et par lesquels elle relance le discours et maintient vive et vivante son écriture. »

« Les grands évènements, se trouvent ici convoqués pour raconter l’infime ou le circonstanciel. Le quotidien en sort non seulement poétisé mais transfiguré et entièrement ré-évalué. » Le rire chez Woolf intervient comme une « force de déstabilisation, comme renversement des hiérarchies établies, comme refus de la soumission aveugle à ce qui est(…). C’est cette force vive que l’on sent sous l’écriture, cette attention à ce qui est vivant, à ce qui se transforme en permanence(…)qui nous rend ces articles pour la presse toujours contemporains. »

Voilà pour la préface qui annonce aussi avoir respecter « le classement des textes selon les différents formats dans lesquels Woolf a écrit pour la presse: lettre ouverte, billets, comptes rendus, essais. »

Comme bien souvent et avec une impatiente curiosité, j’ai lu tous les textes de Virginia Woolf avant de lire la préface qui les présente. Choix que je fais régulièrement lorsque je lis un livre.

J’avoue que le style de Virginia Woolf me subjugue. Ici comme dans les romans que j’ai lus et c’est probablement parce qu’il soulève cette question comme si elle était d’importance vitale: rire ou ne pas rire?

Je déplore l’attitude qui est de se sentir capable de critiquer un livre sous prétexte qu’on l’a lu, qu’on en a lu plusieurs et croit par ce fait là posséder une certaine science. Notre goût personnel, nos éventuelles compétences, nos acquis nous donnent-t-ils vraiment le droit de critiquer? Négativement en détruisant l’œuvre, positivement en la gonflant inutilement? Comment lire et éventuellement écrire ou gribouiller soi-même peuvent nous faire croire au pouvoir de la critique? Le rire, l’humour m’offrent une certaine réponse. Le rire qui s’appuie sur une fine analyse, une époustouflante connaissance des règles, des modes, des structures, le rire qui découvre ses multiples ramifications grâce aux bien plus nombreuses racines de l’observation, du ressenti, du vécu. Le rire qui seul déroute, le rire comme seul positionnement intelligent quand plus rien n’a de sens. Le rire comme révolte non violente est une arme redoutable contre les ennemis les plus obsédants, les plus despotiques. S’en servir habilement relève du grand art, c’est sans doute pour cette raison que les tyrans sont totalement dépourvus d’humour.

Virginia Woolf mais bien d’autres auteurs grandioses me servent d’exemple, c’est donc comme une leçon de style mais aussi de vie que j’ai lu les différents textes présents dans ce volume. Tous révèlent le talent que met l’auteur à détourner les contraintes, à se jouer des règles avec élégance. Tous démontrent l’incroyable force des idées quand elles sont déployées avec l’intelligence d’une forme parfaite. Rire est assurément la position qu’on est invité à prendre en tant que lecteur mais un rire qui a la connaissance et l’extrême conscience de ce qui l’interdit ou tente de le manipuler. Un rire se moquant de lui-même, de sa propre absurdité.

J’ai pris énormément de plaisir à lire les billets, les lettres ouvertes, les essais, les comptes rendus car si l’auteure semble ne pas impliquer sa personne en n’utilisant presque jamais le « je », j’ai senti qu’il s’agissait là aussi d’un détournement ravissant, d’une feinte, d’un jeu. Écrire et lire restent pour moi un jeu, un jeu d’enfant où rires, larmes s’invitent au même titre que les raisonnements et déductions « sérieuses ».

©Lieven Callant

 

Aurélien Dony & Claude Raucy, Le temps des noyaux, roman, Éditions M.E.O. 2016

Chronique de Lieven Callant

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Aurélien Dony & Claude Raucy, Le temps des noyaux, roman, Éditions M.E.O. 2016


 

Un titre astucieusement choisi pour ce roman écrit à deux mains et dont l’intrigue se déroule aux temps difficiles de la première guerre mondiale dans la campagne non loin de Liège.

Un soldat allemand déserte et se réfugie dans la grange de la famille Loizeaux. Le fils aîné Émile est mort en héros dès les premières heures de la guerre et le père Désiré a été envoyé comme travailleur forcé en Allemagne. Marie, la mère et Julien, le plus jeune fils qui n’a pu s’enrôler à cause d’une infirmité au pied restent seuls à se partager les pénibles et nombreux travaux de la ferme. Elvire la grand-mère ne peut plus les aider. Les relations sont tendues entre la vieille femme et sa belle-fille et pour échapper à ces tensions, Julien se promène dans la nature, près d’une rivière où un héron, majestueux et mystérieux le fascine. Entre Julien et Franz le soldat déserteur se crée peu à peu une relation de confiance et d’amour malgré un contexte hostile. Quelque chose résiste aux horreurs de la guerre. Est-ce une forme de folie? Un rejet atavique des règles? Une lucidité ou au contraire l’insolence de la résignation?

Les cerises, leur noyaux et les chansons qui s’y rapportent servent de fils conducteurs à l’histoire. Au temps des cerises, périodes fastes où l’on récolte les fruits du labeur se substitue bien vite celui des noyaux. Au sang, à la chair, au plaisir du fruit répond la guerre, la mort, l’absence. À la voix raisonnable, les chemins de traverses qu’on se choisit libre-ment ou sous la contrainte, l’idée que le hasard choisit ses victimes. La vie comme la cerise ne nous laisse plus dans la bouche que le noyau qu’on ne peut pas pour autant recracher loin de soi.

Claude Raucy et Aurélien Dony signent un roman dont le contexte historique est celui de « la grande guerre » mais ils pourraient tout aussi bien poser leurs questions en d’autres périodes troubles. Les combats évoqués sont ceux des gens simples restés à l’arrière des champs de batailles et qui ont payé à la guerre un lourd tribu par la mort et la déportation de leurs chers et auxquels la vie ne fait généralement pas de cadeaux. Les auteurs s’intéressent à la lutte que mènent les gens de la campagne contre le quotidien et les restrictions mais aussi contre les forces obscurantistes de la religion, des régimes dictatoriaux et des rumeurs qui font de tous de potentielles victimes.

©Lieven Callant