Roberto Arlt, L’écrivain raté, traduction de Geneviève Adrienne Orssaud, Édition Sillage.

Chronique de Lieven Callant

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Roberto Arlt, L’écrivain raté, traduction de Geneviève Adrienne Orssaud, Édition Sillage.

Un jeune écrivain ayant connu le succès avec son premier livre s’aperçoit que ses sources d’inspiration sont taries et qu’il ne pourra répondre aux espoirs qu’on a fondés sur lui. Dans un premier temps, il tente divers subterfuges pour se voiler la face et garder vis à vis de ses pairs un semblant de statut d’écrivain plein d’audaces. Il multiplie les projets qui n’aboutissent jamais à rien de concret. Il se met à écrire des articles et se pose en tant que critique littéraire et grand connaisseur artistique. Évidemment, ce qu’écrivent et réalisent les autres n’atteint jamais les points culminants de ces exigences. Il finit aussi par se lasser de cette posture.

Le texte est écrit à la première personne et l’on pourrait croire que Roberto Arlt analyse sa propre situation. Quel écrivain n’a point connu de grandes périodes de doutes, de remise en question de ses talents, aspirations? On devine que Roberto Arlt nous dévoile des situations qu’il a parfaitement connues et un microcosme qu’il a côtoyé.

Roberto Arlt écrit vite et ne manque jamais vraiment d’inspiration. Il fait partie de ces écrivains qui peuvent écrire avec humour des merveilles rythmées à partir d’éléments apparemment insignifiants. Je me demande donc si la question de l’inspiration est d’une quelconque importance. Écrire est un travail avant d’être un art. Arlt avait ses méthodes et probablement que pour lui l’inspiration ne jouait qu’un rôle très relatif. Le talent n’est pas un bienfait qui tombe du ciel.

Grâce à ce livre, il peut donc dénoncer avec humour, ironie même certains comportements typés de ceux qui constituent le petit monde littéraire de son époque auquel il appartient. Amitiés intéressées, mystères contenus et travaillés autour du prochain livre, mesquineries et coquetteries.

Heureusement, Roberto Arlt ne s’arrête pas là, il poursuit l’introspection jusqu’à interroger le rôle profond de l’écrivain. Qu’est-ce finalement un écrivain raté? Une personne qui refuse de continuer à publier parce qu’elle se rend compte en toute lucidité et honnêteté qu’elle ne pourra écrire mieux qu’elle n’a jamais écrit? Une personne qui continue à publier livre sur livre tous plus insipides les uns que les autres mais qui répondent d’une certaine manière à ce qu’attend le public? Rate-on son oeuvre parce qu’on a plus la force de la poursuivre comme on l’a commencée?

Il existe de multiples raisons de lire ce petit livre comme je viens de tenter de le faire dans cet article, une chose plus qu’une autre me parait importante d’ajouter. Pas de temps-mort dans ce texte, de lourdeurs, de redondances; écrire est aussi lier au plaisir, au rire, au bonheur de laisser l’encre couler à notre place. Je termine ma chronique en citant L’Écrivain raté car rien ne remplace le style, le ton d’un auteur tel que Arlt même s’il ne faut pas perdre de vue qu’il s’agit d’une traduction :

« Je défie quiconque de savoir tirer meilleur parti que moi des intentions avortées, des essais réchauffés, et des cécités et boiteries de leur prochain.

J’observe alors, avec plaisir, que ceux qui me supposaient aigri se retirent consternés, sans savoir dans quelle catégorie me classer.

Et ainsi passent les années. De mon inaptitude se détache une philosophie implacable, sereine, destructrice:
Pourquoi s’entêter dans les luttes stériles, si au bout du chemin se trouve pour toute récompense un tombeau profond et le néant infini? »

©Lieven Callant

Ode à James Noël (à l’occasion de son livre Belle merveille, Zulma, août 2017, 159 p.)

Chronique de Marc Wetzel

Ode à James Noël (à l’occasion de son livre Belle merveille, Zulma, août 2017, 159 p.)


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L’argument de votre premier roman, James Noël, est simple : Bernard, un jeune poète haïtien, traumatisé, sur place, par les 300.000 victimes du séisme majeur du 12 janvier 2010, se laisse convaincre par Amore, une humanitaire italienne, de la suivre un moment à Rome. Ils se désirent et se veulent. Elle le sort de son trou de rescapé hagard et d’écrivain raté ; il la sort de sa bonne conscience d’humaniste de l’urgence, de son indignation face à « la santé d’enfer des maladies », de ses doutes sur la vertu finale de la résilience. Et le couple revient sept ans plus tard sur l’effondrement de vie qui fut, paradoxalement, son lumineux sol et tremplin. Le monde que présente cette œuvre est trop contradictoire pour être moral, trop malicieux pour être politique, trop libre pour être salutaire, mais son énergie enchantée, drôlatique et profonde, instruit et transporte, et voici pourquoi :

Bernard, bien sûr, c’est vous, un écrivain, c’est à dire, dites-vous superbement :

« un forçat de nuit occupé à des travaux manuels étranges pour faire tache d’huile sur l’oreiller des secrets »  (p. 14)

Je suis content que ce premier roman, James Noël, en soit un. Vous êtes si évidemment poète (un homme à assonances, à métaphores, à mélodies) qu’on pouvait douter de votre capacité d’écrire, comme il se doit, un simple roman, c’est à dire un récit cohérent, progressif, lisible et plaisant. On avait tort, car l’essai est magnifiquement réussi : vos personnages se débattent dans le courant d’événements qui les portent (et non dans celui des images qu’ils brassent) ; le sexe, la mort, l’oppression, la débrouille et la folie y mènent les idées (et non l’inverse) ; une même situation fondamentale oriente et hante les acteurs, témoins et commentateurs qu’on rencontre dans votre livre, tous également séismocentrés, cholériquocentrés, ouraganocentrés, c’est à dire tous pareillement convoqués par le réel, inventé ou non (alors qu’en poésie c’est le langage qui est juge du monde et forme le centre de son cours). Comme on dit « roman d’aventures », « roman d’apprentissage » ou « roman de mœurs », on pourrait dire « roman de transfiguration sismique » pour votre Belle merveille.

Je crois que votre écriture ré-enfante ce monstrueux tremblement de terre pour mieux le considérer et comprendre ; comme son advenue avait révélé à elle-même votre belle et routinière humanitaire, qu’il a fait « tomber de ses talons-aiguille », la rebaptisant Amore, devenue intense, cavalière et intraitable secouriste des autres et inconditionnelle demandeuse de vous. Un même impérieux mouvement d’amour vous déloge, vous, de votre trou d’assisté, et elle, de son terre-plein de bienfaitrice. Votre étreinte pure, extrême, dense (bref : romanesque !) fait fondre d’un coup le double mur d’une possible complaisance. Et, pour le dire franchement, s’aimer, s’unir de corps, c’est se faire danser divinement en partenaires d’étreinte, puisque de qui d’autre que de déesses et dieux pourrait donc s’espérer la grâce ?

Vous n’êtes, semble-t-il, ni chrétien, ni philosophe, ni marxiste (on n’entend dans votre prose absolument aucun de leurs respectifs appels : ni « épaule le Christ contre le mal », ni « seconde Socrate dans l’humiliation de la sottise », ni « aide l’Histoire à te sortir de son ornière »), mais vous êtes pourtant infiniment plus probe, lucide et résolu que ne l’est notre ordinaire de gens de lettres.

Car cru, vous n’êtes jamais vulgaire (la souveraineté bidon de la foule, la facilité fédératrice de ses relâchements, ne sont pas votre fort) ; caustique, vous n’êtes jamais narquois (rentabiliser ses ricanements, faire bien rire de ceux qui pleurent mal, ironiser sur le sort commun comme si l’on n’en était pas soi-même ressortissant et complice, rien de ça ne vous ressemble) ; compatissant, vous n’êtes pas condescendant (consoler de haut, se draper ou murer dans la tristesse clinique, fredonner l’invivabilité générale des destins, est contre vos habitudes).

Je crois surtout que, prenant acte de la complexité, vous refusez pourtant d’être à ses ordres : d’extraordinaires personnages du livre comme « le chauve à roulettes » Franck (qui surveille à la longue-vue les besoins réels de ses contemporains), la « ratissant large » Déborah (dont le « cul est un carnet d’adresses, une mémoire en fond de culotte »), Fritzner, le peintre agoraphobe, dont les tableaux brillent, paradoxalement, comme « des cages ouvertes » … eux tous, comme vous, s’ils pensent l’embrouillé, le pagailleux et l’enchevêtré, n’agissent que pour le démêler.

Mais je nous rassure : l’émergent romancier est tout à fait resté poète. Car vos formules sont des liqueurs de monde, et votre esprit un nuancier naturel où Dieu lui-même viendrait avec profit ré-échantillonner sa propre Création. On ignore comment, – mais on sait parfaitement pourquoi ! – seul un poète peut, par exemple, caractériser le sordide dictateur Duvalier comme celui « qui ne voulait rencontrer que son ombre sur le chemin » ; ou qualifier le chiffre de trois cent mille victimes de « subite explosion démographique dans le monde des trépassés » ; ou commenter en ces termes un tsunami : « La mer monte aux lèvres des petits poissons roses qui regardent rouler des familles humaines comme dans un aquarium inversé ». Ou portraiturer les gens de lettres ainsi : « ces gens qui lisent le cœur penché afin de parler en italiques ». Ou déclarer la rescapée d’extrême justesse, qui désormais saute de peur à chaque pas, « atteinte d’une forme inouïe de paranoïa d’être sur Terre ». Ou enfin rendre le proche bain de mer du Soleil par ces mots : « Un soleil, coupure de mangue baptiste, donne jus à la lumière de cette fin d’après-midi. Il fait un temps à avaler tout ce qu’il nous reste de salive devant la beauté du monde ».

Haïti, pays, suggérez-vous, si montagneux que restreint sur la carte, il est immense sur le terrain. Et séisme si puissant, ce jour-là, que quelques mètres d’aparté latéral d’une faille auront déclenché une des confidences les plus meurtrières de l’histoire humaine. Et royauté, pour toujours à assumer, de la poussière (le béton peu ou pas armé se volatilise très fin quand il explose !) : « abrupte vérité que la sécheresse de la poussière », «grande avalanche de neige créole », mais elle aussi « qui offre une odeur insoutenable charriant toute la beauté de la terre quand il se met à pleuvoir ». Poussière aussi, suggérez-vous, qu’il suffit de humer pour se débarrasser de « l’excédent de bagages » qu’est le savoir inutile, altier, hors-sol de ceux qui justement ne l’ont jamais senti se dérober sous leurs pieds. « C’est à faire perdre la tête, ce nuage qui émane d’une ville qui se retourne à l’envers. Une poussière de soucoupe volante. Une poussière de malade mental ». Mais votre amour de la vie est si contagieux… qu’on se réincarnerait volontiers poussière !

Je suis content de connaître votre œuvre, James Noël, car il s’y déploie un sens non-occidental de l’universel, un vœu non-chrétien de noblesse, sollicitude et probité, un souci non-médiatique de diffusion et d’entre-compréhension. Vous êtes à part du vrai, du bien et du beau de par chez nous, et vous y avez part pourtant pleinement, et d’autant. J’aime votre enchantement sans surnature, votre impossible sans trucage, la vitalité de votre intelligence toujours « à un jet de pierre tombale ».

Et enfin je suis content de votre génie ; je le suis pour vous, bien sûr, mais aussi pour nous, car il est loyal, divers et utile. Deux seuls exemples : le discours (p. 54) d’un évangéliste cuistre et facétieux, lors d’un tour de table post-traumatique, puis le récit (p. 136) du passage de Bernard à la douane française :

« … Pour moi, une telle horreur ne mérite pas de porter un nom. Goudougoudou, appelle-ça comme vous voulez, ce n’est pas la première fois que la fin du monde a pris notre pays comme terre d’escale. Nous sommes le véritable peuple élu sur l’échelle de Richter. Quand la terre se refuse à nous avec autant de violence, quand elle secoue son corps comme un taureau fraîchement sorti de la rivière, c’est pour faire le tri.

Vous allez voir, ça va trembler bientôt sur toute la planète. Le ciel a donné le coup d’envoi en Haïti. La balle est lancée. Ça va trembler en Inde, au Japon, en Californie, ça va trembler dans les îles turques. Toute l’Italie a tremblé et tremblera encore. Après, il ne restera que le bon grain de l’ivraie. Quand la terre aura fini de trembler, vous allez voir, ce sera jardin d’Éden pour tout le monde. Ce sera Adam et Ève pour tout le monde. Hommes et femmes se retrouveront nus dans le jardin du monde »

 

« Était-ce Orly-Sud ? Orly-Ouest ? Je l’ignore. Les contrôleurs vérifiaient à la loupe mon passeport quasi-vierge. Profession ? Survivant, ai-je répondu sans baisser pavillon. Après avoir survécu à un drame, on peut faire de la vie une profession, putain ! Pour dire les choses sérieusement, la vie, c’est le plus vieux métier du monde.

Lequel, des deux Orly, déjà ? Je ne sais pas pourquoi, j’oublie, bref, tout ça n’a aucune importance. Reste à dire qu’on m’a laissé passer. Je continue ma route, avec Amore, dans un large sourire sans frontière »



©Marc Wetzel

consulter la page des éditions Zulma à propos de Belle merveille de James Noël pour lire des extraits, en savoir plus sur l’auteur et commander le livre: ici

 

Christian Bobin, Un bruit de balançoire ; l’Iconoclaste, (97 pages – 19€ ) 30 Août 2017

Chronique de Nadine Doyen

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Christian Bobin, Un bruit de balançoire ; l’Iconoclaste, (97 pages – 19€ ) 30 Août 2017


Le nouveau Bobin, comme l’annonce le bandeau, les fidèles lecteurs de l’auteur l’attendent comme les hirondelles le printemps, pour y découvrir « le nid bâti sous la poutre du langage » !
Christian Bobin nous happe dès la couverture avec son texte manuscrit, fragment de l’introït sur pages bleues qui ouvre ce recueil. L’auteur nous y expose sa philosophie de vie, du minuscule (pétales d’églantine, fleurs de cerisier, des mandarines), les motifs traités. Il s’insurge contre « les tambours modernes » qui ne véhiculent que « désenchantement, raillerie, nihilismes » et prône « la simplicité inouïe d’une parole ».
Il nous signale l’influence et « la présence discrète » du poète japonais Ryokan avec qui il a tissé des affinités électives depuis peu. Ce n’est pas un fil rouge mais un fil d’or, un fil lumineux qui se déroule dans ce recueil épistolaire.
L’écrivain souligne combien les livres ont été déterminants, pétri de gratitude pour « leur prévenance ». Comment ne pas partager les propos de l’amoureux des livres, qui les met à l’honneur dans chacun de ses recueils : « Les livres sont des âmes, les librairies des points d’eau dans le désert du monde » ?
En avant-propos, l’auteur montre combien se séparer de son manuscrit équivaut à en faire son deuil. Dans Noireclaire, l’écrivain veut « tuer l’homme ».
Ici, il revisite son enfance, sa rue natale, à la recherche de « son coeur-enfant », de « L’enfant-moi ». On le croise à différentes périodes de sa vie : nouveau né, à quatre ans émerveillé par « l’explosion lente et silencieuse d’un pissenlit », à huit ans sur « cette vilaine place du Creusot », avec le pull jaune de ses 30 ans.
Parmi les récipiendaires des lettres on trouve des femmes, des hommes, mais aussi des objets du quotidien (le bol), des oiseaux, et même un lieu : le vieil escalier.
En adressant la première lettre à une « chère inconnue », il permet à chaque lectrice de s’identifier à elle.
Parfois parisien, Christian Bobin s’arrête près des bouquinistes et sauve de l’oubli « quelques poètes au fond d’un bac », en repêchant « trois carpes géantes », tout en écoutant « La Seine qui éclate de rire ».
On sait combien le poète aime les arbres, vit entouré d’arbres. Dans sa lettre au forestier, on devine son désarroi de voir « des branches abattues, empilées ». Toutefois, respectant le travail du forestier, il en vient à positiver et le remercie « pour la soûlante odeur du bois coupé », pour « le parfum multiplié ».
Comme Vassilis Alexakis, qui poursuit avec sa mère ses conversations d’autrefois dans Je t’oublierai tous les jours, l’écrivain relate à sa mère un instantané de vie. Ainsi, au lieu de se consacrer à sa correspondance, il relit Nerval et s’égare dans la forêt de Compiègne, lui confie-t-il.
Christian Bobin entremêle souvenirs familiaux, odeurs, paysages,musique, sourires.
Ainsi il égrène des notes de Bach, d’un concerto de Mozart. Il nous fait entendre le piano de « ce cher Messager », le compositeur estonien Arvo Pârt, « qui sonnait comme une horloge comtoise – quelque chose de lancinant ».
Il se remémore les jeux d’Hélène avec ses amis, leurs rires et s’y être immiscé.
Il évoque l’histoire en nous conduisant en Pologne, à Lotz, et recourt à une formule choc : l’oxymore : « Le bonheur est un meurtre. », pour décrire son état d’âme : « gai, insouciant » dans ce lieu martyre dont il ignorait le passé.
Dans sa lettre à Nadjeda, il rend hommage à celle qui a mémorisé l’oeuvre de son époux Ossip Mandelstam, le poète qui ne savait « qu’extraire des diamants de la gangue du langage ». Ne l’invite-t-il pas à se livrer, assise à ses côtés ?
Dieu lui apparaît au contact de son bol, dans les livres, dans un brin d’herbe, dans une fleur d’églantine, « même s’il ne sait définitivement pas ce qu’est Dieu » et « s’en moque ». Pas facile de donner à une interlocutrice une définition des anges !
Christian Bobin, le contemplatif, ne cache pas sa passion pour les fleurs. Ne sont-elles pas comme Michael Lonsdale les qualifie « des anges qui nous transmettent un message de beauté et de transcendance » ou « des messagères de Dieu » ? Le lecteur n’a plus qu’à s’émerveiller devant « l’avalanche d’une glycine ».
Le poète adhère à la cause animale, « les bêtes sont des anges » pour lui. Il peut voyager « dans les yeux d’un chat », il se délecte du chant des oiseaux. Si dans La grande vie, Christian Bobin s’adresse à un merle, ici il se confie à Monsieur le coucou et nous fait partager son chant. « C’est sentir mon coeur tapissé d’or », concède-t-il.
L’auteur laisse deviner son côté spirituel et mystique quand il écrit aux invisibles : à son cher fantôme, à sa chère âme. Il n’a pas son pareil pour filmer en mots le ballet de gouttes de pluie sur la vitre « insensible d’un train ». Il sait s’émerveiller devant leur « bombement argenté et bordure laiteuse ». Éphémères leur vie, ramenant à la fragilité et la finitude de l’humain. Et Christian Bobin de conclure : « Vivre n’est rien d’autre que donner sa lumière, traverser la voie lactée des épreuves », « aucune lumière donnée ne se perd ».
On termine la lecture par la lettre à Lydie où il est question de Bach, de mousse et d’où nous parviennent les grelots de ses rires. On peut deviner en boomerang le rire franc de Christian Bobin que l’on garde en mémoire lors d’interviews.
Lydie, un prénom qui renvoie aux entretiens que Lydie Dattas a consignés dans La lumière du monde, dans lesquels la quête de la LUMIÈRE intérieure reste essentielle.
Christian Bobin décline un hymne à la poésie, omniprésente, convoque des figures tutélaires comme Ryokan et son maître Dogen, qu’il confesse avoir découvert récemment. Il rend hommage à à ceux qui, imprégnés de poésie, ont traversé sa vie : comme la poétesse russe Marina Tsvetaeva ou le regretté et ami Jean Grosjean. Il encourage au partage, et à l’ « émietter » comme du pain. Il livre une définition éblouissante et imagée de la poésie : « La poésie est un instrument d’optique autrement plus fin que les télescopes qui grattent le nombril du ciel. »
L’écrivain s’interroge sur l’usage de l’écriture manuscrite, constatant la domination du numérique. Les mails remplaçant l’intimité, la proximité des lettres, ne redoute-t-il pas la disparition d’une main «  qui danse », calligraphie ? Cette résistance au tout numérique était déjà présent dans La grande vie.
Christian Bobin valorise le geste de l’écriture, geste d’ouverture à l’autre, comme le faisait Mallarmé.Il voit dans l’écriture « la souplesse » de s’adapter à la vie, d’être en phase avec la nature.
Tout le long du recueil, l’auteur glisse des métaphores somptueuses relatives à l’écriture (« L’écriture s’enfonce dans le coeur du lecteur comme une aiguille de couturière. C’est pour y faire entrer un jour miraculeux. »), la vie (cette « fugueuse aux yeux verts de prairie » et à la mort, ces « fins dernières de la vie dont il ne sait rien ». N’a-t-il pas imaginé inventer « une tapette à anges » pour conjurer le sort ?
Christian Bobin signe un ouvrage à la présentation soignée, dans lequel il distille, comme des becquées de lumière, son rapport à l’écriture, à la nature, à la croyance, aux livres. La lecture n’est-elle pas sa « prison bienheureuse » ?
Quel florilège rassérénant ces vingt lettres servies par une plume poétique, tour à tour émouvantes, bucoliques, champêtres, nostalgiques, en phase avec la nature !
A nouveau le visage du lecteur « s’éclaire comme si le livre sur lequel il se penche » était une bougie ». « Aimer quelqu’un, c’est le lire » pour Christian Bobin.
Remercions le pour sa sollicitude et le rôle salvateur de son écriture, lui qui a « toujours écrit pour sauver quelque chose ou quelqu’un » ou « faire sourire ».
Un mission altruiste admirable.

Nadine Doyen


Virginia Woolf, Flush: une biographie. Traduit de l’anglais par Charles Mauron, préface de David Garnett, éditons Le Bruit du Temps, 151pages, 2015.

Chronique de Lieven Callant

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Virginia Woolf, Flush: une biographie.
Traduit de l’anglais par Charles Mauron, préface de David Garnett, éditons Le Bruit du Temps, 151pages, 2015.


 

Introduction
C’est la rentrée (littéraire) et pourtant mon esprit préfère jouir de quelques moments de vacances et de liberté supplémentaires. Et puis, il y a encore tellement d’excellents livres publiés par des auteurs qui ont fait leur preuve depuis longtemps et que je n’avais pas encore lus qu’après avoir écouté cette émission de France Culture, je ne pouvais faire autrement que lire à nouveau Virginia Woolf. (https://www.franceculture.fr/emissions/avoir-raison-avec-virginia-woolf/du-cote-des-betes-des-poetes-des-biographies-inventees)
À en croire la préface et une lettre de 1933 écrite par Virginia Woolf elle-même, Flush aurait été écrit pour se distraire et se remettre de la fatigue occasionnée par l’écriture Des Vagues. Il est vrai que Flush est avant tout remarquablement amusant, étonnant, d’une forme stylistique que je trouve absolument délicieuse.
Une biographie
Flush, un épagneul cocker roux est le chien de la poétesse, essayiste et pamphlétaire anglaise de l’ère victorienne Miss Elisabeth Barrett Browning . La vie racontée de Flush nous permet donc d’avoir un compte rendu assez étonnant et décalé de l’univers dans lequel vit sa maitresse Miss Barrett Browning.

Prétendre que Flush se limite a être une manière détournée pour aborder la vie de Miss Barrett Browning et reviendrait donc à un exercice de style est évidemment inexacte. Virginia Woolf écrit là un livre qui sort des normes et catégories et créé s’il faut en créer un, un genre tout à fait nouveau et unique même si on le découvre parcouru par les thèmes chers à l’auteur et qu’elle a maintes fois repris, remodelés dans ses autres livres. En adoptant le point de vue du chien, Virginia Woolf peut dénoncer, démonter les mécanismes qui contraignent les êtres humains autant que les chiens, l’absurde rigueur d’une société patriarcale.
La comparaison entre sa maitresse et le chien est ainsi brièvement décrite par Virginia Woolf à la fin du premier chapitre. « Entre eux béait le gouffre le plus large qui puisse séparer un être d’un autre. Elle parlait; il était muet. Elle était femme; il était chien. Ainsi, étroitement unis, immensément divisés, ils se mesuraient du regard. Mais d’un seul bond Flush sauta sur le sofa et se coucha là où désormais il devait se coucher toujours- sur la courtepointe, aux pieds de Miss Barrett. »
Les premiers mois de la vie de Flush s’écoulèrent dans un modeste cottage près de Reading, la demeure Miss Mitteford qui fait don du chien à sa chère amie Miss Barrett. Dés l’été 1842, le cocker fait son entrée dans la demeure des Barrett, au n°50 de la Wimpole Street « Une nouvelle conception du monde avait pris place dans le cerveau de Flush. (…) Flush connut avant la fin de l’été que l’égalité n’existe pas chez les chiens; il y a des chiens qui sont des altesses, d’autres qui sont des roturiers. Desquels était-il donc, lui, Flush? » Mais Flush fait bien d’autres découvertes : « Contraindre, refouler, mettre sous le boisseau ses plus violents instincts – telle fut la leçon première de la chambre; leçon d’une difficulté si considérable, que maint érudit en éprouva moins à apprendre le grec, ou maint général à gagner une bataille. » Pour supporter cette vie de reclus, il a pour professeur Miss Barrett. Miss Barrett était une érudite et avait entre autre appris le grec ancien. Souffrant de paralysie, elle vivait recluse dans sa chambre, ne recevait que quelques amis. P34, pour résumer la description de la chambre et du milieu dans lequel vit Miss Barrett, j’ai retenu cette phrase: « Rien ici n’était soi; tout était autre chose. »
Flush constate que Miss Barrett passe le plus clair de son temps à écrire, et rêve à son tour de pouvoir transformer ses sensations et « Noircir du papier sans relâche. » alors que Miss Barrett s’interroge à propos du chemin inverse « Écrire ! S’exclama un jour Miss Barrett après une matinée de labeur, écrire, écrire… » À bien considérer les choses, pensa-t-elle peut-être, les mots disent-ils vraiment tout? Disent-ils même quelque chose? Les mots ne détruisent-ils pas une réalité qui dépasse les mots? »
Flush apprend à lire et à partager la moindre des émotions qu’éprouve Miss Barrett, il se sent lié à elle et quand « l’homme au capuchon » qui n’est autre que Mr Browning futur époux de Miss Barrett, rentre dans la vie de sa maitresse, il s’inquiète des changements qui se produisent en elle, éprouve de la jalousie et va jusqu’à mordre à deux reprises son rival. Après avoir subit une punition infligée par la domestique Wilson, punition approuvée par Miss Barrett, on lit page 69 ce merveilleux passage qui reprend les interrogations de Woolf. « C’est là, dans son exil sur le tapis, que Flush dut essuyer la plus tumultueuse des tempêtes sentimentales – un de ces maelströms où l’âme risque, projetée dur les rocs, de s’y briser définitivement, à moins que, sentant sous le pied un point d’appui parmi les algues, lentement et péniblement elle n’émerge, ne regagne la terre ferme, et, dressée sur les ruines d’un univers détruit, ne finisse par voir s’étaler devant elle un monde fraîchement créé. » Flush apprend « La haine n’est pas la haine; la haine est aussi l’amour. » et finit par accepter l’amoureux et devenir plus tard, l’ami de Mr Browning.
Un jour, Flush se fait voler et pour sa libération une rançon est réclamée. Évidemment, le père comme le futur mari conseillent de ne point céder au chantage. Pourtant Miss Barrett prend la décision de payer la rançon. « Qu’il eût été facile de se laisser retomber sur ses coussins en soupirant: « Je ne suis qu’une faible femme ignorante de la loi et de la justice; décidez pour moi. » (…) Mais Miss Barrett n’était pas femme à se laisser intimider. Miss Barrett prit sa plume et réfuta les discours de Robert Browning. »
« En elle seule, Flush gardait quelque foi. (…) Le moindre sursaut, le moindre mouvement qui traversait la jeune fille traversait aussitôt le chien. » Il est donc normal que Flush partage ses plus grands secrets, son mariage avec Mr Browning contre la volonté de son père et sa fuite avec son époux en Italie. « Ensemble s’évader d’un monde de despotes et de voleurs de chiens. »
C’est en Italie que Flush et donc probablement Miss Barrett vit ses plus belles et heureuses années. « Et Flush connaissait ce que les hommes ne peuvent point connaître – l’amour pur, l’amour simple, l’amour entier; l’amour sans nul souci dans son bagage; l’amour qui ne connaît ni honte ni remords: qui est là, puis qui n’y est plus – comme l’abeille sur la fleur est là, puis n’y est plus; aujourd’hui une rose, la fleur choisie est demain un lis; elle est tantôt la bruyère des landes, tantôt une orchidée ventrue, orgueilleusement nourrie dans la serre. (…) l’amour était tout; l’amour suffisait. »
« Il semble que la Beauté, pour toucher les sens de Flush, dût être condensée d’abord puis insufflée, poudre verte ou violette, par une seringue céleste, dans les profondeurs veloutées de ses narines; et son extase, alors ne s’exprimait pas en mots mais en une silencieuse adoration. Où Mrs Browning voyait, Flush sentait; il flairait quand elle eut écrit. »P114
« C’est pourtant dans ce monde des odeurs que Flush vivait le plus ordinairement. L’amour pour lui était surtout odeur; odeur la couleur et la forme; odeur la musique et l’architecture, le droit; la politique, les sciences – et la religion même. (…) Traduire sa plus simple expérience(…) dépasse nos possibilités. »P115

Les nombreuses citations que je me suis permise de faire montrent par elles-mêmes, je crois, tout l’intérêt de ce livre, qui est avant tout une belle réflexion sur la poésie, sur l’écriture et la difficulté de partager les sensations et les sentiments. Virginia Woolf explore les limites de la biographie, les dépasse même en inventant une véritable histoire et en faisant de Flush un personnage attachant. Si l’ère victorienne est connue pour ses multiples raffinements, elle l’est aussi pour ses injustices faites aux femmes, aux gens ordinaires qui vivent parfois dans une misère que l’aristocratie feint de ne pas voir et pour laquelle elle n’apporte pas de solution viable. C’est aussi tout cela que dénonce Virginia Woolf avec une intelligence ironique et donc une lucidité affutée.
Virginia Woolf propose en fin de livre une série de notes très amusantes qui complètent ou éclairent certaines allusions. Je retiens la note concernant le fait la domestique Lily Wilson qui a été fidèlement aux services de Miss Barrett Browning durant de si nombreuses années et qui apparait elle aussi dans la correspondance des Browning n’a pas eu droit à sa biographie.
Enfin comme tout bon biographe, Virginia Woolf donne les ouvrages qui lui ont servis de sources. Virginia Woolf ne cache pas son admiration pour son ainée et invite tout lecteur qui cherche à approfondir le sujet à lire la poésie et la correspondance de Miss Barrett Browning et à se renseigner sur les quartiers pauvres du Londres de 1850.

Flush: une biographie est bien plus que la petite biographie d’un épagneul cocker roux et à travers celle-ci la biographie de sa célèbre maitresse c’est aussi la critique de la période Victorienne et de la société qu’elle a engendrée telle que nous la connaissons encore aujourd’hui…

©Lieven Callant

Comasia AQUARO – La lumière qui ne meurt (La luce che non muore) – Poèmes traduits de l’italien par Pascale Climent, introduction d’Angela Biancofiore, Levant 2017

Chronique de Marc Wetzel

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Comasia AQUARO – La lumière qui ne meurt (La luce che non muore) – Poèmes traduits de l’italien par Pascale Climent, introduction d’Angela Biancofiore, Levant 2017


 

« Dans le bois
je connais tout le monde
cyclamens chênes et chevaux –
une fois l’an
ils me couronnent
reine des feuilles
et me soufflent à l’oreille
la vie et la mort
la vérité du monde
et ses douleurs » (p. 27)

Il faut bien comprendre que, par principe, les poétesses sont leurs propres Muses. C’est parfois drôle (comme l’épouse du facteur reste sa plus belle missive), mais toujours inconfortable (on se tient au four et au moulin de la parole). L’amont et l’aval de l’inspiration se mêlent dans un jeu perplexe (comme on se maquillerait pour un accouchement, ou jardinerait des mines). Et l’on ne s’étonne alors pas que notre merveilleuse auteure se révèle, en lecture publique dans un grenier universitaire (le département d’italien de la fac de Montpellier), une sorte d’archange brusque et ineffable, martial et pataud, tout de suite levée, qui fait déambuler entre les tables de timides vociférations, en rebelle myope, mais immensément là, comme butant à chaque pas sur sa propre exigence de présence, funambule d’un vide connu d’elle seule, ou, pour dire exactement l’impression : une chamelière faisant passer sa complète caravane de voix par un chas d’aiguille. Sa poésie est une étroite infinité qui nous saisit de tout.

« Dans ce réduit
où le ciel entre comme un voleur
dans ce carré d’immeubles
j’ai l’âme en ordre
le regard ensoleillé
et un nuage lilas et blanc
qui me fait une visite d’honneur.
Ici dans ce réduit
se forge l’or
la lumière qui ne meurt » (p. 34)

Il faut voir aussi de quelle lumière immortelle on parle ici. On n’est pas du tout dans la nostalgie d’un soleil inusable, qui éclairerait jusqu’à la fin du monde et cette fin même. Les étoiles, qui sont les seuls foyers généraux et vrais de lumière, s’éteignent ou s’éteindront les unes après les autres (quand l’étrange combustible dont elles se sont faites est ou sera tari). C’est acté. Mais cette lumière qui disparaît avec ce qui la forme, avec ses ateliers cosmiques, n’est pas encore celle qui meurt. La lumière qui meurt, croit notre poète, est celle qui ne fait plus son travail d’éclairement, ou qui éclaire désormais pour rien. Et la lumière qui ne meurt pas est alors celle du même travail, mais éternel. C’est la radiation qui rend elle-même et le tout possible. Nous autres années-lumière savons désormais que nous sommes mortelles ; mais nous le savons par, justement, cette luce que non muore, cette sorte de lucidité comme née de Dieu, et qui ne s’interrompt que hors de lui. La lumière immortelle qu’évoque Comasia est celle qui opère aussi la mort, et dans la mort, n’est pas affectée par les divers néants qu’elle soutient ou traverse. Elle est comme la veilleuse intime et universelle, que diffuse tout ordre possible de choses, et qui permet que le réel lise à mesure sa propre activité, consulte cosmiquement son être. Devenir cette lumière, c’est pour le monde (et pour notre conscience en lui de lui), refaire (indivisiblement et inépuisablement) l’effort de savoir où il en est. L’énergie tangiblement se conserve parce qu’impalpablement elle se ressaisit. Et cette admirable poésie, comme le suggère Angela Biancofiore dans sa belle Présentation, sait intercepter ce mouvement.

« La vie est étroite
trop étroite pour qu’y passe
un ange.
Et distendre l’air
est impossible.
Autant nous serrer alors
comme dans un unique
amour de mère
qui court d’être à être  » (p. 44)

La poésie, elle, n’est pas immortelle. A quoi bon ? Mais elle témoigne de la présence d’une lumière immortelle dans le langage même. Présence que Comasia fait saisir, je crois, en deux thèmes au moins : la limite (qui constitue les êtres), le secret (qui les libère).

« A chacun son obscurité.
C’est dans le noir
qu’on se reconnaît homme
à la limite
de sa propre limite » (p. 21)

et

« Sur cette frontière de la conscience
je marque le temps qui me marque
( = segno il tempo che mi segna)
et j’efface le superflu
ce qui ne peut survivre
en l’absence de ciel » (p. 22)

La limite est l’art d’être bien dans son ordre. D’abord claire conscience des nécessités qui nous arrêtent ; ensuite libre et optimal usage de cette clairière ainsi dégagée, comme salutairement et sobrement découpée dans l’empire de l’impensable et l’infaisable.

« Avant je ne savais pas
que sans tout alentour
il y avait le gouffre
où tout disparaît.
Maintenant je le sais
et me tiens éloignée
du fil ultime
par choix
parce que si je franchis cette limite
moi aussi je disparais » (p. 25)

Et la limite est comme un verrou à clé exclusivement interhumaine.

« Mon drame est obscur.
Personne ne le sait
Mais chacun connaît le sien
et si parfois s’enflamme
un mot
c’est qu’entre nous
semblables et misérables
obscurité contre obscurité
subsiste parfois une fissure
de pure lumière » (p. 38)

Le chant de Comasia Aquaro est vrai, puisqu’il fait apparaître ce qui nous rend, pour le meilleur et pour le pire, réels.

©Marc Wetzel