Silvaine Arabo, AU FIL DU LABYRINTHE suivi de MARINES RÉSILIENCES, éditions Rafael de Surtis, collection Pour une Terre interdite

Une Chronique de Rome Deguergue


Silvaine Arabo, AU FIL DU LABYRINTHE suivi de MARINES RÉSILIENCES, éditions Rafael de Surtis, collection Pour une Terre interdite, dirigée par Paul Sanda, à Cordes / Ciel, en février 2019, 100 pages, 15 euros.

À la page six de ce recueil, à propos de l’auteure est rappelé ce qui suit :

« Silvaine Arabo a publié à ce jour trente-cinq recueils de poèmes (1967-2017) ainsi que trois livres d’aphorismes, deux essais et des livres d’art (encres, toiles, photos). Publications également dans de nombreuses revues. Sa poésie a été traduite en anglais, espagnol, hindi, roumain et tchèque. Plasticienne, elle a exposé à Paris, en province et à l’étranger (Chine, Japon) où elle a remporté plusieurs Prix d’honneur. Elle a créé en 2001 la revue « de poésie d’art et de réflexion » sur support papier Saraswasti ainsi que plusieurs sites sur Internet. Elle fut durant cinq ans, directrice littéraire des Éditions de l’Atlantique. Elle l’est aujourd’hui des Éditions Alcyone.»

En première de couverture figure une photographie de Silvaine Arabo, qui pourrait être une aquarelle marine de teintes pâles et où le bleu du ciel se confond au bleu de l’eau gémellaire. Feues les éditions de l’Atlantique se situaient à Saintes, en Charente Maritime, lieu même où siègent aujourd’hui les éditions Alcyone. S’agit-il ici d’un paysage local, cher à l’auteure ?

Les exemplaires du tirage de cette édition originale ont été réalisés sur « rey satiné ivoire » ce qui participe d’une prise en mains infiniment adoucie du geste de lecture de ce recueil d’un petit format (12 x 14). Des mains, il en est souvent question ici, tant dans la première partie, Au fil du Labyrinthe : « Il n’y avait rien à supposer / puisqu’aux confins des mains / un geste vous arrêtait » p. 21 ; « La main seule     scribe attentif » p. 25 ; « Globe nu comme une main sans gant » p. 34 ; « il me reste tes mains / tes mains seules » p. 48 ; « Indécise et lointaine la main / sous l’espace compliqué des horloges. » p. 61 – que dans la seconde partie, Marines Résiliences (au pluriel) : « Nous avons été l’aube et le corps dissous des soleils lors même que la Conscience n’avait pris la forme ni l’apparence du visage fragile que nous tenions entre nos mains » p. 69 ; « Tu n’épouses plus les mains des femmes : renier les longs Christs féminins et tendres qui t’ont désertée » p. 74 ; « Aucune recherche : tes mains sont aussi pures que toi-même à l’abandon de toi » p. 79, etc.

Au fil du Labyrinthe est dédié à une femme : « À la mémoire de ma mère » et l’on entend ces vers, amorces mélancoliques, déchirantes du recueil :

« Des solitudes blanchies au crâne du temps / que reste-t-il  de nos bras cerclés / aux promesses de roses ? / S’il n’y avait que de durs fronts éclaboussés de pierres / combien je les aurais brisés / au fronton de mes mains ! / Mais il n’y a rien. » p. 11.

Marines Résiliences (Marines posté avant Résiliences soulignant l’importance de la vastitude du paysage aimé ; possibilité de résiliences) est dédié à un homme : « À Samuel ». En écho diffracté au « rien » résonne / raisonne une autre manière des vers de Silvaine Arabo  qui avance pas à pas, mot après mot, vague (temporelle) après vague (marine) : reflets du titre. C’est ainsi, gageons-le, dans la contemplation et la fréquentation de paysages maritimes pluriels vécus une situ, lors de proménadologies réflexives transfigurées ensuite par la mise en poèmes que l’on se console – au fil du labyrinthe qu’est le temps reconnu – de la perte, de la blessure, du « néant », de ce sentiment in fini, du « rien », interprété en boucles d’échos humains, trop humains :

« Il n’est de vrai que la déchirure d’une peau sous-marine sous / le sexe de la vague / doux / comme un vert repos d’outre-mère / comme l’accomplissement rituel du mystère de la douleur et / du mûrissement qui jaillissent / la beauté » p. 81. (beauté ici sans majuscule).

D’autre mots au ton implacable reviennent fréquemment dans les deux parties du recueil, tels : silence, solitude, néant, rien, chant : « Rien. / Le chant, seul o solitude-mère le chant seul ! » p. 15 ; le mot « rire » aussi : « Des rires s’abusaient / Derrière chacun déjà / était ce vieillard / qui raclait sa gamelle / dans le réfectoire horrible du temps » p. 15 ; « Ta voix harmonie précieuse et grave / sous le flot des paroles inutiles / là où le rire / trône en maître » p. 43 ; « On ne ressent plus rien comme autrefois    éclatement / des corps d’enfants dans les soirées bleues de juin / Lubrique et rouge le rire de l’alcool ! » p. 55.

Si dans la première partie, qui porte son titre avec justesse, une errance sertie de tristesse traversière se perçoit, née de la douleur ressentie à ne pouvoir encore – et à jamais dire « adieu » en une lente poursuite de quête vers le  juste milieu ; sorte de posture d’acceptation de ce qui est : impermanent, immanent – se dessine au fil des vers un ressenti différencié, comme si l’auteure s’était déplacée, avait fait ce pas de côté utile à voir de – vue d’oiseau – la situation dans laquelle elle erre, pour s’en extraire : «  Comme nous-mêmes se dissout le langage / emprise de la mort       la terre / triomphera toujours / la terre nous écoule / comme trop brèves saisons » p. 26 ; « Une petite lampe allumée / quelque chose / que nous ne saurons jamais / et le jeu gratuit des sourires / sur un échiquier / sans perdant / ni vainqueur » p. 27 ; « le ciel des visages devient résignation. » p. 39.

Cette posture – qui s’apparente à un état de sagesse auquel il est donné d’accéder à force de recourir aux enseignements / conséquences de l’expérience reconnue, revisitée, conscientisée (patience / sapience) – s’épanouit, dans la seconde partie, au titre mêmement révélateur du cheminement de Silvaine Arabo que le premier :

« Aube durement reconquise    spasmes de l’avant-beauté » p. 55 ; « Ainsi parmi les aubes, une autre fleur qui se lève, et l’unique, / pour saluer, pour naître : une d’aile et d’écume et d’oiseau. » p. 65 ; « Et le pincement qui bruit au cœur de toute chose : à saisir à reconnaître » p. 76 ; « Dans l’isolement du sommeil j’ai cru reconnaître la Beauté du / monde : tu n’étais pas différent de lui. En t’aimant j’aurais pu percer son secret. » p. 77 ; « Il n’est de simple que le fruit d’exister et de se détacher, / dans la rondeur absolue des perfections du silence. » p. 81.

Ainsi que figure ci-dessus ce fragment éclairant du vers : « Dans l’isolement du sommeil j’ai cru reconnaître la Beauté du monde », la Beauté, est cette fois-ci introduite par une majuscule, et sera déclinée – à maintes reprises dans la seconde partie du recueil (créée en prose poétique plus qu’en poésie « libérée ») – et fait intuitivement écho à la thématique du Printemps des Poètes 2019. Elle est ouverture « Sur les harpes du temps », vers une voie de résiliences – par paliers transformatifs, successifs, vécus – in fine en appliquant le principe de réalité – illustrée par ces vers éclairés, augmentés : « Une seconde encore et nous recréons le monde. » p. 80. ; « Seul demeure l’arbre / sur nos yeux / ni cœur ni pensée / ÊTRE (…) Sous un ciel plus profond du bleu / INFINIMENT DU BLEU » p. 92.

B’A – Mars 2019

Rome Deguergue©

Alain Fleitour, Les fissures de l’aube, L’Harmattan, témoignages poétiques, 95 pages, 17,50€, janvier 2019

Une chronique de Lieven Callant

Alain Fleitour, Les fissures de l’aube, L’Harmattan, témoignages poétiques, 95 pages, 17,50€, janvier 2019

Douze parties pour ce recueil de poésies, autant que les mois d’une année. C’est que le temps, le tempo des saisons, la manière dont il recueille le présent, le mélange aux souvenirs et nous permet ainsi de l’habiter sont les clefs de voûte de ce livre. 

Chaque étape s’attache par le biais des poèmes à nous inscrire dans une démarche sincère qui stimule autant le questionnement, la recherche d’un sens personnel à l’existence que la contemplation silencieuse et respectueuse des émotions. Elles surgissent immanquablement lorsqu’on côtoie de près l’autre en nous que l’on condamne à habiter les souvenirs.

Le livre s’ouvre sur un poème évoquant une photographie sépia de gens qui sourient, les personnes d’une même famille, les parents de l’auteur. Le temps passe, l’image ne conserve malgré son jaunissement que cet instant où tous étaient jeunes, heureux, insouciants. Le poème a la dure tâche de nous révéler que les parents de l’image sont morts, se succédant les uns les autres, à cause d’une fatalité à laquelle personne n’échappe. La mort au bout du poème? Pas seulement, le poème est avant tout la promesse de vivre pleinement le souvenir, de se rapprocher de la matière qui nous constitue sans perdre une certaine lucidité sans laquelle les sentiments ne s’exprimeraient plus au travers de nos émotions. S’inscrire dans la vie est ce que permet le poème tout en se délestant d’un fardeau impossible à porter sans rien perdre de la conscience.

Pour nous guider d’étape en étape, les poèmes nous parlent avant tout de la vie. De ses combats, de ses victoires et de ses défaites provisoires. Le poète se sert d’images, de métaphores, de symboles comme le peintre se sert des couleurs, de leurs nuances pour démarquer les ombres de la matière lumineuse, pour inscrire les corps et les objets sur la toile, sur notre rétine, dans nos souvenirs. L’imagination n’a plus qu’à les habiller de sensations et de sentiments. 

Tout au long du recueil, nous est subtilement rappelé que le poème est une oeuvre malgré tout concrète, un geste, une volonté vivace d’inscrire, de rappeler, d’alerter. Chaque poème est en soi une petite révolte qui ne se limite jamais à émettre un avis fermé. Tous les poèmes de ce livre sont des portes ouvertes, tous les poèmes sont libres. 

Pour marquer son attachement à cet esprit d’ouverture, Alain Fleitour a tenu à ce que ses poèmes soient lus, que la voix du comédien Emmanuel Delivet et le violoncelle de Bruno Cocset nous guident au-delà de nos propres lectures silencieuses. Ces exhortations musicales invitent une fois de plus la poésie à se tenir debout parmi nous. 

Le titre Les fissures de l’aube trouve sans doute explications dans le poème du même titre à la page 79. Je pense que la poésie est une aube, un commencement. Un jour de plus à gravir. Le poète se glisse dans les failles et se sert des fissures comme le grimpeur s’en sert pour franchir un sommet.  

Voici quelques vers soulevés par mes lectures, qu’ils vous suggèrent de lire et/ou d’écouter le livre!

Tu viens des herbes sauvages
Saturées de brûlures P18

Tes yeux me noient de ciels
Je suis un soupir dans la gamme des souvenirs
Au matin tu me ravives dans le ruisseau du soleil
Au murmure de ton chant. p26

Toutes leurs mains lancent des pétales de rires
Petits cerfs volants brillants
Éclats de soleil dans ce ciel d’azur. P32

La course nous portait
Aux premiers pas de l’aube
Inlassablement
Depuis le pied de la Fournaise.  P37

On se lavait avec l’aurore
Aux bruits de l’humidité. P37

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Chroniques d’Alain Fleitour sur Traversées: ici

© Lieven Callant

Stéphanie Hochet ; Eloge voluptueux du chat , Préface de Gilles Lapouge ; Philippe Rey ( 19€ – 256 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Stéphanie Hochet ; Eloge voluptueux du chat , Préface de Gilles Lapouge ; Philippe Rey ( 19€ – 256 pages) 


Stéphanie Hochet revient avec un deuxième volet autour de catus, et fait le bonheur de tous les ailourophiles tant ce volume est truffé d’informations.

L’engouement pour sa Majesté le chat ne se dément pas sur les réseaux avec les « lolcats », que l’auteure réprouve car « peu respectueux des chats »

Dans sa préface Gilles Lapouge fait remarquer l’aspect politique de cet opus. Il rappelle que le chat était considéré comme maléfique au Moyen -âge. Il souligne l’audace de cet opus.

Dans cet abécédaire consacré à la gent féline, l’auteure, « chat elle-même » dresse le portrait protéiforme du chat. Elle nous le montre dans tous ses états ! « Maniaque », « flexible » tel un gymnaste, au corps caoutchouteux, « maître du yogi ». Elle met en exergue les écrits de Jean-Louis Hue, aux «  descriptions irrésistibles des faits et gestes du chat », comme sa capacité « à se fondre dans n’importe quel objet concave », un tiroir par exemple. Elle le jalouse même, lui qui « ne connaît pas d’interdit » et « défie les lois de la pesanteur ».

Mais si « elle s’extasie sur ses séductions, elle ne dissimule pas ses travers » : ingérable, imprévisible. Parfois un vrai hooligan !

C’est un nocturne. Il peut lui arriver d’entrer en transe. « La petite bête pacifique dégaine ses griffes ». A savoir son côté prédateur féroce, goinfre. Mais la romancière confesse un faible pour ces matous obsédés par la nourriture ». Elle les trouve sympathiques et se remémore « le plaisir inoubliable « de caresser le « corps musculeux » de son regretté Manolo. C’est un lapin qui partage sa vie, désormais.

On peut aborder cet opus de multiples façons. Au hasard, selon l’attirance des mots /entrées. On y croise une myriade de chats mythiques, charismatiques (Choupette (1), Nelson, Tango, le chat du rabbin, Sam l’Insubmersible), de gens célèbres (B.B, Anny Duperey).

L’amateur de voyages partira pour « la nouvelle Egypte des matous » à la rencontre de chats japonais sur l’île d’Aoshima . C’est d’ailleurs au Japon que sont nés les bars à chats.

C’est au cours d’un séjour en Italie que Stéphanie Hochet a pris connaissance de Maru, vedette japonaise de l’écran. Son maître poste ses vidéos sous le pseudo « Mugumogu ».

Si vous passez par Rome, rendez-vous à « Largo di Torre Argentina ». quartier réservé aux petits fauves errants. Plus surprenants encore ceux du musée de l’Ermitage à Saint- Petersbourg dotés d’une carte d’identité.

En Angleterre Garfield et en Belgique, Geluck font le bonheur des bédéistes. L’humour en prime.

Vous aimez la poésie, les haïkus de Minami Shinbô, « des chakus » vous attendent…

L’art vous passionne. Le chat « au corps si harmonieux » a inspiré maints peintres (Manet, Bosch, Goya, Chardin, Picasso…), photographes et cinéastes (Les Aristochats, Fritz the Cat).

Citons cet Anglais de Brighton, Harry Pointer, qui créa The Brighton cats, cartes humoristiques.

Ou encore Foujita qui aimait poser avec Miké, car ce minet apportait à ses tableaux « une pointe de  sauvagerie, d’insolence féline, de charme comique ». L’essayiste avoue son faible pour Vinci, « antispéciste avant la mode ». Elle nous offre des descriptions très détaillées des œuvres évoquées.

On ne résiste pas à aller consulter ces peintures sur le net ou à les admirer au Louvre.

L’ami idéal de l’écrivain, comme le définit Patricia Highsmith : « ils offrent quelque chose que les êtres humains ne savent pas offrir : une compagnie qui n’est ni revendicative, ni dérangeante ». On sera étonné de lire le comportement de Churchill.

Une pléthore d’écrivains renommés est associée aux chats. Parmi eux Colette, Marcel Aymé, Baudelaire, Vian. Les poèmes de T.S Eliot ont inspiré la comédie musicale Cats.

A l’entrée « Bébert », on retrouve Frédéric Vitoux qui a écrit sur le chat de Céline dans son Dictionnaire amoureux du chat. Bernard Pivot compare le corps du félidé « à une virgule ».

Les historiens pourront embrasser l’évolution du chat et des lois depuis l’époque où il était considéré comme le diable et persona grata. L’éthologie de l’animal est aussi abordée.

Stéphanie Hochet nous offre un large éventail de lectures et de citations avec le chat comme personnage central. Voir l’impressionnante bibliographie sélective, en fin d’ouvrage.

Le tour de force de l’écrivaine, c’est de donner envie à ceux qui n’ont pas de chat d’en adopter un. Elle nous rappelle les bienfaits thérapeutiques que cet animal procure, comme le « patiner ». Elle aussi, parle de «  sérotonine » !

D’où le chagrin incommensurable quand il vient à nous quitter. C’est la gorge serrée que nous lisons les récits de Manolo, ayant appartenu à la romancière, « son âme soeur » et de Plumette, de Jérémy Fel (2). L’interview insérée rappelle Que Tal de Daniel Arsand. (3)

Végétarienne, très engagée quant à la lutte pour le bien-être animal, elle ne manque pas de dénoncer  dans cet ouvrage le comportement monstrueux de l’être humain (comme cette fête de Yulin en Chine ou celle d’Ypres).

Pourquoi ce panégyrique est -il « voluptueux » ? Parce que le chat « est un athlète de la volupté », il sait vous faire « du gringue », il « ronronne pour célébrer sa jouissance ». Son corps est attirant, « ses courbes féminines appellent la caresse. »

Les miaulements et feulements traversent cet essai. Le plus inouï, c’est d’écouter ce duo de chats, « cette œuvre de Rossini, mélodie parodique » marquante, « morceau brillant et drôle » qui décline mille variations des cris de chats.

L’auteure ne manque pas d’aborder les diverses races, (depuis le chat de gouttière, le Maine Coon au British shorthair), la « rex mutation ». Rien ne lui échappe.

Stéphanie Hochet signe un florilège félin chatoyant, foisonnant d’anecdotes, singulier, sensuel même, « élégamment érudit », très documenté aux multiples pistes d’entrées.

L’amoureuse des chats signale les étymologies, nous initie à la culture du Japon, embrasse la généalogie de « catus » sur des siècles, les croyances, glisse proverbes, adages et citations ce qui contribue à rendre la lecture très ENRICHISSANTE ! « L’erreur serait de passer à côté »!

Il vous reste tant à découvrir dans cet essai où le chat est roi. Des conseils vous sont même prodigués.

Concluons par cette définition originale du greffier:« Sybarite de la sieste, Lucullus de la gamelle, toujours prêt à la caresse, le chat est champion de la délectation ».

A votre tour de vous délecter de cette pépite inépuisable, merveilleuse ode aux chats.

Offrons à Stéphanie Hochet qui se perçoit « mi-humaine, mi -animale » des « Maneki Neko » en signe de porte-bonheur.

©Nadine Doyen

(1) Choupette : Chatte sacrée de Birmanie à qui Karl Lagerfeld « a légué une fortune par testament ».
(2) Jéremy Fel, dernier roman paru : Helena - Rivages
(3) Que Tal de Daniel Arsand - Editions Phebus

Frédéric Vitoux de l’Académie française L’Express de Bénarès – A la recherche d’Henry J.- M. Levet, récit, Fayard

Chronique de Nadine Doyen

 Frédéric Vitoux

                                      de l’Académie française

L’Express de Bénarès  

A la recherche d’Henry J.- M. Levet

                 récit, Fayard    Janvier 2018 ( 19 € – 2076 pages)

Qui connaît de nos jours Henry J.-M. Levet,(1) l’auteur des Cartes postales, exotiques,« sonnets torrides » autour des voyages ? « Insaisissable » il reste pour Fédéric Vitoux qui, pourtant, a consacré deux années à retrouver ses traces. Quête qui l’a mené de Paris (Rue Lepic, Montmartre) à Vichy (août 2015), puis à Montbrison (sa ville natale), dans les bibliothèques et jusqu’aux archives des Messageries Maritimes à Marseille.

Dans le premier chapitre intitulé « Un ami inoubliable », l’académicien explique sa rencontre foudroyante avec l’écriture de ce poète, à dix- sept ans. Les dix poèmes, regroupés à la fin de l’ouvrage, il les a appris par coeur au point de les « imprimer durablement dans la cire vierge de sa mémoire ». Grâce à la bibliothèque familiale débordant de milliers de livres, l’auteur a pu assouvir sa curiosité et se nourrir de classiques et de poésie. C’est dans une nouvelle édition de L’Anthologie de la poésie française de Kra qu’il a débusqué Levet dont les récits ont « ouvert les portes de son imagination ».

Quelle curieuse coïncidence de réaliser que son grand-père Georges Vitoux, à qui il dédie ce récit, a voyagé, comme lui, sur le même « paquebot-poste », « l’Armand Béhic ». Celui-ci avait été mandaté pour « une mission d’enquête médicale » en Chine, en 1903, juste un an après Levet, poète consulaire. Frédéric Vitoux va nous embarquer à bord de ce navire, à « la belle silhouette » pour suivre ce « poète maritime », qui le hante.

L’étudiant a fait escale à L’Étrave, la petite librairie de L’île Saint-Louis, tenue par Nicole, pas encore Madame Vitoux, afin de dénicher du Levet et de poursuivre l’exploration de ses poèmes, qu’il analyse ici avec subtilité.

Saluons le talent prescripteur de l’auteur, tout juste âgé de 18 ans, qui réussit à épuiser le stock de cette édition dirigée par Jean Paulhan.

Frédéric Vitoux est confronté de nouveau à une série de coïncidences au cours de ses recherches. Tout d’abord, tous deux ont écrit un opus intitulé Cartes postales.

Autre exemple, il trouve dans une brocante un ouvrage de Francis Jourdain dans lequel il note sa complicité avec Levet. Il étaye son portait grâce aux écrits de Fargue et Larbaud (qui avait consacré à Levet le Cahier 12 des Amis de Valery Larbaud), en guise de reconnaissance. Larbaud qui a donné son nom à la médiathèque de Vichy  qui détient ses archives et où l’auteur a reçu le Prix Larbaud.

Levet est connu pour ses « accoutrements légendaires », de vrais déguisements, « coiffé d’un fez » ou de casquettes.

Des photos, des portraits sont insérés ainsi que l’affiche de Vallotton, et celle de Villon le représentant au Grillon. On remarque son «  nez pointu, à nul autre pareil, son menton pointu, en galoche, dandy provocateur, esthète ».Un physique ingrat.

Tout en retraçant le parcours de Levet, compilant les informations glanées, le romancier décline sa généalogie, remontant jusqu’à son arrière-grand-père.

C’est en compulsant des articles parus dans Le courrier français (2) que l’auteur détective a mieux cerné sa personnalité (antimilitariste, un flegme britannique …).

Il y débusque « ses désirs refoulés, ses inclinations homosexuelles », mais il s’avère « difficile de saisir sa vie – son existence météorique aux mille facettes, aux mille secrets surtout ». L’homosexualité apparaît être un thème récurrent dans ses poèmes.

Frédéric Vitoux focalise notre attention sur les deux recueils de poésie, nous éclaire sur le sens caché de ces vers « incompréhensibles », « des rébus » pour Tardieu.

Le désir d’Orient est supposé dû à l’influence de Rimbaud. C’est en tant que publiciste qu’il s’embarque, en 1878, chargé d’une mission scientifique, « d’études de l’art khmer », poste décroché grâce à son père député. Sur cette expédition, l’auteur soulève « une forêt d’interrogations », s’étonnant de l’absence de traces.

En 1902, il sollicite un poste de vice-consul et le voilà nommé à Manille puis à Las Palmas, où le climat océanique ruinera sa santé. La maladie met un terme à sa carrière. Un destin tragique que cette mort à 32 ans.

Saluons la démarche de l’académicien auprès du maire de Montbrison. En effet, attristé de voir la tombe de Levet en ruine, il le presse par courrier, d’effectuer une restauration. Requête honorée en 2016. Rappelons aussi qu’il a oeuvré pour la sauvegarde de la maison de Colette.

On devine la frustration du narrateur quand au fil de son travail ardu, il confesse que :

« Plus je m’approche de lui et plus il se recule… ». Impossible de compter sur les parents de Levet, des notables respectables, ceux-ci n’ayant rien gardé de sa correspondance, de son manuscrit supposé, intitulé : « L’express de Bénarès ».

N’était-il qu’une mystification, un projet littéraire fantôme ?

Toutefois, par son pèlerinage, il aura contribué à nous faire connaître cet « insaisissable » poète et à nous faire « rêver de Levet ». Puisse cette rencontre aussi réchauffer et éclairer le lecteur comme ce fut le cas pour l’académicien.

On écrit pour témoigner, pour que l’on n’oublie pas, et Frédéric Vitoux, par ce récit très fouillé et enrichissant, ressuscite cette figure de Montbrison et le Montmartre bohème des années de la fin du XIXème siècle où l’on croise Morand, Toulet.

Il a le mérite de sauver de l’oubli le poète Levet, car il ne reste que quelques rares lettrés pour « continuer de chérir la mémoire de l’auteur des « cartes postales ».

Et l’écrivain enquêteur de fantasmer sur l’établissement d’« une anthologie des livres non écrits ou disparus », comme David Foenkinos avait imaginé la bibliothèque des livres refusés !

© Nadine Doyen

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(1) Henri Jean-Marie Levet (1874–1906), écrit parfois : Henry Levet et même  anglicisé en Levey.

(2) La bibliothèque Forney est l’une des seules à conserver les volumes reliés du Courrier français

Quelques extraits :

« Ni les attraits des plus aimables Argentines

 Ni les courses à cheval dans la pampa,

 N’ont le pouvoir de guérir de son spleen

 Le Consul général de France à La Plata ! »

«  L’Écosse s’est voilée de ses brumes classiques,

  Nos plages et nos lacs sont abandonnés ;

  Novembre, tribunal suprême des phtisiques,

 M’exile sur les bords de la Méditerranée… »

Marie-Hélène Prouteau: le coeur est une place forte (La part commune, ed. 2019. 148 pages, 14€.)

Chronique de Daniel Morvan

Marie-Hélène Prouteau: le coeur est une place forte (La part commune, ed. 2019. 148 pages, 14€.)

Un livret militaire sans inscriptions. Un objet vierge, exempt de signes. Perdu dans la bataille du 22 août 1914, retrouvé avec 430 autres en 1961 à Maissin, dans le Luxembourg belge, ce fascicule fut sauvé par des civils puis caché par un religieux. C’était celui de Guillaume, le grand-père maternel de Marie-Hélène Prouteau, née à Brest. Cette découverte d’un document officiel va rappeler que cette guerre à laquelle des auteurs ont donné une forme littéraire, comporte aussi de grands blancs. Le livret retrouvé semble parler pour des ombres : « Que me dit le silence du vieux livret resté cloîtré dans le fatras des balles Lebel, des bandes molletières, des shakos de Uhlans, des plaques, des gamelles rouillées, des cartouchières et des clairons ? Lui qu’une main a sorti de son coin de jardin ensemencé de sang noir, comment saisir ses non-dits ? »

Le carnet fonctionne ici en élément neutre mais capable de s’inscrire comme une forme géométrique dans le cercle de la mémoire, et de lui permettre d’englober deux guerres, et ce que celles-ci ont commis de dommages dans la vie des habitants des villes rasées.

Le sauvetage des traces, plaques matricules ou livrets, par des personnes des villages occupés en 1914, a permis de préciser où des soldats sont morts, de désigner un théâtre d’opérations (Maissin), et de les sauver de l’anonymat, à défaut de leur rendre leur être. « Perdu était non-perdu », se souvient Marie-Hélène Prouteau en citant un vers de Paul Celan, dans un refus de l’effacement brutal, de « l’inhumanité croissante ». Jusque dans la plus profonde retraite, dirait Sartre, l’histoire concerne l’écrivain dans son présent. Dessiner la trace perdue du grand-père est le projet où s’engage Marie-Hélène Prouteau, en inscrivant (métaphoriquement) dans ce carnet blanc les mémoires d’une petite-fille : Brest rasée, Guillaume le fantassin tué, et elle, réinvestissant la mémoire familiale, d’un grand-père parti en 1914 au désastre des villes anéanties.

Il y a le grand arasement, Brest ravagée, nivelée de part en part. Le souvenir du port du Roy au bord du monde atlantique file à l’abîme. Telle une ville engloutie. Son glorieux visage d’avant s’est volatilisé, devenu pauvre défroque à l’encan. L’intensité de la douleur à la mesure de l’intensité de la perte. Longtemps, dans les familles et dans la ville, il n’y a pas de mot. Long silence collectif. Ça se rajoute au silence de grand-père sur sa guerre.

Au début de l’ouvrage, qui rassemble les données documentaires comme les pièces d’un puzzle, le lecteur ignore jusqu’où la narratrice va l’entraîner, depuis ses livres de classe, ses cartes postales, les témoignages, une chanson ou un poème remémoré. « Elle arpente un autre paysage, entre l’histoire et la rêverie. De ces signes imprimés en elle, quelque chose s’est tramé: l’invention d’un grand-père. »

Comment animer cette silhouette floue d’un soldat du 19 RI, sur son quai de gare au départ de Brest ? Marie-Hélène Prouteau fait du livret un objet transitionnel entre l’aujourd’hui et l’hier, une surface sensible où déposer l’image évanouie du jeune tué de 1914. À partir du départ du soldat, le livre répond à un mouvement d’expansion vers son propre titre, « Le coeur est une place forte », d’autres voix (les poètes Jacques Prévert, Wilfred Owen et Paul Celan) venant s’unir à la première comme dans un choeur. Marie-Hélène Prouteau a emprunté à Celan un vers inspiré par une vision de la citadelle de Brest après-guerre. Vision à laquelle semble répondre l’histoire étonnante de ce calvaire breton du Tréhou offert en 1932 à une commune wallone en hommage aux morts. Le monument fut démonté et reconstruit pièce par pièce « à Maissin, en son cadastre labouré de baïonnettes ».

Le récit est aussi porté par le silence des hommes rendus muets par les horreurs de la guerre, les « chagrins enfouis sous les décombres », la chambre vide d’un fils mort, avec ses livres inutiles, et le souvenir des funérailles d’un jeune aviateur anglais. Son bombardier s’était écrasé près de la ferme des grands-parents, à La Forêt-Landerneau (près de Brest), et il fut enterré près de la tombe de l’oncle Paul, mort à 21 ans. Le pire est atteint le 9 septembre 1944 où survient, en plein siège de Brest, l’explosion de l’abri Sadi-Carnot. Catastrophe pour laquelle, nous dit Marie-Hélène Prouteau, il n’y a pas de mots plus justes que ceux les plus éloignés de nous, provenant d’un désastre ancien, gravés il y a quatre mille ans sur une tablette d’argile: les Lamentations sur la ville d’Ur. Un chant sumérien amplifierait ainsi la dissociation entre la parole et l’événement, jusqu’à retourner le silence, à l’envers du mot, en écriture originaire. La seule à pouvoir exprimer ce qui se tait dans un monde d’aujourd’hui, dira plus loin l’auteure, « où s’activent trop de moteurs de la mort ». Ce hiéroglyphe primaire surmonterait le mutisme des survivants jusqu’à trouver son point d’expression dans un poème commun à toutes les villes dévastées, Ur, Brest ou Dresde. Le chant funèbre breton et le poème mésopotamien réunis dans « l’oratorio de la grande nuit des ruines ». Dans cette projection vers l’écriture de stèle, Marie-Hélène Prouteau n’esquive pas le lyrisme du « brin d’éternité », faisant fi de toute impassibilité littéraire pour édifier autour des ombres une autre ville ‒ une Brest inaltérable qui aurait survécu sous les couches temporelles : la ville visitée par les artistes et les poètes, Blok en 1911, James Europe, introducteur du jazz sur le vieux continent en 1917, Victor Segalen de retour de Chine en 1918, Jean Grémillon captant en 1939, pour son film Remorques, « les dernières images de la ville avant sa destruction ». « On arase les ruines. On n’arase pas le jadis. On n’arase pas les présences invisibles ».

En 1961, donc, le poète Paul Celan est en vacances près de Brest. Une promenade lui inspire son poème « Après-midi avec cirque et citadelle », où deux villes, Brest et Brest-Litovsk, fusionnent dans une même vision où apparaît l’ami Ossip Mandelstam, mort vingt-ans plus tôt à la Kolyma, dans une sorte de révélation, de satori exclamé dans le vers: « Le coeur est une place-forte ». Une illumination qui nous porte à travers ce monde irréel à la H.G. Wells, ce monde arasé, auquel fait place le chant funèbre de ce beau livre, intense et généreux, scandé par le mot ruines en anglais, allemand, russe, arabe, bosniaque. « Etrange comme ces voix revenantes qui m’accompagnent en ce chemin communiquent leur vitalité. Une force pour devenir humain. Oui, ces voix capables de traverser la nuit ont la magnitude de lointaines étoiles. Et emmènent vers ceux sur d’autres terres qui vivent de sombres temps. »

                                                                                     ©Daniel Morvan