Des poèmes qui courraient en trois parties :Vanités, où l’on s’essaierait, vaille que vaille, à trouver une voie juste entre la prétention et l’autodérision, Hommageries, où l’on rendrait plus clairement hommage aux grands frères, illustres et pitoyables, de François Villon à Jean-Claude Pirotte,Voyageries, où l’on tenterait le pittoresque au défilé dans la fuite du temps ? Un peu de cela dans Poèmeries, mais d’emblée, il faut l’annoncer mi-désinvolte mi-grandiloquent, à la fin du premier sonnet – car ce ne sont que ces formes à peu près : je me fous de tout et de la poésie / ce qui compte avant tout c’est le geste. Sans doute, plus profondément, le geste, la course avec finesse malgré les apparences de l’ici ou là, ainsi va la vie poème sur le fil tendu. L’humour noir côtoie aussi la tragédie, les petits croquis, les touches intimistes angoissés et fugaces, reprenant parfois au haïku l’idée de la petite pensée après la description, en mode de clôture ou d’ouverture, c’est selon. Car enfin, le lointain et le proche ne se rejoignent-ils pas comme ces poètes relus pour approcher de moi / cet autre qui ressemble à quelque réconfort ? Oui dans ce voyage où le décor si pittoresque peut se lézarder, il y a lueurmêlée aux pleurs, condition humaine de l’homme qui de sa place ne sait que la difficulté, sans prétention ni négation de vérité tragique : un jour qu’il est de jour avant la fin de quoi / du voyage qu’onporte au cœur ou à la tête / nous sommes ici-bas de passage c’est comme ça !
Amir OR – Entre ici et là– poèmes traduits de l’hébreu par Michel Eckhard Elial, dessins de Sylvie Deparis, PO&PSY éditions érès, 2019, pochette non-paginée, 12€
Amir Or est un homme très intelligent, polyglotte et cultivé, mais ce qui importe n’est pas qu’il ait lu Héraclite, Pindare ou Plotin, mais que ceux qui ne les ont pas lus puissent tout de même comprendre quelque chose à son oeuvre, et ceux qui les ont lus puissent pourtant apprendre de sa poésie quelque chose de neuf, inattendu et essentiel. Et la double réponse est oui. Érudit primé, citoyen inspiré, pédagogue surdoué (= fondateur de la Helicon Poetry School arabo-juive), c’est d’abord et surtout un grand bonhomme et un auteur constamment décisif.
Le titre de ce recueil (traduit par l’excellent Michel Eckhard Elial) vient du très court poème :
« Aéroport : entre ici et là rien à moi »
sorte de Haïkaï cinétique (qui restitue dynamiquement l’entre-influence des composants d’une situation), comme on le voit aussi quelques pages plus haut :
« Un panneau stop sur le chemin du retour un chat écrasé »,
« Aube dans la ruelle le balayeur ratisse les monticules d’hier »
Le poème éponyme cité plus haut (« entre ici et là/ rien à moi ») dit quelque chose comme : ce que nous ne faisons que traverser ne nous appartient pas. Nous ne faisons que traverser le temps, le monde, la vérité, le vide. Donc …
Et tout est à l’avenant, pour suggérer que le dessaisissement local ( = la sagesse vient en poésie par la magie de ce qu’elle fait sensiblement aux mots – dit-il dans un entretien – et non, comme en philosophie, par la pensée de ce qu’elle opère intellectuellement sur eux !) a l’hygiène spirituelle d’un exode préventif.
Dans son précédent livre traduit en français (« Dédale », 2016), Amir Or décrivait une « tentation » de l’âme de descendre vivre, trouver compagnie et se frotter à la chair du monde (au prix, écrivait-il, de rencontrer « pesanteur, mesure et destruction », mais y gagnant réalité à chaque nouvelle « ride de l’âme »). Dans ce livre, l’y voilà : Être, en effet, dans le monde, c’est exister « entre ici et là », ne conjuguer le verbe être qu’entre deux adverbes (d’espace ou de temps) ! On a sa langue maternelle entre une vulve et une tombe, on acquiert d’autres langues entre une douane et un dictionnaire, mais c’est la possession de la parole qui change tout : l’animal n’est qu’ici, et ne va que là. L’homme, rendu présent à la présence par son verbe conscient, réside littéralement, et extraordinairement, « entre ici et là » : toutes ses performances mentales l’attestent (imaginer, c’est voir ça d’ici ; vouloir, c’est désirer d’ici-là ; se souvenir, c’est aller ici etc.). La poésie est alors ce qui donne un monde à ces acrobaties natives de l’esprit, et ce qui éduque les mots à plus réel qu’eux.
« Souffle sur moi aussi, vent, apprends-moi à bercer les mots grâce à mon esprit
La parole humaine fournit, on le sait, ces négation, généralité, conjugaison, indexalité, parenthèses, citations … ( qui, au contraire des voix animales, font voyager entre être et néant, ou séparent autrement ici de là), et la poésie est alors la parole du coeur, au sens où
« seul le coeur estompe la limite entre ce qui est et ce qui n’est pas »
D’où les merveilles ubiquitaires et anachroniques de cette poésie. Par elle, le serpent retente (mais autrement) Eve :
« Je t’emmènerai la nuit avec moi vers l’Éden pour renouveler notre amour dans le jardin de jadis
Par elle, la caresse est comme la confidence d’un geste intérieur :
« Je touche, et j’envie ma main qui touche, je touche, et je languis de toucher. Frayeur de ce moment immobile : tu es à l’intérieur d’ici »
Par elle, le couple humain est la première égale domestication croisée de la Création :
« L’animal entre mes jambes hurle à l’animal entre tes jambes .La lune entre mes dents hurle à la lune dans ton coeur ».
La poésie fournit un monde charnel aux possibilités formelles du langage. Elle ment en rendant réel ce qui est irréel, mais elle renouvelle la vérité en ce que sa parole permet l’expérience de ce qu’elle sauve de l’irréalité. L’expérience spirituelle de notre poète est là, l’esprit mettant en mots ce qui lui permet d’avancer sans eux.
Ainsi, cette extraordinaire déclaration d’amour, qui fait saisir a contrario l’infidélité de Don Juan par l’oubli et la négligence des mots qui tiendraient éveillée l’odeur de sa compagne :
« Sur mon lit,cette nuit, l’odeur de ton corps ne s’endort pas »
Ainsi, cette autre expérience, où la parole sait révéler ce qui la dépasse : qu’il y ait du temps signifie que le présent ne cesse de voler de moment en moment ; alors déplumer le devenir (comme seul peut faire le pouvoir abstractif du langage), c’est accéder à l’armature même du temps, au squelette de toute transitivité :
« Le vide enfin – pas une plume n’est restée sur les ailes du monde »
Le sommet de ce recueil est sa dernière partie, parfaitement titrée « Poèmes-prières » : évocation et invocation y vont en effet de pair. Poèmes parce que les choses viennent y chanter pour nous ce qui les englobe, prières parce que nous y supplions l’absolu (« Aide-moi, ô Grand Tout … ») de nous laisser avoir part à lui. Prier sans poésie, ce serait vouloir prosaïquement soigner sa finitude ; et composer sans prier serait ignorer l’humour d’une mort jamais nôtre (ni avant, ni pendant, ni après elle). Amir Or écrit ceci :
« Artiste de l’Être, fais de moi une musique. Sans ton esprit qui touche mon esprit sans ton regard qui voit à travers mes yeux, je suis un tronçon d’arbre, sans ressenti ni conscience, et mon existence ne souhaite que remède. Viens peindre mon monde à présent laisse-moi l’aimer sans peur, croire en mon coeur que ce n’est pas en vain que j’ai envoyé mes mots pour le toucher »
Un poète, donc, d’une rare acuité, et d’une loyale profondeur, qui fait l’effort de saisir pour nous les efforts propres du monde, la mouche du coche de la Providence théorique remise à sa place :
« Qui peut décrire ce moment ? Moi assis là solitaire à regarder tout sans mots : le miel en suspens dans l’air, le vert partout. Seule l’unique mouche de la pensée survole cet Éden du matin. »
Jérôme Garcin, Le syndrome de Garcin, Gallimard nrf Décembre 2017,( 153 pages – 14,50€ )
PRIX HUMANISME ET MEDECINE 2018
Collège Français de Pathologie Vasculaire
Mieux vaut ne pas connaître « le syndrome de Garcin » (1) qui doit son nom à Raymond Garcin, éminent neurologue, grand-père paternel de l’auteur.
Il lui rend un vibrant hommage dans ce récit et dresse le portrait d’un homme « humaniste », plein de compassion pour la souffrance de ses semblables, avec la vocation de soigner, « de guérir parfois, soulager souvent », d’alléger les maux.
Si les souvenirs de ses jeunes années se sont évanouis, Jérôme Garcin les exhume d’une lettre de sa mère. Il adorait ce grand-père (qui avait le culte de la famille) et ne voulait pas le partager avec son jumeau Olivier (2) On devine son besoin « exclusif » de ces moments de grâce à « apprendre à dessiner, rêver, à colorier le monde ».
Il nous invite dans la maison normande et nous peint la campagne « vert vif ».
Il se remémore leurs sorties en voiture : à bord d’une Versailles !
Son attachement à « cette terre mouillée », à la vallée d’Auge qui abrite « son refuge, son oratoire, son écritoire.. » remonte à plus de trente ans.
Le récit devient poignant quand Jérôme Garcin nous restitue son pèlerinage, l’été 2016, sur les traces de ce grand-père né en Martinique, au moment où lui aussi est devenu grand-père. Ce retour aux sources le conduit à la maison de Saint-Laurent, voici la tirelire des souvenirs qui s’ouvre : « C’était bouleversant, enivrant, dérangeant. Je respirais mon passé ».
Il retrace la généalogie de ses ancêtres, cette lignée de « blouses blanches », notant que ce fut « une entreprise chimérique ». Il remonte au premier de cordée : Alexis Boyer, au parcours stupéfiant, jusqu’à son grand-père, « l’exilé antillais », qui a dû fuir la colère du Mont Pelée et dont la famille a perdu les biens. Le narrateur consacre plusieurs pages à cette catastrophe apocalyptique, qui a balayé Saint-Pierre. (éruption que Daniel Picouly évoque aussi dans Quatre-vingt-dix secondes »)
Un paysage de désolation qui contraste avec le bocage normand où il s’est installé.
Dans le chapitre : « Docteur Garcin, I presume ? », qui montre le neurologue en activité, à la Salpêtrière, on réalise ce qui l’a conduit à une telle notoriété, un charisme, une bonté hors normes et un viatique : « Écoutez vos malades, ce sont vos seuls maîtres ». Pour lui « la base de la médecine était l’amour ».
Jérôme Garcin a regroupé les témoignages dithyrambiques de ses confrères, de ceux qui ont travaillé à ses côtés (étudiants, internes) et encore plus touchant, il a recueilli la gratitude d’une de ses patientes. Il a écumé les archives familiales et déniché des articles qui mettent en exergue son côté « janséniste » cultivant la satisfaction du devoir accompli, ainsi que sa force d’âme « qui lui permirent de supporter les épreuves, les morts accidentelles de sa femme, de son petit-fils ». Pour Jean Métellus, « cet honnête homme incarnait la grande médecine sensuelle, tactile, visuelle, auditive et olfactive ».
L’auteur peut être fier de ses prédécesseurs, qui ont eu accès à des postes prestigieux, à l’Académie de Médecine. Le docteur Chauffard a même eu l’honneur de soigner un certain Verlaine. Le « Papi, si romanesque » a légué à son fils Philippe « le goût de la perfection, la vertu de l’altruisme, une faculté phénoménale de travail » et à son petit-fils la passion pour la littérature. Jérôme Garcin montre l’impact de ses deux grands-pères « lettrés et contemplatifs », humanistes, sur ses lectures d’adolescent.
Il avoue qu’il avait « fini par croire que soigner était moins un verbe transitif que le complément d’objet direct de la lecture, une variante de la poésie… ».
À noter que sur sept générations, on était médecin de père en gendre, côté paternel (Raymond Garcin perpétuant « une tradition endogamique ») et de père en fils, côté maternel.
Ce sont ses « tourtereaux » de parents qui ont « clos le roman-fleuve de la médecine », toutefois il les considère « cliniciens », pratiquant « la chirurgie artistique ». Ils avaient trouvé dans la peinture et la littérature, « les remèdes à la cléricature ».
Sa mère, fille du pédopsychiatre Launay, qui restaurait les tableaux avait transformé leur salon « en bloc opératoire sentant le détergeant et la térébenthine ».
Quant à son père, « éditeur aux Presses Universitaires de France », tel un « obstétricien, il accouchait ses auteurs après avoir accompagné et surveillé leur grossesse ». (On pense à Amélie Nothomb qui, chaque année, est « enceinte » d‘un nouveau roman.)
L’auteur se livre à un considérable name-dropping des penseurs de l’époque dont son père a publié « les œuvres pérennes ».
En brossant le portrait de cet homme dynamique, qui force admiration et respect, plane l’ombre de l’absent, de l’enfant perdu. Relire La chute (3) qui relate le destin tragique de son père. Jérôme Garcin nous donne une autre définition du « syndrome de Garcin « dans la mesure où son père laissait « ses émotions à la maison , en dissimulant la douleur d’avoir perdu un enfant ». Il y voit une façon « d’être au monde sous une carapace », « de cultiver la solitude dans des lieux fréquentés », « de se donner aux autres avec parcimonie », « d’être plongé dans une incessante conversation avec soi-même », « de s’ingénier à n’être jamais percé ».
Par ce récit, Jérôme Garcin permet de voir l’évolution de la médecine avec « la chaîne des découvertes » et montre des aïeux la vocation chevillée au corps, investis dans les recherches ( neurologie) pour faire évoluer les diagnostics et traitements.
Le biographe confie un regret, celui de ne pas avoir accolé à son nom le patronyme de Pam, son grand-père maternel Launay envers qui il éprouva une grande tendresse.
Si Laurent Selsik se considère « un fils obéissant » en conjuguant l’activité de médecin et d’écrivain, Jérôme Garcin relate la rupture dans la chaîne familiale « hippocratique ». L’occasion pour lui de payer sa dette à ses grand-pères dans un exercice d’admiration très émouvant et de revenir sur deux disparitions très éprouvantes. Celles de son père et de son frère à qui il a élevé « des tombeaux de papier ». Écrire pour témoigner, pour qu’on ne les oublie pas et pour laisser une trace. N’écrit-on pas par consolation ? En résumé le mémorialiste de la famille Garcin conclut : « si soigner, c’est sauver des vies, écrire c’est les prolonger ».
Jérôme Garcin signe un récit intime foisonnant, émaillé d’éclats de poésie, dans lequel il réussit une chirurgie délicate, à savoir « ligaturer deux mémoires » dans cette « dynastie de mandarins ».
On connaît le journaliste à l’Obs, l’écrivain « intranquille », l’animateur du Masque et la Plume, ajoutons-lui une nouvelle casquette : chantre de la mémoire familiale.
Quant à sa petite-fille, Lou, peut-être embrassera-t-elle une carrière médicale ?
Isabelle Carré ; Les rêveurs, Livre de poche, janvier 2019, 288 pages ; 7,70€)
Isabelle Carré brosse avec tact le portrait de ses parents : couple atypique (classe sociale opposée),une mère rejetée par sa famille, un père artiste au goût japonisant.
Puis, elle fait défiler ses souvenirs d’enfance, revisite leurs sorties dominicales.
C’est en fouillant le passé de ses géniteurs qu’elle exhume bien des fêlures.
Des mots : « abandon, tristes, mélancoliques », reflètent l’état d’âme des adultes d’où le besoin pour la narratrice d’échapper à cet enfer borderline. Lors de son séjour à l’hôpital, suite à une TS, qu’elle relate avec autodérision, elle noue des amitiés, et se découvre une vocation pour le théâtre, ce « lot de consolation merveilleux ».
Le jour où le père fait son coming out, le couple explose et il s’ensuit un véritable séisme. Tout s’éclaire pour la narratrice (le changement de look, les lectures de Lui, de Gai Pied). La musique, la danse, l’écriture, ont oeuvré à sa résilience. Rebondissements : le fils aîné retrouve son père, la mère son premier amour.
La comédienne démontre que « l’hérédité, même douloureuse, peut être une force ».
Elle signe un récit à la veine autobiographique, empreint de nostalgie, traversé de peurs, d’interrogations, de rêves comme chez Sempé. Un premier roman prometteur !
Avec François de Cornière, la fidélité en amitié n’est pas un vain mot. Cela va de l’incisive préface de Jacques Morin au dessin de couverture de Jean-Noël Blanc et passe encore par de nombreuses évocations de « poètamis » qu’ils soient vivants (J.P.Georges, R.Tixier, L.Dubost,…) ou morts (G.Haldas, J.Rivet, J.Rousselot). De la longue souffrance qu’il a vécue pendant plus de dix ans avec la longue maladie puis la disparition de son épouse Sophie, d’autres que lui se seraient repliés dans une déploration stérile. Lui, en guise de résilience, sait convoquer les mots qu’il a toujours su utiliser pour évoquer pudiquement des moments vécus, oubliés, puis resurgis au présent. Il y a comme ça des images qui « remontent / comme une arrière-mémoire ». Le poète ne s’égare jamais « dans cette étrange fabrique de souvenirs / qui s’appelle l’écriture ». Il en connaît les pièges et les dangers surtout « quand on cherche à écrire en peu de mots / quelque chose de sa vie ». Au lieu du « je » habituel chez les poètes, il utilise un substantif impersonnel mais reconnaissable : l’homme. Ce personnage furtif surgit et disparaît presque aussitôt du paysage. Oui, François de Cornière est bien, et c’est si rare, « un poète qui ressemble / à ce qu’il écrit » : loyal et discret, juste et fidèle.
François de Cornière : « Ça tient à quoi ? » (Le Castor Astral éd., 2019), 200 pages, 13 euros – 1 rue Franklin – 93310 Le Pré-Saint-Gervais ou www.castorastral.com
Louis Dubost : « Diogène ou La tête dans les genoux »
Très belle édition pour ce Diogène : couverture à rabat, impression, mise en pages,…Il s’agit ici d’une « reprise enrichie » de deux anciens recueils parus en 2011 et 2016. Tout cela est redistribué dans un ordre alphabétique, ordre qui est aussi, selon Vialatte, « désordre, insolite et poésie ». Des abeilles à la zizanie, tous les éléments vitaux du jardin se mettent en place selon une importance variable : de quelques lignes pour l’abricot, la glycine ou le myosotis à deux pages pour les courtils, le haricot ou les vers de terre. Avec la complicité de son épouse, sa « merlette complice dans la vie et au jardin », l’auteur rythme sa vie sur celle des saisons : « Au potager, le temps prend son temps et le jardinier fait de même ». Au passage, Louis Dubost en profite pour égratigner quelques contemporains, poètes et politiciens sans oublier ces « écolo-bobos gavés au bio de chez bio » ou à ce faux-jardinier, « maniaque orwellien aux mains gantés et au nez masqué ». Il fait aussi un éloge appuyé des jardiniers, ces « anarchistes d’aujourd’hui » qui savent accueillir les variétés migrantes comme la carotte ouzbèke. Il s’interroge ensuite sur le devenir de l’espèce humaine avec la disparition de nombreuses espèces animales et végétales. Avec plus d’une centaine d’entrées encadrées d’un prologue et d’un épilogue, ce livre ouvre des espaces vitaux où l’on respire large et où l’on se pose à l’évidence la question cruciale : « Et si la poésie créait cet appel d’air dans notre monde qui étouffe ? ».
Louis Dubost : « Diogène ou La tête entre les genoux » (La Mèche lente éd., 2019), 120 pages, 16 euros – 45 rue du Beausoleil – 79260 La Crèche ou lespritcurieux85@gmail.com
Thomas Vinau : « C’est un beau jour pour ne pas mourir »
Chaque nouveau livre de Thomas Vinau (une cinquantaine en dix ans !) est une surprise. Il est impossible à l’avance de savoir ce qu’il contient car l’auteur n’a pas son pareil pour déranger le paisible confort du lecteur moyen. Son talent est tel qu’il peut jouer sur de nombreux registres littéraires et poétiques avec autant de brio. Sous un titre remarquable, il a rassemblé « 365 poèmes sous la main » dans l’esprit de ce que fit naguère Pierre Autin-Grenier avec ses Radis bleus qui sont ici évoqués plusieurs fois. Le ton est donné dès le premier texte : « J’écris des poèmes allumettes / de petites flammes / qui ne réchauffent rien / et qui me brûlent / le bout des doigts ». Ce sont de brefs poèmes centrés pleine page composés de pirouettes et de demi-tours, de stations assises et de sprints fulgurants. On y croise une compagne patiente, les ombres tutélaires de Brautigan et de Carver sans compter avec toute une ménagerie hétéroclite composée d’un héron, de trois pies, d’ours polaires et de monstres indéfinis. Thomas Vinau décrit un monde étonnant dans lequel il se ménage des espaces en creux ou en relief selon son humeur : « Je ne chante pas le monde / je le murmure / il fait déjà bien assez de bruit ». Il y a chez lui une manière originale d’évoquer les petites choses du quotidien en allant chercher les angles morts, ces espaces furtifs qui échappent au commun des mortels. Curiosité, émerveillement, mélancolie : tous les ingrédients sont là pour que se mette en place une poésie vivante et vitale car, ne l’oublions pas, « la poésie doit être partagée / sinon elle ne sert à rien ».
Thomas Vinau : « C’est un beau jour pour ne pas mourir » (Le Castor Astral éd., 2019), 418 pages, 17 euros – 1 rue Franklin – 93310 Le Pré-Saint-Gervais ou www.castorastral.com