Philippe Vilain ; Un matin d’hiver ; Grasset, (15€-141 pages), Avril 2019

Chronique de Nadine Doyen

Philippe Vilain ; Un matin d’hiver ; Grasset, (15€-141 pages), Avril 2019

Dans le prologue, Philippe Vilain nous révèle la genèse de son roman. Une rencontre avec une inconnue, lors d’un séminaire universitaire, qui débouche sur des confidences, terreau idéal pour un écrivain surtout quand il trouve un aspect romanesque dans cette vie qui lui est déroulée, comme servie sur un plateau !

Un écrivain, pour Nancy Houston, « c’est un braconnier d’histoires, un chapardeur, qui s’accapare de bribes, pour les sertir telles des pierres précieuses ». Avec l’accord de la confidente d’un jour, Philippe Vilain a procédé à un travail « d’ensecrètement » pour garantir l’anonymat de son héroïne.

Il se glisse avec brio et délicatesse dans la peau, le coeur, le corps, la vie d’une femme pour un peu plus de vingt-quatre heures.

Précisons que sa narratrice est une femme amoureuse qui relate sa rencontre avec Dan, tous deux enseignants dans la même université.

Les deux portraits se tissent simultanément.

Elle, Julie, la trentaine au début du récit, la quarantaine quand on prend congé d’elle. Elle décline sa passion pour la littérature : « compagne fidèle », l’amie des insomnies, « un secours nécessaire ». Ses amies la considèrent «  rêveuse, idéaliste ».

Lui, « charismatique », « se sent profondément américain » et accorde peu d’importance à l’apparence, à sa tenue vestimentaire. Ce qui compte, « ce qui fait la qualité d’un homme, c’est son travail, son oeuvre ». Un charme certain auquel Julie succombe.

On devine la dépendance amoureuse de l’enseignante à la voir rivée à son téléphone, guettant les textos de l’élu de son coeur. Philippe Vilain dont on connaît l’exigence quant à la qualité du français (1) pointe les risques de « la déchéance de la langue » dans cet usage d’émoticônes en rafales, de négligences orthographiques. Ce que l’enseignante de lettres conteste.

Vient le mariage précipité par un heureux événement en vue : « l’enfant de l’amour », leur princesse, leur « poupée de porcelaine » qui transforme Dan en « un père prévenant, soigneux, organisé » et Julie en mère poule.

Le Noël des cinq ans de Mary marque un tournant, le moment où la vie de la narratrice va basculer. Elle tient le lecteur en haleine, en justifiant son émoi. Elle sait ce qui est arrivé. Une situation qui rappelle ce phénomène des évaporés que Thomas Reverdy a évoqué dans un de ses romans. Cette disparition est d’autant plus énigmatique que notre société est hyperconnectée. Les parents de Dan, tout autant démunis, sont prêts à soutenir leur belle-fille, à faire mieux connaissance avec Mary. Le grand-père concédera au désir de cette dernière : fouler les endroits que son père a fréquentés. On imagine aisément la difficulté pour l’enfant de grandir, confrontée à un tel mystère. Quand lui dire la vérité ?

On voit cette femme ébranlée aux confins de la folie, taraudée par la culpabilité.

Elle passe en revue toutes les hypothèses plausibles, celles qui l’arrangent. Son inquiétude parvenue à son climax génère une atmosphère éprouvante qui gagne le lecteur. Elle pensait former un « couple heureux, solidaire, complice ».

Il s’avère que Dan n’aimait pas parler de ses recherches ni de ses enquêtes sur le terrain relatives au racisme, les considérant « secret affair »

En explorant le couple, Philippe Vilain décrypte en quoi l’arrivée d’une enfant peut modifier la relation entre les parents. Il montre le moment où le doute s’empare de la protagoniste. N’auraient-ils pas parfois négligé de communiquer ou ne se sont-ils pas quelquefois réfugiés dans le silence ? « Le silence est la diplomatie du coeur, se taire est la meilleure solution », pense-t-elle.

Une réflexion de Louis Guilloux renvoie à la situation de cette femme acculée à vivre en solo, formant toutefois, à ses yeux « un beau petit couple » avec sa fille. « On jouit mal de ce qu’on a, on ne possède que quand on a perdu. Mais on possède peut-être mieux encore, quand on a failli perdre et que l’on retrouve ». Dans son introspection, cette mère évaluait la chance d’avoir une famille heureuse, et les retours de Dan étaient toujours fêtés avec Mary transpirant le bonheur des retrouvailles. Elle ne peut s’empêcher de convoquer leurs « sweet memories », leurs instants de grâce », car « Le bonheur n’a pas de mots, il n’a que des images radieuses… ».

Dans une succession de flashbacks, elle revoit, se remémore sa vie conjugale et fait l’amer constat de la perte, de « l ‘anesthésie du désir ». A qui la faute ? La lassitude, la monotonie qui s’installe ? Des professions trop prenantes qui confisquent le temps pour la sphère privée ?

L’auteur aborde la notion de l’identité et l’avenir des couples mixtes. Dan avait-il le mal du pays ? Vivait-il mal sa situation d’expatrié ?

Le romancier soulève la question de la fidélité quand le mari est si souvent en déplacement.

Dans la partie retraçant l’enquête initiée par celle qui vit mal l’abandon, le lecteur qui est conduit dans les bas fonds de villes américaines, découvre les conditions pour lancer un avis de recherche,ce « wanted » vu dans les films et comment fonctionne la police des deux côtés de l’Atlantique. Épaulée par Paul Peeters, le père du disparu, Julie va écumer le maximum d’endroits au risque de s’aventurer dans les « quartiers de sauvages », ce que l’on leur déconseille.

Tous deux sont déterminés à « remuer ciel et terre », déçus du manque de coopération de la police. Ce qui offre au lecteur de traverser des zones industrielles aux murs tagués, aux « môles bétonnés d’une soixantaine d’étages, chatouillant le ciel » ; d’entendre la couleur sonore de Houston avec « ses voix immigrantes ». Des halls d’immeubles aux « boîtes aux lettres défoncées ».

Puis, c’est le pouls de la ville d’Atlanta que l’on sent vibrer, sa rumeur, ses odeurs qui nous parviennent avant de découvrir la vue panoramique que Julie balaye du regard. Elle est comme en pèlerinage dans cette ville aimée car liée à Dan, ville « où le soleil brille toute l’année », ville aux « immenses parcs verdoyants, fleuris d’azalées qui donnent un sentiment de liberté ».

On est témoin du maelstrom qui étreint Julie, oscillant de l’espoir au découragement, à l’angoisse. (« L’espoir se réfrigérait dans la cuisine ».)

Dan aurait-il été victime d’un guet-apens ? Est-il en vie ? Pouvait-il être « un agent infiltré » ? Comment en parler à sa famille, ses collègues ? Et que dire à sa fille qui grandit et s’interroge aussi? C’est un permanent questionnement qui alimente l’esprit de la narratrice. Le lecteur est suspendu au moindre indice qui mènerait sur la bonne piste, ce qui maintient une certaine tension.

L’auteur a enregistré dans ce récit tous les pics d’émotion que traverse son héroïne, tel un sismographe : son impatience de retrouver Dan aux prémices de leur passion dévorante ; la joie de la maternité ; les affres de l’attente, la morsure du manque. Il décortique de façon saisissante la période interminable de l’absence : « L’absence, c’est vivre avec un sentiment d’inachevé » et montre comment la narratrice va apprivoiser l’absence, une fois la sidération passée.

Une caractéristique du style de Philippe Vilain, c’est son goût pour les énumérations qui prennent parfois la forme de l’anaphore.

Il a l’art de tisser des récits à la trame cinématographique, ce roman ne fait pas exception. Le gros plan en clôture sur Mary tenant la main de sa mère près du lac parfois « strillé par des écharpes de brume », dans Piedmont Park, est une scène lumineuse et joyeuse. On referme le livre avec encore en tête les chansons de Bob Dylan et Janet Joplin, de quoi alimenter la bande son.

Comme Nicolas Carreau le fait remarquer (2) : « Philippe Vilain est devenu le spécialiste du roman d’amour non cucul !  Ce qui compte c’est sa manière de décrire le couple, le désir, le manque ». Il sait adopter une voix féminine, il sait se muer en femme avec une extrême sensibilité. Il brosse le portrait d’une femme multiple (« célibataire endurcie, amoureuse éperdue, idéaliste, enseignante studieuse, mère appliquée, veuve éplorée »), avant tout courageuse et résiliente.

Elle force l’admiration par sa détermination au vu des vicissitudes rencontrées. En la sachant apaisée désormais, délestée de sa pensée unique et obsessionnelle de Dan, et bien accompagnée, le lecteur referme le livre, lui aussi apaisé.

Une histoire incroyable, touchante, prégnante, servie par une écriture pleine de subtilité avec une once de poésie. Un témoignage utile pour la fille du disparu.


(1) : La littérature sans idéal de Philippe Vilain

(2) Émission du samedi  6 avril 2019 sur Europe 1


Extrait : « Je n’ai pas écrit pour faire le deuil de Dan Peeters, l’oublier ou expurger je ne sais quelle ancienne souffrance, mais pour mieux me représenter sa disparition et témoigner de ce qu’elle fut pour moi : l’événement de ma vie. D’ailleurs, je ne crois pas que l’on écrive pour oublier, mais pour retrouver au contraire, dans l’univers du langage, ceux que l’on a perdus ».

© Nadine Doyen

Carole-Laure Desguin, A chaos, chaos et demi ; préface d’Eric Allard ; La P’tite Hélène Editions, 2018

Une chronique de Pierre Schroven

Carole-Laure Desguin, A chaos, chaos et demi ; préface d’Eric Allard ; La P’tite Hélène Editions, 2018

Ceux qui m’intéressent sont ceux qui ont la démence de vivre. Ceux qui ne savent pas bâiller, ni sortir un lieu commun mais qui brûlent, brûlent pareils aux fabuleux feux jaunes des chandelles/ Jack Kérouac

Dans ce recueil, Carine Laure Desguin  remet en question les apparences pour célébrer la vie dans son mouvement perpétuel, rompre les codes de l’écriture et mettre à mal l’équilibre d’un monde  capturé par le capital .

Ici, la langue dérape, fait venir au jour le sensible, active les forces de l’invisible, tend vers l’inconnu, érode les conventions, résiste à la syntaxe, à l’institution, à l’idée de sujet et tente de mettre au jour la face cachée des êtres et des choses ; ici, l’auteure brise le langage pour aller vers l’obscur, l’énigme du corps et rompre avec l’ordre du discours pour qu’à son tour l’être sorte de la représentation, retrouve les forces dissimulées derrière les formes et s’en aille d’un pas léger vers une autre façon d’être. Bref, en sortant du standing de la langue, Desguin nous aide à guérir des pièges de l’image et du principe d’identité qui nous fixe dans les formes et nous fait  négliger les forces qui résistent à tout ce qui nous présuppose… Au bout du compte,  cinquante poèmes jubilatoires qui prennent l’émotion sur le vif, éveillent le réel, révèlent notre ambiguïté, nous rendent plus vivant et mettent en joue une pensée ayant pour seul but la mise en cause de tout.

J’ai scruté les avaloirs assise entre deux orbites et le troisième œil a éclaté ce qu’il me restait de non-sens. Là sont cachées les vérités, dans le désert inachevé qui attend que s’ouvrent les paupières d’une extase.                                                             

                                                                                                             ©Pierre Schroven

Louis Delorme, ALTERNANCE, Collection Sajat, Paris, 2019.

Une chronique de Claude Luezior

Louis Delorme, La charnier.

Louis Delorme, ALTERNANCE, Collection Sajat, Paris, 2019, ISBN : 978-2-35157-758-6

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Expressionnisme ? Impressionisme ? Cubisme ? Et pourquoi donc un « isme » ? Art naïf, parfois. Art tout court. Les gravures, sculptures, huiles, collages, sérigraphies de Louis Delorme nous font penser à Münch, Chagall, ou Garouste. Classement difficile : et pourquoi donc un classement ? L’itinéraire est complexe, certainement tourmenté, toujours aux aguets. Mais pas seulement.

Ce recueil illustre les méandres d’un artiste mais aussi la pensée d’un poète : errances, illusions noyées, désespérance face à l’absurdité.

Nombreux sont les ouvrages où le trait illustre un texte. Chose connue ! Par ailleurs, on trouve à foison des lignes explicatives commises par tel ou tel historien de l’art  déguisé en guide touristique ou en poète du dimanche. Passons ! Enfin, certains écrivains se sont essayés à commettre des lignes inspirées par une peinture, offrant au lecteur, j’allais dire au contempleur, une luminosité originale.

Dans ALTERNANCE, la démarche de Delorme montre  les deux faces de sa propre vie. Singulière dualité. Rares sont les artistes qui se sont essayés tout à la fois aux arts plastiques et à l’écriture avec autant de créativité, de constance, de talent renouvelé, d’acharnement. L’auteur reprend sa matière picturale mais ne la commente pas. Il lui coud des mots, lui donne un sens complémentaire: le sien.

On peut plaider le fait que l’œuvre plastique se suffit à elle-même, que c’est au spectateur d’y trouver sa voie. On peut prétendre qu’un poème n’a pas besoin d’être illustré car le lecteur a son imaginaire propre.

Certes.

Mais la vision d’un artiste prend une signification tierce quand elle est amplifiée, magnifiée par le créateur lui-même. Nous l’avions déjà noté, par exemple chez Armand Niquille qui peignait des poèmes, aphorismes ou envolées mystiques au revers de ses tableaux. Non pas comme une vaine narration mais dans une tentative de dire autrement, de graver sa pensée dans une autre partie de son, de notre cerveau.

Parfois, cet essai désespéré de mettre un sens langagier à sa toile trouve une soupape dans le titre qu’il lui donne.

Ici, Delorme assume une création verbale originale à partir d’œuvres anciennes. Le moule n’est pas cassé, le fond de la pensée, intacte. Nous avions déjà apprécié ses sentes avec Contrepoints, une trilogie en compagnie de Jeanne Champel Grenier. Delorme accorde (on gardera le mot « corde »), c’est à dire enchaîne, scande, burine un verbe fort à sa matière picturale.

Juste un exemple :  Le Charnier. Contempler le tableau est une expérience. Lire le poème est un voyage. Côte à côte, les deux expressions du même auteur prennent une dimension particulière. ALTERNANCE ou présence simultanée ?

     ©Claude Luezior

Morte dans l’anonymat

sans même assez de terre

pour recouvrir ces corps

décharnés,

désunis,

tous ces déjà presque squelettes,

pêle-mêle jetés

dans la fosse commune.

Qui peut oublier ça

et pire le nier ?

Bourreau, ta mort aussi,

elle était programmée.

Dans quels champs

allez-vous

vous retrouver ensemble ?

                        Louis Delorme

David Foenkinos, Deux sœurs, nrf Gallimard, Février 2019 (173 pages – 17€)

Chronique de Nadine Doyen

David Foenkinos, Deux sœurs, nrf Gallimard, Février 2019 (173 pages – 17€)

David Foenkinos change de registre aimant surprendre son lecteur.

Il nous immisce d’abord dans un couple en crise, en train de se déliter/se fracasser soudainement et nous rend témoin de la rupture d’autant plus brutale, violente, pour Mathilde que l’été ils parlaient mariage. Aucun signe décelé, pas de préavis.

La première partie se focalise sur Mathilde, professeur de français, la montrant dans son milieu professionnel.

On la devine pleine d’abnégation, très investie et désireuse de transmettre sa passion pour Flaubert.

On la voit dans son rapport avec ses élèves, ses collègues.

Sabine, sa collègue la plus proche, la loser sentimentale l’envie, la jalouse même.

Quelle ironie quand le lecteur, lui, connaît la réalité !

L’autre facette de Mathilde c’est celle d’une femme délaissée, aux abois, qui voit son couple partir à vau l’eau, en proie à une douleur indicible, guettant un texto.

Comment mener sa classe, poursuivre l’étude de « L’éducation sentimentale » sans rien laisser paraître ?

Le romancier excelle à plonger son héroïne dans un engrenage hors contrôle, la faisant disjoncter.

Tout bascule pour l’enseignante avec le cadeau de Matéo, (cet élève considéré comme un « fayot », avec qui elle avait lié une relation privilégiée) et ses paroles maladroites qu’elle prend pour de la provocation.

Son dérapage va la conduire dans des méandres bien sombres et aux mensonges : « Une erreur dans un océan de perfection, et c’est l’erreur seule que l’on regarde ».

David Foenkinos décrypte la rupture sous deux angles. Pour Étienne, « le bourreau » qui a choisi de quitter Mathilde, il aborde cela comme une renaissance, une liberté retrouvée. La compagnie d’Iris, l’ex revenue, est si magique, que « même un mauvais film l’enchante », que même « la pluie ne mouille plus ».

Pour Mathilde, « la victime de ghosting» (1), totalement anéantie, c’est le scénario « Mourir d’aimer » qui l’habite. La vérité imparable, elle l’apprend de Benoît, l’ami d’Étienne. Véritable couperet. Comment va-t-elle survivre à cette absence si prégnante, à ce naufrage amoureux, elle qui a mis le turbo à sa souffrance ?

Elle nage, non pas dans le bonheur comme le pense Sabine, sa collègue, mais dans un total marasme. Sa voisine psychiatre va-t-elle pouvoir lui apporter une aide ?

L’auteur soulève la question : Que reste-t-il d’un amour ? Un kaléidoscope de souvenirs comme autant d’éclats de frustration (La Croatie!) et de beauté mêlés.

Des souvenirs « qui souffrent de la garde alternée des mémoires » !

La phrase : « Elle perdait toute sa vie », par l’usage de l’imparfait traduit l’inéluctable fugacité de cet amour.

Toutefois, à la fin de l’acte I, le lecteur quitte les deux sœurs confiant, car Mathilde   est prise en charge par Agathe, cette sœur qui n’hésite pas à prendre un jour de congé pour apporter du bien-être à sa cadette. Il apparaît vite qu’elles n’ont guère d’affinités, déjà dans leur enfance leurs rapports étaient conflictuels, « des montagnes russes ». La disparition de leurs parents avait toutefois resserré leurs liens : « une forme d’alliance nécessaire à la survie de la famille ». Mais la remarque glissée par le narrateur nous met en alerte : « Tout prendrait bientôt une tournure différente ».

Cette fois leur rapprochement a été initié grâce à la naissance de la fille d’Agathe, Lili, dont raffole la tante.

Si Mathilde, férue de littérature, lit à haute dose, peut-être trop, elle constate que les livres manquent dans le foyer de sa sœur et le déplore.

N’avance-t-on pas que plus tôt un enfant est entouré de livres, plus vite il sera « un  grand lecteur »? Ici David Foenkinos aborde la place accordée, dès l’enfance, à la lecture au sein d’une famille. La transmission de parents à enfants est primordiale.

La partie 2 nous immerge dans le duo formé par Agathe et Frédéric, un couple modèle, heureux qui, faute de solution, va recueillir Mathilde. Ce qui n’est pas sans perturber leur intimité. Cette dernière manifeste une fibre maternelle certaine pour pouponner sa nièce dont elle occupe la chambre. On suit au quotidien ce trio d’adultes, mais la présence d’une tierce personne ne risque-t-elle pas de faire exploser le couple, d’autant que Mathilde se révèle intrusive, arbore un décolleté aguicheur un soir ? Et si leur cohabitation en huis clos se transformait en un trio amoureux ?

L’entomologiste des coeurs féminins confirme son talent de se glisser dans le corps et l’âme de ses héroïnes et dresse deux portraits très fouillés de femmes.

L’auteur explore la relation sororale et s’attache à la jalousie que l’on voit poindre entre Agathe et Mathilde. Gouffre délétère dangereux. La jalousie, « mécanisme fascinant qui vient brouiller toutes les cartes dans une histoire d’amour », telle la définit Amélie Nothomb. Et on peut devenir monstrueusement jalouse ! Suspense.

Avec la même justesse et sensibilité, il autopsie le couple. Hugo, collègue de Frédéric, réalise qu’il ne plaît pas aux femmes. Son ex l’a quitté pour une femme.

Iris, de retour d’Australie, a « repris sa place impériale » dans le coeur d’Étienne.

Frédéric, lui, manifeste un certain trouble devant Mathilde, vraie Ophélia « en chemise de nuit blanche, cheveux longs détachés » et son aveu a de quoi le déstabiliser. Toutefois, il témoigne son amour à sa femme par un geste délicat.

Le romancier soulève cette injonction au bonheur (douce chimère) dont on est abreuvé sur les réseaux. Peut-on devenir méchant à force de souffrir ? D’autre part, peut-on être heureux au détriment de sa sœur, sans une once de culpabilité ? »

Il souligne le lien des lieux avec les êtres. Si l’héroïne de Philippe Besson dans « Se résoudre aux adieux » fait un pèlerinage sur les lieux visités avec l’être aimé, Mathilde, au contraire, désire les éviter et raye les quartiers de Paris liés à Étienne, à leur bonheur révolu. Par contre elle est envoûtée par la magie de sa balade nocturne avec le mari de sa sœur, au retour d’un concert.

David Foenkinos fait une incursion dans le domaine de l’intelligence artificielle, « au coeur du métier de Frédéric », sujet auquel s’intéresse Mathilde afin de pouvoir mieux comprendre le travail de son beau-frère. Elle a même lu La guerre des intelligences de Laurent Alexandre, ce qui ne peut que le flatter.

Il met en exergue le pouvoir des livres : si on leur prête un effet thérapeutique, si les « livres prennent soin de nous » (2), comment interpréter l’assertion de l’écrivain : « On ne pouvait pas être heureux quand on avait trop lu. Tous les malheurs venaient de la littérature. » ? Néanmoins Mathilde, qui nourrit la même passion pour Flaubert que Marie-Hélène Lafon (3), suscite la curiosité de lire ou l’envie de relire                «  L’éducation sentimentale ».

Si les aficionados d’Amélie Nothomb traquent dans ses romans son mot fétiche « pneu », ceux de David Foenkinos guettent ce qui fait son ADN, à savoir une constante, les mots : « la Suisse, cheveux, deux polonais…). Récurrent également le nom de la protagoniste Mathilde Pécheux que l’on retrouve dans le film Jalouse.

Quant aux notes de bas de page, si certains s’en accommodent plus ou moins mal, d’autres, à juste raison, crient « au génie ».

Le scénariste sème des références cinématographiques et nous offre des travellings sur ses personnages arpentant Paris by night, dignes du cinéma de Woody Allen. Après la réussite de l’adaptation du Mystère Henri Pick, on attend celle de « Deux soeurs ».

A souligner également le côté théâtral de certaines scènes : Mathilde déclamant le prénom d’Iris telle une litanie ou Mathilde en train de faire cours à une classe imaginaire. Le cameraman centre son objectif sur les gestes : le cruel, le tendre.

Malgré l’ombre de l’absente en filigrane à la fin du roman, l’auteur séduit toujours par son style d’écriture et ses tournures inattendues comme : « arnaque au zygomatique ou « Le coeur de l’autre est un royaume impossible à gouverner » !

David  Foenkinos signe un roman intimiste au dénouement tragique et glaçant.

Un choc terrassant. L’empathie que l’on éprouvait pour Mathilde se transforme en sidération, voire en incompréhension. Il dépeint avec précision, comme au cordeau l’érosion et l’inconstance des sentiments, les griffes acérées de la rupture et la jalousie, le tout exacerbé par la souffrance du deuil amoureux et la spirale du malheur. Un sentiment de vacuité totale, d’échec.

C’est la gorge serrée que l’on referme ce thriller psychologique bien vertigineux.

Parmi les livres qui l’aident à vivre, Agathe Ruga confie : « L’oeuvre de David Foenkinos est presque un être cher. La Délicatesse me réconforte. Charlotte me fait pleurer. Le potentiel érotique de ma femme me fait rire ». N’oublions pas Le mystère Henri Pick, adapté à l’écran par Rémi Bezançon. une comédie séduisante.


(1) ghosting : néologisme issu de l’anglais ghost (=fantôme) : virer un amour, un ami sans explication, rompre sans un mot.
(2) Les livres prennent soin de nous de Régine Detambel
(3) Flaubert Par Marie-Hélène Lafon- Buchet-Chastel Les auteurs de ma vie

© Nadine Doyen

Béatrice Pailler, Goûte l’Eau, poèmes, accompagné de six encres de Claude Jacquesson, Collection Les Plaquettes Éditions À l’index, 46 pages, 11€

Une chronique de Michel Lamart

Béatrice Pailler, Goûte l’Eau, poèmes, accompagné de six encres de Claude Jacquesson, Collection Les Plaquettes Éditions À l’index, 46 pages, 11€

Goûte l’eau/goutte d’eau : l’injonction, d’emblée, coule de source. Le poème se veut jeu(x) d’eau(x)/de langue. Il suggère qu’il faut prendre au mot cette invitation à jouir (à j’ouïr ?) de ce que la vie offre de plus précieux : l’eau. Et, peut-être, le poème. Cette prescription hédoniste oriente d’entrée la lecture: « Goûter l’eau/de tous nos sens. » Par « sens » entendons : sémantisme et perception. La poète joue habilement sur les deux acceptions pour inviter à une lecture active – et d’autant plus goûteuse ! Jeu d’eaux/de mots: poème.

La construction du recueil est rigoureuse. Trois parties : « O, Eaux, Eau Grande ». Le texte, dépouillé au début (vers de quelques mots regroupés en distiques, tercets, parfois empruntant au calligramme – celui qui débute ainsi : « Eau/Gouttant/Bois/coupé » affecte la forme d’un H (une hache) -, versets de quelques vers) s’évase, ensuite, en courts poèmes en prose, pour revenir, enfin, au poème à forme plus classique. Il s’agit donc d’un cycle – ou, mieux, d’un itinéraire : on part d’une « Naissance », on stagne dans un lac (« L’inassouvi du lac parle de genèse. »), métaphore du poème en prose, et on revient au mouvement de « Va-et-vient » d’une mobilité retrouvée, avec un retour au ventre originel (« Eau des yeux et des ventres. »). Cycle de l’eau, cycle de vie (avec ses larmes, ses déchirures) et de mort.

Le thème de la déchirure informe le poème intitulé « Trans/-parence » qui évoque une « Chute/Lucide » universelle mêlant liquidité et lumière. Ce « trans » (transition, transformation) instaure une verticalité dans le mouvement. La chute.

Trans

-parence

Goutte

L’univers

Chute

Lucide

Ouverte

Comme

Disséquée

Lumière

Matrice

Couleur

Cicatrice

Trans

-paraître   

Le poème mime par la forme son objet. Autre calligramme. La goutte, c’est le mot. Sa liquidité. Le poème prend langue à la source. Réversibilité : la poésie est la langue des sources. C’est une renaissance (« Comme naître ») à condition de « Remonter le cours/et non le descendre » pour alléger la marche. Fin de la première partie et sa leçon : « L’eau état du rêve ».

Si, comme le pense Bachelard, poètes et rêveurs « sont souvent plus amusés que séduits par les jeux superficiels des eaux », l’élément liquide ne constitue en rien, pour Béatrice Pailler, un pur ornement stylistique. Au-delà du psychisme hydrant, il y a, chez cette poète, une recherche d’intimité singulière qui vise à concilier élaboration d’une langue poétique originale et quête de la substance de l’être.

Dans ce but, le travail sur le signifiant constitue une préoccupation constante. On l’a dit plus haut : tous les sens sont concernés par le poème. Matière vivante, « Féconde », la goutte s’écoute : « Tous les souffles,/Tous les cris,/sont matière d’eau. » Ce débordement envahit sensuellement tout le champ sémantique de la perception : gustative – le titre -, sonore –  « Le chant de l’eau » -, visuelle « Reflets ». Une langue s’élabore avec sa propre syntaxe, sa grammaire  et son lexique: « Lumière et vent/Sont l’alphabet de l’eau. »

Le poème opère sa propre métamorphose : « Je de l’eau », « Jeu de peau ». Pour prendre corps : « Eau/doigt qui sonde/Main qui entre/Vœu »  et ne pas s’en tenir à la surface, mais plutôt aller au fond des choses. D’autant que « L’eau/On ne sait rien de ce qu’elle cache. » Et donc « Aux jeux de sur-face/Il faut oser sa langue/En saisir les reflets. » Sonder ce mystère au risque de « Se laisser boire par elle. » Mythe d’O-phélie dirait Bachelard. Bachoffen considérait le « a » comme la voyelle de l’eau (aqua, apa, wasser), c’est le « o » qui, chez Béatrice Pailler, exerce cette fonction.

L’introspection suggérée va très loin : « Quitter la surface/Des choses et de nous-mêmes,/Et sous sa langue être gravier, nu./L’eau nous rend à la grève. » Érosion, certes ! Mais aussi Éros qui transfigure au risque de la perte. En effet, si l’eau « À la pierre donne un visage. », elle peut aussi bien l’effacer et, dès lors, « L’eau retourne à l’eau. » L’élément est duel. Sa puissance est à la fois positive et négative : (« La source tisse le vide. » mais sa force réside en ce qu’elle révèle : « L’eau reste l’eau,/ Bien après nous-mêmes. » Constat : l’eau fait lien…

Dans la seconde partie, après la verticalité d’une forme mimant le ruissellement, la prose s’étale en flaques poétiques suggérant la mort horizontale (« La veine se rompt »). Saturation de mots, inondation (« La pluie ne cède en rien. La pluie occulte. Plus rien n’existe que sa langue sur le réel défenestré, sa langue comme une anguille. »). Le déluge s’universalise (« ciel et eau mélangent leur cours. ») pour faire place à une renaissance espérée : « Ta peau, ton eau : humus, humeur./ De quel horizon, nos corps accoucheront-ils ? »

Avec le dernier poème (« Eau Grande ») retour à la verticalité première. Le cycle est bouclé. Ressac vers l’O, image de la perfection du cycle. L’eau a perdu de sa violence pour réaffirmer la continuité entre parole de l’eau et parole humaine. Cette liquidité reconquise suit le cours bachelardien de l’unité d’élément qui satisfait l’imaginaire en liant des traits disparates : « Sous l’émeri du ressac,/ Salive suée,/Salive embrun,/Résorbent les contours. » La transfiguration dans la langue a eu lieu : la lumière éloigne les ombres, la couleur (« Bleu mercure », « chants d’or et d’argent », « Bleu minerai ») reprend vie et la change (« La vie autre. ») pour célébrer la rencontre « Au confluent de nos corps:/L’eau. » et unir les hommes (« Gouttes d’hommes » sans distinction de genre (« L’eau/Femme-marsouin »), sans soupçon non plus de narcissisme.

La poésie de Béatrice Pailler nous invite, après Jadis un ailleurs (L’Harmattan, 2016), à reconsidérer notre rapport à la langue et à l’eau – dormeuse, silencieuse ou chantante – dans une perspective aux échos ontologiques, voire écologiques.  Elle nous rappelle que c’est le mot qui fait la force du poème. Goûtons cet éloge de l’eau, salutaire pour le devenir de l’homme, par lequel « L’infime prend sa part d’Infini. »

Les encres de Claude Jacquesson ponctuent agréablement ce recueil en multipliant ondes et reflets, mouvements et remous. Elles nous rappellent que l’élément, de ses reflets ondoyants et changeants, emprunte à la vie pour en restituer un visage. Dans ce miroir liquide  chacun pourra se reconnaître.

© Michel Lamart   

« Le Livre à Dire », Jean-Claude Tardif, 11 rue du Stade 76133 Épouville, 11€)