Jean Le Boël : « et leurs bras frêles tordant le destin »

Une chronique de Georges Cathalobrassite

Jean Le Boël, et leurs bras frêles tordant le destin, (Henry éd., 2017), 84 pages, 10 euros –

Parc d’activités de Campigneulles – 62170 Montreuil-su-Mer ou www.editionshenry.com

Dans le « Bréviaire de poète » qui ouvre son nouveau livre, Jean Le Boël prend humblement sa place dans le « boitillant cortège » des poètes contemporains. Il faut pourtant se méfier des poètes modestes qui affirment que leur « poésie n’est pas grand-chose » et qu’elle sera vite rendue à un oubli fatal.

Le lecteur sera prévenu, certes, mais nous l’inviterons à aller voir de plus près ces poèmes reflets d’un tonique humanisme et d’un rare altruisme. La crainte est bien celle de l’absence de lecteurs puisque le rouleau compresseur de l’actualité écrase tout sur son passage. Le poète regrette aussi que « chacun étouffe dans sa peau / obscur à soi-même » alors qu’il serait si simple d’éliminer ces angoisses dans une fraternité radieuse car « tout meurt qui ne se donne ». Chacun doit s’imposer cette rigueur puisque « l’insurrection du poète c’est de se tenir droit ». Pas de compromis possible car « il faut parler il faut sourire / nous aurons bien assez de la mort / pour nous taire / pour montrer les dents ».

Tous ces poèmes sont constellés d’images, celle de la jeunesse des amoureux, celle de la vieillesse et du temps qui est passé ou celle des artistes et des poètes disparus. Après avoir refermé ce livre, on invitera les lecteurs à revenir à l’avant-dire et surtout à son paragraphe final : « Je souhaite, écrit Jean Le Boël, que ma poésie soit au service : des petits, de ceux que l’on oublie, de ceux que j’admire et dont je me nourris ». Rassurons-le : il a réussi ce fragile et respectable pari.

©Georges Cathalo

 

Josette Ségura : « Jours avec »

 

Une chronique de Georges Cathalo

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Josette Ségura,  Jours avec (Éditinter éd., 2017), 50 pages, 12 euros –

BP 15- 6 square Frédéric Chopin – 91450 Soisy-sur-Seine  


 

Il est impossible de rester insensible à ce livre apaisant au titre décalé par rapport à l’expression courante des « Jours sans »… Ces jours que Josette Ségura nous permet de partager sont des points d’accroche indispensables.

Nous suivons l’auteur sur un sentier parsemé de « cailloux du petit Poucet » à la découverte de lieux magiques (Saint-Bertrand-de-Comminges, Conques, Saint-Guilhem-le-Désert) ou de lieux habités (Jean Malrieu à Penne ou Gaston Puel à Veilhes).

Ralentir l’allure ou freiner les emballements des jours qui filent sont d’urgentes résolutions lorsqu’on « a l’impression que c’est ici qu’il faut se taire, écouter».  De discrets souvenirs d’enfance s’infiltrent dans ces promenades oniriques quand « on ne sait plus parfois sur qui s’appuyer ». Il devient donc urgent de retrouver « un exercice d’éloignement » qui permettra de tenir à distance un monde devenu trop anxiogène et trop trépidant.

En parcourant ces jardins silencieux aux douces lumières, on sera confronté au mystère latent que l’on tentera de saisir, « toujours comme dans un journal, noter / feuilleter les souvenirs, / faire respirer le jour ». Josette Ségura sait savourer chaque instant vécu à sa juste mesure dans la précieuse richesse qui le rend unique.

En lisant chacun de ses poèmes, on a l’impression de recevoir un cadeau inattendu et réconfortant.

©Georges Cathalo

Alain Freixe : « Contre le désert »

Une chronique de Georges Cathalo

 

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Alain Freixe, Contre le désert, (L’Amourier éd., 2017), 126 pages, 13,50 euros – 1 montée du Portal – 06390 Coaraze – alain.freixe@wanadoo.fr ou amourier.com


« On lit. C’est un poème ? Une prose ? On ne sait plus. Une présence, oui. » Voilà ce qu’écrit Alain Freixe dans le court texte qui boucle son livre, texte intitulé « Comme on tombe amoureux ». Oui, c’est bien de cela qu’il s’agit avec ce miracle, cette utopie, ce mirage qui permet d’avancer et que l’on nomme poésie alors que l’on « va aveugle dans la grande nuit des pages. Ou du monde. »

Ce recueil regroupe plusieurs suites de poèmes déjà parues pour certaines en tirages limités. On se réjouit de les voir ici rassemblées. Si les thématiques de l’œuvre abondante de ce poète sont bien identifiées (l’ombre et la lumière, la montagne et le ciel,…), on aime ressentir en parcourant lentement ces pages, un vrai climat de confiance et de sérénité.

 Le poète avance dans une randonnée solaire et poétique : « l’ombre de ma voix / grandit derrière / mes mots ».  C’est là que « rempli de nuit / le monde glisse / et dans nos mots / nos images / l’ombre d’une torche / s’éteint ».

La sagesse du poète n’a rien à voir avec un quelconque détachement hautain vis-à-vis d’une réalité impitoyable et ce n’est surtout pas une résignation. Il y a dans ces poèmes une force sous-jacente qui permet à chacun de se retrouver : « on peut écrire / ce qu’on veut / en ventriloque / des lettres » car « on ne saisira jamais / que l’ombre / de ce dont on parle ».

©Georges CATHALO

 

Saïd Mohamed : « Le vin des crapauds »

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Saïd Mohamed, Le vin des crapauds, (Les Carnets du Dessert de Lune éd., 2017), 70 pages (au format A4), 18 euros – 67 rue de Venise – B 1050 Bruxelles ou dessertlune@gmail.com  


Ce magnifique livre s’ouvre sur une triple dédicace : Emir Kusturica, Jérôme Bosch et Goya. À partir de cela, on peut affirmer que l’atmosphère est bien circonscrite et le cadre bien défini.  On ne saurait parler des forts et rudes poèmes de l’auteur sans évoquer les 13 linogravures de Bob De Groof qui viennent prolonger la force tellurique de ces poèmes au vocabulaire apocalyptique dans un déluge de situations extrêmes.

Tout contribue ici à traquer la barbarie dans les moindres recoins et à dénoncer la banalisation de l’horreur. Saïd Mohamed voudra « calmer la mémoire de l’enfance » en exorcisant d’anciennes réalités et des souvenirs douloureux : « Le plus doux d’entre nous deviendrait fou / S’il lui venait à l’esprit de ma douleur l’immensité ».

Oui, la poésie a bien « sa place dans la nef des fous » et le poète se ravise, fait le point et craint de « ne jamais pouvoir donner (son) pardon / À l’œuvre de l’enfer » car « l’horreur ne faillit jamais ».

D’un bout à l’autre du livre, dans une langue flamboyante, l’auteur ne craint pas d’avancer à découvert et ne redoute pas d’affronter jugements et reproches. Il avance libre et solitaire, en exilé volontaire, en tentant de dépasser les peurs qui continuent de l’assaillir quand « chaque jour déverse son lot guerrier / Et nous maintient la tête sous l’eau ».

« En glaneur de paroles », il sait que « vivre au détail est trop peu ». Toute son œuvre est là pour témoigner de cette forte réalité.

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Paul Bergèse : « Lecteurs »

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Paul Bergèse, Lecteurs, (Soc et Foc éd., 2017), 44 pages, 15 euros – L’Ouche des 3 Saules 85700 La Meilleraie-Tillay ou postmaster@soc-et-foc.com


À l’heure où prolifèrent smartphones, tablettes et liseuses, les lecteurs de « livres-papier » se font de plus en plus rares. Cependant et fort heureusement, ils sont encore très nombreux et témoignent de leur dévorante passion.

Paul Bergèse, lors d’un « séjour d’itinérance », les a observés dans leur pratique addictive, réfugiés dans des lieux aussi différents que des librairies et des bordures de champ, des trains de nuit et des bistrots. Isolés du monde qui les entoure, c’est le plus souvent allongés ou assis qu’on les retrouve : enfant dans un supermarché, « assis en tailleur sur le carrelage », adolescent « à plat ventre dans le foin odorant », jeune fille « assise sur une chaise de jardin à l’ombre du saule pleureur » ou vieux lecteur sur un banc de bois…

En relisant ces proses poétiques, l’on croise le fantôme bien oublié hélas de Georges-L. Godeau dans cette façon habile d’entraîner justement le lecteur dans une spirale avant de lui porter le coup fatal d’une chute efficace.

Goulus ou bruyants, gourmets ou silencieux, tous les types de lecteurs trouvent ici leur place : grâce aux livres de rêve, ils apaisent leurs rêves de livres.

Ajoutons que de délicates aquarelles de Joëlle Bernard complètent sans redondance ces textes originaux pour faire de ce livre un petit bijou raffiné qui ne peut que confirmer chaque lecteur à poursuivre son addiction dans cette enrichissante voie pour le cœur et l’esprit.

©Georges Cathalo

 

Patricia Cottron-Daubigné : « Ceux du lointain »

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658Patricia Cottron-Daubigné, Ceux du lointain, (L’Amourier éd., 2017), 88 pages, 12,50 euros – 1, montée du Portal – 06390 Coaraze


Patricia Cottron-Daubigné est quelqu’un qui publie relativement peu de livres mais chacun d’eux est un ouvrage circonstancié qui ne laisse aucune place à la fantaisie ou au décorum. L’on ne peut cependant pas parler ici de « poésie engagée » ou bien alors c’est toute une existence qui serait vouée à dénoncer les injustices et à révéler ce que les médias nous cachent.

Dès l’exergue de Térence qui considérait que rien de ce qui est humain ne lui était étranger, on est embarqué en Syrie puis aux côtés de Brika la Roumaine engluée dans un bidonville. Pardon, « on ne dit pas le mot bidonville », on parle de camp ou de campement ! Tous ces délaissés, « dans le délabrement de tout », sont tenus « à l’écart / des discours comptables et coupables / à l’écart / des peurs entretenues ». Tous ces drames quotidiens sombrent dans la banalité des informations en continu.

Heureusement, « on a son cœur et rien d’autre / pour tenir la route » et puis l’on a recours aux textes anciens de Virgile dont certains passages très actuels sont insérés dans la suite des poèmes. Patricia Cottron-Daubigné assume cette filiation : « je prends chez Virgile cette leçon des temps / son présent éternel ».

Lisons et relisons ce livre dérangeant afin de ne pas alimenter plus longtemps un oubli complice et coupable.

©Georges Cathalo

 

Patrice Maltaverne, Débile aux trois-quarts, Gros Textes éd., 2017, 72 pages, 10 euros

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Patrice Maltaverne, Débile aux trois-quarts, Gros Textes éd., 2017, 72 pages, 10 euros


Que le lecteur ne se fie surtout pas à ce titre repoussoir ; en effet, ce livre n’a pas été écrit par un débile ni aux trois-quarts, ni au dixième ni au centième…C’est même le contraire qui est à l’œuvre ici avec une profusion de poèmes directement branchés sur un quotidien accaparant, riche en rencontres et fertile en rebondissements.  

On pourra toujours y relever une forte influence de Carver ou de Brautigan mais aussi de Biga ou de Venaille. Cette poésie n’hésite pas à se livrer à visage découvert en terrain hostile avec la première personne du singulier présente dans tous les poèmes. Très difficile voire impossible d’isoler des extraits de ces poèmes car chacun d’eux forme un bloc monolithique dont on ne peut extraire le moindre éclat. C’est peut-être à cela que l’on peut reconnaître une exigence d’écriture même si tout paraît si simple et si évident lorsqu’on lit ces textes à voix haute.

Et puis Maltaverne n’est pas un gars difficile ; ses rêves ne sont pas démesurés. Tout au plus rêve-t-il qu’on lui paie « une brouette rutilante / Avec son pneu gomme sentant le neuf ». Il n’en faut pas plus pour faire son bonheur car « il va falloir faire simple / Si l’on veut rentrer dans le rang / Avoir l’air bête / Si l’on prend le mauvais train ». Avec ce nouveau livre, rassurons l’auteur : il a pris le bon train !

Patrice Maltaverne : Débile aux trois-quarts (Gros Textes éd., 2017), 72 pages, 10 euros – Fontfourane – 05380 Châteauroux-les-Alpes ou gros.textes@laposte.net


©Georges Cathalo