LA RÉTROSPECTIVE VINCENT BIOULÈS – Chemins de Traverse – AU MUSÉE FABRE DE MONTPELLIER, du 15 juin au 6 octobre 2019

Chronique de Marc Wetzel

LA RÉTROSPECTIVE VINCENT BIOULÈS – Chemins de Traverse –
AU MUSÉE FABRE DE MONTPELLIER,
du 15 juin au 6 octobre 2019


Toi qui vas, visiteur, cheminer ici d’œuvre en œuvre, souviens-toi que cet artiste a toujours douté entre deux œuvres, mais jamais lors de la réalisation de chaque. Il ne te montrera donc ici que ses décisions (par nature joyeuses et désirantes), mais n’oublie pas – pas plus qu’il ne l’oublie lui-même – que cet homme a été constamment malade (ou en tout cas perplexe et angoissé) en cheminant lui-même d’une œuvre vers l’autre. Il aura délibéré tragiquement dès qu’il terminait quoi que ce soit (sentant bien que tant qu’on ne fait que chercher, l’insignifiance est pour soi ; dès qu’on a  trouvé, le sens est pour autrui. Et c’est justice).

Je viens de parler de décisions joyeuses et désirantes, non pas d’heureuses et aimantes. C’est qu’en art, dit Bioulès, la joie qui vous traverse ne vous appartient pas (alors que tout bonheur est d’abord sien), et le désir qui vous tient ne se justifie pas (alors que l’amour formule et consulte ses raisons). Mais s’il n’y avait que joie et désir, on serait chez Spinoza ; et s’il n’y avait que détresse et mélancolie (c’est à dire constats de l’absence de bonheur et de l’incapacité d’aimer) on serait chez Pascal. Or ni Spinoza ni Pascal ne se plaisaient à la peinture (Spinoza parce que c’est le tout indivisible de l’espace qui l’intéresse, non les morceaux choisis de ses images sensibles ; Pascal parce que le redoublement complaisant d’une présence par elle-même indifférente des êtres finis l’agace), et, par conséquent, il n’y a pas seulement joie et désir dans les œuvres de Bioulès, mais résolument bonheur et amour. Lui-même l’avoue : il y a bonheur à « être intéressé continuellement » par ce qu’on a à faire (car les belles réponses que viennent fournir ses œuvres lui deviennent aussitôt de bonnes questions !), et il confie d’autre part : « J’ai beaucoup de mal à ne pas aimer ».

Même quand il forçait sa nature à se restreindre à la non-figuration, il a aimé ça (parce que, quand le problème de la nature des figures disparaît avec elles, les problèmes picturaux restants – ceux de l’organisation de l’espace, et de la matérialité de la lumière – sont, à proportion, mieux saisis et affrontés pour eux-mêmes) ;

et c’est un homme qui aime, physiologiquement, les mystères de l’espace (qui est la source des distances, et comme le coffre des directions), de la lumière (qui est le bain des clartés, et le vent des couleurs), et donc, même en sa courte absence, ceux de la figure (qui est la forme de toute présence, et le visage de toute restitution).  

Quand on parcourt la rétrospective d’un grand peintre, comme l’occasion s’offre ici, trois questions normales et communes viennent : « d’où tire-t-il tout ça ? » (la création), « que signifie ce qu’il nous présente ? » (la révélation), et « que vaut, pour mon propre destin, ce qu’on m’invite à rencontrer ici ? » (le salut). Chaque question, on le voit, a sa tonalité religieuse. Mais, justement cet artiste est animé d’une foi catholique sobre et ardente, qui préempte (qu’il le sache ou non, que nous le voulions ou non) ces trois notions. Ce qui change des choses :

Bioulès dirait que le créateur n’est en tout cas pas lui, mais Dieu. Créer, c’est faire être du réel par des moyens inconnus de lui. La formule « créer, c’est produire à partir de rien – ex nihilo » ne vaut que pour Dieu, et du seul point de vue des hommes : ce Dieu aurait su et pu causer l’existence des choses avant elles toutes, donc sans l’aide de rien d’existant. Cette affaire de Création entre Dieu et l’univers, sur fond de néant rétrospectif, ne concerne donc pas l’homme – qui n’y joue aucun autre rôle que … d’en résulter! C’est pourquoi Bioulès ne prétend pas créer, mais seulement devoir se renouveler. « J’ai horreur de la répétition, toujours peur de faire ce que je sais déjà faire ». Il constate seulement qu’il sait transformer ce qu’il vient de réussir en autre chose qu’il n’aura pas su jusque-là accomplir. C’est, littéralement, un homme toujours pressé, par ses étapes concluantes, d’arriver ailleurs. Il ne crée pas, il transfigure.

Bioulès dirait, pareillement, que la puissance de révélation n’est pas de son ressort : seul un créateur de la Totalité peut révéler à l’homme son mode d’emploi spécifique d’elle. Révéler, c’est, pour Dieu, formuler à l’être humain ce que sa conscience d’avoir une source absolue peut et doit faire d’elle-même. Un peintre croyant décline donc par principe l’offre tentante de nous révéler quoi que ce soit : pour Dieu qui révèle, sa Création est au passé (comme un souvenir), mais l’usage humain qu’il préconise d’elle est au présent et au futur (comme son projet que l’homme apprenne à vivre dans cette création, fidèlement à sa source reconnue). Mais voilà que notre peintre écrit quelque chose d’anodin et décisif : « La grande difficulté comme dans toute ma vie est de ne pas confondre les souvenirs et les projets ». Pour qu’une révélation ait lieu, il faudrait qu’un travail cesse (chose impossible chez Bioulès) de se nourrir de lui-même, qu’on comprenne une fois pour toutes le secret d’une conception propre, la signification d’une émergence, qu’un horizon sans nostalgie, un engagement sans réminiscence, se dégage enfin. Ce qui est possible pour Dieu ne l’est pas pour Bioulès : ne saisissant ce qu’il va faire que dans les problèmes que lui pose ce qu’il vient d’accomplir, il n’est pas assez libre du temps pour imaginer produire irréversiblement du décisif, ni décisivement un savoir sans retour. Il ne révèle pas, il approfondit.

Mais je crois bien pourtant que le Bioulès, peintre figuratif, peintre parfois même de corps et de visages, veut sauver quelque chose de lui-même et de nous. On peut rapprocher deux de ses formules : « J’ai le sentiment de ne pouvoir me dérober à chaque visage que je rencontre », et « L’Éternité n’est pas quelque chose qui dure ». Or un visage humain, non seulement n’est pas fait pour durer, mais, comme une sorte d’incarnation de la finitude même, comme un figurant de l’Absolu de ce qui passe, montre, à l’inverse du masque, qu’il n’a d’autre choix que de bien user de lui-même, de bellement s’user : c’est pour cela que l’éternité est dans la figuration d’un visage, et la perte d’éternité, à l’inverse, dans l’immuabilité pour rire de « l’abstrait ». L’absolu vivant n’est qu’expression, et toute expressivité est mortelle. Les jours de tout visage sont comptés, mais le visage de son jour (son regard) en est le juge de paix. Et l’œuvre qui lui donne présence est comme un échangeur décisif des sorts (à la fois singulier et objectif, exemplaire et accessible).

Une œuvre accomplie (telle que plus de soixante années d’efforts de Bioulès ont su la faire advenir) c’est ça : pour l’auteur et les spectateurs, un commun vestiaire des dignités. Le génie d’un peintre tient à ce que ceux qui se glisseront dans son imagination visible pourront s’y juger impeccablement eux-mêmes. La proximité bouleversante de cette œuvre – pourtant si exigeante ! – est justement que chaque usager assidu et confiant d’elle s’y retrouvera miraculeusement à la distance vraie de lui-même. « Sans doute faut-il essayer plusieurs vêtements pour découvrir celui qui vous convient, mais personne d’autre que soi-même ne peut en prendre les mesures ». Vincent Bioulès est alors comme le malicieux et infaillible tailleur de nos âmes. Le salutaire de cette œuvre est qu’elle combine l’hospitalité d’une Étable native à l’efficacité d’un Jugement dernier. Quelqu’un est assez sauvé quand il peut littéralement se déduire de la source de tous ses efforts. Cette œuvre donne purement et simplement la force dont la nostalgie de notre existence prochainement révolue a besoin !

Une dernière chose : pourquoi l’artiste a-t-il choisi  – assez tôt après la parenthèse « non-figurative », et en s’y étant dès lors toujours tenu – le réalisme figuratif ? Parce qu’il est, je crois, toujours plus juste que son contraire (le formalisme abstrait) : juste, c’est à dire à la fois intelligent, charitable et digne.

Le réalisme figuratif a toujours une idée d’avance : il montre comment, réellement, les choses se cachent les unes derrière les autres (il ne le cache pas) ; il montre d’où il dessine ce qu’il fait voir (en nous faisant regarder avec lui depuis un endroit où les choses représentées lui permettaient justement de s’installer) ; enfin, non seulement l’échelle proposée des tailles et des volumes est fidèle et loyale (le regard n’en tombera pas !), mais le spectateur y est assuré d’en être lui-même un des barreaux vivants.

La peinture « abstraite » est a contrario aristocratique : on n’est à égalité avec l’artiste (et les uns avec les autres, devant l’œuvre ) que devant des objets (et des scènes) reconnaissables, alors que nul ne pourrait voter contre – donc résister à – ce qu’on lui refuse de se figurer. Tout réalisme pictural est plus honnête, a l’intelligence plus ouverte et offerte, parce que tout monde réel représenté demande avec cela comment l’existence même de cet artiste et de ses amateurs mêmes y (ou en) fut possible, alors que nul ne serait défié de s’expliquer comment il a pu surgir d’un monde informe ou irréel.

Et puis il y a une certaine joie de la présence complète que l’art non-figuratif ne peut évidemment pas garantir (que serait l’intégralité d’une coulure, une fumerolle ou un vortex ?). La joie sans but de l’abstraction lyrique et la tristesse sans cause du formalisme militant sont d’égales pertes de temps et de chances de vérité. Pour dire brutalement les choses : les formes en décomposition l’exhalent. Et puis il n’y a que la réalité figurable dont on puisse découvrir qu’on l’ignorait, ou comprendre qu’on « la connaissait depuis toujours sans la savoir encore » ! Voilà pourquoi, réellement et contagieusement, ce formidable peintre a titre à écrire :

 « Tout être peut tirer parti de ce qui le met en péril, y puiser les raisons de se battre et s’avancer en équilibre au-dessus de l’épouvante ».

  Il ne suffit pas de « ne pas se raconter d’histoires » (Althusser) ; il faut encore, dit Bioulès, ne pas se faire de cadeaux. C’est ce qui a permis au second de pouvoir ne tuer, lui, que sa Muse – elle qui aime bien ça, ressuscite volontiers, retraverse joyeusement le Styx pour, avec cet étonnant maître, figurer infatigablement notre condition.

Musée Fabre de Montpellier

©Marc Wetzel

STÉPHANIE DUPAYS, Comme elle s’imagine, Mercure de France (157 pages – 16€), Février 2019

Chronique de Nadine Doyen


STÉPHANIE DUPAYS, Comme elle s’imagine, Mercure de France (157 pages – 16€), Février 2019

Les protagonistes de Stéphanie Dupays sont des digital natives addicts aux réseaux.  A travers Laure, professeure de Lettres, « maîtresse de conférences », l’auteure explore les relations amoureuses sur la toile : comment l’étincelle naît, comment l’attirance grandit, évolue au point de tomber dans la dépendance.

On suit donc Laure, la trentaine, au début de sa relation virtuelle avec Vincent.

Elle croit « avoir trouvé un cocon chaud et doux où elle pouvait faire halte ».

Elle est si entichée, que même en plein cours, elle ruse pour pouvoir vérifier si Vincent lui a bien répondu. Si impatiente de s’isoler pour lui répondre, est-elle vraiment présente à ses élèves ? L’attentif Jean-Baptiste n’a-t-il pas décelé un signe de fébrilité ? La voilà scotchée à son smartphone.

Elle est si hypnotisée par l’écran que même dans un bus bondé elle est capable de se créer une bulle.

On peut lire certains de ses échanges avec ses followers, et en particulier avec ce fameux Vincent. Elle n’hésite pas à passer des heures à zoner la toile, à chatter ou à passer au crible le profil de Vincent, à fouiller dans ses posts. (1) Comme Swann, elle décrypte le moindre mot, le moindre geste, chaque texto, « comme s’il s’agissait d’un télégramme diplomatique pendant la guerre froide ».

Sa dépendance aux messages de Vincent devient incontournable car celui-ci a l’art de la séduire, l’appelant sa « délicieuse », son « alliée ». Sa vie bascule, rêvant de leur rencontre, elle tente de la programmer mais la réaction de Vincent la refroidit, la déconcerte. La jalousie s’installe.

Elle va jusqu’à s’offrir une séance photo avec une professionnelle, pour poster une image séduisante de son profil. Elle fantasme déjà sur le nombre de likes qu’elle recueillera, en espérant ceux de Vincent.

L’auteure montre combien l’apparence prime sur Facebook.

Si bien que Laure qui se compare aux créatures virtuelles, aux « visages lisses, aux corps parfaits » en est complexée. Elle voit « se rouvrir la cicatrice d’une image de soi défaillante ». Il est bon de convoquer l’injonction de Frédéric Midal : « Foutez-vous la paix », déconseillant de se comparer à un autre.

On constate que Laure, spécialiste de Flaubert, peine à concilier son travail quotidien  (copies, colloques à préparer) et son égarement sur la toile. Elle perd sa concentration, corrige « l’esprit ailleurs, papillonne de ses copies à son smartphone, ce qui l’oblige à veiller parfois jusqu’à cinq heures du matin.

On suit les « montagnes russes » affectives entre les deux protagonistes et les rebondissements dans leur relation. Les vacances de Noël pour Laure, ce sera auprès de ses parents, à la campagne, pour renouer avec la nature, avec elle-même, afin que son cerveau ne tourne pas en boucle et surtout pour mettre Vincent entre parenthèses ! Elle se fait violence pour travailler sur ordi mais sans internet, elle se plonge dans Proust, Gary. Besoin de « retrouver sa souveraineté ». « Le travail effréné a un pouvoir anxiolytique » reconnu.

Comme le fait remarquer Patrick Boucheron : « Les livres sont des boussoles. Quand on perd pied, on n’a pas tant de choses auxquelles on peut se raccrocher. »

La romancière relate leur premier baiser, leurs premières étreintes, leur premier repas en tête à tête. Puis les rencontres ponctuelles, parfois de brèves entrevues, entre deux trains, une soirée au restaurant, des rendez-vous improvisés en dernière minute ! Entre, place à leur correspondance numérique qui est loin de combler Laure, une romantique, qui rêve de lettres manuscrites. En effet, « l’écran ne laisse rien transparaître du souffle qui guide la plume, de ses hésitations, de ses soubresauts » et « le choix du papier, le tracé délivrent  quand même un peu du génie propre au scripteur ». « L’espacement de leurs rencontres faisait de chacune une éternelle première fois ».

Or il apparaît que Vincent a « comme un sixième sens »:dès que Laure s’éloigne, il revient vers elle ! Va-t-elle lui accorder une nouvelle chance ? Peut-elle lui faire confiance quand il lui dit que leur « rencontre est un miracle » et qu’elle est « son ange gardien » ? Laissons le lecteur découvrir l’évolution de cette relation et voir si elle parviendra à « résoudre l’énigme Vincent ».

On serait tenté de rapprocher Laure de l’héroïne de David Foenkinos, Mathide, elle aussi enseignante, qui « avait trop lu de livres » et « tous les malheurs venaient de la littérature »! Pour le narrateur de « Deux soeurs » (2), le métier de professeure « c’était une soumission à l’interprétation des mots ». Stéphanie Dupays , elle aussi, met en exergue le pouvoir des mots à travers Laure qui a tendance à vouloir vivre sa relation amoureuse à l’instar de personnages de romans. « Elle avait besoin des mots des autres pour décoder les êtres et les choses, interposer la littérature entre elle et le monde la protégeait ».

Toutefois les livres restent sa bouée de secours, son refuge, préférant « se passer de confident et s’en remettre aux livres ». Ainsi toutes ses références littéraires et cinématographiques (Rohmer) offrent au lecteur un terreau éclectique où puiser pour s’enrichir. Citons les poètes Brautigan, Cadou, Bousquet et Valérie Rouzeau qui méritent d’être lus. On croise également Durrell, Modiano.

Et si vous êtes à Paris, vous pouvez rendre visite à la statue de Montaigne, lui frotter le pied droit et le bonheur devrait vous sourire ou l’amour !

Stéphanie Dupays livre une réflexion sur le célibat selon les âges, sur les vieux couples, sur la difficulté d’entretenir une relation pérenne avec autrui.

Elle oppose celui qui se contente d’échanges derrière l’écran et de rencontres épisodiques à celle qui a besoin de relations concrètes, de convivialité et ne se satisfait pas « de mots d’amour ». Pour Laure, il devient évident que « Vincent est une divinité inaccessible ». Leur connivence serait-elle factice ? On plonge dans les pensées de Laure qui en vient à douter de la sincérité des liens tissés avec Vincent, à se demander si elle n’a pas été ghostée. Le manque devient insupportable, douloureux pour l’amoureuse. Le poids du silence est terrible quand il brise l’illusion de proximité.

Si vous n’êtes pas sur les réseaux, ce roman vous protégera de cette aliénation, de cette techno- dépendance que Serge Joncour pointe aussi dans son roman CHIEN- LOUP. (3) Pour lui, « c’est comme le Nutella, dès qu’on y touche on est ferré » ! Le danger de devenir esclave de son smartphone est souligné : «L’objet magique peut devenir un instrument de torture ». Quant à Facebook, c’est ce « gigantesque texte à déchiffrer » où Laure s’égare des heures pour tromper sa solitude ou son chagrin. De plus elle se livre à des interprétations erronées.

Laure n’est pas la seule à s’être brûlé les ailes, mais son récit a la vertu de mettre en garde tous ceux qui s’emballent trop vite et s’investissent trop dans une relation virtuelle avec un(e) inconnu(e) ! Sa lucidité, toute relative, lui a toutefois permis d’éviter le piège tendu par Vincent, préférant renoncer à son invitation pour un week-end à Séville. Elle a su résister à la tentation !

Laure sait prendre de la distance (comme par exemple sa déconnexion lors d’un Noël chez ses parents), ce qui relance sa créativité, elle réagit comme Philippe Besson qui voit une corrélation entre écriture et séparation : « La souffrance et les chagrins d’amour rendent l’écriture très fertile ».

Stéphanie Dupays signe un récit nécessaire pour mettre en garde les naïfs afin d’éviter les rencontres toxiques et d’éventuelles désillusions ou déceptions.

Une sorte de diatribe qui éclaire et alerte sur les dangers de l’addiction à  Facebook et à son smartphone. En même temps, elle offre une ode aux livres (qui prennent soin de nous) et à la littérature, échappatoire pour les héroïnes.

La romancière se fait chantre de l’ici et maintenant, de la vraie vie, en sorte.

(1) Post : publications faites sur Facebook

(2) Deux sœurs de David Foenkinos, éditions Gallimard

(3) CHIEN-LOUP de Serge Joncour, éditions Flammarion

Prix Landerneau 2018 , Prix du roman d’écologie,

Prix de la Ville de Vannes 2019

©Nadine Doyen

François Ndje Man, un auteur de Traversées

François Ndje Man est lauréat de la 18e édition du concours international de poésie réservé aux étudiants, de thème libre et de forme poétique, organisé par la faculté des Lettres de Sorbonne Université; dans la catégorie « Prix de la Francophonie »

Concours international de poésie

CONCOURS INTERNATIONAL DE POÉSIE

Concours réservé aux étudiants, de thème libre et de forme poétique

Prix de la Francophonie

Dieudonné François Ndje Man

pour La grosse Pomme

Mathias Malzieu, Une sirène à Paris, Albin Michel.

Une chronique de Nadine Doyen

Mathias Malzieu, Une sirène à Paris, Albin Michel
( 258 pages – 18€)  Février 2019


Mathias Malzieu situe son roman à Paris lors de la crue de  juin 2016.

Certains se souviennent peut-être de La sentinelle de la pluie de Tatiana de Rosnay qui campe aussi son intrigue dans un Paris sous les eaux de 2018.

La Seine devient le personnage principal et suscite bien des craintes.

C’est avec beaucoup de poésie que l’auteur décrit le paysage pourtant apocalyptique. Il sait mettre la touche de couleur avec les arcs-en-ciel  conjurant « le crachin de Mercure ». Pas facile de s’orienter dans ce « labyrinthe de brume ». «  Le marquage au sol disparaît dans les abysses ».

Tous les repères sont perdus pour Gaspard en quête de la péniche, héritée de sa grand-mère Sylvia, répondant au joli nom de «  Flowerburger ». Elle abrite un cabaret où il se produit, un restaurant où Henri , le cuisinier, met les fleurs au menu. Accès privé sur mot de passe. Un bien que son père, Camille, aimerait vendre car trop habité de souvenirs, ce qui génère un différend entre eux. Gaspard réussira-t-il à convaincre son père à renoncer à ce projet ? D’autant qu’il doit tenir la promesse faite à Sylvia.

Ce bateau est la «  béquille magique », le refuge de  Gaspard, le « loser en amour ». Quand il performe avec les Barberettes, il est galvanisé par son public à qui « il donne l’amour qu’il ne reçoit plus ».

Si « Littérature , musique, chat » est un triptyque essentiel au bon entretien de nos neurones » (1), pour Gaspard il manque « l’ingrédient magique », l’amour.

Une fois la décrue amorcée on voit la Seine charrier arbres, fauteuils, vélos, aspirateur, ballons,  des tonnes de détritus et vomir une boue marronnasse.

Une pollution qui a de quoi indigner et alerter tous les écologistes.

Mais Gaspard est loin d’imaginer une toute autre apparition sur le quai.

Rêve-t-il ? Est-ce un double de La Lorelei ? Doit-il se méfier de sa voix à la mélodie envoûtante? Le voilà médusé par cette rencontre fortuite avec une créature si étrange, en plein Paris. Elle va faire basculer/révolutionner son quotidien. L’auteur nous conte sa sidération, son hébétude devant cette découverte qu’il ne sait pas nommer, mais qu’il décrit dans les moindres détails. Extraordinaire « belle au bain dormant », échouée sous le pont : « queue sertie de diamants bleus, cils argentés, yeux de saphir,  une crinière d’or, des écailles qui diffractent la lumière ».

Gauche devant ce « poisson -fille » blessé qu’il craint de voir se casser, il se hasarde à, délicatement, la couvrir de sa veste. Un vrai maelstrom l’étreint , confronté à cette situation inédite. Une fois sa décision prise de la conduire aux urgences, il connaît la galère pour trouver un taxi. Quiproquo cocasse avec le chauffeur Hindou qui confond «  sick et Sikh »! Ce passage aux urgences permet à l’auteur de faire un état des lieux : surcharge, attente excessive, contrainte administrative, un personnel proche du burn out.

L’auteur montre les coulisses des urgences, comment le personnel décompresse, leur tenue hospitalière quittée. Sauf que Milena est rappelée à son poste. On devine l’hommage indirect que le romancier rend au staff.

Un incident incompréhensible provoque la panique, le branle bas de combat dans le service hospitalier et la détresse de Milena qui ne réalise pas la gravité de l’état de santé de Victor, son compagnon.

On suit en alternance ce qui se trame autour de Victor et le retour  de Gaspard à son appartement avec sa conquête qui ne passe pas inaperçue de ses voisins !Intriguée, Rossy les a épiés.

Gaspard très inquiet pour la survie de sa « poupée désarticulée », lui prépare le seul menu qu’il sait cuisiner. Apprivoisée, elle décline son nom : Lula.

Mais où la loger ?  Dans la baignoire ? Comment la soigner ?

Leur conversation est limitée, Gaspard profère des bribes d’anglais. Le chat, qui voit son territoire squatté, sort les griffes face à cette «  sardine géante » !

Alors que Gaspard cherche à lui assurer du confort, elle, qui se sent prisonnière n’a qu’une idée en tête : échapper à son geôlier.

L’auteur nous plonge dans les pensées des deux protagonistes.

La visite clandestine de Rossy sera à l’origine d’un accident désastreux.

Le compte à rebours est commencé pour Lula. Gaspard lui promet de la remettre à la mer après lui avoir fait connaître le Flowerburger. Il l’habille d’une robe en lamé qui fera sensation à l’arrivée sur la péniche !

Pendant ce temps Milena, mue par la vengeance, s’est lancée à leur poursuite. En possession de la relique de Gaspard, parviendra-t-elle à ses fins ?

Le suspense grandit quant à cette love story naissante entre le crooner terrien et la nymphe, « dompteuse de canards ». Tout s’accélère. Une complicité se tisse, ils enregistrent même un duo ! «  Le moindre échange augmente l’addiction ».

«  L’un devenait la drogue de l’autre ». La scène de leur ballet aquatique est chargée de sensualité et d’érotisme ( « Lula s’enroulait autour de lui, leurs lèvres entrèrent en collision », « Il déchiffrait la géographie de son corps.)

Gaspard, soucieux de celle dont il est en train de tomber amoureux, a un ultime plan avant la séparation de minuit. Deal conclu. Une visite nocturne de l’aquarium de la capitale. Mais partout où ils passent il y a grabuge et panique et des passants éberlués ! Retour à la case  hôpital !

Nouvelle péripétie : évasion avec la complicité de Rossy.

L’épilogue est des plus rocambolesques avec course poursuite jusqu’à Étretat !

Le roman s’achève comme un conte de fée avec l’arrivée d’un colis au contenu précieux. Une lettre jointe explique la provenance du trésor.

L’écrivain pratique le name dropping, ainsi on voit fleurir le nom de Kylian M’Bappé, de la librairie Shakespeare and Co ( les livres sont le refuge de Gaspard pour tromper sa solitude). Il distille les noms de ses artistes préférés. Son panthéon comprend «  Serge Gainsbourg, Nick Cave, Nancy Sinatra, Lana Del Rey, Patti Smith, Leonard Cohen..). En exergue, une citation de Jack Kerouac  qui met à l’honneur «  les gens fous d’envie de vivre ».

Il use d’un style très imagé : «  un chignon en forme de donut », « ses cils-éventails donnaient un ballet flamenco » ou «  Sa colère monta comme peuvent monter des blancs en neige. » Il distille d’autres jeux de mots : «  dive/die ;  Kitzbühel/kiss bull ».

Le musicien fait résonner une litanie de bruits les plus divers. Le cri d’une mouette, les miaulements de Johnny Cash, le chat et les aboiements d’un chien se mêlent aux bruissements des bracelets, à l’explosion d’un lampadaire, à une chanson de Mariah Carey, aux vocalises de la cantatrice, aux applaudissements, au mugissement du vent, au clapotis, au crissement de pneus, au coucou de l’horloge, au fracas d’une vitre.

Par- dessus domine la mélodie « de cristal » envoûtante, lancinante de la cantatrice, à laquelle Victor et d’autres ont succombé.

Au lecteur de résister pour connaître la destinée de la « femme diamant » et l’avenir du bateau.

Dans cette odyssée musicale et aquatique Mathias Malzieu imprime fantaisie, magie et poésie en créant un univers mi-onirique, mi -réel qui fait penser à celui de Tim Burton. Les situations burlesques qui mettent l’accent sur la maladresse chronique de Gaspard font sourire et convoquent le comique anglais Benny Hill. L’écrivain chanteur, à l’imagination débordante, signe un roman haletant et épique, riche en rebondissements, digne d’un Surprisier suprême (2).

Mathias Malzieu a réussi son pari de « rêveur de combat » : surprendre et émerveiller. Vivement le film !


(1) Citation extraite de L’appartement du dessous de Florence Herrlemann

(2) Surprisiers : «  Ceux dont l’imagination est si puissante qu’elle peut changer le monde – du moins le leur, ce qui constitue un excellent début ».

© Nadine Doyen