Thierry Radière, Tercets du dimanche, Éditions Gros Textes, 54p, 2019
Le titre en lui-même pourrait faire référence aux peintures du dimanche, celles qu’on obtient avec patience, pertinence et qui ont cette innocence, cette pudeur tendre, ces ouvertures propres à l’enfant qui apprend ou à l’esprit qui sort volontairement du chemin que tous les autres jours lui imposent.
Les samedis sont au marchémais le dimanche est à la rêverie, au souvenirs, aux jeux, à la poésie et à ce qu’elle suppose de remise en question de soi, de l’autre que l’on est tous les autres jours. Le dimanche est la frontière qu’il faut traverser.
« C’est un jour où même chez soi on se sent ailleurs. »
Le dimanche nait et meurt en nous et à l’extérieur quelque chose qui parfois nous dépasse mais s’impose pourtant en trois lignes légères, en une image furtive ou pesante comme les sournoises angoisses qu’on a le droit d’oublier tous les autres jours parce qu’on ne peut arrêter le temps, les souvenirs ou les espoirs comme on le peut le dimanche.
« En un rien de temps quelque chose se glisse dans les coeurs et ne veut plus partir. »
Le dimanche c’est le jour où plus rien ne compte.
« En faisant de la balançoire une fois sur deux les pieds sont des feuilles de cerisiers. »
On dirait que le ciel dès que c’est jour de repos perd le nord et fait n’importe quoi. »
Le dimanche c’est le jour où tout soudain fait mal et pèse lourd.
« Presque déjà saoul à onze heures il rejoignait le grenier pour dormir près des souris. »
« L’envie de tout casser était là tapie dans le creux du ventre à ne jamais s’exprimer. »
Thierry Radière avec « Tercets du dimanche » se permet de transformer nos dimanches en menus couplets qui se partagent la page comme les jours la semaine. Il nous offre les battements d’ailes avant l’envol, des petits portraits à emporter avec soi et autant de mots, juste ce qu’il faut pour nous éblouir, nous alerter, nous réconforter ou nous transporter vers des ailleurs.
Regarderais-je encore le dimanche comme le dernier des jours, le plus lent, le plus docile ou écouterais-je à l’avenir tout ce que la poésie peut me dire en quelques strophes?
Jean Joubert, L’alphabet des ombres, Éditions Bruno Doucey, mars 2014, 134 pages, 15€
En lisant « L’alphabet des ombres » de Jean Joubert, je songeais aux images envoyées par la sonde New Horizons alors qu’elle plongeait dans les confins de notre système solaire, de Pluton entourée du halo de son atmosphère. Cette image de la planète naine occultant le soleil nous révélait ce que nous n’aurions su imaginer avec une telle précision. Ainsi agit aussi la poésie, des points de vue où elle place le poète et son lecteur, elle offre une vision totalement renouvelée. Nous regardons depuis l’ombre, depuis les profondeurs et le spectacle est souvent bouleversant car le poète utilise « L’alphabet des ombres », un ensemble de signes qui résultent d’observations minutieuses faites par le biais d’instruments qui cherchent dans les détails une précision et une beauté qui d’ordinaire échappent à l’oeil nu.
Il m’est difficile de dire ce qu’est un poème, ce que devient la poésie même si son auteur me l’explique à longueur de vers. Souvent pour se manifester à moi avec plus de singularité et afin que je saisisse la valeur de ce que portent en eux les textes poétiques que je lis, il m’est indispensable d’écrire.
Un poème lu équivaut parfois à un autre poème, à son écho, à son reflet trouble et troublé. Secrètement, je me nourris de poèmes et pas seulement pour m’inspirer mais vraiment et surtout me sentir vivre à travers eux. C’est sans doute cette raison qui me fait aimer les poèmes légers, doux comme des galets, presque muets de ce qu’il y a de trop humain en nous.
La poésie de Jean Joubert que je découvre par ce cinquante septième livre des éditons Bruno Doucet offre cette place idéale pour la réécriture et la réécriture permanente du poème. Ses mots ouvrent des voies, ses vers guident et inventent un regard simple, purifié, sans artifice. Ils interrogent et s’ouvrent depuis la nuit du rêve
Nous nommerons Sable cet enfant rêveur amoureux des voyages.
==>Le Sable ainsi nommé est le poète, est le poème voyageur.
Que le vent l’arrache, l’emporte sur de hautes routes
==> poème et poète visent et visitent les hautes routes, racines arrachées loin des ordinaires sentiers
Louer le sable, célébrer les noces du sable, de l’eau, du feu et du vent.
Écrire sur le sable l’histoire du sable
N’est-ce point-là l’enjeu du poème? Se consacrer à son éternelle écriture du présent, n’est-il point une sorte de tentative permanente de l’impossible? Bien évidemment, pour l’écrire nous n’avons que du sable, le temps qui glisse, l’effacement et sa réécriture transgressive.
Chez Jean Joubert la poésie prend corps, -souvent celui d’une femme- mais pour écrire il se sert de l’alphabet des ombres (tel que je l’évoquait en ce début de texte), de l’alphabet des songes, des souvenirs, des fantasmes. L’ombre révèle la lumière. La nuit, le jour. Du fond d’un puis renait l’enfant.
Les signes, les traces qui sont « Dans l’écriture avant l’écriture » nous invitent à voir. et non pas savoir « Voyez cet arbre qui nous parle son langage de feuilles.
Seul un coeur innocent saura saisir non pas le sens mais la musique et la saveur et le parfum, l’âme enfin de la terre, L’indescriptible élan.
Geneviève Haroche-Bouzinac ressuscite Louise de Vilmorin, à l’occasion du cinquantenaire de sa disparition, en marge de l’exposition à la Maison de Chateaubriand.
Elle retrace son riche parcours (1902- 1969), étayé par une documentation imposante, enrichie de photos (insérées au milieu) qu’il est souhaitable de consulter avant la lecture.(1) La biographe a pu accéder à maintes sources inédites (lettres, carnets, témoignages de ceux qui l’ont connue, entretiens…)
Saluons l’initiative d’insérer en fin d’ouvrage l’arbre généalogique si vaste ainsi qu’une chronologie très détaillée depuis ses ancêtres en 1774 jusqu’à 1972.
Ceux qui jardinent connaissent sûrement l’entreprise familiale, la maison grainière et son catalogue Vilmorin-Andrieux.
Mais que connaît-on de Louise, la femme de lettres, romancière et poétesse, « icône de la mode » ? Cette « étrange ondine » dont les yeux changent de couleur selon son interlocuteur !
L’auteur retrace l’enfance de Loulou.
Grande fratrie, un père qu’elle adore mais peu présent et une mère qui ne semble pas la comprendre, ou la connaître, ce qui fait dire à la biographe : « Pertes, disparitions se gravent dans la mémoire de l’enfant. Sa relation avec Mélanie (sa mère) ne s’établit que sur le mode de la frustration et de l’injustice. » A cela s’ajoute le sentiment d’être rejetée par une de ses grand-mères.
Son enfance a été marquée par la crue de la Seine de 1910 qui oblige la famille à quitter le quai d’Orsay. Parents et enfants vont se trouver un temps séparés.
Faute d’amie, elle choisit comme compagne une poupée, Lili, avec qui elle peut parler. Ce sera le drame quand sa mère l’offre à une autre fillette, méconnaissant la vie affective de sa fille. Grande solitude et manque d’affection évidentes. Vient s’ajouter sa maladie qui la cloue des mois au lit et dont elle gardera une boiterie.
Son éducation est assurée comme celle de ses frères et soeur par les nounous, les gouvernantes, un précepteur, l’abbé Tisnès. Les enfants Vilmorin bénéficient de nombreuses lectures dont les contes qui les fascinent. En exergue, l’interjection de l’abbé : « Pimporte » que Louise se plaisait à employer.
Avec son successeur, elle connaît les brimades.
Très tôt, elle maîtrise l’anglais, l’allemand. En 1915, elle passera quelques mois à Londres pour retrouver son père ambassadeur, qui hélas décède en 1917.
Après une enfance chaotique, un désert affectif maternel, sa vie amoureuse connaît des remous. Ses fiançailles avec St Exupéry sont éphémères. Mariée à l’Américain Henry Leigh-Hunt, souvent absent, elle souffre du mal du pays, et dépérit. « Vie grise sous un ciel toujours bleu », confie-t-elle. L’abbé Mugnier lui conseille d’écrire, de s’évader par la plume pour tromper son ennui.
Son retour en France lui permet de rencontrer des personnes influentes. Elle multiplie les aventures. Le couple bat de l’aile, trois enfants sont nés de cette union, mais la séparation se profile, le divorce prononcé, elle perd la garde de ses filles.
Louise doit alors encore faire face à des disparitions tragiques, accidentelle pour celle d’Antoine de Saint Exupéry, « le magicien de son adolescence, un ange noble, un héros ».
Elle côtoie toute l’intelligentsia de l’époque (familles princières, une pléiade d’écrivains : Cocteau, Roy…), reçoit tout un aréopage de sommités, fréquente les soirées de la « Café Society ».
Certains offrent l’hospitalité à celle qui est alors sans le sou (Jean Hugo, la comtesse Elisabeth de Breteuil, Paul-Louis Weiller, Duff Cooper …)
Pendant la guerre, c’est à l’ambassade de France à Budapest qu’elle trouve refuge, à l’automne 43.
A la sortie de son premier ouvrage, ses talents de plume seront encouragés par Malraux, et aussi par Antoine de Saint- Exupéry, qui lui prédit même le Femina. On ne tarit pas d’éloges sur « cette comète apparue dans le ciel des lettres ». Poulenc lui commande des poèmes musicables. Ses publications préfacées par Déon, Nimier, rencontrent un succès éditorial.
Au cours de ses fréquentes invitations, réceptions elle croise le comte Pàlffy, tombe sous le charme de ce magyar, l’épouse. Si elle vit dans une certaine aisance au château de Pudmerice, les siens lui manquent. Elle ne cesse de voyager entre les deux pays, ce qui se complique lors de l’invasion allemande. Son domaine de Verrières est en partie occupé.
Dans son recueil de poèmes Sable du sablier, elle évoque ce perpétuel entre-deux.
Un autre comte lui tourne la tête, Tommy, comte Esterhàzy, une liaison adultérine qui conduit à une nouvelle séparation pour Louise. Son inconstance est hélas, « source de tous ses malheurs ».
Elle s’entiche ensuite de Duff Cooper, ambassadeur du Royaume-Uni.
Après toutes ces turpitudes, on comprend mieux pourquoi elle avait adopté la devise « Au secours », et se définissait comme « inconstante, je suis fidèle ».
Très attachée à sa fratrie, elle avait pris pour emblème le trèfle symbolisant ses frères.
Poulenc constate qu’elle aime d’amour ses frères et fraternellement ses amants. »
Ainsi on note son immense dévouement de garde-malade (en 45-46) au chevet de son frère André, hospitalisé dans un sanatorium. C’est là qu’elle écrit « Le retour d’Érica ».
La mode va faire appel à Louise pour des articles, elle devient « une référence en matière de chic », s’habille en Chanel, travaille avec des artistes créateurs. Robert Laffont l’engage comme directrice de collection. Elle se fait scénariste pour Louis Malle qui adapte Les Amants en 1958. Elle traduit un roman de Duff Cooper dont la disparition lui laisse un vide incommensurable.
D’autres personnes et d’autres lieux ont compté pour elle.
A Alpbach, en Autriche, elle s’astreint à une discipline de fer. Sa poésie transpire ses états d’âme, elle excelle dans le jeu avec les lettres de l’alphabet et compose des vers à lire à voix haute pour en déchiffrer le sens : « G AC CD ME OBI », LEJFMT ». Suivra l’admirable florilège intitulé L’alphabet des aveux composé de calligrammes, de palindromes, des « fantaisies » illustrées par Jean Hugo. Poèmes qui nécessitent un décodage que Geneviève Haroche-Bouzinac nous livre.
A Séléstat, elle trouve refuge à « La Lieutenance » où elle écrit, corrige et publie, en 1950– 1951,des œuvres majeures dont Julietta, Madame de et un long poème symphonique.
Elle noue une tendre complicité avec Roger Nimier qui lui prodigue des conseils.
Avec Orson Wells, la « divine girl » travaille sur un scénario, une adaptation de Karen Blixen.
L’éditeur Seghers admire « la princesse des mots », l’aime et aura à coeur de sublimer son talent.
Il la place sur un piédestal, lui déclare son amour en chanson. Elle est pour lui « une merveille, un enchantement, une magie ». Ils s’écrivent en vers. Il est un des rares à l’avoir comprise.
Quant à son éditeur Gaston Gallimard, envers qui elle se sent redevable, il lui aura hélas appris « les désespoirs amoureux ». Il reste ce jeu de mots célèbre de Louise : « Je méditerai, tu m’éditeras ».
C’est en 1955 qu’elle obtient un prix d’envergure : le Prix Pierre de Monaco.
Une consécration littéraire doublée du grade de Chevalier de la Légion d’Honneur.
Jean Chalon, tout jeune journaliste au Figaro, un de ses favoris, a eu le privilège de fréquenter cette égérie lors des rencontres qu’elle donnait dans le salon bleu.
Le diariste consignait ses anecdotes dans son journal. Guy Béart y chantait.
Jean Chalon, « son page, » (en photo au centre du livre) qui a tissé avec cette grande dame charitable une forte amitié, la définit comme « une épistolière incomparable et une Sévigné du téléphone ». Et il contribue à forger sa légende en évoquant son nouveau rôle de « Marilyn Malraux ».(2) Comme lui, on s’interroge : A-t-elle vraiment été heureuse ?
En toile de fond défile une fresque historique, dense, des grands évènements qui ont secoué la France et l’Europe (Le Vél’d’Hiv, le deuxième conflit mondial, la libération de Paris,…). Sont évoqués les dirigeants (De Gaulle, Pompidou, Churchill…). « Une époque assoiffée de tragique » pour Poulenc.
Si on devait objecter un bémol, ce serait l’avalanche de notes qui casse le rythme de la lecture.
Geneviève Haroche -Bouzinac livre un portrait foisonnant de Louise de Vilmorin, qui la révèle sous des facettes très variées : Louise mondaine/Louise intime, femme libre, excessive, « very sweet, enchanting », jalouse, autodidacte, croqueuse d’hommes, au pouvoir de séduction incontestable. Une foultitude d’amants. L’échec de ses deux mariages la rend malheureuse et lui fait dire qu’elle a tout raté. C’est avec Malraux et ses chats que « la reine de Saba » finit sa vie.
Avec émotion, avant de refermer cette biographie, on se recueille sur le banc du jardin de Verrières aux côtés de celle qui « voulait être un souvenir ».
Le récit est émaillé de nombreux extraits de l’oeuvre de l’écrivaine qui incitent à la lire, en particulier sa poésie, sa nouvelle Madame de ainsi que son journal.
Ce livre d’une richesse éblouissante, d’une ampleur époustouflante, dévoile avec brio le destin incroyable de Louise de Vilmorin. Une vie intense bien difficile à résumer en quelques pages. La biographe y décrypte avec minutie toutes ses publications.
« Absolument indispensable » pour Gérard Collard de La Griffe noire.
(1) Les photos en pages centrales méritent qu’on s’y attarde à nouveau une fois que l’on a pris connaissance de « la vie de bohème » de « cette reine des nomades ».
(2) In « L’avenir est à ceux qui s’aiment ou L’alphabet des sentiments » de Jean Chalon, à l’entrée « Louise (de Vilmorin) ».
Eric Chassefière, L’Arbre de Silence, Éditions Sémaphore, Collection Arcane, 69 p, 12€
Le silence de la mer, première partie de ce recueil, rassemble quelques variations poétiques courtes ayant pour thème central apparent la mer. Les poèmes sont autant de marines, peintes fébrilement en quelques mots. Plutôt qu’une description méthodique des paysages marins, ce que cherche à reproduire le poète, c’est une description de sensations, d’émotions internes. La nature invite à se laisser glisser jusqu’à soi-même pour un ressourcement salutaire. Une découverte sans nom et qui s’imbibe de silence.
Cette voix qui brûle sur du silencepropose des poèmes qui participent du même élan de peindre tout en légèreté et avec une économie de moyens et selon un rapport à la nature plus fougueux, plus amoureux. Nait le désir de faire corps avec elle, de partager sa lumière, ses silences. De vivre par le poème.
Mots plus légers qu’ombres d’oiseaux frôlant la terre mots tenus longtemps dans la parole du corps mots d’avant le silence d’avant le cri mots lancés comme des pierres à la force de l’instant mots murmures quand l’arbre parle mots jamais retrouvés toujours écrits dans la langue du chemin mots dont il faut apprendre à dire la perte mots traces qu’on n’écrit qu’une fois
Ce poème me semble résumer bien mieux que je ne le pourrais l’enjeu de ce recueil. Sa symbolique qui est aussi d’emprunter aux paysages et aux événements naturels que sont les pluies, le vent, la lumière, l’avancée du jour, des significations multiples.
« le poème est l’arbre » « écris les mots n’enferme pas les mots dans la page laisse-les respirer prendre souffle écris comme l’arbre respire »
« sois ce chant sans commencement d’un rêve de cigales palpitant dans l’ombre »
Entre effacements et apparitions, ombres et contours, cris et silences, être et paraître, le poète cherche des instants de plénitude, de furtive liberté. Il faut vivre le poème « sans jamais aller plus loin que les mots » il faudrait « les charger de leur juste de poids de vie, parler les mots simples de l’effacement. ». Il faut « être le marcheur des lisières » « au seuil de l’ici ».
Tombeau de Joseph Delteil n’a à vrai dire rien d’un tombeau car nous l’avons compris, les mots du poème regorgent de vie, s’en imprègnent. Eric Chassefière referme son livre comme il l’a ouvert sur un hommage. Il repère les signes de l’invisible, les chants du silence et invite le lecteur à s’émouvoir, à voir, à penser, à aller au delà des apparences. Comme je suis de nature à contempler parfois au dépend d’une action rapide et forcée, de nature à rêver, de nature à me positionner en lisière et que les paysages où la mer est une présence et l’arbre une source de vie, j’ai apprécié ces poèmes de la simplicité.
Le Taillis Pré, 23, rue de la Plaine, 6200 Châtelineau, Belgique, 2019, 97 pages ; 14 euros
Eric Brogniet a commencé l’écriture de Bloody Mary en 2010, dans la continuité d’un livre précédent. Nos lèvres sont politiques, consacré à deux figures emblématiques des années 90 : Semira Adamu, la jeune ressortissante nigériane étouffée par des policiers belges dans l’avion qui devait la reconduire de Bruxelles à Lomé, au Togo, et Monica Lewinsky, stagiaire à la Maison Blanche sous la présidence de Clinton. L’artiste liégeois Thierry Wesel, qui avait déjà dialogué avec les textes de Nos lèvres sont politiques, apporte encore une fois sa contribution à ce road movie poétique dénonçant toute l’ambigüité d’un star system auquel nous alimentons nos imaginaires captifs de représentations sans transcendance et avides d’émotions, ais particulièrement apte à générer des bénéfices financiers colossaux et dont la femme est la victime équivoque. Le poète et le plasticien vous invitent à un voyage à travers l’Amérique des années soixante, matrice louche d’un nouveau paradigme culturel, à travers le destin emblématique de l’une de ses figures les plus tragiques : Marilyn Monroe.
Frieda et Gitta ont pris leur Bugatti pour aller au Cabaret de la Souris Rugissante. Le temps a passé, elles se sont retrouvées au Bar du Piano rouge. Avec la complicité de Louis la Fouine, elles sont entrées en possession des plans secrets des Allemands et les ont donnés à la Résistance. Par la suite, dans un rêve haché, les chaussures d’un sans-abri pointent sous sa couverture. Cependant, dans la bibliothèque de l’esprit, un Jésuite est resté assis sur un bloc de glace qui fond lentement.
Contrapunct, poèmes roumain avec traduction française et anglaise
Superbes photos
edituro Pim, 2018, 149 pages
Convergence, art & poésie
Louis Delorme et Jeanne-Champel Grenier
France Libris, 2019, 80 pages
« …Attachez vos ceintures : l’oiseau prend son envol, le TGV eest en marcher, déroulant son tapis de couleurs, ses paysages éclectiques où s’enroulent des bourrasques et se réchauffent des soleils, où chuchote une messe basse et chante l’ardoise d’un clocher, où s’embrase une cathédrale et sanglote Quasimodo, où s’écaille une révolte et s’épanouit le regard d’un enfant et où fleurit, naïve et fraîche, la confidence d’une encre tantôt devenue dessin ou trait de plume…
Tous deux rebelles face à la grisaille du quotidien, Jeanne Champel Grenier et Louis Delorme soulèvent nos paupières et nourrissent nos rêves, nous donnent la main pour une ascension dont on sait d’avance qu’elle ne sera pas ultime, car déchiffrer les rocs sous leurs semelles de vent est leur respiration mutuelle, car défricher les jungles humaines est leur ADN commun.
Au-delà de l’entendement, en notre monde pétri d’indifférence… »
Editions du Petit Pavé, collection Derrière les pages du Semainier, 2019, 112 pages
L’écoeuré parlant suivi de Cahier limite
Pierre Andreani
Le Contentieux, 7, rue des Gardénias, 31100 Toulouse, France, 2019, 47 pages ; 6,00 euros
« Je connais ma langue :
zéro degré de malice.
Ça ressemble aux fonds marins dans ce cœur greffé,
coraux et poulpes en embuscade,
vie de crainte,
vie sans fard, vie nichée,
vie de repli sans amour.
Si tout est mort, il n’y aura plus de justice ;
sur l’assiette est posé un poisson bonite à dos rayé.
C’est tout ce qu’il reste, dans l’appartement. »
Effacement des seuils, poèmes
Irène Duboeuf
Aquarelles couverture et intérieur : Catherine Sourdillon
Unicité, 2019, 73 pages
Si le temps est omniprésent dans l’oeuvre d’Irène Duboeuf, il apparaît ici en toile de fond, car Effacement des seuils est avant tout un livre de confins qui focalise l’attention sur cet espace instable et fragile où se rencontrent l’avant et l’après, le visible et l’invisible, où les contraires se chevauchent et parfois se confondent, à l’image de ces horizons incertains où les souvenirs mouvants naissent à fleur d’eau, où la brume estompe des paysages eux-mêmes au bord de l’effacement.
« L’été siphonnait l’eau des sources
et volait un à un les miroirs d’eau perdue
entre les bras des fleuves.
Tassées le lond des rives
des ombres aux pieds de plomb
cherchaient refuge sous les arbres.
Nul n’aurait osé dire où finissait la Terre
où commençait le ciel. Une lumière
liquide, jaune et funeste
réduisait l’horizon à une incertitude.
Entre les rives, traduire, écrire dans le pluriel des langues, essai
Diane Meur
La contre allée, collection Contrebande, 2019, 160 pages
« En matière de traduction, on peut légitiment s’inquiéter de ce que dieviendraient les cultures humaines et la pensée humaine, le jour où tout échange inter-linguistique serait confié à une intelligence artificielle. Il s’ensuivrait un cloisonnement et un repli sans précédent dans l’histoire, une histoire qui, aussi loin que remonte la mémoire écrite, est faite de migrations d’idées, d’usages et d’hommes, de fécondation du même par l’autre, de transferts, de réinterprétations et de réappropriations.
[…] La traduction n’est pas seulement mon travail alimentaire. C’est mon métier, et je suis attachée à ce mot avec tout ce qu’il connote de soin, de savoir-faire, de travail minutieux sur la trame de l’écrit. […] elle a forgé ma personnalité, y compris en tant qu’autrice : j’écrirais sans doute autre chose, et autrement, si je ne passais pas une partie de mon temps à traduire depuis deux langues étrangères. »
Et l’attente attend, poèmes
Gérard Leyzieux
Stellamaris, 2019, 65 pages
Ether, Mer et Terre, poèmes
Laurent Dumortier
Chloé des Lys, 2019, np
Horizon (s), poèmes
Christophe Schaeffer
Editions de l’Improbable, 2018, 64 pages
Fragments mémorables, les poèmes de Christophe Schaeffer sont semblbables à des médailles frappées en souvenir d’explorations nocturnes de l’invisible.
Les mots suspendus sur la ligne d’horizon du désir infini y brillent d’un éclat stellaire, venu des plus lointains univers et perçus au plus proche et au plus intime de la conscience individuelle.
Le drame et le chaos ne sont pas absents de ces horizons mais sont exprimés avec une immense pudeur, une élégante retenue qui les incorpore dans l’expérience commune, dans le langage.
Dans son poème « basse continue de lumière », Christophe Schaeffer nous fait entendre l’écho de ce que disent les corps célestes et nous prémunit contre « la surdité crépusculaire ».
Hors Liens, poèmes
Aurélien Ridon du Mont aux Aigles
édité par l’auteur, 2019, 87 pages
Journal d’un écrivain vanné
Jean-Pierre Pisetta
Lamiroy, 2019, 46 pages, 4€
Au début de l’an 1997, l’auteur, qui avait déjà souvent publié en revue et qui cherchait alors à éditer enfin un livre à lui (il avait déjà publié plusieurs traductions), était près de laisser tomber les bras : 48 refus d’éditeurs, reçus au cours de dix années de sollicitations, s’empilaient sur son bureau et, avant de ranger définitivement sa plume, il entreprit de réexaminer ces rejets de manuscrits afin d’en tirer quelque leçon. Et puis, alors qu’il était en train de retourner le couteau dans sa plaie, le ciel éditorial, de tenacement gris qu’il était depuis une éternité, daigna laisser passer un rayon lumineux.
Journal des êtres anonymes – Diario de los seres anonimos
Omar Ortiz
Poèmes bilingues espagnol-français traduits par Yves Monino
Loin du lyrisme débridé qui imbibe une grande partie de la poésie colombienne des XIXe et Xxe siècles, Omar Ortiz pratique un langage quotidien pour parler des petites gens, de leurs activités et des détails apparemment insignifiants de leurs vies, de leur ordinaire peuplé aussi de rêves, de tendresse, de beauté, de merveilleux, de fatalisme, de luttes pour la vie, d’indignations mais aussi souvent de désespoir…
« Comme dans le jeu d’enfants,
dans la montagne il y a un lac,
dans le lac il y a une île,
dans l’île une maison,
dans la maison mon frère et moi.
Como en el juego de infantes,
en la montana hay un lago,
en el lago una isla,
en la isla una casa,
en la casa mi hermano y yo »
Les larmes de Vesta, roman
Michel Joiret
M.E.O., 2019, 145 pages
Deux mille ans d’écart entre le destin de Luna et celui de Mamam Lune, entre le voyage de Lucius et celui de Luc Rodin, professeur de latin à l’Athénée des Coteaux…
Est-ce le temps qui bégaie ou la seule magie des poudres blanches ?
Fou d’antiquité romaine, l’enseignant est aussi à la recherche de son identité. Au cœur de son rêve, il débarque à Pompéi, la cité des dieux où s’élèv ela somptueuse villa de l’oncle Flavius. Le bonheur serait-il là, sur une terrasse où l’on savoure galettes au miel et vins de Campanie servis par une esclave à la démarche de reine ?
Michel, Leïla – (Lui, Elle, Toi), poèmes
Grégoire Cabanne
MF, collection Inventions, 2019, 219 pages
Le pari de Michel, Leïla est de raconter une histoire sans aucune narration, uniquement thématisée par le titre et la détermination quasi-arbitraire de deux pronoms : un simple « Il » et un simple « Elle », indéterminés en eux-mêmes, sinon comme sujets de ce qui leur arrive.
Habiter le monde est une tâche inépuisable, parfois radicalement hors de portée, tant on est à mille lieues de tout, comme écarté des bonheurs possibles.
En restant proche du vécu, l’auteur éclaire les arrière-plans psychanalytiques et philosophiques de la difficulté à être. Trois modes d’écriture (poème, notations, journal) se confrontent et se complètent pour baliser les chemins pouvant conduire à trouver sens et saveur à l’existence.
Viennent à nous des amoureux et des poètes ; des égarés comme Kaspar Hauser, « apatride radical » ; des débrouillards, « ils sont dans le monde comme chez eux ». et l’être désemparé que l’auteur a été, les personnes et livres qui l’ont aidée…
De rencontre en rencontre, on suit le fil d’Ariane conduisant hors du labyrinthe.
avec 22 photographies de Carole Naggar, Edouard Boubat, Bruce Davidson, André Naggar, Henri Cartier-Bresson, William Betsch, Sabine Weiss, Sophie Ristelhueber
Atelier de l’agneau, collection biophotos, 2019, 139 pages
Une constante de ma vie a été l’exploration des rapports entre mots et images, des étincelles qui parfois surgissent lorsque les uns se heurtent aux autres. Ce livre relate certaines de mes rencontres avec des personnes et des paysages ; de modestes formes d’illuminations (Satori), sans lesquelles ma vie ne serait rien je crois…
Carole Naggar
Traduire ou perdre pied, essai
Corinna Gepner
La Contre-Allée, 2019, 200 pages
« A mon sens, on ne traduit pas hors sol. On traduit avec toute son histoire, individuelle ou collective, avec tout ce qui nous a précédé et tout ce qui nous entoure.
J’ai essayé de montrer mon cheminement vers la traduction, pour faire comprendre ce qui habite mon travail, ce qui lui donne du sens à mes yeux, ainsi qu’un horizon. Et la façon dont il s’inscrit dans un rapport aux autres qui est bien plus vaste que le simple désir de donner à lire un texte. »
Un homme à l’abandon sauvé par le poème, poèmes
Michel Lagrange
Prix de poésie 2019 Yolaine & Stephen Blanchard
Les Presses littéraires, collection Florilège, 2019, 47 pages
Une flèche taillée par le vent, Poèmes
Gérard Lemaire (1942-2016)
29 pages
Une voix troublant le vent – Poèmes choisis 1977-2018
Tuğrul Tanyol est un poète singulier dans les territoires de la poésie turque contemporaine. Il naît des mêmes troubles et espoirs qui ont alimenté cette poésie d’une richesse impressionnante ayant su allier une prise directe sur la vie politique à une intériorité farouchement revendiquée par la très jeune génération. Tuğrul Tanyol a très tôt assimilé esprit de conquête et sens de la perte. On peut y trouver des traces de mélancolie propres à d’anciens combattants de la place publique voire de la clandestinité, mais le poète arrive à y échapper en jouant sur l’aspérité et la fluidité du temps à travers des instants privilégiés.
« Mon cœur court de derrière en avant
surpasse les barricades
Une voix troublant le vent
se balance au loin
Le temps meurt et se ranime juste ici,
maintenant. »
La Vie rien que la Vie toute la Vie, poésie minimaliste
Marcel Peltier
Postface d’Olivier Salon
éditions du Cygne, Paris, 2019 ; 60 pages
Ce recueil est l’aboutissement d’une recherche de style qui a duré plus de 30 années. Marcel Peltier a compris que son outil d’écriture était le minimalisme. C’est pour cette raison que le haïku l’a intéressé à la fin du siècle dernier. Oui, mais ! La forme « classique » articulée autour des 17 syllabes avec le rythme 5-7-5 lui a paru trop longue. Adepte depuis bien longtemps des techniques de l’OuLiPo, il a découvert le haïku oulipien généralisé proposé par Jacques Roubaud. Pour lui, ce fut un régal d’écrire des haïkus de 11 syllabes (2-3-2). et la contrainte du « 4 à 6 mots » de François Le Lionnais est devenue une évidence à suivre. Même plus, Marcel Peltier, encouragé par Olivier Salon (OuLiPo), propose des « pseudo-haïkus » sur deux lignes dans la lignée du sabi-wabi Zen. Une présentation forte, des césures fortes pour ralentir le rythme de ses poèmes ouverts à l’interprétation, à la recherche du silence.
Les revues suivantes :
Art et poésie de Touraine 237, été 2019 ; 238, automne 2019 ; St-Cyr-sur-Loire, France