

Adelheid Duvanel, Délai de grâce, traduit de l’allemand (Suisse) par Catherine Fagnot, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2018.

Les pages ne sont pas numérotées
Sont rassemblés sous ce titre quelques textes courts. En une seule page, grâce à quelques mots simples, incisifs, Adelheid Duvanel dresse des portraits aux teintes bouleversantes. Elle raconte la vie de ceux qu’elle croise, elle se reconnait parfois dans leurs déboires, leurs désarrois, leurs solitudes et dans la façon qu’on a de les juger et puis de les condamner. Presque tous les personnages ont une blessure commune qui les exile, les mutile, les enferme.
Ce sont les liens filiaux, ce qui unit ou désunit les humains, Ce sont des bouts de vie, des morceaux de tempêtes et ce qu’il en reste après lorsqu’on est forcé de continuer qu’Adelheid Duvanel met sous sa loupe et interroge. Quels sont nos abris et nos réponses possibles? Comment se protéger, évacuer les souffrances?
Dans les réponses qu’on pourrait échafauder, il n’y a pas de certitudes, de lignes droites, il n’y a que des boucles, des courbes qui s’enchâssent et ne finissent pas de s’enrouler sur elles-mêmes. Finalement, on devrait cesser de se fier arbitrairement aux apparences, aux évidences et à quelques faits sommaires avant de proférer la sentence d’un mot, la condamnation définitive du symptôme d’une maladie, d’un mal-être car il est toujours quelque chose qui nous échappe, que nous ne connaissons pas, ne savons pas ou ne voulons ne pas savoir.
Adelheid Duvanel réclame sans s’apitoyer, sans se perdre dans les détours « le droit d’être inapte à la vie ». Demande qu’il soit accordé pour tous un sursis, « un délai de grâce ».
« Quand on parle, on rate la vérité de peu. C’est seulement quand on écrit, qu’on barre des mots, qu’on en trouve d’autres, qu’on peut l’atteindre. ».
©Lieven Callant
Chronique de Marc Wetzel

Michèle FINCK – Sur un piano de paille, Variations Goldberg avec cri – Arfuyen, janvier 2020, 188 pages, 16,50 €
«La salive
De la beauté est faite de l’union de l’amour
Et de l’adieu. En quoi voudriez-vous
Vous réincarner pères ? En horizon dit Yves.
En Variations Goldberg dit le père. N’est-ce pas
Le même songe dit fille nue dans l’écume de la caresse ? » (p. 142)
Comme l’avait fait la romancière néerlandaise Anna Enquist (dans Contrepoint paru en France en 2010), la construction de ce recueil suit le chapitrage des Variations Goldberg de Bach (trente-deux sections, dont l’Aria initiale strictement répétée au terme), y révélant une même mystérieuse union de liberté et de discipline, dans une œuvre elle-même complète, consistante, comme appropriablement contagieuse (formant assez monde pour y faire apparaître ce qui n’existe pas ou nous dépasse), mais aussi exigeante et résistante (ne nous accueillant qu’en transportant ailleurs – disait Hubert Nyssen des Variations – parce que n’abritant que dans l’énergie transmise), comme un magnifique armistice de raison et de sensibilité (la première faisant reculer dans la seconde le prestige de la violence, la seconde nuançant dans la première l’emphase de l’intelligence), « Variations » dont Anna Enquist remarque franchement (p. 15) : « Pour elles, une nouvelle humilité s’impose, sauf qu’on ne pourra jamais les jouer par humilité ». Avec cette différence que si les Variations de Bach sont, comme le disait, à la fois grave et amusé, le pianiste Jean-Louis Steuerman, « la voix de Dieu répondant aux interrogations (incarnées) de son Fils », ce « Piano de paille » est, comme on va voir, plutôt la voix d’une fille se portant garante des objurgations (posthumes) de son père.
Il y a chez ce poète (née en 1960) une extraordinaire ambition (faire chanter la condition humaine) par des moyens (sobres, féconds, authentiques) de poésie qui la légitiment :
« Poésie dire ce que c’est : la condition humaine »
Pourquoi avoir lié poésie et condition humaine ? Par double fidélité au père (Adrien Finck – traducteur, poète, polyglotte … mais mutique) et au maître (Yves Bonnefoy, en héros du « simple » et du « sens »… mais redoutablement subtil et ambigu), montrant la voie :
«Yves et père cela aide-t-il à mourir de savoir
Que la 25eme Variation Goldberg existera toujours ?
Que la mer et la lumière existeront toujours ?
Bien sûr dit Jean-Sébastien Bach. C’est pour cela
Que je l’ai inventée. Bien sûr dit Dieu. C’est
Pour cela que je les ai créées. Les songes jumeaux de Dieu
Et de Bach se mêlent aux embruns. Le père et Yves
Restent silencieux. Fille assise sur une pierre chaude
Prend un peu de terre corse dans une main et de l’autre
Un brin de paille sous le citronnier. Elle écoute la chaleur
De pierre et de paille monter os par os dans la colonne vertébrale
Là où autrefois le père posait sa main » (p. 143)
C’est que la condition humaine (le cahier des charges des vies humaines, le sort de référence de tout organisme conscient, rationnel et libre) trouve à s’exprimer au mieux dans la poésie (dans la parole qui fait penser quelque chose dans et de son travail sur sa propre matière sonore) ; d’abord l’homme est le seul animal qui fonde sur la parole l’interdépendance des vies (comme on le voit dans les promesses, menaces, vœux et revendications) ; ensuite l’on ne change sa pensée qu’en parlant, en pouvant dire autre chose de quelque chose, et quelque chose d’autre chose ; enfin en soulevant et conduisant méthodiquement sa matière sonore, le langage tient sa seule chance de sauter au-dessus de la pensée même pour rejoindre la vie. Et notre poète n’est ni formaliste (la terre des mots est, non une fin, mais leur simple moyen de fructifier hors d’elle), ni esthète (le sommet du formulable n’a de prix pour elle qu’à s’en envoler). Michèle Finck est réaliste (elle n’espère pas de sens hors de la vie) et raisonnable (si par son travail de parole, l’homme devient le seul animal à ne pas naître une fois pour toutes, il lui est pourtant clair que l’homme ne peut exister qu’épuisablement)
« La lumière d’été parle de Dieu comme s’il existait
Et on s’y laisserait prendre tant lumière est vérité » (p. 139)
Liste des remèdes : la nostalgie (malgré son deuil bavard) ; contre le délire, le plurilinguisme (la connaissance des langues colore distinctivement les divers fils de la pelote à débrouiller) ; contre l’angoisse, faire se rencontrer nos diverses sortes de solitude :
« Maintenant solitude n’est plus au singulier. Mais au pluriel.
En moi : Pas une solitude. Mais des solitudes. (…)
La plupart sont travailleuses forcenées qui ne dorment pas.
Plus j’avance en âge plus elles se multiplient et luisent la nuit.
Mes solitudes parlent toutes ensemble. Dissonantes. Appeler
Poème leur choeur de lucioles écartelées entre mutisme et cri » (p. 103)
De même, contre le trouble et l’impuissance, le cri (qui fait clamer à une conscience son réel tarif de présence !) ; contre la violence et l’indifférence, la caresse. Et, contre la double insuffisance de la caresse et du cri, la compassion. Et la poésie de Michèle Finck est bien tout cela : un cri de ralliement à la finitude, une caresse de parole, la bénédiction immanente et désillusionnée de la compassion. La caresse surtout :
« La vie est une histoire de caresses entre somnambules
Racontée par qui joue à chat perché avec la mort » (p. 65)
Tout le recueil choisit en effet d’illustrer, à mesure, dans une graphie plus énergique, ce que la caresse « sait ». Elle est (p. 11) « notre grâce » (la dispensation autochtone, avec moyens du bord, de la bonne présence) ; elle qui, comme la brasse (p. 71) « se respire » (la nage brassée est le rêve de tout cœur de n’avoir plus qu’à déployer ensemble les deux bras pour avancer) ; qui fait à l’amour rêver d’exister (p. 51) ; qui fait frissonner la musique dans le silence de Dieu (p. 135) ; qui tutoie le monde invisible, dénude la disponibilité, fait sourire les doigts (p. 109). La caresse est le seul travail directement et exclusivement affectif d’un corps, qui, parce qu’elle ne sait pas ce qu’elle cherche (disait Levinas) trouve ce qu’elle sait (la pastorale mise en ordre des énergies d’un autre corps), et, comme la poésie pour la peau sonore de l’esprit, effleure sagement la vie, à la fois respect (qui offre ou concède une distance) et tendresse (qui adoucit une proximité). La caresse est le geste, pour un être, d’affronter le néant, comme le fait deviner le contraste de ces formules :
« La vie n’est-elle pas une corde de balançoire
Coupée qui pend énigmatique dans le néant ? » (p. 101)
« Reconnaissance à la musique
Qui a tenu tête au néant
Grâce au silence entre deux notes » (lisait-on dans Balbuciendo)
Reste la musique du « piano de paille ». Ce fut un jouet d’enfant (de foin ficelé par le père, n’émettant que frou-frous et vide rythmé – la « muselière pour la gueule du néant » qu’est la musique pour Michèle Finck, logiquement, n’aboie pas !), autorisant l’infinité des variations silencieuses, exerçant la voix au pur (simple et muet) toucher de ses pouvoirs, vrai nuancier articulatoire toujours à portée de doigts, et comme prie-Dieu néoténique :
« Poésie
Est nom donné à la relève par la parole
De la prière du fœtus se sachant sans réponse à jamais.
La plupart des hommes l’oublient. Poésie se souvient.
Et entre en solitude jusqu’à son dernier souffle » (p. 100)
La « limpidité » (requise p. 143) est art difficile, comme une pureté à garder dans un mouvement, dans l’écume du destin. Et avoir, comme cette auteur, la compassion limpide – tâche à peu près impossible, comme boire à la souffrance d’autrui sans se troubler de la lie de son calice – est une formidable entreprise d’écriture et exigence de vie, qu’on salue, bouleversés. Bien sûr, savoir aimer arrive trop tard, ici comme ailleurs ; mais c’est bien pourquoi, ici plus qu’ailleurs, notre pitié des morts (Bach, Adrien, Yves…) les illumine en nous.
(On lira, sur cet auteur, l’excellent dossier à elle consacré par la Revue Nu(e), n° 69, coordonné par Patrick Née, relayé par Poezibao en mai 2019)
© Marc Wetzel
Chronique de Nadine Doyen

| De la page à l’image : quand une intrigue séduit une réalisatrice. Le FILM : REVENIR de JESSICA PALUD, Prix du scénario à la Mostra de Venise. Également primé au festival du Croisic : Chabrol du Jury jeune, Chabrol de la meilleure adaptation, Chabrol du public. Sortie en salles le 29 janvier 2020. Casting : Adèle Exarchopoulos et Niels Schneider |
Adapté librement du roman de SERGE JONCOUR :

LE COUP DE PROJECTEUR sur le livre :
La petite voix enfantine, inconnue , au bout du fil, chez ses parents est un mystère pour Franck, en rupture avec eux depuis 10 ans. Pour en avoir le coeur net, il décide d’effectuer sur le champ un retour au bercail, sans prévenir. Serge Joncour alterne la voix de Franck et celle de Louise, l’épouse du frère décédé, au chômage. On suit le parcours de ces deux êtres cabossés par la vie jusqu’à ce que leur route se rejoigne dans la ferme familiale où les parents de Franck élèvent le fils de Louise. Ce gosse, gisement d’énergie inépuisable s’avère le pivot du roman, et le trait d’union entre les protagonistes. Franck montre beaucoup de bienveillance pour Louise. Ils s’apprivoisent peu à peu, partagent le quotidien. Leurs regards s’aimantent, le charme de Louise opère. Les soirées à la belle étoile favorisent l’intimité. Dans cette nature lénifiante, ils se sentent en osmose. Auraient-ils trouvé leur paradis ? Franck va-t-il se réconcilier avec ses parents ? Ce retour aux sources lui sera-t-il salvateur ? Laissons le suspense quant au destin de ces deux solitudes décidées à se reconstruire, à ne pas se faire de mal, à vivre avec intensité ces moments suspendus, ces parenthèses enchantées, en toute harmonie. L’originalité réside dans la chute que réserve chaque chapitre, aiguisant la curiosité. L’auteur impulse avec brio des accélérations au récit, distille des scènes cocasses ou épiques. Il peint avec délicatesse et pudeur les sentiments contenus, la peur d’aimer, les émotions enfouies. Et si l’amour était dans le pré ? Poésie et sensualité se côtoient en cet été caniculaire.
Un roman familial touchant, sur fond de réalisme sociétal, ancré dans le monde rural qui montre des paysans rivés à la terre et soulève la question de la transmission. Vibrant hymne à la nature sauvage. Serge Joncour transcende avec brio les paysages sublimes du Lot, à la manière des «nature writers ». Un récit solaire, traversé par une pléiade d’odeurs, débordant de tendresse, de douceur, de nostalgie, qui a inspiré Jessica Palud pour son film Revenir :Prix du scénario au festival de Venise. Un livre qu’on quitte à regrets. Un vrai baume, ce qui n’est pas rien par les temps qui courent.
Extraits :
« Dans l’amour il y a bien plus que la personne qu’on aime, il y a cette part de soi-même qu’elle nous envoie, cette haute idée que l’autre se fait de nous et qui nous porte. »
« Je ne sais pas, dans fond c’est la seule vraie chose qu’on devrait se promettre dans la vie, de ne jamais se faire de mal. »
Chronique de Nadine Doyen
JULIE MOULIN, DOMOVOÏ , Alma éditeur (18€ – 297 pages) Mai 2019

Julie Moulin nous embarque sur les traces de ses deux héroïnes : une fille, Clarisse et sa mère Anne, au coeur de la Russie, « terre de contrastes », à Moscou où elles ont chacune séjourné à deux époques différentes. Le récit va naviguer en alternance de 1993 à 2015. Le voyage commence avec Nicolas Gogol :
« Quel charme étrange, quelle fascination, exerce le mot voyage ! »
Il se poursuit sous la bénédiction / sous les auspices du Domovoï (esprit de la maison) mais aussi sous l’influence d’Amma, « gourou indienne ».
Dans le prologue, on apprend que la mère de Clarisse est disparue depuis dix ans.
Pour Clarisse, « le Domovoï », ce petit lutin, n’a pas rempli son rôle protecteur du foyer puisqu’il a pris la tangente avec sa mère. Que s’est-il passé ?
En 1993, on suit l’installation d’Anne à Moscou, désireuse de parfaire ses connaissances de la langue russe. Elle est confrontée aux obstacles administratifs. Julie Moulin peint cette Russie où l’argent, les dollars, le bakchich, un parfum, un bijou, peuvent ouvrir des portes interdites. Ostracisée par les « Kommandanty » de l’internat, Maria, directrice d’école, décide de l’héberger (après le départ des enseignantes encadrant un échange scolaire) et la « traite en princesse », si honorée de recevoir une jeune Française. « En Russie on sait faire preuve d’hospitalité ». L’appartement est exigu mais accueillant. Toute la famille vit regroupée dans la cuisine où elle écoute la radio ou regarde la télé. En cadeau de bienvenue et de porte-bonheur, Anietchka (Anne) reçoit une poupée ou plutôt « une sorte de lutin fait de paille et de rafia ». « Elle se fond dans le moule familial », telle une fille au pair.
Serioja, le fils de Maria, aux vastes connaissances lui fait visiter Moscou aux week-ends, mieux qu’un guide. Il se montre « affable, prévenant », « la couvre de bienfaits» mais s’absente pour « business ». Anne trompe ce manque en retrouvant « les expats » dans les bars. Elle y fait la connaissance de Guillaume qui n’a pas la même fascination pour le pays tout en étant « féru de son histoire et de sa littérature ». La narratrice autopsie ses relations amoureuses et livre des pages sensuelles, pleines de délicatesse, rappelant la plume d’Elisa Shua Dusapin.
Seule, elle s’aventure dans le métro, et peut constater le contraste entre le luxe et la misère (« un peuple en haillons à la merci d’une poignée de nouveaux riches »).
En 2015, c’est Clarisse, Sissi pour son père, étudiante à Sciences-Po, qui à son tour veut se perfectionner en russe, comme le fit sa mère. Elle veut aussi percer le secret de la photo retrouvée qu’elle conserve sur elle. Pourquoi la présence de son père ? Ce père qu’elle décrit comme « honnête et droit, cachottier, bonimenteur, et fiable.
Ce père qui trouve qu’il « ne fait pas bon vivre pour une femme en Russie », et envisage pour sa fille plutôt Londres et « la City » pour son année à l’étranger.
« London is THE place to be », se répète Clarisse comme un mantra, façon de s’en persuader, pourtant elle change soudainement d’avis et se projette en Russie.
Sans l’avouer à son père, elle veut retrouver le fantôme de cette mère évaporée.
Un père qu’elle vouvoie, avec qui le vrai dialogue est difficile. Toutefois, grâce à ses connaissances, il lui trouve où loger à Moscou : chez Goharik, qui n’est autre qu’une amie de la mère lors de leurs études. Va-t-elle réussir à lever l’omerta sur le secret familial qui entoure la disparition de sa mère. ? « Il en est de nos vies personnelles comme de la mémoire collective : nous avons besoin pour grandir du passé et de ses traces. ». Clarounia (2) va questionner à la fois sa logeuse et Tamara (une autre amie proche de sa mère). La photo mystère est son sésame pour tenter de faire éclater la vérité, son père restant sourd à ses interrogations. On devine son maelström dans sa façon d’apostropher la disparue : « Maman, avais-tu rencontré quelqu’un d’autre ? ».
Julie Moulin réussit à happer son lecteur, qui guette comme la narratrice les réponses de ces deux femmes, avide, lui aussi, de percer l’énigme qui mettra fin aux non-dits.
Les deux héroïnes semblent avoir contracté durant leur séjour initiatique ce « pofigisme » dont parle Sylvain Tesson dans un de ses romans (1), à savoir « cette résignation joyeuse face à ce qui advient », une façon de s’abandonner à vivre.
La romancière dépeint la condition féminine d’autrefois en URSS (prostitution), les conditions de vie difficiles (pénurie, indigence, alcoolisme), la coutume du 8 mars, jour où l’on célèbre la femme. Elle restitue parfaitement comment « l’étrangère » est perçue, comment Anne « se met au diapason du pays où seul le présent compte ». Inversement elle rend compte de l’étonnement de Goharik, d’origine arménienne, découvrant l’opulence des magasins à Paris. De nombreuses comparaisons sont faites entre les deux capitales. Julie Moulin s’attarde sur l’habitat en Russie, décrit les logements vétustes, délabrés (eau rouillée), zoome sur les fils dénudés, les graffitis, les marches érodées. Elle nous met l’eau à la bouche avec les « syrniki ».
En filigrane, Clarisse étudiante à Sciences-Po fait allusion à la figure de l’ex-directeur (« homo la nuit, hétéro le jour »). Elle évoque les stigmates des attentats de 2015 ainsi que les rassemblements « Je suis Charlie », rappelle la guerre en Ukraine, l’ère du communisme, Tchernobyl, les « Pussy riots », les catastrophes aéronautiques…
Le récit, en trois actes, nous immerge dans une diversité de musique russe : le rock avec le groupe Kino , plus classique avec Chostakovitch, et plus populaire avec ce chant soviétique « Les soirs de Moscou » que l’écrivaine Svetlana Alexievitch cite dans « La fin de l’homme rouge »,ou encore la chanson de Viktor Tsoï.
Différents arts défilent : le cinéma russe avec Zviaguintsev, l’opéra de Boris Godunov au Bolchoï, la peinture de Chichkine et de Kouïndji, les icônes de Roublev.
La romancière nous donne envie de nous plonger dans la littérature russe (Gogol, Tolstoï, Boulgakov, Tchekhov…), meilleure façon de comprendre un pays.
Elle se révèle une guide hors pair avec qui on se prélasserait volontiers dans le parc Gorki, sur les bords de la Moskova, après avoir arpenté les musées dont la galerie Tretiakov. Lieu où Clarisse fait une rencontre improbable, très émouvante !
Julie Moulin décline un amour inconditionnel pour la Russie où elle a séjourné comme ses protagonistes. En polyglotte, elle nous offre quelques rudiments de russe (spassibo : merci, pochli :en route, bystro : vite…), distille de l’anglais :« target », « free hug », et même du sanskrit : « Lokah Samastah Sukhino Bhavantu » (3) !
Elle signe un récit enjoué, enrichissant, dans une écriture alerte, pleine d’humour.
Un roman double, dépaysant, prenant, sous forme de matriochka, qui permet de voir la métamorphose du pays de « Pouchkine à Poutine », de mieux appréhender l’âme slave chère aussi à Sylvain Tesson. Souhaitons à l’écrivaine de voir ses rêves se réaliser : être traduite en russe, être invitée dans une Alliance française !
(1) « S’abandonner à vivre » de Sylvain Tesson, Gallimard.
(2) Clarounia, variante de Clarisse, employée par Goharik.
(3) Mantra d’Amma : « Puissent les êtres du monde entier être heureux. »
©Nadine Doyen