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Patrice BRENO Revue Traversées Prix Godefroid Culture 2015 – Province de Luxembourg – Libramont (Belgique) Prix Cassiopée 2015 – Cénacle européen – Paris
Barbara Auzou, Niala, L’Époque 2018, Les Mots Peints, Éditions Traversées, 2020, 133 pages, 20€
Une collaboration poétique entre un peintre et une poétesse
La revue Traversées dont le N°94 vient de paraître existe depuis près d’un quart de siècle. Ce petit miracle de persévérance a été rendu possible grâce à la générosité mais aussi la curiosité d’une petite équipe de bénévoles fidèles qu’anime et guide avec patience et savoir-faire Patrice Breno. En 2015, les Éditions Traversées voyaient le jour avec un premier ouvrage: Auteurs autour, de Paul Mathieu. Le catalogue comporte aujourd’hui près de onze titres. Les oeuvres et les auteurs sélectionnés témoignent de l’ouverture d’esprit chère à la revue mais aussi et surtout de la volonté de garantir une qualité littéraire, poétique et artistique à chaque parution. Ce qui guide le comité de lecture ne se résume pas en quelques directives rigoureuses, à quelques critères austères, à quelques règles qu’il ne faudrait franchir. L’équipe choisit avec son âme, autrement dit avec ce qui motive ses aspirations, sa passion pour l’écriture et les lectures. Un comité de lecture composé de simples êtres humains sujets aux coups de coeur comme aux erreurs mais qui défend des valeurs de sincérité et d’humilité.
Je fais partie de cette équipe de bénévoles qui gravitent autour de la revue Traversées mais mon rôle se limite surtout à gérer le site internet et la présence de la revue sur les réseaux sociaux. J’ai le plaisir de découvrir comme n’importe quel autre lecteur, les numéros de la revue toujours mieux fournis et les quelques ouvrages publiés par les Éditions Traversées.
Le présent ouvrage rassemble les qualités poétiques et humaines que je tentais ci-dessus d’exprimer puisqu’il s’agit d’une collaboration poétique entre un peintre Alain Denefle connu sous le nom d’artiste Niala et d’une poétesse et professeur de Lettres Modernes, Barbara Auzou.
Chaque tableau est un poème et chaque poème est un tableau. Ils échangent de semblables palettes de couleurs, de saveurs. Partagent un vocabulaire commun, né dans un jardin, une sorte d’espace où souvenirs et émotions se rejoignent, s’élucident ou se métamorphosent en visions, en sensations, en souvenirs. Une rencontre entre deux personnes, entre deux mondes de références distincts mais qui pourtant nous laisse présager de ce qui rassemble et non de ce qui sépare. Car il est vrai, les poèmes ne se limitent pas à être des récits ou des descriptions picturales. Barbara Auzou regarde au delà du cadre, du support. Elle ouvre des portes secrètes, des fenêtres. C’est elle qu’elle redécouvre en cherchant à lire les toiles, en suivant du regard le geste dont témoigne le trait appuyé, le contour d’une forme. Ce qui envahit le poème ce sont les espaces colorés, les ombres, les lumières, la femme et l’homme qui habitent les tableaux et voyagent d’un univers à une autre, d’une époque à une autre, d’un plan à un autre plan.
Le Soi trouvé au jardin-Acrylique sur toile-100X100cm- Niala L’époque 2018-Les Mots Peints
Les peintures de Niala semblent provenir de cet endroit commun qu’on nomme rêve, ce lieu où je pense que naissent les poèmes. La fantaisie du peintre me rappelle celle de Marc Chagall parce qu’on y découvre un monde féerique où les lois de la gravité n’existent guère mais où la nature répond aux couleurs, où l’amour élabore des jardins privilégiés.
L’univers de Niala semble fait d’oasis, l’homme, le poète, le peintre y invitent le lecteur en toute pudeur, ils y invitent la femme, l’équilibriste, l’étreinte d’un geste souple les retient, les rassure. L’animal, le végétal qu’ils soient arbre ou pétale occupent une place primordiale qu’il est possible d’habiter même et surtout en pensées. Chaque peinture est une invitation à entrer dans une cathédrale de couleurs, dans un cirque de lumière, dans un théâtre où se joue la vraie vie de l’artiste. On y pénètre avec un silence presque religieux.
Comme dans un kaléidoscope, les miroirs et les surfaces réfléchissantes ne font pas que reprendre à l’infini les mêmes motifs et nous renvoyer notre propre image, ils créent de nouvelles figures, de nouvelles formes, d’autres espaces, des lieux où la rigueur, la pesanteur n’existent plus. Mais les poèmes et les toiles ne sont pas que des songes individuels, ils restaurent ce qui trop souvent fait défaut: un lieu de rencontre, un espace respectueux, un jardin, un poème qui englobe d’autres poèmes comme le miel au sein d’une ruche.
Cette rencontre entre Barbara Auzou et Niala fait appel à notre faculté de rêver les mots, de fabriquer la vie.
À chaque tableau (acrylique sur contrecollé +/-80X60 cm) correspond un poème. Le livre propose sur une page le tableau avec son titre, son support et sa matière, ses dimensions en regard sur une autre page. Pour lire le tableau, il faut prendre le temps de le regarder. Pour avoir accès au poème, il faut tourner la page, se donner à lui.
Double Je
Niala Double je
Tu m’écris d’un temps sans âge à faire fuir l’effroi des journées, à forger des couleurs inventées à l’orange de nos visages.
Tu m’écris pour arracher à la fatigue de parler le mot nu qui manque au langage et qui reste à la palette inconsolé.
Tu m’écris contre les poussières éprises de peu qui s’agrègent comme des sentences au poumon en feu.
Et moi je peins et crie à la porte fermée des hommes et à la fleur de coton pendue à la fenêtre qui avorte de son jour.
Je peins et crie à tromper la nuit économe pour lui faire croire au matin, pour mordre les douleurs sur les lits du passé et faire renaître l’enfant lointain.
Je peins et crie contre l’injure du banal à en découdre sans fin au miroir du double je.
S’il y a un vide c’est qu’il est ardent écris-tu. Et c’est au pinceau d’un ciel qui s’était perdu que nous accrochons des printemps comme autant de ventres lavés de larmes.
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Patrice BRENO Revue Traversées Prix Godefroid Culture 2015 – Province de Luxembourg – Libramont (Belgique) Prix Cassiopée 2015 – Cénacle européen – Paris
Prix de la Presse Poétique 2012 – Union des Poètes Francophones – Paris
Gérard Le Goff, L’orée du monde, Éditions Traversées, 60 pages, 2020, 15€
Dans sa présentation de l’ouvrage, Gérard Le Goff évoque « les années blanches », périodes plus ou moins longues où les « vicissitudes de l’existence » mettent en sourdine les nécessités d’écrire. Soudain, on ne sait plus quoi faire de ces tiroirs remplis d’écrits spontanés qu’on ne peut plus corriger, ils restent tels nos rêves flotter à la frontière des mondes qui les ont vu naître. Ainsi est le cheminement du poète, il est fait de lumières et d’ombres, de silences et de prises de parole, de cris et de murmures, de renoncements mais aussi et surtout d’acceptations. Le poète ne veut-il pas nous dire qu’il n’est pas toujours nécessaire de réussir, d’être performant, de répondre à toutes nos attentes mais d’attendre le bon moment. N’est-ce point finalement? le voyage qui importe avant la destination?
Les textes repris ici sont tous passés par le métier à tisser des réécritures, ils se ressemblent car on reconnait dès les premiers vers, la voix de Gérard Le Goff: amoureuse des détails justes et arborant une certaine affection pour les promenades solitaires et salutaires qui finissent par nous rapprocher de l’autre après une intéressante contemplation des alentours.
Les textes qui composent les deux livres de ce volume sont différents les uns des autres comme le sont les enfants d’une même fratrie, multiples dans leurs efforts, leurs manières de se présenter, de nous réjouir, de nous confronter aux questionnements inhérents à la vie. Poèmes nus ou habillés de rimes ou prose harmonieuse.
Le poète est celui qui parcourt les chemins invisibles, traverse les frontières, trottine, allonge le pas ou s’arrête pour contempler ce qu’il se passe de l’autre côté de la barrière. Il garde en lui la faculté de redevenir sauvage, explorateur, il se pose à la marge, à l’orée du monde, des mondes qu’il découvre sans apriori, sans grille de lecture, en se défaisant presque de l’habitude. Je songe que le poète est ce loup solitaire infatigable, qui ne se domestique pas, qui choisit l’inconfort de la liberté d’aller à la sécurité de rester avec sa meute. Gérard Le Goff est un écrivain qui pour avancer se fie à une sorte d’instinct pur. Pas de jugement hâtif, ni de conclusions glauques, aux pleines certitudes et aux emprisonnements de la pensée, il choisit l’aurore ou le crépuscule comme la frontière d’un nouveau cycle, il choisit le défi des saisons, les aléas de la route, le changement léger. Il aime et se place toujours à l’orée du monde.
L’écriture de Gérard Le Goff est de celle qui choisit de vous accompagner discrètement, elle vous suit comme une ombre. Au lieu de vous poursuivre, elle vous invite au retrait, à la mise en suspens des choses pour les observer et non pour les engloutir et forcer la vie.
Philippe Thireau, Melancholia, Tinbad Fiction, janvier 2020, 48 pages, 11,5€.
Dans un premier temps, j’ai cru que l’absence de « je » témoignait peut-être d’un acte de pudeur de la part de l’auteur. Il se serait retiré de la narration, derrière la fiction qui est en train de s’écrire et de se choisir un rythme de lecture. Pudeur choisie afin que s’installe aux creux des phrases l’indécision qui si souvent me caractérise.
Ensuite, comblant le vide laissé devant ou après le verbe, s’est installée en moi, l’idée qu’il n’y a rien de personnel en tout texte mais qu’il y reste souvent une part commune à tous.
J’ai songé à la rencontre entre le jeune Rimbaud et le soldat mort dans ce trou de verdure et à mes rencontres multiples de ce poème conçu tel un tableau, ne laissant filtrer que peu à peu toutes les marques les plus froides de la mort. Ce poème qui présageait déjà tous les dérèglements possibles et à venir du rythme, du silence. De l’écriture. Quand le poème se tait, la réalité se découvre et elle est d’une cruauté sans équivoque. Une image et trois mots pour la mort: deux trous rouges.
Le texte de Philippe Thireau à l’intersection des genres se joue à trois voies: le soldat, la fille violette, l’oiseau-narrateur. Un homme, une femme, la mort. Le lire c’est tenter de reconstruire mais aussi et bien sûr c’est participer au jeu de la destruction, de la déstructuration de l’écriture. Car il faut bien que je l’écrive, le texte ressemble à une prise de notes rapide, une ébauche, un scénario invitant à de multiples reprises et réécritures. Le travail n’est pas fini, reste à faire, le texte est brut. Le peintre laisse transparaitre dans son geste et ses aplats de couleurs, la toile, l’élément matière tel qu’il est avant manipulations, l’écrivain montre son carnet de notes, ses phrases soulignées, ses mots agglutinés, ses phrases non ponctuées.
Bien évidemment, le titre du texte m’interpelle parce qu’il désigne une forme de folie, une tristesse de fond, le germe du génie et sa malédiction insoluble. Il évoque aussi pour moi le film de Lars von Trier. En trois mouvement, la fin de l’amour dans ce qu’il a sans doute de plus absolu, une prochaine disparition annoncée, inévitable. Face aux catastrophes de l’existence quelle peut-être notre réponse?
Ce livre me perturbe, me dérange et me fait vaciller, moi et mes habitudes. Je crains à force de ne plus pouvoir faire glisser entre les lignes comme j’aime tant le faire, tous les autres livres que j’ai lus et aimés.