L’amour et la guerre, l’amour ou la guerre.
Par Rodica Gabriela Chira
L’amour et la guerre, l’amour ou la guerre, le rassasiement des sens ou la destruction,
tel est l’enjeu de cette plaquette. Mais que dire alors de la guerre intestine, celle qui déchire
les familles, les couples ? Y a-t-il un lien entre cette guerre psychologique et la grande guerre,
est-il vrai que l’humanité ait besoin de celle-ci pour calmer celle-là ? Sinon, comment
expliquer cette roue de l’(in)fortune qui entraîne l’humanité depuis des millénaires ?
Chez Denis Emorine «la mort vient de l’Est» (22, 48), «leurs fusils sont pointés sur
nous» (20), tandis que «l’amour/ est en exil/ depuis si longtemps» (38). Mais dans ce «pays
des mitrailleuses» (16), un «homme aux yeux gris » (52) est habité par l’amour, pour la
femme aimée, pour la mère, et malgré l’odeur omniprésente de la mort. La présence physique
de la femme, son souvenir sentent la mort – «l’odeur de la mort m’a réveillé» (50) – et de
même les fleurs: «l’odeur de la mort [abandonnée] dans le premier fossé» (40).
Egaré dans cette guerre, le moi poétique arrive à ne plus faire la différence entre la vie
réelle et les mots : «des poèmes tombaient des arbres morts» (44); «des soldats
déchireraient mes poèmes/ en riant/ pour éviter de les lire» (48);«ma valise [est] remplie de
sang et de poèmes» (24). Tout comme le vent, les mots peuvent eux aussi devenir
dangereux: «le vent de l’est t’a rattrapée/ en te prenant par la gorge» (28); «les mots/ me
prennent à la gorge» (54); «des mots linceul» (28); on est «couvert de mots étranges»
(48).
L’univers de la guerre est dominé par le feu, le fusil, la boue, la pourriture – « la terre
exhale une odeur de pourriture » (14) – la neige, la pluie et les pleurs: «Elle pleurait, me
semblait-il, et la pluie s’est mise à tomber de plus en plus fort dans ma chambre» (50).
Conformation que «la mort vient de l’Est», les poèmes sont parsemés de repères
culturels tels le bois de bouleaux ou le cygne mourant (42) associé au nom de Piotr Illitch,
ranimant ainsi le souvenir du compositeur du Lac des cygnes comme un fragile pont jeté
entre le passé et le présent: «le vieux pont me laissera traverser/ une dernière fois/ avant de
s’écrouler sur notre vie/ passée» (20).
L’évocation des deux prénoms profondément slaves Igor et Natacha renvoie à des
archétypes de la littérature russe. Ainsi Igor rappelle-t-il le héros de la Russie et de l’Ukraine
dans l’épopée Le dit de la campagne d’Igor (XII e siècle), à l’origine de tant d’autres œuvres
ultérieures, tandis que Natacha renvoie à la Natacha Rostova de Guerre et Paix, incarnation
d’un idéal de la femme russe proche du peuple et guidée par le sentiment plutôt que les
conventions sociales.
Dans ce monde métaphorique où le réel et l’imaginaire se confondent, tout semble
soumis à l’éternel retour : «retrouvons-nous/ sur la ronde du temps/ puisqu’il aura le dernier
mot» (36).
La traduction en roumain de Sonia Elvireanu restitue avec une grande finesse la
confrontation entre la guerre et l’amour poétiquement orchestrée par Denis Emorine.

