Jean-Pierre Otte, Sinfonia, La délivrante, Édition Douro, Collection Poésie au présent dirigée par Philippe Bouret.

Une sorte d’Odyssée contemporaine


Dès les premières lignes de Sinfonia, on sait et on sent que l’on se trouve sur le seuil subliminal d’un texte majeur, comme il s’en écrit peu par siècle, autant par l’ampleur, la fougue, l’allégresse dans le bonheur de dire que par le caractère musical, envoûtant, incantatoire: c’est toute une profondeur intérieure qui monte en surface et traverse en déferlante les apparences. Jean-Pierre Otte est au sommet de son art.

Pensez que cette Sinfonia s’écrivit en onze jours. Non pas comme une vague montant à l’assaut du rivage, mais comme une vague partant de la grève pour regagner la mer, forte d’une force soulevée en elle-même, mugissante, pétrissante, évoluant en rythmes syncopés et cependant enchaînés, en extase matérielle, pour emprunter le titre de l’un des meilleurs livres de Le Clézio :

«Le défi est de rompre avec la malédiction première, la genèse née dans une fausse attitude envers la vie afin qu’une nouveauté, dégagée de l’oppression passée, survienne et permette à leur âme et leur esprit de se réactualiser dans et par cette nouveauté. »

Dans un monde qui s’effondre, et un autre qui se forme en filigrane, comme s’il était écrit à l’encre sympathique et que les caractères s’en révélaient à nous graduellement, Jean-Pierre Otte est si proche par instants de la voix de Sénèque:

« Et quand l’heure sera venue où le monde doit s’anéantir pour se renouveler de fond en

comble, toute substance se détruira elle-même, les astres heurteront les astres, le feu embrasera

l’univers, et tous ces corps lumineux

qui brillent dans un si bel ordre aujourd’hui, ne formeront

plus que la flamme d’un vaste et unique incendie. »

Il y a tant de contrées inconnues, d’opportunités, de croisées et de rencontres, sans qu’on revienne jamais à son point de départ, en allant de l’avant, à l’aventure, l’esprit avisé et le vent au visage, avec au ciel «les longs vols en V des grues cendrées qui émigrent vers le Sud comme dans les livres d’images de nos enfances»:


«Par une grâce spéciale sinon inespérée sous le regard placide des dieux disparus,

ils trouvèrent refuge dans les dunes féminines,

à l’ombre striée des grands pins maritimes, des oyats et des buissons de nerpruns criblés de sel,

car les horizons n’étaient plus tout à coup inaccessibles,  mais portés en eux-mêmes, oppressants,

frontières et confins

dont continuaient de se jouer les migrations des oies d’Islandeet celles des grues cendrées des lointaines Laponies.»

Jean-Pierre Otte est un magicien de mots, de mots drus, doux, lisses, charnels, éclatants de signes et de saveurs, quand le sensible est dans la sensation mais aussi dans ce qui est chargé de sens. Sa poésie est aussi comme celle d’un maraudeur ou d’un braconnier du secret inscrit au cœur même de l’existence, dans une certaine disposition d’esprit, une volonté de se rendre disponible à tout ce qui se présente, ouvert, offert à toutes les occasions, les opportunités, des mouvements d’ouverture.


Sinfonia, c’est une suite de poèmes vivifiants, liés par un fil narratif, une sorte d’Odyssée contemporaine, d’épopée faite d’épreuves et d’expériences dans le présent. Des hommes errent à la dérive dans les grands paysages, chacun en quête de retrouvailles et même de réconciliation avec soi-même. Tous veulent recouvrer l’intimité avec la terre et les quatre éléments, la proximité des arbres et des rivières, recouvrer, dans un nouvel accord avec soi-même «l’extrême intimité qui ne leur sera rendue que dans la fréquentation des femmes» :

« Ces femmes, non pas sublimées ni rabaissées religieusement à rien, mais des femmes qui sont dans un réel de femme,

dans un clair de femme,

des femmes en vie dans la vie,

vaillantes et avenantes,

libres, dégagées, indépendantes et délivrantes.»

C’est tout le mérite de Jean-Pierre Otte, dans une écriture concise et merveilleuse, de nous restituer ces moments-là, d’en définir le mérite, de nous les donner à comprendre, de saisir le sens de ce «cocon» porté en nous-mêmes, qui offre l’idée de la transformation, d’une métamorphose silencieuse qui s’accomplit en dedans. Un peu comme si nous étions à la fois les promoteurs et les témoins de nos propres métamorphoses possibles.

Jean-Pierre Otte nous enseigne la richesse de la vie intérieure face à toute contrainte ou toute agression extérieure. C’est le paradoxe entre le fait de sentir « à l’étroit » et de se découvrir intérieurement en ‘expansion, dans « l’infini intime ». Magnifique!

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