Une carte de voeux


   Le philosophe (et anthropologue) Michel Guérin – né en 1946 – divisait le geste humain en quatre grandes catégories : le geste du travail (faire), le geste de donner (échanger, confier), le geste d’écrire (de marquer des signes), et celui, enfin, de danser (de mouvoir l’harmonieuse liberté d’un corps). Voilà que recevant, il y a quelques jours, cette carte de voeux du graveur Marc Granier, saisi par sa belle complétude, je sens qu’elle conjugue ou conjoint ces quatre gestes : d’un seul envoi, Granier fait, il donne, il inscrit et il « danse » (en tout cas, il fait surgir, en image, les plis rythmiques et les traits de présence autonome du monde). Avec la sobre et énigmatique puissance d’un talent qui semble – comme un démiurge – nous résumer l’univers : on évide ici ou là une planche (ici, enduite d’huile de lin) pour en imprimer les reliefs obtenus; et voilà, devant nous, une « épreuve » du Gard cévenol en personne !

   Cette carte de voeux m’a touché, car les voeux illustrés sont précis et fidèles : exactement comme cette image à la fois conduit rigoureusement notre oeil sur elle et laisse tout loisir de conduire notre rêverie dans ce qu’elle suggère, ce qu’elle nous souhaite est à la fois de bénéficier (par chance) des quelques hasards heureux de l’année qui débute, et de forger (par discernement et ardeur) nos appuis privilégiés et nos accès personnels en elle. Comme la production même de son image l’indique, Marc Granier nous souhaite de savoir évider où il faut, marquer où l’on peut, nous faire voir à nous-même autant qu’on peut … le paysage (et en réalité, le pays même que le temps forme) de l’opportunité qui s’ouvre de douze mois d’existence !

    Le monde qu’avait l’artiste devant lui a, bien sûr, trois dimensions; et, trois aussi, le monde où se tenaient alors son carnet, son appareil-photo (?) et son corps même. Les deux dimensions de cette image (comme de toute image) font alors penser à deux mondes (celui du regardé et celui du regardant) qui, adoptant une sorte de frontière commune en ce rectangle de carton, viennent ensemble y perdre une dimension, comme sacrifiant quelque chose l’un à l’autre : le monde vu vient nous livrer ses structures, et la conscience artiste se met en quelque sorte à plat pour nous. En ce miroir vivant, en cette sorte de reflet acté, en cette belle présence plane, l’oeil d’un peintre vient serrer la main du monde, et sa main à lui vient comme filtrer, écoper, épurer, retirer sélectivement ou célébrer souverainement les lueurs du monde. Granier pose et place ainsi (en lui choisissant respectivement un support et un endroit) devant nous, la figure sensible et sensée d’une perfection habitable. Un philosophe traduirait le voeu que ce discret et résolu graveur nous formule : Bon et bel être-au-monde ! 

   J’aime ce paysage. Une sorte d’arche m’y invite à m’éloigner par elle, ou à revenir – selon ma fantaisie – depuis le fond des collines, jusqu’au premier plan (et ses dalles de schiste ?) rejoindre mon oeil même. Ce petit pan de région est fait exactement de blanc et noir entrelardés, comme un « négatif » du regard de Dieu. C’est une image à la fois rationnelle et concrète; rationnelle parce qu’elle suit (et restitue méthodiquement) les lignes de force du paysage, elle nous représente les relations à l’oeuvre dans ces éléments et ces textures pour qu’ils sachent former réalité ensemble ; et concrète, parce que cette représentation de l’intimité dynamique du monde est sans mots, ni icônes, ni algorithmes : tout nous est rendu présent comme ce tout est, là-bas, présent à lui-même.

   L’oeil touche ainsi directement les causes, les cachettes, la chair et à la fois le vestiaire, du monde. Saint-André de Majencoules prend pour guide une main de graveur, qui paraît nous dire : « Visitez-moi, car on ne sait jamais … ».

   En 2024, advienne que pourrons ! Merci, Marc Granier.

Une réflexion sur “ Une carte de voeux

  1. POETES, A VOS LUTTES

    À Brest, la culture est au piquet, à Paris, c’est la révolution. Voici venu l’ère des dénonciations et des tricoteuses de rimes poétocentriques.

    La « guéguerre » recommence entre « poétiseurs » et « poestrions » d’une même génération, ce qui est d’autant plus grave pour l’heure car la socialisation apolitique de l’art ne se fera pas ressentir. Il faut l’admettre d’emblée, l’élitisme tient bon la page, la connerie aussi. Décoloniser la poésie n’est pas souhaitable, pas plus que le conservatisme littéraire ; la preuve est ailleurs, dans nos consciences peut-être…
    Aux Etats-Unis c’est « l’eau de rose » qui bat son plein. En France, on patauge dans la gadoue de nos prix littéraires pour ne pas dire de nos partis littéraires. Pendant ce temps-là au petit bistrot du coin, le poète souffre comme Bernard DIMEY de la faute collective, lui qui s’insurge contre de l’homme de la rue plus préoccupé à regarder uriner son chien qu’à s’interroger sur le devenir de 50.000 diviseurs de mots, clercs de poètes et compagnie. La différenciation des goûts et des couleurs au profit d’une liberté culturelle a l’inconvénient de mettre la poésie en bière et les auteurs au pilori de leurs illusions. Méfions-nous des rabat-joie dans les jardins de la mémoire, gardons notre univers social et sentimental pour le secteur exigeant et témoin de nos confidences nocturnes sans lequel nos vers et nos rimes ne sauraient exister. Ô Fils de Muse, ce n’est pas si terrible de se voir claquer la porte des songes, l’écriture est au papyrus ce que le souffle est à la vie pour ne pas citer cet écrivain autrichien, Thomas Bernhard, qui rappelle que la littérature est un métier d’insurrection, thème du printemps des poètes de 2015. La véritable poésie doit aller à la rencontre de son public, dût-elle en souffrir dans son amour-propre. Pour échapper à la banalité du fait divers, loin des sentes noircies par ses angoisses, le poète doit se préserver du miroir aux alouettes sans tomber dans les méandres de la consommation et du chacun pour soi. Guillevic, vous le savez, n’avait pas pu vendre son premier recueil à compte d’auteur et alors !
    De tous temps, des groupes financiers organisés ont fait mainmise sur les misères psychiques de nos angoissés auteurs. Vous voulez réussir, ne restez pas en marge, vous avez du talent, payez-le. Evidemment, la culture aux prises avec l’économie politique et la gloire à la sueur du portefeuille, c’est hélas,
    monnaie courante. Une aube nouvelle se lève où la vérité révélée rejaillira bientôt des puits de la poésie. Ce jour-là, le vent rapportera les feuilles mortes aux arbres, les poètes sècheront leurs larmes pour suivre l’enterrement des horloges et des autres rideaux de fer. « Un livre doit se mériter », disait Henri Michaux et c’est bien là le succès que l’on reconnaît à l’écrivain-imprimeur Jean Guénot, charpentier du délire et collectionneur de belles éditions :

    O Machine, spectre insatiable !…

    Mais vos tanières et vos tours d’ivoire l’emporteront, je le crains fort, sur la nécessité d’ouvrir la porte au public et si la grande virée poétique n’est pas pour demain, j’ose croire à l’efficacité de vos lances-poèmes dont le seul but est pour l’instant de massicoter le vide. Poètes, avant de vous noyer dans l’encrier de vos rêves, accordez vos luttes et faite fi de toutes ces chapelles qui complotent vaniteusement contre le meilleur de vous-même : votre passion. Pour exister, il y a fort heureusement le « printemps des poètes » en France, raison suffisante pour croire qu’une rime riche peut faire un bon poète et qu’un poète riche n’est pas forcément heureux. Seule l’Union fait la force, tout le reste est une affaire d’égo. L’essentiel, c’est d’y croire !

    Stephen Blanchard
    aeropageblanchard@gmail.com

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