Chroniques, Chroniques de Marc Wetzel

Thomas TRAHERNE – Goûter Dieu (Méditations choisies) – Textes choisis, traduits de l’anglais et présentés par Magali Jullien – Arfuyen, janvier 2020, 240 pages, 17 €

Chronique de Marc Wetzel

 Thomas TRAHERNE – Goûter Dieu (Méditations choisies) – Textes choisis, traduits de l’anglais et présentés par Magali Jullien – Arfuyen, janvier 2020, 240 pages, 17 €

  « Poète métaphysique » de l’Angleterre du XVIIème siècle, discret prêtre graphomane mort jeune (à 37 ans), encore méconnu en France (malgré les efforts de Jean Wahl, Jean-Louis Chrétien et, pour sa seconde traduction, la valeureuse Magali Jullien), Thomas Traherne – contemporain de Hobbes (dont le mécanisme nominaliste et athée fut le repoussoir naturel), mais aussi de Pascal, Spinoza et Leibniz (qu’il semble souvent deviner sans peut-être les lire) – , est le chantre – nullement naïf, banal ni anodin – de la gratitude émerveillée et de la communion pensante des êtres. Traherne est le créateur, ardent et singulier, d’une méditation se démultipliant indéfiniment elle-même par le fait que son objet exclusif et suprême (Dieu) aime lui-même la pensée, les pensants et … leur amour pour eux-mêmes et lui ! Voici en quelques remarques comment :

    « Goûter Dieu » ? Ça tombe bien : Dieu aime être goûté (même pour Dieu, écrit notre auteur, « être aimé est le plus grand bonheur » – p. 47 – car ce qu’on est seul à être trouve alors sa place dans le Tout. « Dieu est davantage béni en étant Trésor qu’en ayant tout » (p. 45), et « Sa bonté étant infinie désire être reçue et devenir un objet d’infini Délice pour tous les spectateurs » (p.44). Les spectateurs de toutes choses (tels sont, pour Traherne, les hommes, animaux de compréhension et d’amour) démultiplient à leur tour les délices qu’ils sont les uns pour les autres. « Nous sommes de plus grands Trésors que le monde les uns pour les autres » (p. 57). Créer des mondes sans les goûter ou y être goûté serait simple caprice égoïste et stérile (p. 43), privé de « la bénédiction intérieure d’être aimé » (p. 61) et de la joie de « goûter les Palais et les Temples de ceux qui doivent nous aimer ». Traherne l’affirme : « Nous ne pouvons goûter les cadeaux de Dieu avant que nous n’aimions le fait même d’être aimé » (p. 63) car la communion avec le Créateur est l’unique fin du monde conscient ; et l’Infini, bien que non-circonscriptible, est goûteux de « s’offrir lui-même » (p. 70), alors que Dieu fait que « les Goûteurs enrichissent la fruition » (p. 191).

     Goûter Dieu, ce n’est bien sûr pas l’observer, Lui, mais témoigner de ce dont il est capable et digne en observant son amour du monde. « Faire un observateur » dit remarquablement Traherne, « c’est la plus grande difficulté » (p. 197). Le but divin est de « faire profiter de son Infinité », non comme Masse inerte et immense (qui « prendrait toute la place » p. 193, et  ne laisserait aucun lieu hors d’elle pour la considérer) : « Qui rêve d’un Dieu en Corps visible déteste la nature de Dieu même » (p. 194) dit le poète, et « Une masse inerte de matière éternelle serait une Preuve sans profit de la Présence de Dieu : un lieu incommode, un mur ! » (p. 195). Et l’idée de notre auteur est celle-ci : pour témoigner de Dieu comme ce par et pour Qui toutes choses travaillent les unes aux autres (« conspirant ensemble de manière inconcevable », dit-il, ici stoïcien), notre esprit est cela même par et pour lequel toutes représentations travaillent les unes aux autres. C’est le travail de la pensée. « Cela fait du monde même un Paradis, d’envisager comment Dieu a disposé toutes choses » (p. 183)  

   Ainsi, à « l’infinie question » (p. 167) : « comment Dieu devrait-il nous déifier ? », la réponse de Traherne est « Il nous déifie en nous rendant la Fin de tous ses actes ». Nous sommes cette Fin par la pensée qui nous fait « héritiers » du spectacle de ses Lois, ses Plans, ses Trésors. « Faire tout ceci nous est offert. Maintenant jugez si l’Amour divin ne nous a pas déifiés et ne nous a pas fait devenir un Dieu pour Dieu tout-puissant !» (p. 181). Le mot est dit : Dieu veut faire de l’homme son Dieu, c’est à dire un Dieu, à son tour, mais pour Dieu. Un Dieu : fini donc l’humble quiétisme ! Mais pour Dieu : fini, le fier transhumanisme ! L’homme ne peut être Dieu que pour Dieu (non pour lui-même), et toute divinisation de l’homme hors de Dieu est idolâtrie.

   C’est donc la pensée qui est la plus haute chose, mais une pensée célibataire serait pure misère : « L’amplitude de la compréhension doit être répandue parmi nos semblables sans quoi la Félicité ne peut être goûtée » (p. 183) ; et c’est une pensée vivante, se tenant dans l’éternité infaillible du Présent : « Celui qui fréquente toutes ces Joies infinies est maintenant au Ciel. Nous ne pouvons leur être présents d’aucune autre façon que par la pensée seule (qui seule, dit-il ailleurs, peut se et nous tenir simultanément à l’Est et l’Ouest). L’Eternité est aussi proche de nous en ce moment qu’elle ne le sera jamais » (p. 185). Comme le dit un merveilleux passage, la parole humaine organise le prodige d’un voyage intérieur fini des pensées, dont le centre de chacune sait accueillir et faire circuler les uns vers les autres les centres des choses :

« Il suffit de diriger une Intention de l’esprit sur n’importe lequel des objets, reposant là, et il se montre à nous. Étendre une Pensée à un tel objet, l’éclairer d’un rayon d’affection et voici qu’il apparaît en nous. Ainsi les Pensées ne voyagent pas à l’extérieur ni ne suivent leurs trajets infinis à l’intérieur. Mais par une Intuition instantanée, sont immédiatement présentes en leur propre centre, ainsi que tout objet ou trésor qui s’y trouve. Elles peuvent y contempler le centre, puisqu’il est indivisible, et contempler ainsi toutes choses au même moment » (p. 165-166) 

En recevant justement la capacité de se donner « un monde de pensées » (p. 172), l’homme s’est vu préparer par Dieu « une Puissance de recevoir davantage » (p. 176). Mais Traherne n’est pourtant pas un poète intellectualiste : la connaissance n’est que la lumière dans laquelle goûter les joies célestes, mais elle ne les produit pas plus que Jean-Baptiste (p. 179) n’a eu part à la bonté évangélique qu’il annonçait le dépasser. Les anges ne sont que connaissance, et leur Lumière spirituelle est sans vertu (ils n’ont que faire de courage, justice, sagesse et tempérance) : c’est pourquoi, dit avec humour Traherne, « l’homme est l’Ange des Anges eux-mêmes et le seul moyen par lequel ils goûtent le monde » : nos efforts vertueux sont leurs seules richesses et joies (p. 200) en retour ; vertus qui nous permettent de « gouverner le monde » comme si nous ne relevions pas exclusivement de celui-ci (sagesse), comme si nous n’avions pas perdu en lui toute innocence (courage), comme si notre âme voulait élargir aux autres âmes (justice) l’estime qu’elle ne désire pourtant due qu’à elle-même, ou proportionner en elle (tempérance) ce qui ne sait, dans le désir, être que tout ou personne !

Magali Jullien, par ce beau travail (par ailleurs finement et utilement présenté), nous fait rencontrer en Thomas Traherne un très moderne et très traditionnel esprit ; c’est un progressiste : tout lui est moyen pour aller vers la beauté (et il ne se prive pas d’user de tous les plus récents dispositifs et institutions pour aller mieux à la Présence) ; mais c’est aussi un conservateur, un fidèle, un sachant-droit, un loyalement rigoureux qui fait venir à lui l’objectivité seule, oui, la vérité du rapport tel quel de la réalité à elle-même. L’impression est celle-ci :Traherne a couru ajouter au monde cela même qu’il a compris de son essentielle suffisance. Il a aimé, en homme de Dieu, ce qu’il a obtenu, en poète, que la réalité révèle d’elle ; et sa langue a su ne pas garder le goût de l’Absolu pour soi seule.  

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© Marc Wetzel