Chroniques, Chroniques de Marc Wetzel

Georges SOUCHE (photographies) et Jean-Claude FORÊT (textes) : PLANÈTE SALAGOU – La traversée des brumes – Cardabelle éditions, novembre 2019, 256 p., 35 €

Une chronique de Marc Wetzel

 Georges SOUCHE (photographies) et Jean-Claude FORÊT (textes) : PLANÈTE SALAGOU – La traversée des brumes – Cardabelle éditions, novembre 2019, 256 p., 35 €


  « La rêverie géologique est une prise de conscience de notre vanité d’insectes humains, surtout quand on s’y livre au bord d’un lac. On savait que les civilisations sont mortelles, on comprend que les espèces le sont aussi, la nôtre en particulier. Il ne restera rien de nous dans 250 millions d’années, aucun monument, même pas nos déchets nucléaires. Le lac aura disparu, asséché et comblé, enseveli sous des centaines de mètres de roches ou submergé par la mer, et nous avec. Dans le meilleur des cas, une autre espèce intelligente sera advenue, dont l’anatomie imprévisible se penchera avec perplexité sur les rares vestiges fossiles que nous aurons laissés. Cette espèce descendra peut-être de Buthus occitanus (= le scorpion languedocien). Un arrière petit-fils de scorpion découvrira des fragments de tuyaux, le panneau métallique du ministère de l’agriculture, une sandale de baigneur dont la matière plastique sera transmuée en pierre, mais dont la forme sera vaguement préservée. S’il a fait des études scientifiques, il remarquera que ces rares fossiles se trouvent dans une couche stratigraphique correspondant à une extinction massive d’espèces, la sixième. C’est à ce signe qu’il reconnaîtra que les humains ont existé »  (p. 248)  

      Le méconnu Lac du Salagou (entre Lodève et Clermont-l’Hérault, en Occitanie) est un des lieux les plus intéressants de France. Géologiquement : de somptueuses roches (rouges) du Permien y côtoient les massifs calcaires (blancs)  du Secondaire et recoupent les aventures volcaniques (noires) d’un basalte récent. Écologiquement : cette étendue artificielle, rêvée dans les années soixante par deux ingénieurs locaux (et toute la chaîne de décision subséquente) pour former retenue d’irrigation et barrage anti-crues, a très tôt complètement échoué dans ces deux fonctions pour devenir une inattendue merveille esthétique (et touristique). Humainement : une vingtaine de familles de la vallée d’origine en ont été expulsées pour rien (le village de Celles, par exemple, évacué pour être submergé, le fut … pour être aussitôt la proie de pillards devinant, contre les ingénieurs, que ses murs resteraient debout : l’effarant et quasi-immédiat cambriolage se fit au sec). Un lieu paradoxal et erratique : la nature semble s’y être allègrement mélangé les ères, la science les calculs et les moyens, l’administration les objectifs et les décrets. Et le résultat, pourtant, est d’une formidable beauté : faire le tour du lac en six heures de marche (ou deux de vélo) offre l’impression de littéralement ceinturer le Paradis ; pas une usine à quarante kilomètres, pas un aménagement immobilier, pas une embarcation bruyante. De ce lac complètement artificiel pourtant, une considération spontanée, un usage authentique et une lecture naturelle émergent prodigieusement – comme un travail de la grâce même – dans les attentions indigènes et liées d’un photographe très remarquable et d’un écrivain net et profond.

 Le photographe (Georges Souche) – par ailleurs responsable de l’inventive composition du livre et de sa conception graphique – est un formidable (et aguerri) observateur des choses de la garrigue, des herbes du causse, des graphes de la vigne, des saisons de la lumière. Il avait déjà signé, il y a plus de vingt ans, un remarquable « Lac du Salagou, miroir aux cent visages » avec le grand auteur occitan (et patriarche d’alors) Max Rouquette. 

 L’écrivain (Jean-Claude Forêt) est un universitaire, traducteur en occitan de Pétrarque ou Shakespeare, co-fondateur des éditions Jorn, qui, Lyonnais d’origine, fut une sorte de précoce converti de la splendeur occitane. Sa prose comme sa poésie disent, ici comme dans le reste de l’œuvre, un lyrisme constamment lucide et noble (la lucidité de cet auteur consiste à ne rêver que pour mieux saisir comment le réel se produit, sa noblesse veut comme civiliser pour nous, vêtir de formes partagées et maîtrisables, les affects sauvages de la nature et la vie rapportées).

En un sens les co-auteurs du livre se ressemblent par trois traits (d’où, en ce livre, la magistrale unité vécue des images et des mots) : patience, discrétion, générosité. Leur commune patience est comme un courage d’espérer les bonnes heures de présence et de supporter les mauvaises ou manquées. Leur discrétion est comme une sagesse (ou en tout cas prudence) de respecter l’essentielle pudeur des choses et des situations. Leur générosité (qui est comme un élan de voir et comprendre sans calcul, une pure façon de faire présent du présent à des regardeurs et lecteurs inconnus) est un très remarquable parti-pris de jeunesse de l’œil  et de l’esprit, au sens où reste jeune en nous (et communicablement tel) ce qui n’a pas encore été humilié ni trahi ! L’un et l’autre s’en tiennent (suivant le conseil de Rilke) au difficile, à l’opacité originaire de la vie, parce que le risque encouru ainsi de regarder et formuler pour autrui ne peut alors nuire à personne.

En un autre sens, nos deux auteurs se séparent, et contrastent pour nous leurs talents : Georges Souche voit tout presque trop bien, il ne veut discerner que la perfection, et, ne concevant pas de justice hors de l’harmonie, le détail de nos faiblesses et incertitudes lui échappe nécessairement ; la contemplation de l’accompli dissipe aussi bien l’horreur que l’insignifiance de ce qui s’est ainsi accompli. Jean-Claude Forêt, à l’inverse, est naturellement tragique, d’abord par la synthèse scrupuleuse, presque obsédante : il voudrait que le tout du pensable éclaire chaque idée, comme en une méditation chaque fois complète. C’est un métaphysicien-né, qui ne conçoit pas la vérité hors du fondement et de l’horizon, sans un amont et un aval absolus. Mais alors sont convoqués par lui tous les points de vue ensemble (ceux du chasseur et du lièvre, de l’ingénieur et de l’artiste, de l’orogenèse et de l’érosion) et la guerre que la réalité se fait à elle-même (Héraclite, délicieux et angoissant !!) y est minutieusement et inlassablement  exposée, toutes paix et sérénité possibles échappant alors à son verbe. Mais chacun complète alors l’autre : Souche magnifie superbement l’équilibre du visible, Forêt formule, à l’inverse, le déséquilibre de tout le visible avec un néant qu’il recouvre, mais qui, invisiblement par principe, l’excède en retour. Deux seuls exemples : le photographe saisit admirablement les plénitudes horizontale de l’étendue du lac et verticale des chicots du château proche de Malavieille. En contrepoint, deux remarques du poète disséquant la stabilité offerte, autopsiant littéralement la leçon d’harmonie proposée :

« Le lac a effacé les reliefs au-dessous de son plan horizontal, mais il les a soulignés au-dessus » (p. 124)

et « Les châteaux s’écroulent plus vite que les montagnes » (p. 60), en ne pouvant jamais ni nulle part négliger pourtant dans l’érosion « ce terrassier invisible et patient » (p. 44) 

   Ce livre, on l’a compris, n’est pas seulement un (très) beau livre d’images, ni, d’ailleurs, un tendu, chaleureux et inconsolable recueil d’idées. La rare intelligence du cheminement offert, la somptueuse justesse des images, l’espèce de malicieuse mélancolie et d’hospitalière nostalgie qui ensemble bercent et instruisent le lecteur, la confiante rivalité entre deux artistes chez qui tout est humble sauf la vigilance, tout est souple sauf l’honnêteté, tout est disponible sauf la solitude – bref, cette leçon de vie comme directement extraite d’une nature donnée, est, disons-le, un étonnant chef-d’œuvre. La poésie est comme une puissance, solennelle et chantée, de ne pas faire le poids devant l’infini, et voici négocié, à deux âmes, un effacement parfait :

« La nature a tout son temps : ce barrage qui prétend lui imposer sa loi, elle fait semblant de s’en accommoder, mais elle sait bien qu’elle l’aura à l’usure, dans cent ans, dans mille ans. En attendant, elle fait modestement son travail de décoratrice, mais elle n’en pense pas moins … L’homme ne fait pas le poids. »  (p. 166)

©Marc Wetzel