Rainer Maria RILKE – Le Livre de la vie monastique – traduit de l’allemand et présenté par Gérard Pfister, édition bilingue, Arfuyen, septembre 2019, 200 pages, 16 €

Une chronique de Marc Wetzel



Rainer Maria RILKE – Le Livre de la vie monastique – traduit de l’allemand et présenté par Gérard Pfister, édition bilingue, Arfuyen, septembre 2019, 200 pages, 16 €

  Le jeune Rilke (il a vingt-trois ans lors de la rédaction du recueil au printemps 1899, de retour d’un premier voyage partagé avec Lou-Andréas Salomé) se grime ici en moine russe et artiste. En moine, pour s’assurer que Dieu soit au moins quelque part dans la Création à l’abri d’elle ; russe, pour jouir d’un territoire si vaste que l’âme s’y perdra elle-même plutôt que perdre Dieu ; artiste, pour que le monde ne puisse ni restreindre ni contrôler les images que Rilke lui arrache :

« Dieu, comment comprendre cette heure

où tu as devant toi placé ta voix

pour qu’elle prenne forme dans l’espace.

Le néant était pour toi comme une blessure

tu l’as rafraîchie avec le monde.

À présent il se guérit doucement parmi nous »  (p. 119)

Quand l’âme de Rilke se tourne vers Dieu et le chante, on y entend certes moins la pensée de Dieu même (la Hauteur attentive à ce qu’il y a de plus vivant en elle) que l’être de son âme (une vie attentive à ce qu’il y a de plus haut en elle) ; mais c’est justice : Rilke intéresse particulièrement Dieu, las de ses usuels goûteurs, qui « dispersent » et « balbutient » sa saveur :

« J’ai marché par bien des vents ;
mille fois tu étais à les pousser.
Je rapporte tout ce que j’ai trouvé :
à l’aveugle tu as servi de coupe,
le serviteur t’a enterré profond,
mais le mendiant te tendait vers le haut ;
et parfois il y avait chez un enfant
une grande part de ton sens.
Tu vois, je suis un chercheur »  (p. 151)

Si Dieu semait – par extraordinaire – des miracles sur le chemin du pèlerin Rilke, on sait bien que celui-ci ne s’arrêterait pas même ramasser. Sa musicalisation de l’angoisse (l’édition bilingue permet de se murmurer, même maladroitement, ses constants génies rythmique et mélodique) ne vaut que globale et continue, et son prodige suffit :

« Je ne veux pas savoir où tu es,
parle-moi de partout »   (p. 141)

Dans l’inévitable gravité, pourtant,  on a des moments d’humour transcendant : comme cette sorte de confidence d’Abel, ne comprenant pas du tout (le meurtre par Caïn ayant occasionné la première mort humaine, avant même celle de leurs géniteurs) où voulait en venir le grand nigaud qui le massacrait :


« Je ne suis pas. Mon frère m’a fait une chose
que mes yeux n’ont pas vue.
Il m’a voilé la lumière.
Il a remplacé mon visage
par son visage.
Je pense qu’il doit encore exister.
Car personne ne lui fait comme il m’a fait. (…)
Je crois que mon grand frère veille
comme un tribunal »  (p. 45)

Il prend à un esprit ému la solennelle fantaisie de se figurer un monde à sa mesure, et tout ce qui inspire lui vient. Mais l’homme qui prie ici préfère se tenir, un peu raide et rude, debout sur le sol ingrat, plutôt que ramper en virtuose sur un tapis volant. Dans le texte :

Daß ich nicht war vor einer Weile,
weißt du davon ? Und du sagst nein.
Da fühl ich, wenn ich nur nicht eile,
so kann ich nie vergangen sein  

(Il y a un instant encore je n’étais pas –
mais le sais-tu ? Et tu dis non.
Alors je sens qu’il suffit de ne plus me hâter
et je demeurerai à jamais)  (p. 174-5)

Rilke ne perd rien de ce que Dieu dit pourtant dans sa barbe, parce qu’il l’y écoute :



« Toi, voisin Dieu, si bien des fois durant la longue nuit
je te dérange en cognant fort –
c’est que je t’entends à peine respirer
et que je sais : tu es seul dans cette pièce.
Si tu as besoin de quelque chose, il n’y a personne
pour tendre à ton tâtonnement le breuvage :
J’écoute sans cesse. Fais un petit signe,
Je suis tout près »   (p. 37)

Mais il reste rivé au monde, et ce n’est pas du tout panthéisme touristique ; c’est seulement que l’inconscient de chacun est ce qu’il ne peut retraverser sans se diluer dans le Tout :

« Avant que tu ne redeviennes forêt et eaux et friche envahissante
à cette heure d’angoisse inimaginable
où tu exigeras de toutes choses
qu’elles te rendent ton image inachevée.
Donne-moi encore un peu de temps : je veux aimer les choses comme personne,
jusqu’à ce que toutes soient dignes de toi et grandes »  (p. 167)

Ce précieux recueil a été (déjà, et bien) traduit en français ; mais c’est la première fois que ce Livre de la vie monastique est publié dans son intégralité en édition bilingue, incluant par ailleurs, entre crochets, les commentaires rilkéens (comme une didascalie sacrée) figurant dans le manuscrit original publié en 1936. Gratitude à Gérard Pfister de nous restituer ainsi, solennellement et contagieusement, ce sommet de disponibilité spirituelle. 

© Marc Wetzel