Diti RONEN – Quand la maison revient – Levant 2016 (traduction de Michel Eckhard Elial)

Chronique de Marc Wetzel

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Diti RONEN – Quand la maison revient – Levant 2016 (traduction de Michel Eckhard Elial)


Je me suis longuement battu (et je continue) avec le mince et merveilleux recueil de cette poétesse israélienne. Souvent, aller entendre le poète dire directement son œuvre dissipe le doute, éclaire les images, rouvre le passage obstrué. Je n’avais de toute façon pas de doute – le texte impressionne, est uniformément profond – mais j’étais troublé, et le demeure : la lecture de cette auteure chaleureuse, élégante, de présence suffisante et décisive, n’a pas dissipé l’énigme (pour moi) de son texte.

Je veux dire : voilà quelqu’un dont la prestance publique, noble et fine, semblait pouvoir tout expliquer. Cette femme est comme la vérité même (celle qui nous révèle qu’on mentait sans le savoir), la justice (celle qui révèle qu’on maltraitait le droit, qu’on humiliait sans le vouloir le travail d’autrui) et la beauté (celle qui nous renverse avec elle, parce qu’elle avère déplaisant le charme ordinaire, ou dégoûte d’avoir cru plaire); et cependant sa « maison qui revient » – par elle parfaitement lue ce soir-là – m’est restée scellée, et voici pourquoi.

D’abord, une « maison qui revient », c’est une maison qui n’était pas là ; et comme une résidence partie ailleurs est une absurdité (si l’on est parti habiter autre part, on y est ; résider se vit par principe sur place!), alors cette maison qui revient ne peut être un domicile, un lieu d’habitation (personnel ou socio-politique) ; au mieux, une résidence vient (quand on est au milieu d’elle, en train de la construire, comme à l’instant même mon bruyant voisin), elle ne revient pas.

Bien sûr, n’importe quelle nostalgie semble bien signifier le « retour » (douloureux) d’une résidence révolue, le tocsin doux-amer d’un enracinement interrompu ; mais ce qui revient (die Heimat), ce n’est aucune maison réelle (notre effective adresse, même passée, dans le territoire), c’est plutôt la maisonnée de jadis, c’est exactement la terre d’advenue de soi ; c’est la réminiscence d’un état d’accomplissement antérieur, la résurgence d’une intimité fondatrice, qui déchire le cœur précisément parce qu’elle rappelle à ce cœur le temps disparu où il battait spontanément chez soi. Mais notre auteure n’est pas nostalgique.

On pourrait aussi penser (pour étayer ce « retour de maison ») à la situation de retrouvailles avec une ancienne inquiétante familiarité (das Unheimliche chez Freud) ; ici, revenir serait manœuvre de revenant, comme une hantise qu’on doit accueillir, une insistance archaïque à laquelle on se dérobe : « Unheimliche », ce n’est en effet pas du tout l’inconnu, mais ce qu’on aurait préféré voir rester tel, c’est à dire au fond : l’inassumable ; une authenticité dépassée (mais qui fut malsaine, ou peu vivable) revient à la charge, comme une dette honteuse (ou un ancien gain mal forgé) sur le tapis ! Revenir, c’est alors trivialement « rendre », dégurgiter l’absorbé, bref vomir (tout bien considéré, quelque chose qui vint en nous ne fut pas du tout assimilé !). Malgré l’apparence,

« j’ai à présent un espace

où je dégorgerai ma vie » (p. 48)

ou « La maison me vomit

elle n’a pas de place pour mon amour » (p. 24),

ce n’est pas du tout le cas ici. Diti Ronen n’est pas du tout le genre à se laisser surprendre par l’intensité d’un dégoût ; elle ne s’étonne pas que les ennuis d’avoir été reprennent ! Pour le dire franchement : son examen est d’une telle acuité qu’elle en paralyse littéralement la nausée. Odyssée n’est pas ici indigestion.

Mais alors, quelle est cette maison ?

« Qu’est-ce qu’une maison ?

une construction

posée sur des fondations

corps et alliance » (p. 4)

La caractérisation est parfaite : construction, c’est assemblage cohérent, c’est la cohérence à vivre d’un corps de bâtiment ; et fondations, c’est assise respectable, c’est âme et alliance de monument : à la fois enracinement protecteur et territoire d’une intimité méritée. Il faut les deux. Et s’il y a divorce, alors, fatalement (dit l’extraordinaire suite de ce fragment) …

« si un premier corps

demande au second de le laisser

les fissures ouvrent leur gueule

elles font tomber les murs

et la maison est détruite

sur ses occupants ».

Tout le secret du livre me paraît là. Je ne sais pas qui sont ces corps, dans la maison d’abord commune, dont l’un délogerait ainsi l’autre, l’expulsant en quelque sorte de son droit natif de s’y co-fonder (j’ai pensé à la colonisation sauvage – qui est comme un squatt de droit divin – de la Cisjordanie ; mais les guerres intestines de l’Islam, et peut-être même la si ombrageuse cohabitation en Israël même entre orthodoxes et républicains, pourraient aussi l’illustrer), injustices induisant ainsi cette si singulière indignation des fissures dont parle ce texte.

Une chose très étonnante en effet est au long de ces pages, la franche positivité des fissures !

« Les fissures de la maison

sont des signes de piste.

Je les suis tout du long

je déchiffre les allusions » (p. 42)

ou

« La maison respira et ouvrit son cœur

ses fissures défirent les murs

et permirent aux passants

de rentrer et sortir » (p. 27)

et même

«Au fil des fissures s’écoule

l’eau douce de la vie

entre la terre et le ciel

entre les mondes du bas

et les mondes du haut

les fissures sont conductrices

de poésie » (p. 33)

Cette baroque puissance osmotique des fissures semble signifier ceci : la cloison, certes, y est en mauvaise posture, se fendant sous son propre poids, se déchirant sous des forces contraires, tombant littéralement du côté de ce qui sous elle se dérobe etc. Mais d’abord toute crevasse ou brèche ouvre sa paroi, la divise et sépare d’elle-même (et on ne peut rien partager du réel sans le dissocier) ; la fissure ainsi redistribue l’espace disponible, rabat radicalement les cartes de son usage. Ensuite la fissure est l’indice spatial que le temps travaille : témoignage d’une mutation en direct, elle est alors, éboulis de durée, comme une cicatrice préventive, un stigmate de prochaine réconciliation. D’où peut-être ces mystérieuses indications de Diti Ronen :

« Le temps a ses lois propres » (p. 47)

(et, en effet, que serait la réalité si elle pouvait surgir sans devoir irréversiblement s’ajouter à elle-même, et que seraient nos remords et nos réparations sans l’irréversible?)

« Comme un fleuve

de jours et de nuits

portés par

des lois internes

d’ordre et de liberté,

moi qui ne suis même pas

une goutte du grand océan

j’essaie d’équilibrer ma vie » (p. 41)

J’ignore si Diti Ronen a la tête métaphysique, mais il y a dans les relances imagées de sa poésie de constantes intuitions spéculatives : comme l’idée que si seul du réel peut être nécessaire, il n’y a que du nécessaire que le possible advient

(p. 12) ou que l’habitude est une volonté qui, pour le meilleur comme pour le pire, possède son corps (p. 9), ou encore que l’autorité véritable veut que notre obéissance ne baisse pas les yeux (p. 5). De toute façon, le simple titre « Quand la maison revient » dit quelque chose du domicile du temps, de la durée vraie dans laquelle croissent et dépérissent les conditions, s’ouvrent et se ferment les guichets d’effectivité, font sas évolutifs les propriétés mêmes des êtres etc. Comme les très grands poètes, Diti Ronen suit pas à pas, de sa lucide générosité, la prose même du mystère.

Je ne sais toujours pas, je l’ai dit, quelle est cette maison qui revient ; mais je n’oublierai plus ce que cet aigu et délicat recueil rend évident : qu’il n’y a pas de chantier infaillible, qu’il n’y a pas de résidence impartiale, qu’il n’y a pas d’intimité compacte, et qu’il n’y a pas non plus, voilà tout, de complicité originaire, puisque :

« Le but est le chemin » (p. 6)

©Marc Wetzel

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