Un livre

La Multiple Spendeur

Il m’arrive de choisir les livres en ne me fiant qu’à la beauté de leur couverture et celui pouvait se vanter d’en avoir une particulièrement réussie. Reliure ancienne et soignée, joli papier marbré, le nom de l’auteur et le titre de l’ouvrage avaient été effacés. J’ai alors songé à ces périodes où la signature de l’artiste en dessous de l’œuvre n’existait pas et j’ai commencé à lire le livre en omettant soigneusement les pages de garde. Le papier était jauni mais j’avais l’impression que personne encore avant moi n’avait franchi le seuil de la couverture. On avait pris soin de ce livre, on avait veillé à ce qu’il dure.

Voici les vers que j’ai particulièrement appréciés:

Les eaux, les bois, les monts se sentirent légers
Sous les souffles marins, sous les vents bocagers;
Les flots semblaient danser et s’envoler les branches,
Les rocs vibraient sous les baisers de sources blanches,

P20
Ils dévoraient comme une immense proie
La joie

P34
L’Olympe étincelant, sous sa gloire première,
Serre, autour de ses rocs, sa guirlande de dieux.

Tout appartient à la Sagesse et l’Art; tout sert
En cet universel et suprême concert
A rendre, aux yeux de tous, plus belle et plus profonde
L’idée en or que les hommes se font du monde.

P41
L’infini tout entier transparaît sous les voiles
Que lui tissent les doigts des hivers radieux
Et la forêt obscure et profonde des cieux
Laisse tomber vers nous son feuillages d’étoiles.

La mer ailée, avec ses flots d’ombre et de moire,
Parcourt, sous les feux d’or, sa pâle immensité;
La lune est claire, et ses rayons diamantés
Baignent tranquillement le front des promontoires.

S’en vont, là-bas, faisant et défaisant leurs noeuds,
Les grands fleuves d’argent, par la nuit translucide;
Et l’on croit voir briller de merveilleux acides
Dans la coupe que tend le lac, vers les monts bleus.

La lumière, partout, éclate en floraisons
Que le rivage fixe ou que le flot balance;
Les îles sont des nids où s’endort le silence,
et des nimbes ardents flottent aux horizons.

(….)

Ces flux et reflux de monde vers des mondes,
Dans un balancement de toujours à jamais!

Je pourrais ainsi continuer jusqu’à la fin du livre mais je vais terminer de le citer ainsi :

Ils ne changeront rien à ce qui fut toujours:
L’humanité n’a soif que de son propre amour;
Elle est rude, complexe, ardente; elle est retorse;
La joie et la bonté sont les fleurs de sa force.

Ce livre a été achevé d’imprimer le vingt-huit septembre mil neuf cent six. Sur la page de garde écrit fébrilement au crayon: Xmas 1922 from Mamma. Ce livre a voyagé et pas seulement dans le temps. Émile Verhaeren dédie La Multiple Splendeur au cher et grand Eugène Carrière.

Emile Verhaeren, La Multiple Splendeur, poèmes, Paris, Mercure de France, 1906.  

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Émile Verhaeren par Theo van Rysselberghe, 1892

La Multiple Splendeur, Émile Verhaeren sur wikisource

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