JOURNAL FOULÉ AUX PIEDS, Joël Bastard (Ed. Isolato).

 Journal foulé aux pieds couverture 005

 

  • JOURNAL FOULÉ AUX PIEDS, Joël Bastard (Ed. Isolato).

 

Il y a trois personnes chez Joël Bastard. Un pérégrin, un impressionniste et un poète se donnent rendez-vous dans ses journaux. Que ce soit l’Afrique, ou ailleurs, dans le Jura par exemple, le pérégrin est partout chez lui dans la fréquentation observatrice des êtres humains, de leur vie, du milieu naturel ou construit au sein duquel ils évoluent. L’impressionniste excelle à consigner par petites touches évocatrices une ambiance qui allie le présent au passé, le lieu et le rêve : « Dans les arbres près de la Tour de la Dame de l’Isle, des corneilles discutent sur les branches argentées, comme dans toutes les gravures des contes pour enfants. »(p. 23) Si j’ai choisi cette notation typique – mais on en trouverait d’autres du même genre en abondance -, c’est qu’elle rassemble les trois personnages dont j’ai parlé : le pérégrin est celui qui accorde son attention à la précision du lieu (« la Tour, etc… ») ; l’impressionniste est celui qui note ce qu’il observe (« dans les arbres, les corneilles discutent sur les branches argentées»…) ; et cet « argenté » d’un mot prépare la comparaison par laquelle le poète ramasse le lieu et l’observation dans une « formule », eût dit Rimbaud, (« comme dans toutes les gravures des contes pour enfants. »). Du réel du lieu architecturé d’ici, on passe à ce qui anime ce lieu par nature, ce qui est l’étape transitoire vers le rêve de l’enfance, le seul vraiment intense et poétique bien sûr, puisque dans les gravures des contes lorsqu’on est enfant on entre véritablement par l’imagination, comme dans une expérience réelle. Nous avons ici un exemple de la technique poétique de l’homme qui dit « Je marche dans ce que j’écris. » et encore « D’un pays à l’autre, l’usure de ma présence. », ou « Je vais sans cartes. Ce sont les hommes qui me disent d’aller. ». Mais aussi : « La poésie reste sans preuve de son existence. » et « Je perds ma langue dans une nuit rêvée. », deux notations qui sont pures préoccupations de poète, et frisent par leur affirmation pensive l’interrogation métaphysique de celui qui voit « le sourire des roches animé de lumière ». Et c’est la marque des meilleurs poètes que d’avancer ainsi sur un chemin qui est à la fois vie, perception sensible, et écriture qui avance poétiquement, autrement dit en chiffrant pour nous le montrer ce qui est vu dans la vision du poète, en quelque sorte à la façon de la pince qui se pincerait elle-même, et déploie une vue des choses dont la différence intrigante et familière se traduira pour nous en un pur sentiment de jouissive beauté. C’est pour cet art que je me plais à fréquenter les livres fraternels de Joël Bastard.

©Chronique de Xavier Bordes