Xavier Bordes
Xavier Bordes, Sur le sentier des Cinq Montagnes, poésie, NRF, Gallimard, 132 pages, 18€.
Une chronique de Barbara Auzou
Xavier Bordes, Sur le sentier des Cinq Montagnes, poésie, NRF, Gallimard, 132 pages, 18€.
Jean Maison dans la merveilleuse recension de Sur le sentier des Cinq Montagnes publiée ici-même dit de sa lecture qu’elle demeure « comme un oiseau volant » et c’est mon sentiment aussi à moins que ce ne soit un banc en plein ciel car si on suit la marche du poète tout le long, on se pose aussi , on apprend à voir au-delà de la chose regardée, à entendre au-delà de la chose écoutée. Si Xavier Bordes dans son avant-propos prend soin de prévenir le lecteur qu’il n’y a point là de « cohérence » ni de « leçon enseignée » on en sort malgré-tout transformé, un sourire énigmatique sur les lèvres.
Point de leçons certes mais des fulgurances qui interrogent aussi bien l’être que l’acte d’écrire :
« Tu écris comme on tire à l’arc.
La flèche sait la cible mieux que toi
Pourquoi t’en préoccuper ? »
Point de leçons mais des sagesses que l’on reçoit humblement en même temps que le poète.
Ainsi celle du potier qui nous apprend sans malice que la terre « choisit ses mains » bien plus que le contraire. (p18)
Point de leçons mais la grandeur de la simplicité et sa beauté tremblante, petit tacle à l’homme cérébral qui voudrait tout comprendre de « la réalité-telle-qu’elle-est » alors qu’il n’y a « que le silence au jardin de pierres, une mer avec ses courants, ses roches de nuages et une lumière minuscule à l’éclat très précis. » (p27)
Point de leçons mais des présences et des rencontres. Le rêve de la femme aimée en train de peindre « un oiseau inconnu sur un grand pan de soie » (p69) est un moment empreint d’une grande beauté et d’une troublante magie. Celle de l’enfant au bord du lac (ma préférée) m’a véritablement désarmée. Alors que le poète ne voit pas dans le dessin de l’enfant le chien que celui-ci prétend figurer, ce dernier réplique :
« Quand on dessine un arbre, un chien, un oiseau
ce n’est pas la forme qui compte »
« Ce qui compte c’est que ça ressemble à mon idée » (p110)
Sur le sentier des Cinq Montagnes m’a d’abord semblé très différent des recueils précédents de Xavier Bordes. Il l’est par la forme, itinérante et faite d’instants fugaces et épurés mais pourtant ( et je pense ici à La Pierre Amour qui a été ma première rencontre avec ce poète) il est un seul et long poème d’amour, d’humilité et d’intention « qui rend à notre pensée la substance unifiée du monde. » (p111)
Alors moi aussi je me suis adossée contre le tronc d’un pin pour « écouter chanter l’air immense » et j’ai su que l’incertitude était un don.
Merci aussi au poète de m’avoir dédicacé ce merveilleux recueil que je relirai pour respirer et pour grandir en perdant doucement mes certitudes.
©Barbara Auzou
Xavier Bordes, Sur le sentier des Cinq Montagnes, poésie, NRF, Gallimard, 132 pages, 18€
Par Jean Maison
Quand j’ai vu sur la plage errer une femme nue d’une beauté
Qu’on ne saurait concevoir même en rêve.
Quand j’ai vu
Cher Xavier,
Je viens de refermer ton ouvrage, mais en fait, il demeure comme un oiseau volant. Car il nous permet, chose rare aujourd’hui, non pas de nous évader, mais de nous ancrer entre ciel et terre, grâce à tes mots, et au silence de la réparation. Sur les sentiers des Cinq Montagnes, je t’ai suivi, cher Xavier, j’ai marché à tes côtés ; de l’adret à l’ubac. Dans mon sac, j’ai emporté une tasse à deux anses, en terre, héritée des Chartreux. A la main, un bâton de merisier, solide, je marche sur les chemins des vernalisations, seuls capables de soulever la vie des graines dispersées, pour les distribuer à la bonne aventure. A table, dans le printemps verdoyant, chargé de floraisons : verrais-je encore fleurir les cerisiers de mon jardin à la saison prochaine ? Pour l’heure, dans le concert des oiseaux, je pense à ce sentier sans âge où je te suis, immobile, vers l’instant originel grâce à toi. Faute de siège, il y a la berge, et les nuées d’insectes évadés qui, comme les atomes, naviguent sans que nous puissions en entendre les sens, à part, peut-être, les fées libellules… D’un ciel l’autre, identique à la flamme du bivouac, à la cendre retenue par la racine des arbres ; un feu de vérités qui consume l’ignorance, et n’apporte aucune réponse. Dieu merci ! Dieu nous en préserve ! Tu as connu cette glaise qui intercède entre l’infusion et la terre, celle qui ne réduit pas l’énergie du souffle. Tu nous l’annonces, non comme une victoire, mais comme une tradition ancestrale, pour laquelle tu ne demandes aucune explication, l’évidence nous servira de modèle. Mais lève-t-on jamais les approximations et les incertitudes ?
« Je suis très heureuse qu’à présent tu saches lire même dans
Mes rêves ! » acheva-t-elle avec simplicité. Avec l’admirable
simplicité que je lui envie.
Communion
Faut-il passer à la question comme on ampute un rêve pour oublier le mystère, seule chose patente en ce monde ? Une boussole dans ton sac, mais en fait, tu ne t’en sers pas. Sa magnétique est presque une superstition, car tu nous conduis où ton intuition te mène. Il ne s’agit pas de « qui m’aime me suive », mais plutôt de : « peut-être là-bas » vers le défilé des cailloux, où cinq ordonnances nous attendent. La nourriture, mots compris, n’est pas secondaire, ni même facultative. Elle est la motrice des rencontres, car il te faut nous convaincre de nos rêves. Si les disciples te fatiguent, c’est qu’ils ne sont pas réellement attachés aux songes, ils observent tes chaussures, mais ils ne connaissent pas encore ton allure. Les arbres sont témoins de ta respiration ; quilles intrépides parmi les rochers, les éboulis ; leurs écorces sont un livre clos, une métaphysique du papier. Tu veilles le soir, adossé à l’un d’eux, sur les herbages encore vifs, chargés de coumarines que les herbivores n’ont pas encore saisies, devant un paysage miniature comme au pays du Soleil Levant. En chemin, la conversation est une avancée vers le mime. Devant la beauté du monde, nous exposons nos émerveillements, mais restons à demeure en matière d’entendement, la jonchée des fleurs nous fascine, tu regardes devant toi. Ton point d’appui est un morceau d’arbre, il en oriente l’itinéraire. La pire chose serait d’égarer ce bâton de marche, de l’abandonner par mégarde ou de le poser près d’un rocher en oubliant que tu peux faire jaillir une fontaine. Mais pour quelle soif ?
Comme celle-ci,
exquisement nue
et ruisselante de diamants, sortait
de l’eau, vivement je saisis la robe.
Robe et plume
Je te regarde avancer et tes yeux se fixent souvent sur ces murailles de pierres sèches, revenues à l’état sauvage. Il n’y a plus de mains d’hommes, mais un conclave de paysans absents, un oubli entamé à flanc de côteau, un effort inachevé où pourtant s’avancent quelques floraisons inattendues, vestiges des étapes messicoles et des vergers. Oiseau après oiseau, tu relaies leurs chants. L’eau est ton étape, la source du langage. Le Domaine qui nous retient par le cœur est loin de la foire aux ogres où certains moribonds s’apprêtent à dévorer une cervelle de singe. A l’horizon d’un bouquet de fleurs, la fiancée arrive en chantant et sa halte mystérieuse imprime le poème inattendu telle la danseuse au fond d’un verre de saké. La montagne repique vers tes yeux, les sommets enneigés s’élèvent encore entre les nuages, aucune trace de déplacement. Immobile comme face à un tigre, tu ajustes tes habits pour te rendre vers la salle d’armes où des harpons de glace s’égouttent sur un fil tendu. Sans flèche désormais établie aux limites du vertige, ton arc devient un instrument de musique. L’enluminure de l’aube s’envole avec les étamines dispersées par le vent, pollens et chagrins instruits des circonstances. Après cette halte dans le proche, il te faut repartir vers l’ermitage. Comment ne pas espérer une charge moins lourde, ou penser à Ausone écrivant la Moselle ; le poisson échappé à l’enfant embarqué dans les remous du fleuve.
Moi, j’ai humé le parfum de ses cheveux,
de son corps nu,
senti sa taille si mince au-dessus des hanches,
à travers la chemise de nuit, translucide et légère.
Le vol d’une buse
Je t’aperçois désormais entre les branches d’un cryptoméria ; je m’arrête. Des hameaux inspirent leurs foyers et leurs fumées s’élèvent depuis la vallée. Les femmes n’y sont pas prisonnières. Natives de ces berceaux angéliques, elles ne veulent pas renoncer à leur nature foncière. Elevés dans les cieux teints de nuages, leurs fils nourris de rubans colorés décrivent, tels des cerfs-volants, la tierce géographique du cosmos. Les hirondelles s’élèvent en gazouillant, la vallée se dessine, il faut repartir. Au loin les arbres de cet éden vernaculaire regorgent de fruits et, sans autres papiers, tu écris avec ton doigt sur la peau d’un bambou ou d’un aralie la primeur de l’instant, pour évoquer un soi dépossédé sans pleurs. Les tessons du philtre d’amour brisés par inadvertance te laissent sans reproche et sans peur. Tu ouvres la boite à infusions et comme dans une chambre d’échos, s’en échappe le chant des sirènes et l’accord des fées. Chères parentés, amour pour nos prédécesseurs, clef de la générosité et de la conscience d’être. Après quelques heures de marche, un rameau de myrte te conduit vers un balcon de roches saillantes. Tu observes en contrebas la fatigue latente monter vers toi. En effet, depuis un pin noir tortueux qui ne dépasse pas un mètre, et qui a peut-être deux cents ans, tu perçois l’extrême rudesse de sa condition, mais également sa richesse, qui le conduisent à se proportionner. Il est là.
Le vent était si doux sur la colline que ma compagne et moi nous sommes endormis,
Cet après-midi-là, dans notre Pavillon de Rêves Parfumés.
Communion
L’éveil du monde minéral, arqué en un souffle nouveau, te parle de l’alliance, de l’enfance neuve des arceaux de jasmin. Un mot encore ; simplicité. La vendeuse de mouron passe dans la rue, elle abolit les devantures qui apparaissent à ses yeux. Des paysages lui font face. Elle ne sait pas pourquoi. Elle est une campagnarde avec son panier d’osier et son fichu noir sur la tête, une lanterne berce ses yeux, le soir tombe, elle regagne sa masure, surprenant une martre assombrie. Vivre ailleurs, pour ne ressembler à rien, et se dire sauvé par un livre d’images pieuses. Présentes à la palpitation des choses, les sauvagines de ce monde sont capables de s’élever telle une ombre profane dans les nues.
Cueillir sans recueillir, voilà le drame. Nous sommes trop éloignés de l’enfance ; laissons-nous la chance de la récolte sacrée : se nourrir, honorer, se soigner, telle la cueilleuse d’Akrotiri, vêtue et parée pour la récolte, fresque inoubliable du voyageur. Tes mots sont des jalons d’intuition poétique, ils ne gouvernent pas le temps, ils ne le surveillent pas, ils sont les grains du sablier ; ils sont des mains portées pour la récolte souveraine. Dépenses et distances relatives imprègnent le bâton de marche. Il doit être coupé à bonne main, ajusté à l’allure, il doit, comme les mots, être disponible et disposé de sa ressource propre. L’amour ordinaire, semble l’amour accompli. Il n’y a rien à résoudre devant l’évidence de la beauté.
« J’aperçois ma jeune beauté…
La voute étoilée. »
Anniversaire
La richesse du langage longe la nuptialité dans un lyrisme réel, suffisamment retenu pour nous permettre de nous identifier à celui qui aperçoit. Les sentiments sont la source de la concordance sensuelle, magnétique, cosmique. On ne démêle rien ; l’écheveau se déroule dans la grâce de la vie.
La couleur aux portes des blancheurs éternelles est une prière exaucée devant le petit bol couvert de rosée. Tu avances, et le rivage nous renvoie à l’écume, aux sables, aux arbres échoués. Rivière, galet de l’autre face, galet des ombres bleues, pisés des fonds immémoriaux des naufrages et des flottaisons. Rien ne te fait dévier de ta marche. Ni corsages, ni cortèges, ni sortilèges ne t’arrêtent. Tu entraines le silence à chaque mot, à chaque pas, puis il se reforme dans le mouvement de la vie. Une cloche tinte au loin, étrange sonnaille ; tu es le berger et le troupeau à la fois. Marcher, bâton en main, comme si tu plantais un arbre à chaque pas, formant une forêt nourrie dans les siècles des siècles, sans reproche. Avec joie, tu montes en longeant le torrent sur un sentier d’encre neuve ; point de barbelés, juste un plessis de branchages mordorés en bordure. Le pétrichor souverain ombreux et salutaire en embaume encore l’air.
Si nous restons ainsi assez longtemps, peut-être l’eau calmée
Rendra-t-elle à notre pensée la substance unifiée du monde.
Sur l’étang aux lotus
Peindre avec les yeux, c’est-à-dire regarder ce que l’on prend pour le réel avec admiration. Tu as laissé à main droite le jardin de solitude où jadis tu avais admiré la rosée délicate perler sur une feuille de ginkgo biloba. Dans le détail de l’apparition de la Déesse, tu perçois les récifs des océans retirés. Un vaste ensemble dont tu t’inspiras pour décorer sagement la tasse en porcelaine presque translucide que la Dame t’offrit en présent. Mais où sont les anges peccables, ceux qui rêvent de franchir le seuil des humains, devenir des âmes mortelles afin d’écouter le souffle des inspirations ? Ils viennent d’être chassés de l’Ether, pour recouvrer la parure des immortels, avares d’illusions et d’incertitudes. Il faut lever le camp. Dans ma jeunesse, j’avais lu dans la collection rouge Lobsang Rampa, décrivant les voyageurs qui célébraient le beurre de yack et les sorties en corps astral. Elévation, apparition, aucune prévention ni médecine pour ceux qui, issus de la voie lactée, s’échinent à disparaitre. Tu avais avancé encore, je te voyais de loin converser avec, peut-être un esprit du lieu, sorte d’Annapurna de la conscience mais doté de six sommets. Tu semblais distrait, la sagesse en bas de page ne te convenait pas. En fait, je te voyais devenir pèlerin, l’avance avait changé, non pas le cap, ni la quête. De portes en puits, le serrurier ne fait plus bonne mesure, il se désole devant l’absence de clefs.
Le seul visage qui m’émeut dans cette vie :
et c’est celui de la compagne qui la nuit dort
près de moi douce comme le paradis.
Le visage mystérieux
Être éveillé au sommet de l’ignorance, l’évidence était là. Comme au premier jour des enfants peut être Théo et Tao, jouent au pêcheur sur un petit ponton, et l’eau limpide éclaire les fines gravelines dorées près desquelles s’échappent des truitelles. Les Monts Jaunes ont changé de couleur, le silence également. Des centaines de battements de cœur rédigent leur mémoire, avec l’eau qui transmute sans cesse la vision d’un monde uni. Aucun rêve n’est plus doux que la réelle fusion des sensibles. Il ne faut rien brusquer, la cime est à portée de voix ; ceux du paléolithique sont demeurés clos derrière des éboulis de pierres mûres comme des fruits exotiques. Un pavillon flotte au loin, teinté d’orange, presque la silhouette d’un moine ou d’un marchand de couleurs. Des acheteurs de chlorophylle reproduisent les liaisons de feuilles intimes. Il y avait une voie de chemin de fer, et, près du passage à niveau, dans la première vallée que tu as empruntée, le garde barrière était un ancien soldat avec une pension de blessé de guerre. Il ne parlait à personne ; il t’a simplement dit « c’est là-haut » ! la nasse est pleine d’éventails. Ta phrase loisible reste accessible. De chantier en chantier progresse l’incertitude comme les dons de l’été. Les éclats de forêt émergent parmi les ans et les froidures. Un if millénaire déchiffre le paysage, l’orange de Noël piquée de girofle médite près des sabots. Sur la borne milliaire une phrase fantôme est gravée, sorte de registre des convenances. Il me semble que tu es proche du sommet embrassé par l’amour. La lyre du conteur s’espace, le silence s’épure comme un fil de soie tendu de sentiments délicieux. Le calligraphe enjoué, éprit de la voie des fleurs, approche de ce long poème d’amour et d’humilité contagieuses. Heureux sois-tu, Xavier, d’avoir si magnifiquement haussé nos cœurs et nos esprits vers cette grâce de l’amour qui te fut donnée, seule raison de la poésie.
Saint Augustin, le 30 avril 2026
De tout cœur,
Jean
Jean MAISON, Postérité du hasard, Poèmes, Ed. De Corlevour-,Revue La Forge.
Une chronique de Xavier Bordes
Jean MAISON, Postérité du hasard, Poèmes, Ed. De Corlevour-,Revue La Forge.
CONTRAIREMENT à certaine opinion fort répandue, quand le poète « montre la lune », quand les lecteurs à courte vue « regardent le doigt », le poète n’est pas dans la lune. C’est la splendeur « terraquée » (Guillevic) qui l’attire, au point que si les étoiles ou les horizons lointains, chargés de « départs inassouvis » (Laville de Mirmont), sont volontiers ses thèmes de prédilection et contemplation, l’on peut dire que le poète est authentiquement « terre à terre ». C’est du point de vue terrestre que le cosmos le captive. La poésie pour lui n’est pas une fuite, et le rêve est moins un refuge qu’un espace créateur où bâtir les éléments d’une comparaison avec l’espace du réel, afin de tirer de la conjonction des deux une perspective, une profondeur, comme dans un stéréoscope. « Si tu ne mets pas un pied hors de la terre, jamais tu ne tiendras debout dessus. » (Elytis). Et en ce sens, notre herboriste éminent, Jean Maison, savant conjugueur de simples et de plantes les plus inattendues, est remarquablement poète, son dernier recueil en témoigne :
Les mains plongées
Au charroi des parcelles
M’intiment à la terre
Quatre dimensions
Et l’oeuvre sédimentaire du paysan
Arpentent l’année neuve
Voilà qui est un aveu laconique mais complet du rapport enraciné de notre poète à son existence terrestre. Il cultive le carré du vrai : à sa quadrature il unit son œuvre sédimentaire. Dès lors, les constats quotidiens associent le concret et le mystique en une vision qui tout ensemble tarit assez tôt la parole, d’où le laconisme de ses poèmes, cependant que cette synthèse zeugmatique l’illumine :
La lumière se glisse dans l’essence du soir
Se maintient-elle
Que tout s’éveille en sa présence
Que de merveilleux silence dans ce haïku 5-7-5 caché (La lumière se / glisse dans l’essence du / soir Se maintient-elle) agrandi en un presque tanka par le troisième vers octosyllabe, porteur du nombre de l’infini : « le 8 redressé par un fou de philosophe » (Apollinaire). Cette présence de lumière, cette lucidité qui transit l’essence, il convient de « chercher en soi » ce qui l’incarnera, en devenant « l’ardente évidence du mot » ; à laquelle Jean Maison parvient en purifiant son langage à travers la « présence » de choses densément réelles :
Saurai-je laver mes mots
Parmi les graviers de la rivière
Et mon coeur avec étonnement
Dans l’inconnu de sa raison
Sans vouloir citer tout ce recueil (ce que je ferais volontiers !), je voudrais montrer comme ce coeur, étonné par l’ici-bas, magnifie l’instant à la moindre occasion en le plongeant dans l’inconnu de sa raison, qui est joie poétique :
Dans la nuit avancée
Les herbages exhalent leurs arômes
Au son des clarines
Quelle joie d’être en si bonne compagnie
Sous l’orage des senteurs
Vers le souffle de juin
Ici, le poète herboriste se dévoile au passage ! Notons que, dans la lignée de Baudelaire, pour lui les parfums et les sons se répondent. Et ce compagnonnage nocturne de senteurs suscite le souffle, en lequel je vois le « pneuma » grec, l’esprit, l’inspiration, sous l’effet d’un enthousiasme « orageux » . Ce qui amène à découvrir l’optimisme implicite d’une poésie dont la nature est de pousser, pour ainsi dire végétalement. De croître sans jamais renoncer.
Encore quelques citations pour introduire aux beautés paisibles de ce subtil recueil de Jean Maison, avant de laisser au lecteur la satisfaction de découvrir les autres :
La plénitude d’un feuillage
Ouvre parfois
À de miraculeuses pauvretés
Une branche de cerisier
Se dessine sous l’orage
Le ruisseau s’endort
Dans un lavoir
À la lueur d’un roseau
Ce roseau, un calame peut-être, n’éclairerait-il pas le miroir de l’écriture qui « endort » l’écoulement du temps, qui fixe dans sa mesure ce qui nonobstant fuit. L’image de la source, origine de l’eau paradoxale en ce qu’elle coule sans que les reflets à sa surface soient emportés par le courant, est toujours en relation avec les manifestations mesurées, nombrées, du langage « premier », associées à la physis, la nature dont l’élan, je le disais plus haut, pousse (phytei), ce que les arbres manifestent de façon particulièrement évidente :
Près de la bonne fontaine
Sur la pierre nuancée
La mesure dirige l’éclat de l’origine
Pour disputer au soir
Le parler des grands arbres
Dans l’été frémissant
De fait, pour l’énoncé du monde, pour « un instant que rien n’abrège » (J.M. p.80), il y a compétition entre la poésie, cette « bergère aux yeux clairs » mais aussi cette « bonne fontaine », et le règne végétal (Cadou) volubile des grands arbres enracinés, quand il s’agit de tenir tête à l’approche de la nuit : ce soir de l’été, mentionné à plusieurs reprises, qui peut-être serait celui de la vie de Jean Maison, si l’on tente de décrypter la symbolique de cette intense ambiance, à la lumière de notre imagination personnelle… Et c’est en ce côté de rivalité « nuptiale », où se devine un clin de l’influence de René Char, que Jean Maison rejoint les poètes de notre temps, les Du Bouchet, Bonnefoy, Jaccotet et autres voix puissantes de la poésie moderne.
Reprenant en conclusion, les altérant sans doute pour tirer leur projet à moi, certaines formules de Jean, je dirai volontiers : « C’est un autre enjeu que d’explorer, à l’aune d’un hêtre, la souffrance du jour, la vie décimée et redite, les versions intransigeantes rétablies dans les phrases. / Voiles ! Éclipses de silence, explorant sans cesse le savoir immédiat du vent, portez en nous la feuille sentinelle, faites de la primitive intention le partage de l’amour en vie ». Est-ce une illusion ? En tout cas je crois lire dans ces lignes, grâce à la « feuille sentinelle » notamment par laquelle toute page poétique me semble résumée, feuille que le printemps verdit gaiement (surtout celui dit « des poètes », comme l’oeillet du même nom !), je crois lire, disais-je, l’art poétique de Jean Maison, art auquel je me rallie avec un amical et admiratif enthousiasme !
©Xavier BORDES. Paris, 12/04/2026.
Le N°109 – 2025 – I


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