Jérôme Prieur – Une femme dangereuse – Le Passage éditions, (17€ – 195 pages).

9782847422757FS

  • Jérôme PrieurUne femme dangereuse – Le Passage éditions, (17€ – 195 pages).

Le roman s’ouvre par le récit d’une noyade ou plutôt d’un sauvetage par le rescapé lui-même. Il tient à témoigner de la dangerosité d’une baïne, et surtout alerter ceux qui ne prennent pas les avertissements au sérieux. On partage son angoisse, sa panique à le voir ballotté par les vagues. On pense à Éric Holder qui a aussi déploré que ce courant de baïne, impitoyable, rôdant sous la vague vole des vies.

C’est souvent quand on a flirté avec la mort, qu’un cortège de souvenirs nous revient en boomerang. Pour le narrateur, ce sont toutes les femmes qu’il a connues, aimées. On découvre par flashback, par touches légères, leur chemin de vie, les liens qui reliaient certaines, tout le long du roman. Leurs visages se superposent, « Chaque femme contient le négatif d’une autre ». L’auteur les convoque avec sensualité, comme Joséphine « dans l’eau transparente d’une crique », faisant écho aux ondines de Klimt. On croise Liza dont il admirait « la finesse des jambes » et « sa peau qui sentait le miel ». Natacha, aux « yeux d’écureuil », aux « cheveux denses et touffus ».

Les yeux de ces femmes aimantent le narrateur prêt à succomber comme les marins cédant à l’appel des Serpentines. Ceux de la réceptionniste du Blue Hotel : un paysage dans lequel il aurait « voulu être admis ».

Le hasard met sur la route du héros pour la deuxième fois la surfeuse qui le sauva et qu’il nomma Oslo, « une fille adorable, douce. Juvénile » aux qualités « précieuses et rares ». Cette femme-grenouille, consciente de la dette du miraculé à son encontre, lui propose une mission bien délicate : retrouver une certaine Madeleine et la liquider. N’est-ce pas l’opportunité idéale pour lui, qui trouvait sa « vie négative » ? Mais peut-on accepter un tel contrat simplement en étant pétri de gratitude ? Parviendra-t-il à mener à bien une telle mission ?

Situation qui conduit Jérôme Prieur à s’interroger sur la sérenpidité : « Échapperons-nous jamais aux cercles de la destinée ? » et sur cette croyance dans le mauvais œil et les dibbouks. Ne cherche-t-il pas à montrer jusqu’où on peut aller par amour ?

Mais qui est cette Madeleine nimbée de tant de mystère, que le narrateur va prendre en filature, guetter ? Serait-il à la merci de cette serial-killer, en cavale, insaisissable ? Le lecteur tenu en haleine suit l’enquête du narrateur, ses investigations auprès des voisins de Madeleine, sa collecte d’indices en s’introduisant dans son appartement. Grâce à un carnet d’adresses dérobé, il va pouvoir nouer des contacts avec plusieurs de ses amies, remonter le passé de Madeleine et peut-être débusquer sa proie.

L’élément aquatique devient un personnage à lui seul : depuis les traîtres flots de l’Atlantique, la salle de bains « épanouie » de Liza, une autre aux murs constellés d’étoiles, en écho au tableau de Klimt. Entendre évoquer le nom de Marat est propice à fomenter la bouillonnante idée du protagoniste qui verrait bien Madeleine « alanguie, nue dans le liquide translucide, flottant parmi la myrrhe ». Le destin n’est-il pas un diable ? « Son était venue », à en croire le narrateur, relançant le suspense.

Ne déflorons pas l’épilogue.

Cette quête éperdue du Graal du narrateur : retrouver Madeleine, cette« belle plante », cette femme fantôme qui hante le narrateur sous forme d’apparitions, c’est tout l’enjeu du roman placé sous le signe du hasard. Jérôme Prieur y aborde la notion de prédestination, y mêle présent et passé, réalité et fantasme ce qui peut dérouter le lecteur. L’auteur décline une variation sur l’alchimie de l’amour, le coup de foudre, le désir jusqu’à la rupture. Il explore aussi la jalousie « un sentiment idiot » et le mensonge. Il souligne aussi la difficulté pour Oslo de solder son passé : « une bombe à fragmentation dont les particules restent fichées à l’intérieur du corps ».

Ce récit étrange et déroutant est porté par une écriture cinématographique (plongées, travelling, contreplongées) et un rythme fluide, tout en mouvement, épousant le tumulte des flots, ou s’évaporant comme des rêves.

©Chronique de Nadine Doyen