Les semelles rouges, roman de Nicole Hardouin. Ed. L’Harmattan, 2013

  • Les semelles rouges, roman de Nicole Hardouin. Ed. L’Harmattan, 2013

Décrocher les masques. Voilà bien le parcours que Nicole Hardouin nous propose pour un roman à la fois poétique par sa plume et psychologique par son contenu.

Roman poétique : l’expression est-elle appropriée ? Ne pensez pas au Roman de la Rose. Et surtout pas à un roman à l’eau de rose, vous seriez à l’opposé de la réalité. Car, au fond, quelle est la différence entre un roman de gare, genre Série rose et des ouvrages en prose serrée, tels Les Misérables d’Hugo, Madame Bovary de Flaubert ou Le nœud de vipères de Mauriac ? La force de l’intrigue, la puissance des personnages, certes, mais surtout leur style : c’est bien la qualité, la densité de l’écriture, le cisèlement de la phrase qui donnent force à telle ou telle écriture. Comme on détecte du Caravage, du Cézanne ou du Dali, l’on identifie à chaque page la patte d’un Zola ou celle d’un Camus. Voilà pour les génies. Or, ce chaudron des mots où se retrouvent images et silences, métaphores, syncopes, symboles, raccourcis, oxymores et autres outils du forgeron, ce foyer où se retrouve en flammes et en cendres la substance même de ce que l’on appelle littérature, ce langage à l’intérieur du langage n’est-il précisément de nature intimement artistique, je veux dire poétique ? On clame ici et là que la poésie est morte. Ouvrons les yeux : elle se cache, entre autres, dans toute prose de qualité, car c’est elle-même qui en donne l’épaisseur, le relief, le fumet, la saveur, la signature, j’allais dire la génétique. De fait, ces Semelles rouges sont brûlot, condensé de secrets, douloureuse alchimie, verbe mariné dans l’alcool de la passion, en un mot, écriture poétique.

Roman psychologique : depuis Tristan et Iseut, a-t-on inventé quelque chose ? Toute histoire n’est-elle peu ou prou celle d’un amour ? Eros et Thanatos. Vie et mort, attirance et rejet, mouvement centripète et centrifuge, électron perdu et noyau (familial) retrouvé, sensualité égarée, jalousie, affections illégitimes, inceste, solitude, éternelle recherche de l’autre, de soi-même, finalement. Telle est l’humaine condition que partagent même les êtres de l’Olympe et ceux de la Bible, d’ailleurs. Avec une maîtrise rare, Nicole Hardouin mène le lecteur par la main, l’égare, lui révèle des lueurs au gré d’une intrigue peu commune, d’une action réaliste, parfois cruelle. Brûlure d’être pour Hermine et Crécy, détestation de ce Dérac, célèbre spécialiste de Proust mais finalement homme en loques. Attirance et fascination. Oui, l’écrivain bourguignon aurait pu être psychiatre : elle est devenue femme de lettres, chercheur, papillon redessinant la flamme ; elle aurait pu être psychanalyste, cachée derrière un divan : elle a pris le risque d’écrire, de révéler ces personnages : mais n’écrit-on, au bord du chaudron onirique, sans se faire éclabousser par son propre inconscient ?

Lire Les semelles rouges, c’est décrocher son masque de tous les jours, perdre un peu de son propre sang, ou, en tout cas, quelques écailles de son vernis (voir l’œuvre de Hughes de la Taille en première de couverture). C’est emprunter le burin du poète mais également le vol de Psyché : en d’autres termes, se risquer au bord du mot, au bord du rêve, aussi. Quête artistique, quête existentielle ? N’est pas lecteur d’Hardouin qui veut.

Chronique de Claude Luezior©