Claude Luezior, Jusqu’à la cendre, éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 2018.

une chronique de François Folscheid 

 

Z119 1ère couv. Jusqu'à la cendre

Claude LueziorJusqu’à la cendre, éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 2018.

 

 

Ce qui tout d’abord, dans ce texte poétique, réjouit l’esprit – le nôtre, l’occidental, le « français » –, c’est la symétrie. D’un côté, les « poèmes » – coulée des sentiments, lave des révoltes, sève des désirs – , versifiés en la docte exigence ; de l’autre les « poèmes-réflexion » – sur la poésie, sur soi, sur le monde –, petits textes en prose poétique, épurés et denses, tirés au cordeau. Deux manières, deux formes d’écriture en regard, comme en écho, dans un bel équilibre.

Puis on se laisse emporter en ce moût de mots/que tuméfie à l’automne/un soleil épars. Mais le poète nous prévient : s’il s’agit de respirer à contre-courant/des stridences perverses, et si sa main pourtant combat/ jusqu’à l’ultime phalange, ses pages sont alourdies de cicatrices.

Explorer les sédiments, danser sur les tessons de la douleur et de la désespérance, combattre les vents contraires – ceux du monde, ceux de l’écriture – pour une flaque de lumière, tel est le chemin initiatique que nous propose Claude Luezior.

À la fois poésie et pensée poétique sur la poésie, ce recueil trouve son axe dans un petit poème en prose qui à lui seul est un manifeste sur le statut ontologique du poète. On y lit que celui-ci est cet être qui lacère ses idées de mots étranges […] son allure est celle de l’orpailleur, courbé sur sa goutte d’eau, traquant la plus folle paillette.

Souffrance, ivresse, combat de la poiêse, mais aussi humilité du mystique, du poète qui a vu son feu Saint-Elme sur l’Océan d’Illusion et cet inépuisable caléidoscope du verbe qui s’effrite et se délite, pour finalement ne rien dire, ou si peu.

Qui est sensible aux dangers artistiques de « l’art engagé » peut s’inquiéter de voir l’auteur mettre un pied, ici et là, dans l’arène du siècle ; ainsi Djihad, ce long poème émouvant, appel au cœur invisible de ce frère au bord du puits, mais la hauteur de vue et la qualité formelle font que la poésie, ici comme ailleurs, ne perd rien de son plumage ni de son ramage.

Le recueil s’achève sur l’image de la maladie d’Alzheimer, allégorie de la dislocation de l’être et de la pensée en notre monde d’aujourd’hui… Oui, nous sommes au bord de l’abîme, comment le poète, lui qui tend à l’évanescence comme les coquelicots, les papillons et les oiseaux, pourrait-il ne pas être le « lanceur d’alerte » par excellence ?

 

Une poésie puissante, lumineuse et sombre où s’agenouillent sur la page nos pensées les plus nues. Les vingt-huit poèmes en prose, par leur haut degré de polissage et d’épure, sont d’une qualité rare (on songe aux trente tableaux de Vermeer, tous réussis), sans pour autant que les poèmes versifiés en pâlissent, car en infinies torsades/ la matière fusionne/s’enroule et s’étrangle/aux commissures des roches/que les heures éruptives/déjà coagulent.

En équilibre entre le fatum contemporain et la brèche intimiste, cette œuvre magistrale élude l’écueil d’une poésie noire. Car, si l’heure est grave et sombre, la joie pure jamais ne s’éclipse : pèlerin au long cours, Luezior a un ciel étoilé dans sa bure. Il nous offre, avec toutes les soieries et les ellipses du possible, […] le fracas en musique, le désordre en lettres d’or, […] le lambeau en étoffe, et, au bout de la cendre, […] des mots d’amour pour mieux passer l’hiver.

 

©François Folscheid

 

François Folscheid, Ombres et lueurs de l’involuté, Éditions du Petit Pavé, 2018

Une chronique de Claude Luezior

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François Folscheid, Ombres et lueurs de l’involuté, Éditions du Petit Pavé, 2018

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Il faut bien le dire, le thème de ce recueil, à savoir la séparation d’avec l’être aimé, tétanise. Archéologie de l’amour (..) : pourquoi fouiller la cendre froide de sentiments qui n’ont plus de prise que sur eux-mêmes ? Pourquoi, dans les branches mortes, chercher l’envol de l’oiseau qui a fui ?

Mais il faut bien l’admettre : la plume de François Folscheid est magicienne. Si son expérience de vie retrace ce douloureux passage que d’aucuns ont pu ressentir dans leur chair, le miroir aux mots qu’est la poésie éblouit ici le lecteur d’un éclat rare. Et les circonvolutions de notre cervelle de se tordre face aux recroquevillements de l’âme, aux tourments partagés, à cette manière de mascaret qui recouvre le fluide journalier de l’onde.

Partager la souffrance, certes. Survivre aussi, cicatriser avec le narrateur, au fil d’un divorce encore à vif :  ce mot est si lourd. Après le naufrage, reconstruire. Ne pas compter les voies d’eau et les poissons morts. Tenir la barre, toujours, vers le haut de l’horizon, (…) passer au bleu des lavoirs le drap des blessures. Accompagner l’auteur, dont les mots semblent issus de notre propre chair, sur son chemin de croix.

Ce dernier est d’autant plus âpre que chaque épine est parfaitement aiguisée, que chaque clou étincelle sous une éblouissante métaphore. Saigner sous ces mots, c’est ne plus tenir longtemps la ligne droite, car mon soleil est pâle et mon enclume friable. La mélancolie s’y infiltre sans peine et « l’involuté » de nouveau se reforme : enroulement, repli, boucle de soi en soi, (…) horloge à rebours, sable revisité après l’inversion du sablier.

Nous voici donc dans cette pensée qui se recroqueville, se plie et se replie dans sa douleur, mais qui, tout autant, prie quelque divinité salvatrice au-delà du souvenir : le lieu de la beauté n’est-il pas d’équilibre, à cette frontière insaisissable entre l’effacement de la nuit et le frémissement de l’aurore ?

Retour en pays de Loire, à la fois terre d’enfance et terre promise, terre de Sienne du peintre et terre d’argile du thérapeute. Terre-mère, terre de l’affligé et terre nourricière. Retour d’un migrant sur ses propres arpents: odeur de Loire et de tuffeau, peut-être, dans le gravier du coeur.

Le verbe étincelant nous fait penser à Christian Bobin. L’attirance magnétique vers les vertus cicatrisantes du fleuve quasi-sacré, évoque en nous les lignes d’un Louis Delorme : eaux lustrales qui ont béni tant de poètes, de rois et de visionnaires.

Renaissance

Car cette confession de hautes eaux, au bout de ses itinérances, sécrète son espoir : désensablé de ses sommeils, vivre est un éclair au vif du temps. Et Folscheid de chuchoter in fine : la nuit à présent est délivrée, la nuit à présent ne craint pas la lumière.

L’écriture n’est-elle clef pour entrevoir l’intensité du réel et perce-voir l’état perdu de l’enfance ?

 

©Claude Luezior

 

J’ai mon voyage (Récit d’un sédentaire), Laurent Bayart, Éditions Orizons, Paris, 2018

Chronique de Claude Luezior

Z112 1ère couv. J'ai mon voyage Laurent Bayart

J’ai mon voyage (Récit d’un sédentaire), Laurent Bayart, Éditions Orizons, Paris, 2018

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Pour qui connaît le prolixe et bouillonnant écrivain Laurent Bayart, cette éloge de la sédentarité peut paraître, au premier abord, paradoxale. Le scénario bien campé de cet essai commence comme un roman et prend le lecteur à témoin : les valises sont prêtes ! Je suis orphelin de mes pantoufles que je laisse derrière moi. Tristesse des abandons. S’en aller marcher sur le fil tendu des méridiens, au-dessus des mers, des îles, des bateaux… Il est vrai que l’auteur a déjà donné dans des périples en Roumanie, au Brésil qu’il évoque à demi-mots, voire en… Suisse  : ne cite-t-il les grands voyageurs helvètes que furent Ella Maillart, Blaise Cendrars ou Nicolas Bouvier ? Ce dernier, que j’ai bien connu, avait une rondeur de caractère et une jovialité attentive qui contrastait avec une encre noire et pointue, difficile à déchiffrer mais qui était très riche en amitié et en humanité.

Multiplicité des paradoxes pour un lecteur qui a pratiqué avec bonheur L’Usage du monde du baroudeur genevois mais aussi tant de célébrations de la petite reine sous la plume de Laurent Bayart qui n’hésite pas à regrouper une brochette de ses ouvrages sous la dénomination de récits cyclistes : Voyage en chambre à air, Un amour de bicyclette, Tour de piste ! (cyclable) etc.

Dans notre monde melting-despote qui est heureusement à portée de souris , le globe-trotter en chambre préfère passer la main (ou plutôt le clavier) à son ordinateur, lequel contractera tout seul les virus les plus frénétiques. Il s’agit de faire la distinction entre le voyage-rencontre et le tourisme superficiel qu’un milliard de nos semblables pratique sur les plages en pleine canicule et dans les aéroports. Ces derniers sont-ils devenus, aujourd’hui, des lieux rituels, culte du passage d’un monde à l’autre ? Étrange endroit où la religion du déplacement confère à votre âme des allures de bourlingueur. De nombreuses expressions et tournures délicieuses émaillent le texte : Les terminaux sont des lieux où fourmillent des millions de pas perdus qui s’envolent vers des ailleurs aux semelles de vent. Beau !

Le on a fait tel ou tel pays, le y faut voir quasi-obligatoire, juste pour vérifier que les pyramides de Gizeh sont toujours en place et qu’elles vous ont bien attendu, les étrangleurs d’horizons et le tout crème solaire auraient-ils du plomb dans l’aile ?

Dans la deuxième partie de cet essai vivifiant et fort bien mis en scène, Bayart convie quelques apôtres à son intelligente cène : et le sédentaire alsacien de citer Jules Renard, Blaise Pascal, Paul Morand, Aldous Huxley, Didier Decoin, voire quelques autres gens de lettres que mon ignorance crasse ne connaît point.

Cela dit, au décours de ce non-voyage, je conseille formellement à tout lecteur au bord de la plage, de ne pas envoyer de carte postale à Laurent Bayart avec les mots assassins Passons de super vacances / On pense à vous. Non, même un vendredi, le Robinson Crusoé des temps modernes risquerait de se retourner dans sa chambre !

 

©Claude Luezior

 

Anne, une mort choisie, de Jean Mahler, Éditions Ouvertures, Le Mont-sur-Lausanne, 2018

Une chronique de Claude Luezior

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Anne, une mort choisie, de Jean Mahler, Éditions Ouvertures, Le Mont-sur-Lausanne, 2018

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Cet opuscule de 102 pages, issu d’une relation immense, émeut tout autant qu’il déstabilise. C’est que l’histoire est vécue, fondamentale, dans le sens où elle questionne nos fibres les plus vraies, nos choix d’êtres humains, notre relation face à la vie.

Anne, une superbe jeune femme d’une quarantaine d’années, est tragiquement atteinte d’un cancer dont les limites ont dépassé les possibilités thérapeutiques de la médecine. Même palliative, car elle est allergique à la morphine et ses dérivés. Plutôt que l’envahissement irrémédiable du crabe, la déchéance, elle opte pour une fin en pleine lumière. Non par un geste impulsif ou désespéré, mais en toute sérénité, en toute légalité sur ses rives helvétiques, s’entourant de l’amour de son cercle le plus intime, celui de ses propres parents.

La mort est ainsi choisie en dignité, de manière grave mais sans fanfaronnade ni éclaboussure, sans dogme ni militantisme pour une cause qui la dépasserait. Humble devant les secrets mais également les beautés de la vie, elle rejoindra les étoiles par son geste ultime, mais aussi par celui qui la dispersera, poignée de cendres dans le cosmos. Larmes de sa mère à son chevet, telle une pietà, dignité et compassion de son père.

Oui, l’histoire est prenante. Au-delà de son identité propre, elle interroge chacun d’entre-nous. Elle met en phase nos propres sensibilités sur ces cheminements que nous suivons, les uns et les autres, bon an, mal an, jusqu’aux carrefours où nous sommes parfois confrontés à des dilemmes cruciaux.

Oui, ce livre est tragique, profond. Est-il catharsis de la souffrance ? Les éditions Ouvertures nous offrent une piste :

seul un but réaliste et spirituel peut donner un sens à notre monde, ainsi qu’à notre existence, car toutes et tous, nous sommes assoiffés d’authenticité et de vérité. Risquons donc cette quête d’un amour véritable, le seul qui puisse nous faire grandir en devenant totalement nous-mêmes.

Car cette quête, sans prosélytisme aucun, marque le lecteur par son dépouillement, une sorte d’austérité huguenote, une simplicité, j’allais dire une candeur de bon aloi. Car finalement, malgré son dénouement dramatique, ce témoignage n’est pas morbide. Il n’est nullement scarifié par des doutes térébrants ou des déchirement emphatiques.  Ce livre de Jean Mahler, dont on connaît les recherches philosophiques et spirituelles, est trempé dans l’amour. Il est finalement et de manière paradoxale, plein de vie : avant l’instant ultime,

Anne se maquille une dernière fois. Un jour elle m’avait lu une phrase d’un moine bouddhiste qui disait que lorsqu’une femme se maquille, elle participe à l’embellissement du monde.

Lire ces lignes donne le frisson. Car elles nous interrogent par une sorte d’immédiateté.

La fleur s’est éteinte, l’âme, cette part de Dieu en nous, demeure. Comme sur la couverture du livre, restent le souvenir, la trame de l’existence et surtout un soleil. Immense, indélébile. Je voudrais conserver intact le sentiment de cette urgence liées à la précarité de la vie et à son mystère, nous confie le penseur. Quand je pense à Anne, j’ai l’image d’une personne vivante, nous confie le père.

Lire cette centaine de pages. Les relire toutes. Intensément.

 

©Claude Luezior

Girondine, de Rome Deguergue Photos de Patrice Yan Le Flohic Éd. Traversées, 2018, Virton (Belgique)

Chronique de Claude Luezior

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Girondine, de Rome Deguergue

Photos de Patrice Yan Le Flohic

Éd. Traversées, 2018, Virton (Belgique)

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Vous avez dit narratoème ? À la lisière du vertical et de l’horizontal, sur cette tangente où le dire hésite entre les vertiges du rythme et l’onctuosité de la phrase ? Où les mots s’amalgament en joyeuse alchimie ou étranges épousailles, où brillent les sables aurifères du langage. Vous voici dans le monde de Rome Deguergue, dans les rêves friands de la femme arlequine (1). Que l’on connaissait pour ses Ex-Odes (2) et ses pas furtifs dans la couleur du temps (3).

Bref, je vous explique : pour entrer dans les songes polyglottes et polyrythmiques d’une proménadologie réflexive (mais oui, pourquoi le poète n’aurait-il  toutes les audaces ?), prenez la main de Dali, malaxez abscisses et ordonnées, abécédaires et dictionnaires, latitudes et longitudes, sourire désétoilé et engeigneurs de guerre : du coup, vous serez en géopoésie. Non, vous n’y êtes pas encore ? Mais voyons donc !  Accrochez-vous à une yole, un chrisocale ou à un vanneau a-chimérique. Et si votre Petit Robert est au bord de la crise nerveuse, donnez-lui un plein-bol de vapeurs fugitives (4). Mieux que les gouttes d’urgence ou les griffes du diable !

En prime je vous donne un coup de pouce, car la chose est d’importance. Deguergue nous explique en fin de volume et en une langue parfaitement cartésienne (tel C.-F. Ramuz, dont la prose si étrange contrastait avec les lettres à son éditeur) que la vie est un mascaret où se mêlent en flux et reflux magiques les eaux des marées et celles de sa Gironde bien-aimée. Un peu comme les accents de la prose se marient aux scansions d’un poème.

Elle admet bien (mais du bout des lèvres, me semble-t-il) que l’architecture, cela s’apprend et, citant Patrice Bollon, que ce n’est pas uniquement l’amour qui sauvera la planète (hélas !). L’on sent néanmoins à tout moment, à chaque fibre, sur toute page feuilletée, que son décodage d’une vérité universelle déborde largement du chaudron tel qu’on nous l’a enseigné. En d’autres termes (vous voyez comme je suis gentil de vous expliquer…) que la science est trop sérieuse pour la laisser aux scientifiques. Sa captation de la vraie vie bouillonne en une géomobilité active (eh oui, là, je sens que vos neurones ou peut-être même que vos mollets s’agitent) ; son verbe multiculturel, bienveillant, amoureux, insatiable se dilate au-delà de la phrase conventionnelle, comme si le besoin de s’exprimer avait l’urgence de coloniser d’autre territoires de l’encéphale.

Sa Garonne aux mélodies errantes (5), tout comme sa Gironde, sont-ils supports terriens ou maritimes (à venir, avenir) dans le sens d’une mare nostrum mais aussi d’une mère nourricière, mêlant poème et narration, limon et plancton, rêve et réalité, ancrage et voyage, paysage en suspension et mots migrateurs ?

Lire pour fertiliser mon insouciance. S’encoubler joyeusement sur les « ah » et les « & » très deguerguesques, prescrits le temps d’un rêve, d’une pause où l’on évide ses hémisphères : Un poète vivant à mettre sous la dent, ça n’arrive pas tous les jours. J’apprécie !

Un mot encore, ou plusieurs, pour les précieuses photos (dites pictotofographies !) de Patrice Yan Le Flohic, artiste que nous avons déjà découvert lors d’un précédent ouvrage (6). Son objectif donne corps à ce recueil élégamment publié par Traversées : vision presque sépia au-delà d’un noir et blanc conventionnel, angles singuliers, paix intérieure, détails de l’âme, univers à la fois mécanique et biologique (j’allais dire bio-graphique), sensibilité rejoignant un pixel parfait, paysages pluriels et vision questionnante, à l’infini.

©Claude Luezior

Commander le livre: ici


(1)Couleurs et rêves de la femme arlequine, Rome Deguergue, Ed. Alain Baudry, 2011

(2)Ex-Odes du Jardin (Variations & autres collages d’intemporalité), Rome Deguergue, Ed. Alain Baudry, 2008

(3)…de part la Reine… marcher dans la couleur du temps, Rome Deguergue, Ed. Schena – A. Baudry, 2009

(4)Vapeurs fugitives Carmina, Rome Deguergue, Ed. Schema, 2004

(5)Accents de Garonne Visages de plein vent Mémoire en blocs, Rome Deguergue, Ed. Schena, 2004

(6)Nabel, Rome Deguergue, Ed. L’Harmattan, 2005

Grains de Vie,  Jean Dornac, Éd. les Poètes français, Paris, 4e trim. 2017

Chronique de Claude Luezior

Z81 Dornac.JPGGrains de Vie, Jean Dornac, Éd. les Poètes français, Paris, 4e trim. 2017

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Semer quelques grains de vie dans le sillon de ses ancêtres, y laisser un peu de sa sueur et de son sang. Y buriner sa trace à coups de cœur.

Enfant des étoiles, le poète certes fait l’amour avec la beauté. Parfois cependant, les souffrances et douleurs / qui griffent la terre / font hurler ces tendres troubadours. Contrastes et clairs-obscurs, émerveillement et désespérance malaxent sa chair. S’y bousculent feux follets et poignées de cendres, feuilles mortes, zéphyr (Mais qui donc a le pouvoir / De faire taire le vent ?) et sentes tortueuses.

Au programme des souvenirs, La liberté me réclamait (…) Sur la péniche de mes rêves / Seule la rive existait. Une mère-grand nommée Marie, à laquelle ce recueil fait hommage, semble d’ailleurs être la figure tutélaire dans l’âtre de la reconnaissance.

Jean Dornac est oiseleur d’un site bien connu, http://www.couleurs-poesies-jdornac.com où pépie, en heureuse intelligence, tout un boisseau de créateurs, artistes et photographes. Dornac, lui-même homme de plume et d’objectif, en est, d’une certaine manière, le pater familias, le metteur en scène ou le chef d’orchestre ailé. De ce vivier, Ode, une poétesse-plasticienne, issue du Québec, illustre le présent ouvrage.

Michel Bénard, peintre, écrivain et préfacier, qui enchante également les portées informatiques dudit site, est ici-même de la partie et introduit ce livre d’élégante manière. Synergies de cœurs qui s’émeuvent / à la fragrance des émotions.

L’éternel féminin, bien sûr, hante le bateleur des mots qui est, par tes yeux couleurs de rêve (…) tempête lorsqu’il t’imagine. Mais son vieux pays (…) mariant  l’eau et le feu y tient également une place de choix. Tout autant que le pain des patriarches et celui des Misérables.

Ainsi, l’âme profonde (…) qui danse sur les portées trouve-t-elle tout à la fois terre et ciel sur la Toile mais également ici, grâce à quelques grammes de cellulose et un soupçon d’encre. La chose est d’importance :  le temps, certes, rabote sa poussière, mais celle-ci ne devient-elle, grâce au poète, humus où ces Grains de Vie vont germer et s’épanouir dans la rétine de lecteurs en mal d’amour?

 

©Claude Luezior

CLAMES, Poèmes à dire, CLAUDE LUEZIOR, ÉDITIONS TITULI, Paris. 2017

Chronique de Nicole Hardouin 

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CLAMES, Poèmes à dire, CLAUDE LUEZIOR, ÉDITIONS TITULI, Paris. 2017 

Mais quel est donc ce nouveau daïmon qui enfièvre Luezior ? 

En effet, dans tous les recueils précédents, l’auteur, avec son sens inné de l’image, est oiseleur qui, dans des plissés de douceur, origine des houles de rêve. Glaneur d’arc-en-ciel, entre vacillements de cierges et odeurs d’encens, il bat les cartes d’un jeu de songes dans des bourrasques de sensualité et s’avance à pas de chartreux. Ici, dans Clames, on est de prime abord surpris, voire interloqué,  devant ce choc des mots que le poète  martèle avec un bonheur évident et heureux : elle / disloque / croque / escroque  / révoque. Les phrases courtes, réduites au maximum. Elles sont des coups de gond qui résonnent, des coups de poing qui font des bleus à la voix car, instinctivement, comme à l’écoute d’un slam on se laisse emporter par ce rythme : ici pulse le besoin du dire 

Sabre au clair, les mots en débord moissonnent le souffle, sortent de la page. Le lecteur devient orateur, il scande : coupe / mes coups de sang  / coupe mes poignes  / découvre ta croupe. C’est une armée au pas de charge qui sonne la diane,  dévale les pentes du livre et monte à l’assaut de celui qui lit : je heurte / Parce que je suis heurtoir  et m’agenouille/ sombre fripouille / à l’échancrure des souvenances (…) et je heurte / heurte sans tympan / et je heurte / jusqu’au sang. 

Mots qui fustigent, fouettent : assez / de ces scandales / de ces vandales / qui empalent mes vestales. Mots volcans, lave sur les dérives du quotidien : c’est clair / les bijoux / de pacotille / transpercent / les chairs (…) se faire marquer : comme si l’on n’avait / pas asse tatoué / les suppliciés / aux camps / des condamnés. Mots guillotines : c’est clair / on a proclamé : les déchets / œuvre d’art / et les détritus / sur fonds sprayés / sont glorioles / pour discours / esthétisés. 

Malgré soi, par la puissance de ce dire, on s’enrôle dans la troupe marche. Et soudain, ici et là, quand on s’y attend le moins, lorsque le vent s’apaise, Luezior pose son bivouac pour se laisser glisser : peut-être le temps est venu, le temps où l’on respire d’autres rêves. Le poète passionné ouvre sa besace. À la lumière d’un phare lointain, une  sirène passe : il rêve d’écailles et filtre une confidence aux yeux de salamandre : Ne t’en déplaise / j’aimerai / seul sous la treille / l’ombre de tes soleils / j’aimerai tes vermeils. Dans sa nuit, les étoiles laissent glisser l’humour : à la fripe / j’ai mis / quelques reliques / de participes / trop passés. Dans la fragilité de ses chimères, il déploie les ailes des libellules au tulle de ses pensées, il sait qu’une lueur pointe toujours au-delà du noir. Entre un nuage et une ombre, disons  avec le chantre : buvez / comme le rouge-gorge / buvez / de vos lèvres / jusqu’à ce que vie / s’en suive / et surtout / buvez- moi. 

Claude Luezior est à la fois marbre et sculpteur, il incendie ses vaisseaux avec élégance, parfois à contre-courant mais jamais à contre-cœur, il écrit sur le sable mouvant de la vie avec joie et douleur : dialogue avec l’ange, mais aussi dialogue avec ces riens tantôt sublimes, tantôt insalubres. Gênes de sang au calice de l’offrande. 

Avec le poète clamons ses « Clames » au miroir / du puits / où culbutent / nos songes. 

Pour mémoire, les éditions tituli ont sorti en 2016 Une dernière brassée de lettres du même auteur. 

© Nicole Hardouin