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JEANNE CHAMPEL GRENIER, Une seconde éternité, proses, poèmes et tableaux, préface de Michel Lagrange, 78 p., ISBN : 9 78382 68 1381, Ed. France Libris, 2021

Une chronique de Claude Luezior

JEANNE CHAMPEL GRENIER, Une seconde éternité, proses, poèmes et tableaux, préface de Michel Lagrange, 78 p., ISBN : 9 78382 68 1381, Ed. France Libris, 2021

Les artistes ont l’éternité devant eux, dit-on parfois car le temps n’aurait guère d’emprise sur les arborescences de leurs rêves. Telle citation ou telle peinture, indépendamment de son époque, n’a-t-elle quelque chose  de pérenne et d’intemporel ? La beauté aurait-elle ainsi le génie d’échapper à l’abrasion des heures ? Admettons l’heureuse hypothèse. Mais une seconde éternité ? Einstein lui-même ne va-t-il en rester coi ?

Suivons donc ces espaces, non pas ceux d’un herbier, mais de ce chemin de mignardises, de cette tranche du ciel au gré d’une douce contemplation botanique. Au jardin des simples, cosignons la liberté avec l’encrier des libellules.

Le délicieux opuscule est préfacé par le poète Michel Lagrange qui nous propose de créer des passerelles avec le surnaturel et qui  s’adresse, plus loin, à Jeanne-au-pinceau : Bonheur spirituel, flambant neuf / Du regain dans un cœur qui bat / Jusqu’au panneau de toile en train de s’allumer.

Jeanne Champel Grenier est conteuse ou plutôt enchanteresse. Elle séduit, distille, transforme, illumine, capte les étamines, rehausse ses mots de corolles. Sa prose est parfois discursive, brodée de souvenirs personnels, d’un discret hommage à sa mère au gré d’une rose et de senteurs hispaniques se baladant en Ardèche. Sur ces diagonales fleuries ne cessent de vivre le Giverny de Monet, les mots de Khalil Gibran ou l’amitié créatrice de Miloud Keddar. Arabesques et rhizomes, parfums et harmonies du partage… Appétence pour le détail et l’humour qui me fait penser à l’écrivain alsacien Laurent Bayart. 

Bien qu’un tantinet latiniste (les noms de fleurs figurent également dans la langue de Virgile), Jeanne Champel Grenier est poète, tant dans sa prose que dans ses textes à la verticale. Il est d’ailleurs intéressant de comparer, au revers de certaines pages, ces deux modes d’expression, de même que l’élégante synergie de la plume et d’un pinceau tout à la fois vaporeux et précis. Vous avez dit jardin clos, bord des chemins où dansent les coquelicots / Maquillés de rimmel pour gitane d’un soir. Et Champel Grenier de poursuivre : Derviches miniatures à la frange des murs (…) C’est un luxe d’été, une villégiature / Cette fragilité qui marque la rétine.

Suivent, entre autres, au gré des cueillettes, les mimosas, brassée d’oisillons jaunes en duvet : couvée de bonheurs et de caresses. Sans oublier le tilleul qui me sert de balançoire à rêverie (c’est un être majuscule et je l’ai inscrit à la cime de mon arbre généalogique), sans omettre la nigelle de Damas, discrète émigrée et les silènes où les papillons de nuit viennent confesser leur légèreté et communier comme à l’église. Ce faisant, ils les pollinisent pour l’été… pour l’éternité, en somme !

Voilà peut-être une clé pour cette éternité, ces éternités tout à la fois fugaces et complexes du poète, qui s’inscrivent dans les rêves de mondes présents et parallèles, d’espaces minuscules et infinis…

Vous reprendrez bien un p’tit coquelicot ?

©Claude LUEZIOR

Planète solaire L’instant s’égoutte, Jeanne Champel Grenier, Illustrations de l’auteur, Éd. France Libris, 107 p., Orthez, 2021

Une chronique de Claude Luezior

Planète solaire L’instant s’égoutte, Jeanne Champel Grenier, Illustrations de l’auteur, Éd. France Libris, 107 p., Orthez, 2021


Lire Jeanne Champel Grenier, vivre un instant à la lumière de ses tableaux sont une expérience toujours positive, toujours nourrissante. Cette suite de souvenirs d’enfance, mais également de contemplations philosophiques, le plus souvent tendre mais sans concession au désarroi ambiant, fait preuve d’une vision profonde et chamarrée : celle du poète.

D’emblée, voici la tonalité de ce recueil : Alors, je décidai de saisir sur ma route, le verre à demi plein et de le brandir afin qu’il se remplisse de cette lumière, de ce cru céleste qui éclaire loin, et longtemps. 

Puis : Au fond de moi et en périphérie, un fakir marche sur les braises d’un amour qui cache son nom, et je brûle d’écrire l’impossible douleur des mots qui clouent le secret à ma porte.

L’écriture est élégante, la prose est forte en images, le propos est dense, même quand il est teinté d’humour. Concernant son tilleul, éminent arbre de vie : Il est d’une patience et d’une générosité sans pareille. Il me connaît, me reconnaît. C’est un être majuscule et je l’ai inscrit à la cime de mon arbre généalogique.

Empathie envers les êtres et toutes choses qui prennent vie sous des yeux émerveillés, bienveillants. Oui, lire Champel Grenier est un bol de lumière.

Parfois, les gènes ardèchois et catalans de l’auteure ne peuvent s’empêcher de jouer avec les mots, dans un château en ruine : Parfois s’y arrête, accompagné de son chien, un pauvre laissé-pour-compte, ou pour comte, ou pour conte, qui sait ? Tout est là : un grand bol d’affection, un zeste de dérision heureuse, le bonheur simple du ravi. On pense à Pagnol, à Daudet. Colette n’est pas loin. Et Laurent Bayart se tient en embuscade ; le tout est daté de juin 2020… ou deux mille vins. 

Maintes lignes sont particulièrement enlevées : LIBRE, l’oiseau a tout réussi. Il témoigne du Ciel, Lui, le prodige aérien, surgi du magma vivant des possibles, bien avant les hommes et leur mémoire. Dès la naissance, il lui suffit de quelques miettes pour mettre la vie en musique et nous transporter jour et nuit, sur les portées d’harmonie. Ou bien : Quand la femelle couve, l’embryon la reconnaît aux petits coups de bec en morse qui rassurent, et racontent tous les soirs, l’histoire de la chouette au bois dormant. Magnifique ! 

Exponentielle légèreté de l’être :  le poète ne cesse de nous enchanter, de nous nourrir par sa vision simple mais sacrée. Justement parce qu’elle remonte aux sources, à l’eau lustrale, à l’infiniment humble, aux écorces essentielles de la vie. Du coup, les violettes deviennent un tatouage de l’âme,  le ciel se fait diamantaire qui va retomber en pluie de milliards de carats insaisissables. Et sur le parvis d’une cathédrale, en guise de prière : Ô gouffre structuré mi-intime mi-sacré aux abyssaux vitraux qui s’élèvent infiniment, avec autour de soi cette odeur de moisi, d’encens et de marée qui vous interroge ad vitam aeternam.

Textes solaires, tandis que l’instant s’égoutte…

Encore quelques paragraphes pour la célébration de sa mère :  Ton souvenir, c’est toujours une écriture de printemps, simple et tendre, sans fioriture. (…) Je ne t’ai pas perdue : tu es juste devant moi… Sans oublier le final du recueil : Ah qu’elle sera courte, l’Eternité ! Courte et renouvelable à satiété…

Quoi de plus tendre, quoi de plus beau ?

©Claude Luezior

Le labyrinthe du seul, de Paul Mathieu, illustrations de Pierre-Alain Gillet, 80 p., éditions Traversées, collection Poésie, Virton (Belgique), 2021 ISBN : 9782931077023

Une chronique de Claude Luezior

Le labyrinthe du seul, de Paul Mathieu, illustrations de Pierre-Alain Gillet, 80 p., éditions Traversées, collection Poésie, Virton (Belgique), 2021 ISBN : 9782931077023


Le livre étant encore fort heureusement, pour la plupart d’entre-nous, un objet de vie, ce mot tout d’abord à propos de l’élégant ouvrage publié par les éditions Traversées : de dimensions plutôt originales (20,5 x 21 cm), ce recueil est illustré par un tableau attrayant sur fond gris perle, avec deux présentations et photos des auteurs en quatrième de couverture. L’on retrouve le talent double de l’artiste-peintre Pierre-Alain Gillet, dont les œuvres multiples agrémentent le texte, à l’intérieur du volume : acryliques, dessins brou de noix ou gravures, tantôt figuratives avec une « patte artistique » de haute lignée, tantôt apparentées à une gestuelle large et abstraite… Se dégage une atmosphère néo-expressionniste (que les critiques d’art s’abstiennent de me vouer aux gémonies !) à mon sens parfaitement en phase avec les textes de Paul Mathieu.

Nous sommes en présence de proses « serrées », fortes en images, dénuées de ponctuation, où le « et » a fait place au signe « & », où se cabrent des phrases fracassées : 

On a beau faire on n’en sortira pas

de cette affaire de miroir mouroir

où soudain tout s’en va à la renverse

bribes de silence & débris de bruits

La mise en pages n’est pas innocente : elle contribue à relier ces proses à la verticalité des poèmes, lesquels s’intercalent sans fard au gré des chapitres : 

&

les mots

tous les mots

&

toutes les existences

désastreusement

accoudées

au non-lieu

au lieu de nulle part

Solitude de l’être en son labyrinthe. Graffitis jetés sur la peau des murs, lutte des mots et des signes sur la page, convergeant vers une même fulgurance. Les gestes picturaux de Pierre-Alain Gillet viennent ici à point nommé et rehaussent encore d’un cran le propos. 

Là saignent des rêves encastrés dans une réalité qui ressurgit: celle de séjours vécus par Paul Mathieu à Berlin et près de Hambourg. S’érigent alors des ombres dont la véracité n’a cessé d’exister, se dressent des souffrances et des personnes dont les plaies continuent de suinter. Non seulement dans l’Histoire et le souvenir, mais encore là, au plus intime de nos chairs. 

Certes, les descendants ne sont pas responsables de leur aînés qui furent peu ou prou enchaînés dans la folie meurtrière d’une dictature.  Pourtant, nous ne sommes pas sans nous poser la question d’une fragilité commune au genre humain : le laisser-dire, le laisser-faire, l’indifférence, sœurs jumelles à l’indolence des esprits et des cœurs. 

Comme s’il s’agissait d’une affaire de famille. Ce d’autant que d’autres horreurs, plus insidieuses peut-être, se perpétuent sous nos yeux, soulignées par les médias contemporains.

Et l’auteur de conclure :

Quand tous se taisaient muets face à la meute

la rose seule a porté le monde au clair – seule

frêle & blanche à tendre aux regards le

triomphe de sa nudité sans jamais éparpiller

son nom par la fenêtre béante de ce qui est

vivre & maintenant vivre

Plus que jamais, l’art et la poésie sont-ils remparts contre l’infamie ? À ses débuts en tout cas, avant qu’elle ne déchire notre mince épiderme d’humanité…

©Claude Luezior

Le chant de la mer à l’ombre du héron cendré, de Sonia Elvireanu, préface de Marie Faivre, Ed. L’Harmattan, Paris, 2020, ISBN : 978-2-343-20561-9

Une chronique de Claude Luezior

Le chant de la mer à l’ombre du héron cendré, de Sonia Elvireanu, préface de Marie Faivre, Ed. L’Harmattan, Paris, 2020, ISBN : 978-2-343-20561-9

L’élégante couverture nous invite à suivre un oiseau butinant le soleil qui se lève sur un horizon énigmatique. S’agit-il du héron cendré (principe mâle) qui habite le titre, le début et la fin de ce recueil, ou d’un héron-cendre qui fend l’aube et parsème son ombre, alors que chante la mer (ô combien féminine!), encore tiède de ses embrasements amoureux ?

Sonia Elvireanu, professeure d’université qui a déjà à son actif maints ouvrages, traductions (de roumain en français et inversement), essais et critiques littéraires, nous propose ici un cheminement à la fois intimiste et artistique. 

Poésie libre, épurée où le « je » rejoint le « tu » pour aboutir au « nous », où la souffrance devient peu à peu cicatrice, au gré d’une pulsation des mots et d’une spiritualité sous-jacente.

L’italique de bon aloi, les minuscules, l’absence de titres et de sous-titres donnent une fluidité graphique à une ode en quelque sorte d’un seul tenant, dont les répétitions voulues font rebondir le propos d’une page à l’autre, j’allais dire d’une respiration à l’autre. On y découvre, parmi les remous de l’âme, un apaisement embryonnaire:

les pierres

blanches

épanouissent 

le pardon 

… suivi d’une renaissance empreinte de sérénité :

la mer chante

nos rivages

rayonnants

Oui, le « nous » prend le relais :

enfants de la lumière

nous galopons le ciel dans les bras

Symbiose avec la nature, le rivage, la neige (thème souvent rencontré chez Elvireanu : on pense en particulier à un précédent recueil, Le silence d’entre les neiges), la lumière qui chasse le néant, ce cri de la mort. L’on remarquera aussi une forte spiritualité sous-jacente : vers toi / ô, ciel, // s’élève ma prière

Oui, la relation avec l’être aimé, l’être perdu s’est cicatrisée :

j’ai soulevé

ton fardeau

tu grandis 

maintenant

au creux

de ma douceur

Le « je » a compris le fardeau de l’autre, qui, lui aussi, grandit malgré l’absence. La douceur, celle de la femme, de la mer, de l’eau lustrale est demeurée, éternelle.

Et nous retrouvons, dans le final :

à l’horizon

le héron

aux ailes déployées

dans le scintillement du levant

Les ombres se sont-elles englouties dans le chant d’amour ? Le héron et la mer semblent avoir fusionné dans l’incandescence d’un souvenir : non pas fait d’abandon mais structuré par les fibres de la vie…

©Claude Luezior

La fleur des pois d’Éric Dargenton, Éditions Traversées, Virton (Belgique), 67 p., 2021

Une chronique de Claude Luezior


La  fleur des pois d’Éric Dargenton, Éditions Traversées, Virton (Belgique), 67 p., 2021, ISBN 9782931077016

Lecteur, voici la fleur des pois. Avant-propos original, tout en vers ! Lequel d’entre-nous sait que les pois ont des fleurs (ce qui, il est vrai, tombe sous le sens), si ce n’est le poète ? Et que ces pois permettent au cœur pur de s’alléger d’un poids : celui de l’existence, de l’hiver, d’un instituteur au front plissé, d’un labeur austère, d’ailes blessées, d’une femme-fée, d’un grésil fatal

En quelque sorte Petit-Poucet sur les sentes du merveilleux, Éric Dargenton s’adresse d’emblée au lecteur comme pour l’amadouer, pour requérir de sa part une manière de bienveillance, de simplicité. Nous voici dans un jardin des simples, au sens noble du terme, comme si toute herbe avait valeur thérapeutique.

Confession pudique, un brin désuète, mais avec une sensibilité rare et beaucoup de talent. Vers rimés où les métaphores créent la surprise, où se bousculent les changements de tons, où la dérive des saisons cisèle les états d’âme. À l’heure où maints recueils cherchent à tout prix l’originalité dans la déstructuration de la syntaxe et du propos, il est rassurant, quelque part, de lire du lisible, de palper du palpable, de s’accrocher à la beauté même décharnée d’un mois de janvier :

Le règne de la nudité

Tragique et morne a débuté

Le bois n’est plus qu’un ossuaire

Car la plume de ce jeune auteur n’est, de loin, pas mièvre.  Bien qu’attentive à tout frémissement,

La fleur du pissenlit regarde fixement

Le soleil -énorme œil aux longs cils de lumière-

Et se croit au concours des rayons la première (…)

elle surprend le lecteur-complice dans ses thèmes. Pour exemple, le poète se penche avec empathie sur un sans-abri ou une personne atteinte par l’autisme d’Asperger (l’auteur travaille professionnellement dans le domaine du handicap) :

Tu parles, merveilleux ! le hongrois couramment.

Tu composes des vers dont l’écriture est sûre,

De la musique aussi, toi qui ne sais comment

                On noue un lacet de chaussure !

Les réalités humaines ne vont pas sans un humour parfois féroce dans le microcosme d’un autobus :

Elle trouve enfin où s’assoir et, lourdement maroufle

ses deux sièges avec son quintal adipeux (…)

On n’aimerait pas être un os de son squelette

Mais voici que se lève en geignant la chimère (…)

Telle est ma belle-mère.

Kaléidoscope de saisons successives où la rime fleurit sur la prose. Tombe la neige : Quel habile berger tond cette pure laine ? (…) Quelle salière  verse ainsi son contenu ? (…) Quel nuage élimé brusquement s’effiloche ? (…) Quel cerisier céleste effeuille ses ramées ? Tableau pointilliste, toujours frais, toujours étonnant.

Et si ce recueil était résumé dans le dessin juvénile d’Aurélien Dargenton, dans ce personnage énigmatique aux yeux fermés, qui tient une lyre entre soleil, mouettes et poissons ? En une manière de Petit Prince devant le poids mystérieux mais aussi les merveilles de la nature ?

©Claude Luezior  

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