L’assassin à la pomme verte – Christophe Carlier – roman, Serge Safran éditeur (176 pages – €15)

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  • L’assassin à la pomme verte – Christophe Carlier – roman, Serge Safran éditeur (176 pages – €15)

Christophe Carlier plonge le lecteur dans un décor à la Hopper avec le huis clos de l’hôtel Paradise dont les clients se croisent au bar (refuge des insomniaques) ou lors des repas. Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous, comme l’a affirmé Paul Eluard. Le récit se focalise donc sur le trio : Craig, Elena et Adriano.

Qui sont-ils ? Craig est un universitaire qui voit la vie parisienne sous l’angle d’un américain et débusque dans « la trompeuse courtoisie des passants » « des pointes de sauvagerie ». Il ne se prive pas de brocarder les institutions, et commente avec ironie l’accès à la BNF, « monument de prétention idiote dont on sortait exsangue, horrifié et bredouille ». Une diatribe mémorable des plus justes, par un connaisseur de ce lieu écrasant, « funérarium », « cet enfer fonctionnel où rien ne fonctionnait » !

Adriano est un homme volage qui fit l’erreur de confier à Craig sa double vie, triple même, sans se rendre compte qu’une femme, la belle « LNA » a aussi entendu ses confidences. Ce qui va rapprocher les deux dépositaires de ses secrets. Les protagonistes se dévoilent à travers une succession de portraits croisés.

Des indices, comme celui de Craig s’interrogeant sur qui il allait « tuer » sur son passage mettent le lecteur en éveil. La découverte du crime, particulièrement étrange, par la femme de ménage va bouleverser la vie des clients. Le directeur tient à préserver l’image irréprochable de son établissement face aux médias. Chacun joue au détective, donne sa version, on suppute un crime passionnel.

Le réceptionniste, Sébastien, semble de mèche avec la police les informant pour effectuer les perquisitions. Mais il fomente aussi des idées macabres et nourrit la tentation « d’entremêler les fils, d’affoler le délicat mobile des existences ».

La façon dont l’enquête est menée conduit l’auteur à fustiger la police. On s’étonne que Sébastien, fin limier et observateur de ce microcosme, ne soit pas interrogé.

Le mystère sera-t-il élucidé ? L’auteur nous plonge dans les ruminations de l’assassin se prenant pour l’homme à la pomme verte de Magritte. Quant au coupable, il est assez stupéfiant de l’entendre raconter son forfait. Tout aussi sidérant le résultat de l’autopsie. On devine la malicieuse intention de l’auteur de vilipender la presse qui publie parfois sans vérifier l’information des faits mensongers ou erronés.

Dans ce roman, Christophe Carlier s’interroge sur les mobiles du passage à l’acte chez un meurtrier et montre les séquelles que cela peut générer. Il tente de démonter ses obscurs ressorts, de sonder sa psyché dérangée. N’a-t-il pas sombré dans la folie ? Serait-il taraudé par la culpabilité ? Serait-il un psychopathe ? Quand on sait que l’assassin a défendu dans un colloque sur la littérature policière la thèse que « certains crimes peuvent être commis pour rien », n’aurait-il pas confondu réalité et fiction ?

Témoin du parcours de l’arme du crime, le lecteur constate à nouveau que Monsieur Hasard orchestre les rebondissements de l’intrigue tout comme l’auteur du crime a actionné « la manette », tel un marionnettiste. Et l’auteur de citer Balzac : « Nous remplaçons le destin ». Hasard encore ou coïncidence le sort de l’écharpe, cadeau destiné au mari d’Elena qui va se retrouver dans les mains de Craig qui tente d’interpréter le message induit par Elena. C’est dans l’épilogue, « Six mois plus tard » que Vicky, l’élève qui avait épousé Craig découvre sa face cachée. Le masque tombe et la personnalité trouble et ambiguë de Craig apparaît. Quelle ironie de s’être livré à une étude comparative du crime aux USA et en Europe !

En filigrane se tisse la liaison éphémère entre la belle italienne, au « regard de Gorgone » et Craig, relation adultère, une parenthèse dans ce temps suspendu.

Leur « moment d’intimité » se poursuit en un instant d’abandon. Leur séparation est douloureuse, il restera les lettres. Mais ne sont-elles pas « des bouteilles à la mer » ?

La pirouette de l’épilogue est surprenante, Vicky se glisse dans la peau du maître et concocte une chute magnifique avant « le coup de grâce » vengeur.

Christophe Carlier signe un premier roman choral qui tient en haleine dans lequel il nous invite à un séjour dans le monde feutré, aseptisé, étouffant de l’hôtel Paradise.

©Nadine DOYEN