Valérie Tong Cuong, L’atelier des miracles

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  • Valérie Tong Cuong, L’atelier des miracles – roman – JC Lattès ( 17€ – 264 pages).

Valérie Tong Cuong met en scène trois êtres cabossés par la vie pour qui tout vient de basculer. Curieusement leurs prénoms Millie, Mike, Mariette commencent par un M, comme « aime », mais qui leur reste-il à aimer, vu leur état de détresse absolue, d’isolement ? L’auteur entrecroise les voix de ses trois protagonistes qui relatent leur passé, dévoilent leurs failles, leurs secrets (la part d’ombre), leurs blessures (viol, carence affective) et nous font plonger dans leurs pensées intérieures. On entre très vite en empathie avec eux.

On fait d’abord connaissance avec Millie, alias Zelda l’amnésique, rescapée d’un incendie. L’auteur sait créer la tension chez le lecteur en distillant des éléments alarmants, tels que : «Tu y es Millie. Au pied du mur » ou des phrases énigmatiques : « C’est l’heure des comptes… ». Nouvel indice pour Mike, le déserteur SDF, qui n’a pas su anticiper l’agression : «J’aurais dû être méfiant moi aussi, mesurer le danger». Quant à Mariette, professeur, poussée à bout par un élève meneur, «À cran » elle disjoncte et sombre dans la dépression. Un burn-out qui la conduit en clinique.

Leur seconde chance, pourrait-on avancer, c’est d’avoir croisé Jean Hart, altruiste, convaincu que « l’on se relève rarement seul », responsable de L’atelier des miracles. Jean, « le rédempteur » providentiel, ne serait-il pas un double de Cyrulnik, dans sa façon d’épauler les fracassés, leur promettant de leur redonner goût à la v ie au sein de ce cocon maternant qu’est l’atelier ? C’est oublier que son cœur bat pour la Petite alors que le cœur de Sylvie bat pour lui. Surgit une scène inattendue, l’instant d’abandon de Sylvie dans les bras de Mike, un baiser rappelant celui de Nathalie dans La délicatesse de David Foenkinos.

Un rebondissement va menacer l’harmonie retrouvée.

Si l’épilogue voit les liens entre les trois protagonistes se resserrer, ils se distendent avec leur ange gardien. A nouveau l’auteur glisse un indice : « C’est dans la voiture que tout a éclaté » et met en exergue une facette inconnue de Jean : son ambiguïté.

Valérie Tong Cuong décrit avec justesse la reconstruction des « aidés », tous habités par le désir d’avancer, de vivre. Leurs angoisses, appréhensions transpirent au moment de quitter ce nid protecteur. Mais leurs forces retrouvées vont leur permettre de cracher leur vérité, et de traverser « sans jamais fléchir » d’éventuelles nouvelles épreuves en restant debout.

L’atelier des miracles livre une galerie de personnages aux portraits très fouillés dont l’auteur sonde aussi les cœurs. Elle décortique les ravages de l’amour, tantôt destructeur, mensonger, tyrannique tantôt ressourçant et galvanisant et autopsie le couple Charles/Mariette, dont les sentiments se sont délités. Mariette n’est plus le « petit trésor », le « diamant », mais une « folle », une « cintrée » dont il doit nettoyer « les conneries ». Elle radiographie la complexité des relations humaines générant jalousie et même un esprit de vengeance et la colère de Jean.

En filigrane, Valérie Tong Cuong brocarde l’éducation nationale (pénurie de remplaçants, manque de soutien) et brosse un tableau féroce « des fauves affamés et cruels » qui voulaient la peau de madame Lambert. Elle étrille les psychiatres qui vous écoutent « à prix d’or ». L’auteur pointe aussi la rivalité au bureau qui conduit à un climat délétère entre collègues. Elle montre comment les rapports hiérarchiques peuvent conduire au harcèlement, à la soumission, voire à la tyrannie. L’auteur dépeint avec justesse les trois univers professionnels, et leurs réalités dramatiques.

La romancière surprend par son sens de la formule (« avoir affalé le grelot », « la rate au court-bouillon », de nombreuses tournures argotiques ou imagées (« le ventre en torchon ») ponctuent le récit. Elle sait nous tenir en haleine, alimenter le suspense. La gravité de l’incendie transparaît sur les visages des témoins (« mines effrayées ») de ceux qui tentent de sauver des résidents de l’immeuble et dans le style saccadé : « Morsure du feu, compression des poumons… ».

L’atelier des miracles, par son titre prometteur, offre au lecteur une vision optimiste du destin de ces écorchés vifs capables de résilience et un viatique pour affronter plus fort et avec confiance les vicissitudes de la vie. A rapprocher de ce proverbe zen : « Tomber sept fois, se relever huit, tel est le chemin ». Valérie Tong Cuong réhabilite les valeurs d’entraide, de générosité et solidarité et rejoint la pensée de Paul Eluard pour qui «La nuit n’est jamais complète », car « Il y a toujours au bout du chagrin/une main tendue/des yeux attentifs/la vie à partager ».

Un roman plein d’espoir montrant comment panser les plaies du passé, se réparer.

La preuve que nos souffrances ne sont pas vaines. Un hymne à la vie.

©Nadine Doyen