Trois poètes et leur « muse »

9782358550185

Trois poètes et leur « muse »

  • Collages et peintures de Claire Nicole : De profil. Joël Bastard. 061-1 Les Trois Vents. Gérard Prémel. 062-8 Czernowitz, un navire à la dérive. Bernard Schürch, collection Leporello, Passages d’Encre, Moulin de Quilio, Guern, 2013, Chaque ouvrage 50 Euros.

Christiane Tricoit (ordinatrice du projet) met trois superbes textes de poètes importants en « repons » aux pointe-sèche, collage ou peinture de Claire Nicole. L’artiste dit ainsi aux poètes comme aux lecteurs : « ne refuse pas la présence à ce que tu ne vois pas ». Elle rend présent à cette « absence», à cette idée impensable d’écritures redessinées et reprises (pensées par la main). Elle invente ce « drame » qui libère les mots en les jetant dans un espace autre que mental. La parole est visitée. Néanmoins entre les mots et les images demeure un seul centre. L’image devient intérieure à la parole et au-delà des mots. Elle les porte, les apporte. La pensée vient se renouer à l’espace. Il y a donc un passage à l’intérieur du texte. Il faut y entrer de l’extérieur par l’extérieur, en sortir de l’intérieur par l’intérieur.

Claire Nicole crée ce que les mots – inconsciemment ou non – dissimulent dans leur invalidité. Il n’existe pas de travail plus perçant, plus actif. Plus intérieur aussi. Le travail plastique semble presque plus profond que la chair pourtant abyssale des trois textes denses. L’image devient le langage qui creuse les poèmes. Les déséquilibres au besoin. Les éclaircit par pans ou trainées et les amène jusqu’à une vision autre que celle de l’esprit et de la vue. Chaque livre devient un lieu unique. L’image fouette l’air de la chambre des mots. On peut voir à travers. On peut leur demander qu’ils soient. L’œil les replace dans leur musique de disparition. La lumière des images est le cri du premier comme du dernier instant du poème multiplié et creusé, ouvert et poussé plus loin que lui-même.

L’artiste invente le théâtre inédit de la traversée du texte par l’image. Elle dessine l’inquiétude rythmique des mots. Leur matière apparaît. Le visible propose un renouvellement du langage du poème. Par l’image nous l’entendons respirer. Mais il s’agit aussi d’inverser la vue. Et montrer là où les mots font défaut. L’espace les pousse. L’artiste n’est pas à l’extérieur des mots. Elle devient la génitrice du texte qui fut son géniteur. Le livre est donc l’inverse d’un tombeau. Il est vivant par ce passage à l’acte.

L’œuvre plastique rapproche chaque texte de « la lisière brouillée de la pensée ». Quelle autre ressource que de se laisser aller ? Au sein de ce retrait paradoxal qu’opère l’artiste et par lequel émane un rendez-vous secret . Un fleuve de lignes, une crue de signes comme presque effacés appellent au silence. Que dire de plus sinon que, malgré le vide que ce travail engage, surgit le lever d’espérance : on s’abandonne aux images afin de toucher la troublante présence au monde que les textes appellent mais ne font que suggérer.

©Jean-Paul Gavard-Perret