Sang d’encre – Stéphanie Hochet – Éditions des Busclats (97 pages – 11€)

9782361660147FS

 

  • Sang d’encre – Stéphanie Hochet – Éditions des Busclats (97 pages – 11€)

A force de livrer ses dessins à des tatoueurs, le narrateur a franchi le pas : oser souffrir pour se faire tatouer ce « signe talisman », son « vulnerant » par Dimitri, reconnu dans « le Paris tatoué ». Fascination qui remonte à l’adolescence, mais étouffée car « tabou familial ». Le narrateur confie l’importance de la décision, qui engage pour la vie, aussi « symboliquement fort » que le mariage, « un mariage pour la vie ». L’exergue de Flannery O’Connor met d’ailleurs en garde sur un plaisir qui peut s’avérer éphémère, alors que le motif tatoué sera indélébile. La page d’ouverture familiarise le lecteur avec l’univers d’un tatoueur et distille des recommandations.

Stéphanie Hochet radiographie les relations amoureuses du narrateur : « un jeu de domino ». Il reconnaît ne s’être jamais investi, fuyant les responsabilités.

Penserait-il gagner en assurance et davantage séduire en arborant sur son torse une phrase latine, débusquée sur un cadran solaire, au cours d’un voyage en Italie ?

Si un livre peut changer la vie d’un lecteur, voilà le corps du narrateur «  embelli », métamorphosé, différent par ce tatouage. Marqué à l’égal des bêtes.

L’exhiber va tourner à l’obsession, persuadé que son « moi profond » s’y cache.

L’homme justifie sa « frénésie de rencontres », ce besoin de « rapprochements intimes », de se déshabiller, de s’offrir à « elles », rattrapé par le démon de midi.

Se dévoiler au détour d’un tatouage, pour celui qui a accès à plus d’intimité, fait penser au protagoniste d’Amélie Nothomb, dans Une forme de vie. Ne suggérait-elle pas au soldat de transformer son corps en œuvre d’art, selon la tendance « body art ».

Si l’adage : « Dis moi ce que tu lis, je te dirai ce que tu es. » permet de sonder les goûts de quelqu’un, le protagoniste déplore de ne pas être compris à travers ce « chiasme », à portée philosophique. Son tourment semble provenir du fait qu’une partie de la phrase qui « profane » son torse s’est estompée et en devient incompréhensible. Doit-il s’en ouvrir à Dimitri ? Comment supporter cet aléa alors que cette inscription est devenue « la pièce la plus intéressante » de son corps ?

La confiance qu’il vouait à Dimitri est ébranlée. Il s’interroge sur leur amitié et prend de la distance avec lui. Ses nuits sont polluées par des rêves prémonitoires.

Dimitri devient « l’ange diaboliquement homme et femme », capable de le trahir.

Le voici taraudé par la bribe de maxime restante : « la dernière tue ».

Ne serait-elle pas maléfique ? Trouvera-t-il le remède pour éradiquer toute trace ?

Le narrateur reconnaît sa lassitude, son exaltation dura « le temps d’un éclair », « ce plaisir, cette élection ont existé mais si brièvement ». Il s’en explique ouvertement à celui qu’il considère comme un ennemi à vaincre, celui qui lui inocula la maladie L.

Les paroles proférées se font menaçantes : « Ta malédiction vit ses derniers moments » et annoncent un dénouement, un embrasement digne du Ku Klux Klan.

A noter que chez Stéphanie Hochet, tout va par trois : Marie, le prénom sacré de l’infirmière répété trois fois, ainsi que l’exclamation libératrice qui clôt ce petit opus : « Je suis sauvé ! ». La rédemption passait-elle par cet acte ?

L’auteur développe une réflexion sur les raisons qui peuvent amener à tatouer son corps, sur l’impact d’un tatouage et le pouvoir du tatoueur sur le client.

N’est-il pas « l’artiste démiurge qui s’immisce dans l’existence de ses clients » ?

La romancière dresse l’historique de l’art du tatouage, racontant le monde (fresque de Lascaux, mode des marins), décline tout un éventail de motifs et souligne la difficulté de rendre l’impalpable, l’indicible, l’intangible, comme « le vent dans le cerisier en fleurs ». Elle rappelle que faute d’ADN, les tatouages étaient utiles pour la police. Elle décoche une flèche à l’encontre de notre société de consumérisme, pointe la cruauté des gosses et notre mode du zapping qui affecte les relations humaines.

Elle soulève alors une question universelle, à savoir quelle trace on laissera, tissant la métaphore de l’écriture. Ce qui n’est pas sans rappeler Georges Perec pour qui écrire, c’est « laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes ».

Ses interrogations quant à l’oubli de certains auteurs et de leurs écrits font écho à celles de Bernard Foglino qui évoquent dans Celle qui dort le cas des écrivains qui se volatilisent ou sombrent dans la folie, ajoutant : « C’est fragile, ces animaux ».

Stéphanie Hochet ancre son récit en Italie, comme dans son roman précédent, décline l’ars amatoria d’Ovide, convoque Pavese et encre cet opus dans le paysage littéraire. Elle offre à son protagoniste un destin flamboyant : « Lumière foudroyante ».

Si le tatouage n’a pas comblé l’attente du héros, Stéphanie Hochet aura eu l’art de nous intriguer par ce récit, et de nous déstabiliser quant au dénouement.

Avec ce neuvième opus à son actif, nul doute que la romancière laisse son empreinte.

©Nadine Doyen