Jacques ANCET – Ode au recommencement (Lettres Vives Ed. Coll. Terre de Poésie) 94 pages

9782914577533

  • Jacques ANCETOde au recommencement (Lettres Vives Ed. Coll. Terre de Poésie) 94 pages

Écrire quelques mots pour présenter l’Ode au recommencement, de Jacques Ancet, confine à l’entreprise de recenser l’océan sur un timbre-poste. Pour ma part, j’aime beaucoup les vastes et généreux poèmes lyriques, ces chemins (Οδοί/odoï d’où nous vient « ode ») qui nous mènent, ainsi que la vie, on ne sait où, cependant qu’on sait qu’on a une intense envie d’y aller ! Paradoxalement, ce poème immense est une feinte du retour, au sein de l’expérience d’un cheminement sans retour, au cours duquel, de ce monde chaotique et brassé, ne fait sens que l’avancement lui-même : de l’écriture, du rêve, du temps qu’on lui consacre. Une expérience quasiment d’après-mort, revécue grâce à l’écriture qui permet de revenir passer en revue tout cela, cet être du « monde », dont nous ne revenons pas. « Tout poème, mais qui a dit ça, ne serait au fond qu’une élégie, un adieu prolongé à la beauté des êtres et des choses » – « même si…» ajoute le poète «…cette beauté n’est que l’autre face de l’horreur »… Une poésie d’acquiescement, de consentement sans illusions où « tous les présents sont le même présent » avec « dans les yeux des images perdues qui remontent comme du fond d’une cave… »

Il s’ensuit un troublant sentiment, analogue à celui de ce film au cours duquel le héros recommence constamment la même journée, chaque fois vécue avec une nuance d’expérience supplémentaire qui gauchit insensiblement ses actes et son appréciation de la vie. Jacque Ancet adore ainsi « poursuivre », pour offrir un trajet d’écriture à notre expérience qui devient expérience d’une écriture mais aussi d’une vision, où le monde est le même autrement, ce qui est effectivement le site de la poésie : « J’ai vu le même paysage sur les vitres, et j’ai compris que, malgré tout, tel était mon lieu .» Car « c’est poétiquement que l’homme habite cette terre », aimons-nous à redire après Hölderlin. Et toute la difficulté dans cette quête, c’est la profusion du réel dans le regard de qui voudrait en rendre-compte afin de léguer à chacun cet richesse du « se rendre-compte », à côté duquel, pressés par la vie, nous passons souvent sans rien voir ni sentir. Du coup évidemment, l’Ode a besoin d’un but : « C’est un ordre que je cherche » dit Ancet, « un fil pour réunir tous ces éclats épars, quelque chose où je me reconnaîtrais », en usant du langage qui donne à voir, comme disait Éluard, ce que Jacques Ancet formule ainsi : « Je vois ce que j’entends, le langage est mes yeux. » Il s’agit toujours, grâce à la parole, d’offrir au chaos une chance de se faire cosmos (habitable, humain, cité), par le truchement de nos indéfinis recommencements. Et le poète se tient là, au lieu du battement et de l’articulation, « à guetter cet instant où, soudain, tout serait là, le monde entier comme en équilibre sur un grain de temps pur ». Son poème nous offre par leurre bienfaisant cet instant comparable à une éternité. Même si l’on sait bien que « le temps est compté » et qu’à cause même de cela il importe « d’être là comme jamais » de sorte que ce soit « toujours la première fois, un oui plus vaste que tous les non, la traversée du jour avec des yeux de nuit » conclut Jacques Ancet, sur des accents dignes de Joe Bousquet. Et dans cette acceptation surgit l’oxymore du sens-non-sens de la vie, « la vibration de l’infime, et l’infini réverbéré, et rien qui bouge et rien qui s’arrête »…

J’aime ce genre de poèmes que rien n’arrête, alors même que l’écriture les a figés sur la page.

©Xavier Bordes

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