Anne Serre, Petite table, sois mise !

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  • Anne Serre, Petite table, sois mise !, Editions Verdier, 62 pages, 6,80 Euros.

Nue dans le vestibule glacé tandis que sa mère se fait prendre par son docteur sur la table de la salle à manger, la narratrice attend. Attend qu’il introduise son membre en elle dans ce vestibule dont le sol est vert  comme le dessus d’un lac gelé : « Un lac calme, froid et sa profondeur veloutée ». Pendant ce temps, sa sœur subit ou accepte le même sort par l’entremise de son père dans le bureau de ce dernier, une pièce où la mère ne peut jamais rentrer.

La narratrice sait que cette histoire (une parmi d’autres du même acabit) peut surprendre et choquer. Mais nul ne pourra la convaincre de s’arracher ses cheveux, de couvrir sa tête de cendres ou même de pleurer : car au fond d’elle « nul ne pleure mais au contraire ne demande qu’à rire et danser ». Par d’épouvantables érections la comédie s’installe. La semence circule – comme le lait maternel – en de multiples fornications.

Il faut lire Petite table, sois mise ! comme un conte. Et celui-ci – fidèle au genre – possède une morale. Elle sert pour la mise en valeur existentielle du verbe. On est loin en effet d’une figuration sexuelle ordinaire. Fût-elle déviante. Tous les personnages manifestent une ambiguïté, une incertitude sexuelle et amoureuse. Le spectre du désir et de l’amour est restreint. Il ne fait plus partie – paradoxalement – de la programmation de l’humain ordinairement vivable.

Sous l’effet de la nostalgie d’une enfance paradoxale s’instruit un déchirement. Celui de l’amour et de son impossibilité. Le conte est donc celui d’une double sexualité : celle qui est dite donc cérébrale (en dépit des scènes les plus exacerbées et malgré tout drolatiques), celle qui ne peut se vivre, comme si une limite était infranchissable.

La transgression n’est donc pas où l’on croit. Elle n’est pas dans la première partie du texte. Cette partie qu’on qualifierait trop aisément de pornographique, pédophile, incestueuse (ce qu’elle est) mais par laquelle la narratrice transgresse la transgression. Elle montre que l’on ne peut jamais  atteindre l’autre et que tout replonge dans l’enfermement du même.

Sous l’obscénité se cache non l’asservissement (comme chez Sade ou Mizoguchi) mais une farce tragique. Car la farce est là comme épreuve du rien sinon d’une sorte de fiasco. Si bien que le seul but pour survivre et dans la mesure où l’amour est impossible demeure d’écrire. Le livre se conclut ainsi : « je trouvai que tout était bien, que le monde traçait en riant des boucles, des volutes,(…) , qu’il suffisait d’être extrêmement attentif pour que vivre vous procure une joie terrible, pour que se fabrique une œuvre d’art grâce à votre corps, à vos mains, à vos yeux, à votre pauvre cœur brisé ».

Le « vous » est important. Il apparaît pour la seule fois dans le livre afin d’introduire un effet de miroir. Il referme le conte. Le laisse ouvert aussi, comme inachevé afin de faire appel au bout du chemin au lecteur « semblable et frère » de sa narratrice. Pour elle, se débrouiller avec l’amour ne fonctionne qu’avec les moyens lexicaux qui le font circuler. La réalité de l’amour n’a de réel que l’œuvre. Une œuvre drôle, ardente, violente, douloureuse, organique.

Un tel récit reste une œuvre poignante sous sa drôlerie. Il est celui d’une envie folle d’être avec l’autre, du côté de la liberté et de la libération du corps plus que de la transgression. Mais celle qui dans le livre est progéniture se voit pourtant privée de toutes possibilités de procréation. Si ce n’est celle du livre. Il rêve l’image pleine, non atomisée de l’amour. L’image impossible en quelque sorte.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET