Florian Zeller, La jouissance, roman, Gallimard

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  • Florian Zeller, La jouissance, roman, Gallimard (160 pages- 16,90€)

Florian ausculte un couple de trentenaire, depuis les prémices de l’amour jusqu’à son extinction, qui conduit inéluctablement à une séparation.

L’originalité de ce roman réside dans sa façon de comparer la genèse du couple aux fondements de l’Europe. On subodore les intentions de l’auteur dans le sous titre: « Un roman européen ». Les deux récits s’entrecroisent à chaque grande étape.

En fil rouge, à l’instar de Cioran, qui considérait « le rétrécissement progressif des trottoirs » comme un événement majeur, une question taraude le narrateur : « Quel est l’événement le plus marquant du siècle ? ». Ce qui le conduit aussi à s’interroger et à déterminer ce qui compte le plus au sein du couple Pauline et Nicolas.

Le narrateur revisite toutes les négociations nécessaires pour aboutir à l’hymne européen de l’ode à la joie. Il revient sur l’ouverture que l’espéranto avait fomenté.

Il braque les projecteurs sur l’entente cordiale franco-allemande et ces poignées de mains historiques. Il rend hommage à Robert Schuman, considéré comme « le père de l’Europe ». Les dates majeures défilent, les images gravées dans notre mémoire affleurent: la chute du mur de Berlin et l’effondrement des tours jumelles à New York.

Tout comme il souligne les difficultés qui naissent dès que l’Europe accueille une autre nation (négociations plus complexes), il décrypte tout ce qui est venu enrayer l’harmonie du couple : les absences professionnelles, les soupçons qui s’installent après la découverte d’un texto à l’ère des portables-espions, la confiance perdue, les doutes, « le cap fatidique des 3 ans », la jalousie. S’y ajoutent les tentations de liaisons kleenex, (alimentant les fantasmes de Nicolas) incarnées par Sofia, Victoria, Ana, hédonistes se réclamant plutôt de la liaison Sartre & Beauvoir et pour qui le sel de la vie est de « jouir et faire jouir », et non pas de se sacrifier. Moyen d’occulter la vieillesse (Car « plus on avance, plus l’espérance se fait rare ») et la finitude de l’être humain, deux thématiques qui firent l’objet d’une lettre de Ionesco au pape.

Paradoxalement, il appert que l’enfant n’est pas le ciment qui aurait pu ressouder ce couple qui se délite. Les mots : concession, pardon et réconciliation sont ignorés.

Dans La jouissance, Florian Zeller met en exergue les valeurs perdues qui ont manqué à ce couple à la dérive : « des efforts, de l’abnégation, de la constance, beaucoup d’attentions ». Si Pauline avait consenti à se séparer de son chat par amour pour Nicolas, ce dernier est moins enclin à assumer le quotidien. La conception si diamétralement opposée de l’amour chez les deux partenaires (l’un jouisseur, l’autre angoissée ne pouvait que lézarder leur foyer. La mélodie du bonheur sur les airs de « a perfect day » est rompue. Un roman qui fait songer à celui de Jean-Marc Parisis : « Avant, pendant, après », un titre résumant bien l’explosion du couple.

D’autre part, Florian Zeller distille en creux le portrait d’une génération, fragilisée, « en train de devenir pauvre », obligée de s’exiler à la périphérie, dès l’arrivée d’un enfant, constat aussi souligné par Olivier Adam dans Les lisières. Le roman, débuté dans un lit, s’achève sur une vision réaliste de ces familles mono parentales, esseulées, déambulant dans un parc avec leurs bambins.

En filigrane s’esquissent le panthéon littéraire de Florian Zeller (dont Kundera: son maître tutélaire, Leiris, Roth…), son talent de dramaturge dans la maîtrise des dialogues, ainsi que ses références musicales (Beethoven) et cinématographiques (Godard, Bergman, Kubrik). Le tout brossant le portrait d’un auteur érudit.

Florian Zeller signe le roman d’une vie qui se désaccorde, hanté par une pointe de nostalgie, au ton subtilement désenchanté, porté vers l’introspection dans lequel il explore l’intrication du désir et de la culpabilité. Il remonte au grain de sable qui vient ébranler la pérennité du couple et capte le basculement de l’admiration au mépris.

En parallèle, le romancier élargit sa focale avec la construction, pas à pas, de l’Europe, nécessitant maints compromis. Sujet d’autant plus actuel en période de crise.

Un récit des évidences : celle de ne plus aimer et d’aimer ailleurs.

A noter, une autre actualité : Le père , pièce de Florian Zeller qui se joue au théâtre Hébertot, Paris 17ème.

◊Nadine DOYEN