GWEN GARNIER-DUGUY Enterre la parole, suivi de La nuit phoenix – Poèmes (Ed. De Corlevour – Revue NUNC – Lettre et postface de Jean Maison.)

Une chronique de Xavier Bordes


GWEN GARNIER-DUGUY  Enterre la parole, suivi de La nuit phoenix – Poèmes (Ed. De Corlevour – Revue NUNC – Lettre et postface de Jean Maison.)

Il y a chez ce poète une passion intime pour la vie, dans le sens exaltant du terme, qui depuis que je le connais me convainc par son ton de sincérité. Élan secrètement métaphysique ou foi discrète, cela n’altère pas son écriture mais on sent son langage imprégné par une sorte de capillarité venue des profondeurs, qui m’évoque en moins tourmenté, Baudelaire parlant du secret de son oeuvre comme recelant « un autel souterrain au fond de sa détresse ». Sans me sentir capable d’une vue sur la poésie de Gwen G-D. aussi pénétrante et synthétique que celle du poète Jean Maison, son aîné et ami, lequel nous éclaire dans le livre à deux reprises par des pages de commentaires denses, j’en ai instinctivement éprouvé l’enthousiasme (au sens de l’en-thusiasmos grec), la joyeuse richesse, dans ce double recueil (le premier comme le second titre étant assemblés en un seul volume). Se présentent ainsi deux faces de son talent, celle du rapport poétique au monde extérieur et à la nature, d’une part, et de l’autre du rapport au monde intérieur et à l’incarnation de la nature dans la figure d’une femme aimée. Si la face extérieure du « naturel » conduit vers l’intériorité de la proximité à la présence aimée, cette même intériorité reconduit vers le monde extérieur, et rejaillit sur les choses : « Ton âme ce soir allumera le firmament… » énonce hardiment (p. 139) notre ami Gwen, en une phrase quasi-conclusive de « La nuit phoenix », – qui aussi bien est une ardente nuit androgyne ! Il y à là un battement, une alternance, qui prendra forme, se matérialisera typographiquement, dans « la Nuit phoenix ».

Sous le premier titre, Enterre la parole, injonction que l’auteur s’adresse à lui-même sans doute, réside l’idée qu’il s’agit de semer du poème, de le disséminer en prévision de sa germination dans les consciences, et de l’épanouissement de son sens en osmose avec elles. Y affleure cependant l’idée que la poésie participe aussi physiquement, par le corps, à qui la reçoit : le corps humain créé, selon le mythe, à partir d’argile liée, de poussière terrestre informée (« ta main d’humus »), animée, grâce à la salive du verbe. Ce sont donc des poèmes généralement brefs, quelques grains d’un langage clos mais prêt à livrer l’amorce énergétique, le germe d’optimisme éventuel, qui sont latents dans le noyau de chacun d’entre eux… Avec innocence et simplicité. Je voudrais en faire lire trois, qui donnent quelque peu le ton et balisent l’espace mental du premier recueil :

P. 14                            La guerre en cours invente

                                    des combattants sans uniforme.

                                    Impossible de distinguer

                                    l’ennemi de l’allié.

                                    Peut-être somme-nous 

                                    Nos propres ennemis.

Ceci, c’était pour la réflexion éthique. À présent pour la beauté des images et du symbole druidique :

Ta marche approfondit le territoire.

C’est hier que tu es entré dans ce royaume d’arbres

et quand tu parles à haute voix

l’écho te renvoie une présence ancienne.

Tu as suivi les charmes.

Ils t’ont conduit

au miroir d’eau.

En te penchant pour boire

tu vois des ramures à ton front.

Une tourterelle y déploie ton ondoiement.

Et maintenant, pour la troisième composante, que j’appellerais la positivité joyeuse :

Un merle offre son chant

brisant les à-quoi-bon.

Sa joie est preuve

comme au premier matin.

La vie est là.

La ferveur de ses trilles

renouvelle la terre.

Point de fioritures, mais une ferveur d’exister, de naître et renaître par cela que le poète appelle un « bouche à bouche nuptial », en lequel fusionnent sa vie, sa poésie, le cosmos, et l’amour qu’il porte à tout cela. Fusion qui est celle qui sans doute l’a entraîné vers « la nuit phoenix » : je note que selon lui, le poète-cerf (cf. la richesse symbolique portée depuis la nuit des temps – en attestent la figure homme-cerf des grottes préhistoriques – par cet animal emblématique) ne doit pas « s’attendre à un autre poème que celui de sa vie ». Et de la figure du cerf découle « la joie impatiente / d’embrasser la femme. » Il était donc logique de découvrir que la seconde moitié du livre, le second recueil, fût dédiée à « Pauline », et l’on comprend alors que des proses poétiques en italiques aient en face l’écho d’une autre prose en romaines, à l’instar d’une sorte de liturgie « en couple » avec répons et correspondances. Dans le langage, il y a un et deux ensemble, une page se repliant sur l’autre page. À la différence constituant le couple, l’écrit, donc la langue qui dit, réagit en dispensant le lieu de l’unicité, de l’androgynie dont je parlais. Mais je n’évoque cela qu’en passant, parce que c’est l’ambiance, la toile de fond, le sentiment dominant. Ce qui apparaît de ma part comme une interprétation un peu sophistiquée se manifeste en revanche par une belle simplicité dans les textes, par une touchante intimité, pudique et noble, d’insistante présence.

La conscience, lorsqu’elle est imbibée de cette dimension parasite qu’on nomme poésie, reste toujours étonnée, légèrement distanciée, de ce qui lui apparaît comme miracle incessamment renouvelé, entre homme et femme : ici, « l’amour ». Un certain amour. Non pas un amour de livre ou de roman, plutôt un amour qui transfuse sa vertu alchimique au langage, preuve journalière et songerie hors du temps. C’est ainsi en tout cas que je reçois cet autre versant du recueil. L’aval était l’effusion dans la Circonstance, autrement dit l’intuition de la relation avec la Nature, l’amont est le chemin dialogué entre deux personnes au sein de la force qui les aimante et les tient associés, force dont la Maison « bâtie au bord du Finistère » assume le rôle de symbole, de site où y ait lieu d’être ensemble… Un peu comme la source qui a vu naître un saumon est aussi l’endroit vers lequel il s’efforce de retourner, hanté par le besoin de remonter vers l’Origine. De sorte que, de la traversée du livre, donc des moments chiffrés d’une vie poétisante, on peut dire comme le fit Mallarmé dans son Coup de dés, « Rien n’aura eu lieu / que le lieu… » Toutefois, le lieu d’un amour. Ce qui hisse à une altitude poétique respectable le livre singulier de notre ami Gwen Garnier-Duguy, que j’ai eu plaisir à saluer ici.

Xavier Bordes   (Opio, août 2019)

Michel DUNAND – Au fil du labyrinthe ensoleillé (Jacques André Editeur – coll. Poesie XXI)

Chronique de Xavier BORDES

Michel DUNAND – Au fil du labyrinthe ensoleillé (Jacques André Editeur – coll. Poesie XXI)

Avec ce mince recueil au très beau titre, on fait la rencontre d’un poète discret, pétri de songeries profondes, laconique et soucieux de l’essentiel. Une heureuse influence de la pensée du Zen, que l’on sent authentique et non effet de mode plus ou moins frelaté, imprègne le fil de ces pages, qui est manifestement d’Ariane, mais dans un labyrinthe de vie à ciel ouvert, « ouvert à tout, à tous ». Dans ces courts textes poétiques – parmi lesquels je souligne que tel ou tel d’entre eux fait apparaître Ramuz, romancier poétique de la terre valaisanne au style puissant, ou Joe Bousquet, l’un des plus grands poètes (peu connus) du XXème siècle – se laisse découvrir une richesse et une diversité qui veulent être ramifications vers un vivre en joie, non en une joie exubérante et irréfléchie, mais en une sorte de fin « état de joie » pareil à celui du moine oriental quand il travaille son jardin. C’est le côté terraqué de ces notations poétiques, entremêlant géographie, culture aussi bien orientale qu’occidentale, dans une sorte de sagesse du discours qui prend dans son champ la corrélation avec la peinture (Zao Wou Ki, Gauguin, notamment), les paysages de Chine, divers auteurs, diverses époques… Ce sont des traits fugaces, des allusions d’un mot, d’initié parfois (mais aujourd’hui l’Internet renseigne sur tout!), toujours chargés d’un arrière-plan éthique, mais qui ne cherche pas à s’imposer. Michel Dunand y cueille l’instant sans arrière-pensée – mais dirais-je, avec une « arrière-réflexion » qui lui fait trier, conserver les seuls et rares mots suffisants pour ancrer l’instant tout en lançant des lignes vers des « ailleurs », tableaux, paysages, poèmes anciens, noms fameux qui sont un monde à eux seuls, lignes qui pour chacun hameçonneront la part de rêve « ensoleillé » qui lui correspond, approfondiront chez le lecteur réceptif sa conscience de l’Instant éternel, si l’on me pardonne cette expression un peu grandiloquente… J’ajouterai que l’ensemble du livre est dédié à la mémoire de Jean-Vincent Verdonnet, poète considérable du lien avec les choses et la nature, décédé en 2013, qui habite les courts textes d’une présence intensément amicale. Le recueil de Michel Dunand me touche aussi par cette fidélité à un proche ; et si le volume en soi paraît mince et léger, il est d’une densité de joie et de « sentiment de la vie » qui est une belle, et réconfortante, leçon ? – non, pas leçon : disons plutôt humble et juste plaidoyer pour la face ensoleillée, secrètement émerveillée, de l’existence, laquelle en notre temps est souvent en proie à l’ombre de gros nuages orageux…

                                                                                            ©Xavier Bordes (mai 2019)

François JULLIEN – La pensée chinoise en vis-à-vis de la philosophie (Essais, FOLIO, 652 / Gallimard).

Chronique de Xavier BORDES

François JULLIEN – La pensée chinoise en vis-à-vis de la philosophie (Essais, FOLIO, 652 / Gallimard).

Gallimard réédite en FOLIO un ouvrage paru précédemment sous le titre De l’être au vivre, lexique euro-chinois de la pensée.  Ce titre était techniquement plus précis, mais sans doute un peu abstrait, un peu austère… Que dire de ce livre absolument passionnant, et même génial ?

Pour quiconque se soucie à la fois de philosophie grecque et de pensée orientale, voire aussi de psychanalyse, la confrontation méthodique chapitre après chapitre de concepts philosophiques et de – non pas concepts mais disons – mots-caractères aux signifiés rayonnants par lesquels se traduit la pensée chinoise, est formidablement éclairante quant à l’écart de mentalités et de conceptions-constructions de mondes, l’un grosso-modo descendant de la réflexion grecque, notamment aristotélicienne, sous-tendue par la causalité, la fractalisation de l’être (notion fondamentale), du cosmos en particules, à l’infini, aussi bien dans le sens de l’infiniment grand que de l’infiniment petit ; et le l’autre côté la pensée Taoïste, et globalement Chan et confucéenne, qui se fonde sur un flux cyclique, sans cause, continu, sans commencement ni fin identifiables, quasi-indésignable, un flux inaccessible à l’esprit sinon par une forme d’expérience quasi-mystique. Ainsi s’explique que la fonction transformatrice (verbe) dans le langage de l’Empire du Milieu soit inaccessible : grosso-modo, en chinois on juxtapose des syllabes (noms) sans syntaxe fonctionnelle explicitée, alors qu’en Occident le langage organise autour de la fonction transformatrice exprimée (verbe conjugué) des fonctions accessoires : cause première (sujet), effet (objet), circonstances (compléments divers), etc. La conséquence de ces différences, est que la pensée orientale s’appuie sur les signifiants mais ricoche de l’un à l’autre sans en privilégier vraiment aucun, en flux continu que François Jullien désigne par le « vivre ». Tandis que dans la pensée occidentale, on « manipule » une hiérarchie entre les aspects de l’être des choses, comme s’il s’agissait d’objets fixes entre lesquels les verbes miment de façon patente des interactions : tout ce qui est de l’ordre nominal pouvant en principe occuper n’importe quelle fonction, excepté verbale – ou sinon elle doit se verbaliser, (ou « verbalifier », au sens de « prendre la forme verbe », ex. le nom « fleur » engendrant le verbe « fleurer »), de même que le verbe devra se nominaliser (formes : infinitif, participe). Je ne veux pas m’étendre sur cet aspect aride de questions difficiles à aborder en se passant du vocabulaire technique du linguiste. Précisément, le livre de François Jullien propose une réflexion nettement plus limpide que seulement technique, alimentée par une double compétence, en grec comme en chinois, complétée évidemment de l’allemand indispensable à tout philosophe sérieux. Mais si j’évoque ce livre avec admiration, c’est aussi que pour la réflexion sur la poésie, ce qu’il éclaire est fécond, car précisément la relation et l’écart entre la pensée Européenne et l’Extrême-Orientale, sont de la même nature que ce qui existe entre un texte poétique et, mettons, une prose informative de journal. Méditer sur les apports de ce livre essentiel, c’est aussi méditer et approfondir notre idée du poétique. Et notre manière de le vivre. Ce qui, de mon point de vue, n’est jamais un luxe !

                                                                                     ©Xavier Bordes (05/2019)

Laurence Chaudouet – La présence de l’aube & Marie-Josée Desvignes – Langue interdite langue a-mère – (Ed. Alcyone, coll. Surya)

Chronique de Xavier Bordes

* Laurence Chaudouet – La présence de l’aube – (Ed. Alcyone, coll. Surya)

* Marie-Josée Desvignes – Langue interdite langue a-mère – (Ed. Alcyone, coll. Surya)

Deux livres de poésie féminine, esthétiquement très beaux, et tous deux d’un lyrisme mesuré et efficace qui m’a beaucoup fait rêver. J’ai songé au mot de Rimbaud sur les écrits féminins : « Nous les prendrons, nous les comprendrons… » Deux livres qui méritent lecture par la richesse de deux sensibilités certes différentes, mais proches par la qualité de la formule et l’économie des poèmes où j’ai admiré qu’il n’y ait jamais un mot de trop. Je voudrais citer de l’une et de l’autre la plupart des poèmes, faute de savoir choisir et trouver du « meilleur » dans ce qui est uniformément beau, touchant, et d’un langage dense et plein de trouvailles à chaque vers. Marie-Josée Desvignes nous entraîne au sein d’un périple sensible à travers la langue qui lui est « maternelle » en dépit d’une amère distance dont l’on sent en sourdine qu’il est la « petite musique d’un abandon » au sein d’un « impossible silence ». Chaque strophe de ce court recueil est doublement riche, d’une part par la justesse et la sincérité de ce qui est dit, et par la qualité du blanc, du non-dit qui entoure de ses résonances insaisissables une suite de poèmes profonds, d’un lyrisme maîtrisé. J’ai relu ces poèmes à diverses reprises et leur voix n’a pas faibli en intensité. De l’authentique poésie, avec des vrais sentiments, mais heureusement dépourvue de sentimentalisme et autres oripeaux faciles…

La présence de l’aube de Laurence Chaudouet, dont la qualité d’écriture ne le cède en rien au recueil dont je viens de parler, est dans un registre différent, plus tourné vers les choses extérieures, paysage, nature, mais périple également, dans une forêt qui est aussi celle des mots et dans laquelle la poétesse s’aventure à la recherche d’une « frontière invisible » avec tant de coeur que chez elle aussi chaque vers est une émouvante trouvaille. Pour donner une idée du ton, voici le poème liminaire du livre, que Laurence Chaudouet a précédé d’une photo argentique correspondante :

Dans ce lent enchevêtrement de chanvre et de soleil

des passerelles sont jetées entre l’été et l’hiver

Et des processions de figures de sel y conduisent leur troupeau

Initiant oiseaux, feuilles et fougères

En traversant les forêts les guides rompus aux monotones contemplations

Soudain figés dans l’éblouissement d’un vol

Entrent dans ces jardins sauvages où balancelles et manèges sont ensevelis

Tandis qu’un enfant grave, dans une cachette préservée dépose le flambeau

Et les aigles aventureux très haut ouvrent le versant du ciel

Pour éclairer la route des voyageurs sans mémoire.

À quoi répond introspectivement, chez Marie-Josée Desvignes, également peintre, aux prises avec la langue « mère amère » :

Dérivé légendaire de vos silences engloutis ;

de vos mondes aux identités multiples

trop de mots encombraient vos langues

trop de souvenirs empesaient vos mémoires ;

dans la clarté du jour, la promesse du soir

annonce le miracle et la neige

d’une nuit d’été

ou plus loin :

La lune nous portait vers la mer

et son chant heurté.

En fille de l’ombre je vole encore son baiser

et comme elle j’aime ce qu’elle aime

et ceux qui l’aiment :

« L’eau les nuages, le silence et la nuit

la mer immense et verte »    / (Baudelaire)        

Deux recueils que j’ai ressentis tout ensemble d’une poésie familière et évidente, mais aussi à travers leurs deux cheminements divergents, d’une poésie à mon regard d’homme étrange d’une même étrangeté : une nouveauté de voix dont l’inspiration ne peut être que d’essence féminine.

                                                                                   © X. B. mai 2019

ARAGON – La Grande Gaîté, suivi de Tout ne finit pas par des chansons – (ED. Gallimard, NRF Poésie/Gallimard)

Chronique de Xavier Bordes

ARAGON – La Grande Gaîté, suivi de Tout ne finit pas par des chansons – (ED. Gallimard, NRF Poésie/Gallimard)


La figure du poète Aragon, si sa place dans la littérature est bien établie, demeure complexe, multiple, parfois contestée, comme son œuvre qu’on pourrait dire variable et parsemée d’écrits inattendus. C’est que le lecteur, confronté à chacun d’eux, s’y trouve dans un moment « de l’histoire d’une vie ». Car, selon Aragon, tout poème est de circonstance, et sur cette affirmation, au demeurant évidente, l’on a passablement glosé. Or, si la circonstance est le déclencheur, ainsi que la teneur vitale, de l’affaire poétique, de la prise de parole qui devient le dire du poème, deux éléments en modifient la nature : d’une part le texte est écrits, de l’autre le langage pour l’écrire est hors-temps ; je m’explique : malgré des blancs de page en page, des silences, des interruptions apparentes, on peut considérer que « depuis l’humanité » le langage, en ses déclinaisons et colorations en langues, continue, et qu’il a toujours continué. Nous naissons au sein d’une langue maternelle reçue. Simplement, un peu comme le monstre du Loch Ness dont les anneaux de loin en loin affleurant à la surface donnent l’impression qu’il est plusieurs, le dire du poète, à cause du vécu révélateur, dû à un tempérament excessif qui force le langage à émerger de loin en loin à la surface de la page, donne un sentiment de diversité et pluralité, bref d’une hétérogénéité circonstancielle. Une fois recueillis en livre cependant, la discontinuité des textes poétiques par la lecture imaginative reforme une unité, rend sa continuité logique, émotive et sentimentale, à un parcours dont les poèmes ne sont en quelque sorte que les bornes. C’est le cas de ce recueil d’Aragon dont le titre, d’une ironie déchirante, annonce la suite des poèmes qui sont la conséquence d’amours finissantes : il s’agit de la liaison passionnée, (exacerbée par l’intensité d’un premier amour, disons, « sérieux ») avec Nancy Cunard – héritière à la fortune incommensurable -, et de la façon dont cette liaison s’est délitée, du fait que l’amoureux surréaliste « avant-gardiste » s’est découvert des ressorts psychologiques d’humain ordinaire, c’est-à-dire jaloux de la manière de vivre, des relations d’une femme sans entraves, avec laquelle de toutes façon l’arrière-plan était la pratique (pour Aragon relativement théorique après les idylles fugaces de l’effervescence surréaliste) d’une libre sexualité. Cette évolution vers une jalousie lancinante et destructrice n’est pas en soi tellement neuve, certes. En revanche, le témoignage poétique des réactions d’Aragon à cette liaison qui peu à peu le mine et l’attire vers l’autodestruction, prend le tour d’un langage où la maîtrise fait jeu égal avec sa vérité.  Le faux-semblant ici est violemment banni. La réalité matérielle des choses s’y montre sans cesser d’être poème, – « furie / qui dépasse le but et ne l’atteint pas » dit le poète, en un exact et remarquable paradoxe. Dans ses paroxysmes, tout est laminé, néantisé : le recueil est puissamment évocateur d’une expérience que la langue poétique d’Aragon lui a permis de chevaucher, jusqu’à peut-être constituer l’inconsciente soupape de sécurité qui l’aura finalement empêché de réussir « à quitter cette vie », en dépassant fortement la dose de toxique qui eût été mortelle (comme il l’indique dans le commentaire postérieur intitulé Tout ne finit pas par des chansons »)… Le bilan en est que l’on ressort de cette suite de poèmes, à l’humour grinçant et sous-tendus par une vitalité débordante, avec le superbe « Poème à crier dans les ruines », suivi du long et conclusif « Rien ne va plus », cependant que pour la poésie, on peut dire que « tout va toujours ». Le paradoxe est une fois encore que cette audace, à la fois verbalement crue et pourtant digne, cet emportement rageur dans la ruine et la dépression laisse le lecteur – moi-même en tout cas – sur une expérience qui ragaillardit : l’expérience revigorante d’une quasi-noyade sous-tendue par l’implicite perspective (pour nous lecteurs) qu’un coup de talon salvateur contre le fond ramène à la surface. Ce qui se réalisera avec le retour à l’oxygène que sera pour Louis la rencontre, quelques temps plus tard, de la fameuse Elsa, inspiratrice des célèbres poèmes d’amour que l’on sait. En somme après le temps de Nane-Lilith, fièvre et vaccin, viendra l’Ève-Elsa baume d’une vie – qui ne tournera pas pour autant à la relation d’amour sereine et sans nuages, l’un comme l’autre étant restés malgré tout partisans d’une sexualité ambiguë. (Mais ceci, comme on dit, sera une autre histoire.)

©Xavier Bordes    (4/5/2019)