Gabriële, Anne et Claire Berest ; Stock (441 pages – 21,50€), septembre 2017

Chronique de Nadine Doyen 

9782234080324-001-TGabriële, Anne et Claire Berest ; Stock (441 pages – 21,50€), septembre 2017


 

Cet ouvrage est le défi que se sont lancé les sœurs Berest afin de lever le voile sur cette arrière grand-mère maternelle dont elles ignoraient l’existence. 

Mais qui est Gabriële? (1) Pourquoi cet omerta de la part de leur mère ? 

Elles la définissent comme « femme de Picabia, maîtresse de Duchamp, amie intime d’Apollinaire. » Une photo d’elle est insérée page 19. 

Si certains auteurs choisissent pour titre de chapitres des titres de chansons, Anne et Claire ont opté pour des « titres des tableaux de Francis Picabia ». 

Le récit débute en 1908, au moment où Gabriële se prépare à regagner Berlin pour poursuivre ses études musicales. Son parcours irrigué par la musique est sidérant, car cette jeune fille ne vit que pour elle. Sa rencontre avec Picabia, par l’entremise de son frère est déterminante. 

Sa vie bascule. On assiste à son renoncement à sa passion  pour celui qui a réussi à la séduire, qui va devoir à présent l’apprivoiser.Un mariage et de multiples voyages où Picabia puise son inspiration. Quelle métamorphose au contact de Picabia ! 

Gabriëlle fait montre d’une liberté sans tabou qui peut désarçonner. 

Les naissances se succèdent mais semblent un fardeau pour le couple, on ne sent pas la fibre maternelle, parentale. Des enfants laissés tour à tour aux nounous, chez la mère de Gaby, en pension en Suisse, pendant que le couple atypique renoue avec la vie de bohème. 

Et pour Picabia l’addiction à l’opium. Les romancières le comparent à un Serge Gainsbourg. 

Lors des rencontres de Puteaux, ils feront plus ample connaissance avec Marcel Duchamp. 

Très vite s’installe une « utopie amoureuse » à trois. « Une attraction pulvérisante » pour Gaby. 

La découverte de la bipolarité de Picabia permet de mieux comprendre leur vie chaotique, faite de fusion, d’éloignements, de rabibochages. Des relations à la “Jules et Jim”. 

La poésie s’invite dans leur vie lors de leur rencontre avec Apollinaire, “son inconscient, son ange gardien”.Picabia, à son tour, écrit et publie des oeuvres poétiques, sous la houlette de Gaby, animée par “l’urgence de transmettre”. 

Cette biographie romancée à quatre mains est ponctuée d’apartés où les voix des deux écrivaines dialoguent, font le point sur ce qu’elles découvrent ou ne savent toujours pas. 

Anne et Claire Berest se sont faites Sherlock Holmes et livrent le résultat de leur enquête, mettant en exergue cette femme hors cadre, incroyable, « le cerveau érotique », polyglotte, anticonformiste, ultramoderne, qui a révolutionné l’art par son influence sur Picabia. 

Cette femme de l’ombre, les soeurs Berest ont voulu la réhabiliter, la considérant comme « un messie », « un médium ». 

Leurs recherches a eu de bénéfique de leur faire découvrir le havre de paix d’Etival dans le Jura, de pénétrer dans cette maison qui une âme avec tous ces portraits d’aïeux. Et de faire la connaissance de cousins. 

Elles ont éludé le mystère qui entourait ce grand-père maternel, Vicente,(enfant non désiré, suicidé à 27 ans, laissant une enfant de 4 ans). Comment ne pas être choquée de sa décision de Gabriële d’exhumer le corps de son fils Vicente, « Nié », pour mettre celui de son époux. 

Elles reconnaissent que cela a pu être douloureux pour leur mère de les voir fouiller dans son passé afin d’établir la filiation avec le peintre Picabia. « La relation des Picabia à leurs enfants est un mystère » : des parents démissionnaires, indifférents à leur  petite fille, Lélia. 

On note que Gaby exprima ses regrets d’avoir failli au rôle de mère. 

Un travail de mémoire familiale, étayé par une documentation foisonnante,  qui nous immerge dans les mouvements artistiques de l’époque : du cubisme, la naissance de l’art abstrait jusqu’au dadaïsme et qui met en lumière Gabriële,  « cette éminence grise, rayonnante », cette femme hallucinante ainsi que toute une constellation d’artistes, d’intellectuels qui gravite autour d’eux. 

Une lecture fluide, passionnante à accompagner de tableaux de Picabia. 

PS : Une mention supplémentaire pour la présence d’une table des matières et de photos. 

Par contre un arbre généalogique aurait été le bienvenu. 


(1) Gabriële est décliné sous des orthographes différentes : Gabrielle, Gabrièle. 

© Nadine Doyen 

Un personnage de roman, Philippe Besson, Julliard ; Août 2017 (247 pages – 18€)

Chronique de Nadine Doyen

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Un personnage de roman, Philippe Besson, Julliard ; Août 2017 (247 pages – 18€)


Philippe Besson fait un pas de côté avec cet ouvrage relatant les coulisses d’une campagne présidentielle. Le tableau de la couverture n’est pas un Hopper, mais un Monet : Rue Saint-Denis, fête du 30 juin 1878 : une foule en liesse, tout un symbole.
Pourquoi le romancier s’est-il intéressé à Emmanuel Macron ?
Il s’avère qu’ils se connaissent déjà depuis quelques années, se fréquentent.
Il voit en lui une carrure de président tout en ayant des doutes pour le final.
Mais aussi un personnage romanesque cherchant d’ailleurs un référent littéraire.
Il va décrypter la figure de ce « météore », « une anomalie hypermnésique » qui emprunta le nom « En Marche » à Saint Exupéry.
En ouverture, Philippe Besson revient sur la genèse de ce roman, projet accepté par l’intéressé. Un gage de confiance puisqu’ « aucune relecture » n’est exigée.
Le récit débute le 30 août 2016, date marquante pour Emmanuel M. puisque jour où il démissionne.On assiste à une vraie mise en scène théâtrale : un bateau blanc, à son bord un homme déterminé, « avec la lettre », qui part vers l’Élysée.
L’auteur insère un autoportrait d ‘Emmanuel M. qu’il décrypte en mettant en balance ce qui peut être un atout et ce qui peut nuire. Il nous montre de multiples facettes (du « sale gosse » au « courtisé »), mais conclut par ce côté paradoxal, impénétrable, comme « un sphinx version Mitterrand », « coffre-fort cadenassé ».
Il recueille aussi les confidences de sa photographe attitrée « Soazig », de sa mère croisée à Bercy. Il en distille d’autres glanées au cours de l’avant campagne.
Le rapporteur dissèque la période avant dépôt de candidature. Il souligne le suspense qui perdurera jusqu’à l’annonce officielle le 16 novembre 2016.
Comme le couple est indissociable, Philippe Besson qui a plus d’affinités avec Brigitte M. livre également son portrait, texte de commande pour un magazine.
Il évoque sa famille, la rencontre avec cet élève brillant qui devient son mari. Puis souligne tout ce qu’ils ont dû surmonter (presse malveillante, des opposants qui prédisent son échec, la rumeur d’homosexualité). Comme le rappelle Gaspar Glanzer « la politique est un sport de combat » ! Des joutes électorales à affronter dans un milieu qui brasse la violence verbale, mais pas que (« férocité, acrimonie »).
La complicité entre Brigitte et Philippe Besson est frappante par leurs échanges téléphoniques, quasi quotidiens, surtout lors « d’avis de tempête ». On devine les craintes de Brigitte jugulées par l’auteur d’ Arrête avec tes mensonges (2).
Roman dont elle a trouvé « les mots justes et coupants ».
On découvre les personnalités de tous ceux amenés à entourer le candidat, à oeuvrer dans l’ombre, les deals passés avec d’autres. Puis les soutiens de sommités.
Si Philippe B donne des conseils, félicite, encourage, il tacle aussi, il ne se prive pas de montrer son désaccord, comme pour le choix du titre du livre à paraître d’Emmanuel M. « Revolution ». Il l’épingle pour des paroles maladroites, un discours trop long, creux. Il lui rapporte les propos de proches : « Il a intérêt à rectifier, s’il veut que ça marche ». Il brocarde les médias qui cherchent le buzz en recevant le candidat tout comme les propos délétères de certains éditorialistes.
Quand la coupe est pleine, « l’attaqué », « le gourou sans programme » fait entendre sa voix aux détracteurs virulents.
Philippe Besson soumet moult questions au candidat, à « la dimension christique », « visage de la Pietà » , « considéré comme le métèque en politique », le faisant se projeter à l’assemblée et face aux grands (Trump et Poutine). Force de constater qu’il a toujours la parade pour lui répondre,qu’il aimante, galvanise, séduit les foules, suscite l’espoir et l’admiration de Ph.B.
Toutefois un danger se profile avec Marine Le Pen. D’où la nécessité de ne pas faiblir et présenter un programme fort.
On suit Emmanuel M. dans ses déplacements en France et Outre-mer, à l’étranger. Une escapade privée à Lisbonne, début 2017, que le couple romantique a certainement faite, sur les traces du roman Les passants de Lisbonne. (1)
Ce qui ressort de ces entretiens avec Philippe Besson ce sont les connaissances encyclopédiques d’Emmanuel Macron, d’où la pléthore de références dans cet ouvrage. Citons celle de Camus : « Oui, j’ai une patrie : la langue française ».
Au final, le portraitiste montre « un homme singulier, qui reste énigmatique » avec une certaine opacité, placidité. Il s’attarde sur sa poignée de main, son regard !
A l’aube des deux tours, l’effervescence règne au QG, ce sont briefings, débriefings, débats télévisés, période dont chacun se souvient qui signe « la déliquescence des partis qui structuraient la vie politique depuis cinquante ans » et la victoire d ‘E.M.
On peut entonner Nina Simone : « It’s a new dawn, it’s a new day, it’s a new life ».
Finie « la vie de corsaire », finie l’exultation, place à « la solennité, la gravité, la rareté » pour celui qui est maintenant le plus jeune président de la République. Fin de l’aventure pour notre narrateur qui a pour reliques de ce « long compagnonnage » ses carnets noirs empilés, truffés de notes, de paroles « griffonnées à la hâte, avec le souci de ne pas les déformer »!
En filigrane on devine Philippe Besson, « le garçon sensible », qui glisse une pensée pour ses disparus :dédiant cet opus à sa grand-mère, et imaginant comment son père aurait jugé cette campagne.Donquichottesque ?! On retrouve l’écrivain proche de son lecteur qui nous adresse un aparté : « Que je vous dise.. », dans lequel il explique son besoin de distance « avec les soubresauts de la politique ».
On entend la discrète voix de S. qui juge cette campagne chronophage, confisquant leurs moments privilégiés à eux deux.
Dans ces miscellanées de Philippe Besson, sont regroupés des articles publiés dans la presse ou dans des magazines, des SMS,des bribes de conversations plus intimes où l’on sent le rôle de catalyseur, voire de modérateur, joué par le romancier. S’y glisse son ressenti, en aparté. A savoir qu’il est parfois « périlleux d’écrire des livres » !
Un récit qui court du 30 août 2016 au 14 mai 2017 et relate le parcours d’un homme ambitieux et déterminé, en marche vers le pouvoir, vers l’Élysée, ce Graal convoité, avec tous les obstacles, les déconvenues à endosser, les rumeurs à contrecarrer.
Neuf mois qui tissent la complicité entre le futur président, et Philippe Besson, « le conteur de ses faits et gestes » et ont permis de lâcher quelques confidences.
Un témoignage éclairant de ce moment historique hors norme, qui a « turbulé le système » qui fera date. Un pas de côté réussi, impartial, sans complaisance.
Une expérience unique et mémorable que l’auteur nous a fait vivre avec intensité.

Nadine DOYEN


(1) : Les passants de Lisbonne de Philippe Besson Julliard janvier 2016
(2) : Arrête avec tes mensonges de Philippe Besson Julliard janvier 2017

Summer, Monica Sabolo, roman ; JC Lattès, Août 2017 (19€ – 316 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Summer, Monica Sabolo, roman ; JC Lattès, Août 2017 (19€ – 316 pages)


Summer, un titre synonyme de farniente, d’insouciance, d’été. Summer, comme une antienne.

Mais ici c’est le prénom d’une jeune fille qui s’est « évaporée » après une sortie pique-nique au bord du lac Léman, il y a déjà vingt-quatre ans et treize jours. Disparue mais omniprésente dans ce roman, car elle habite, hante ceux qui restent. Chacun de se perdre en conjectures : noyade ? Kidnapping ? Fugue ? Escapade amoureuse ?

Monica Sabolo se glisse avec souplesse, fluidité dans la peau d’un adolescent, secoué de tics, expérimentant les acides qui le conduisent à la violence, dévasté par le vide, par la morsure de l’absence de cette sœur adorée, une vraie « reine de beauté », « au sourire franc ».

Elle sonde les confins de la mémoire, « énorme méduse,qui s’échappe en une reptation glauque, dès qu’on croit la tenir », affirme Alain Bosquet. Car comment expliquer cette béance, cette cécité volontaire dont fut victime le personnage principal ?

Le narrateur, Benjamin, le frère de la disparue, âgé de 38 ans maintenant, souffre d’un mal être qui s’aggrave depuis son bureau de Genève. Il y a eu « ces années blêmes » durant lesquelles maints spécialistes n’ont pas réussi à le sortir de l’eau. C’est avec confiance, aidé par le docteur Traub, qu’il tente à présent de réunir « tout ce qui reste de son passage dans leurs vies ». Il s’interroge sur l’omerta qui a entouré cette disparition, drame qui lui cause des cauchemars récurrents du lac. D’où sa prise de psychotropes.

Avec délicatesse, le récit va remonter aux circonstances de cette  tragédie et nous plonger dans la vie d’une famille pourtant modèle, éprouvée, éplorée. C’est dans un aller retour entre l’avant et l’après de  cet été fatidique que le narrateur nous immisce dans sa famille.Des parents aimant recevoir, faire couler le champagne, s’absentant le week-end, laissant leur progéniture avec un baby sitter. Un monde où « le vernis social et de politesse étouffe les émotions… ». En somme, une famille attachée au paraître qui rappelle celle qu’Amélie Nothomb met en scène dans le crime du comte Neville, où les invités sont considérés comme les élus.

Le portrait de Summer se tisse de façon chorale, mais aussi celui du narrateur.

Summer, c’était « leur enfant la plus prometteuse, brillante, sportive ».

C’est maintenant pour Benjamin, tantôt une « Ophélie », une sirène dont il entend la voix envoûtante, dont les cheveux vont bientôt tisser une toile comme l’épeire qui va capturer le lecteur et ce frère inconsolable, déboussolé. Tantôt « elle se réincarne en cygne », « biche » ou en « oiseau ». Il la devine « dans les roseaux », dans le ciel. Il l’imagine ondulant comme une raie.

A ces portraits s’ajoute celui du Docteur Traub que Benjamin observe avec une acuité exacerbée par leur huis clos, non dénuée d’humour.

A travers les flashbacks que le narrateur se remémore, le lecteur découvre les relations de la fratrie, et celles entre parents/enfants et du couple. Il revisite son enfance, des instantanés de vie (l’épisode du châle, la séance de spiritisme,  leur addiction aux joints, la tache rouge sur le canapé), et tente de déceler la cause du dérèglement dans leurs vies.

Quand la rentrée sonne pour Benjamin, elle se fera sans Summer, qui n’est pas réapparue « comme des fleurs ». Mais peut-on « faire son deuil » quand on ne retrouve ni corps, ni trace ? L’espoir s’est amenuisé et la situation devient intenable.

Les rires fusent à profusion. De multiples odeurs (parfums, effluves, relents) traversent le récit.

A l’approche du dénouement, coup de théâtre, le lecteur est confronté à la même révélation que le narrateur qui, sidéré,découvre un secret de famille, divulgué par Marina, une amie des Wassner. En même temps on lui distille une information concernant Summer. Une double claque ! Un vrai séisme intérieur. La confusion totale pour Ben. Puis suivront les confidences de la mère.

Monica Sabolo livre un secret trop longtemps nimbé de non-dits, et souligne les dégâts collatéraux susceptibles de détruire l’individu à qui on a menti. Peut-on retrouver la confiance en ses parents, leur pardonner, après ? Avec brio, l’écrivaine dissèque le tsunami intérieur qui s’est emparé de Benjamin une fois la vérité connue (douleur , chagrin, solitude, incompréhension, colère).

Le roman navigue entre deux rives, avec le lac, « sauvage », « à la beauté inquiétante », en personnage central, peuplé de monstres terrifiants prêts à nous aspirer, nous gober ou d’algues semblables à des tentacules capables de nous engloutir, nous engluer. Ses eaux arborent maintes facettes. Parfois « un couloir de lumière scintillant » en surface, ou le halo de la lune, contrastant avec les abysses troubles, sombres, ce monde visqueux, de vase et de boue.

L’auteure brocarde la presse, les médias qui font choux gras de la détresse d’une famille, à l’occasion de son passage à la télévision, un an après.

En campant son intrigue en Suisse, elle souligne avec une pointe d’ironie cette « motivation névrotique à éradiquer la saleté qui anime ce pays » et ne manque pas de faire partager la fête nationale (1er août) et son feu d’artifice.

Monica Sabolo, en jouant avec les codes du thriller, signe un roman obsédant, prégnant, plein de suspense, à la fois aérien et aquatique traversé d’odeurs.

Le pouvoir de son écriture chatoyante, poétique, précise, nourrie par les métaphores, est impressionnant. Elle sait nous communiquer l’angoisse, la sensation de suffocation que ressent Benjamin, le narrateur. L’auteure aborde avec justesse la période de l’adolescence décrivant avec réalisme ses désirs, ses transgressions, et les relations difficiles, parfois conflictuelles avec les parents. La romancière souligne les affres des parents, rongés par la culpabilité,quand un des leurs s’évanouit dans la nature. Laissez-vous immerger dans « le délire aquatique » de Monica Sabolo.

S comme Summer :

Sombre et Scintillant, Suspense, Surprenant l’épilogue, Stupéfiant ce roman !

©Nadine Doyen

Clément Bénech, Un amour d’espion, Flammarion (270 pages – 19€) Août 2017

Chronique de Nadine Doyen

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Clément Bénech, Un amour d’espion, Flammarion (270 pages – 19€) Août 2017


Ceux qui suivent Clément Bénech sur twitter doivent se souvenir des messages qu’il envoyait à ses followers en direct de « la big apple » où il était  en immersion pour achever son enquête et son roman. « Voyager à dessein » est pour lui plus gratifiant, galvanisant que de jouer le « Marco Polo parodique », taclant ses contemporains qui inondent Facebook de vidéos, photos de leurs exploits.

L’auteur nous embarque donc à New-York où il retrouve Augusta, cette amie qui l’a chargé d’une mission : filer son Ex, un roumain,critique d’art, au passé trouble.

Est-il un « salaud », comme la rumeur sur le Net, le laisserait penser ? Le narrateur détective commence par recueillir des informations auprès de son amie, puis grâce au Net. Ensuite, il dissèque la photo de Dragan, insérée dans le récit.

On reconnaît en Clément Bénech le géographe, qui après nous avoir fait déambuler dans Berlin (1), nous fait, à présent, arpenter différents quartiers de New-York, dans le sillage de son héros, Dragan. Celui de Red Hook, « qui se gentrifie à vue d’oeil », où il va réaliser une interview de l’ artiste John DuBarry dans son atelier perché, d’accès vertigineux. Un plasticien à la « poignée de main communicative » !

L’art prend une place importante, tout comme le contenu des expositions, mais l’intelligence artificielle pourrait bien s’immiscer.

Le romancier aborde une réflexion sur ces inventions de designers qui nous empoisonnent la vie en prétendant la simplifier. Et voilà Dragan qui se bat avec un flacon de shampoing récalcitrant à s’ouvrir, et de regretter le conditionnement précédent plus pratique. (source d’énervement, de quoi perdre ses nerfs, porter plainte, mais quelle saynète  omique  pour le lecteur !).

De tatouage il est aussi question, Dragan voulant traduire en dessin sa vision de la vie qui, « se niche plus souvent dans le détour, dans le chemin de traverse que dans la ligne droite ». Source de désaccord avec Augusta.

Clément Bénech autopsie la façon d’utiliser Tinder, cette « application à la mode », qui exige une « accroche ciselée ». Il décline avec drôlerie tout ce qu ‘un smartphone peut offrir avec sa « fonction chapelet » conduisant à l’addiction. Les partenaires ne risquent-ils pas de se « télésnober » au lieu de communiquer face à face ?

Le ton devient celui de la franche comédie quand l’auteur analyse, avec facétie, les réactions de Dragan au vu des photos postées par Augusta. Serait-elle en couple ?

Car n’est-il pas ridicule de persévérer dans sa tentative d’harponner celle sur laquelle il a flashé via Tinder sans savoir si elle est libre ? Comment se faire remarquer par elle ?  Dragan mise tout sur l’invitation lancée par DuBarry pour son anniversaire.

Suspense pour lui et le lecteur. Au fur et à mesure des indices éveillent la curiosité : pourquoi Dragan a-t-il fait disparaître le journal en roumain repéré par Augusta ? Quels éléments pouvait bien contenir l’article susceptible d’éclairer Augusta ?

Pourquoi Dragan reçoit-il tant d’appels ? Celui qu ‘Augusta a intercepté a de quoi l’alarmer. Le mystère s’épaissit. Mais  à force de talonner Dragan jusqu’à un aérodrome, un terrain de basket ball, notre détective néophyte ne risque-t-il pas d’être démasqué? (Comme l’arroseur arrosé! L’espion espionné !)

Il change donc de stratégie sur les conseils d’Ilinca, sa coach roumaine, trouvée aussi sur le Net, qui a pu décrypter l’essentiel de la conversation enregistrée lors du match. L’enquête se focalise donc, maintenant, sur Cap Charlie, une quincaillerie qui  donne accès à une cache. Mais aussi le pseudo de cet internaute qui salit la réputation de Dragan. On tremble pour le narrateur et Ilinca, quand ils s’avisent de s’immiscer dans cette cachette. Et si quelqu’un les surprenait en pleine effraction ?

Le récit est encadré par les dialogues sur Facebook entre le narrateur et Augusta, ponctué de « chats » ,émaillé de langage « geek » (« rrrho »), de mots anglais (« likewise », un «  énorme thug », de photos de profils, de dessins, de cartes, d’articles de presse. Ce qui rend ce livre original, atypique, cosmopolite côté langue ou restaurant (roumain, américain, français, coréen, italien), presque un OVNI ! En filigrane, Clément Bénech nous rappelle un pan d’histoire sous Ceausescu.

Si Dragan a été envoûté par l’autodérision d ‘Augusta, le lecteur est happé par celle de l’auteur, qui a le culte des comparaisons choc : « Au loin scintillait la tour Chrysler dont le sommet semblait un petit volcan ayant subi des coulées de lave successives ». Des formules inattendues : « Ne te mets pas la rate au court-bouillon », « l’art de saisir les jarres de la vie par l’anse qui ne blesse pas la main ».

Il cultive aussi une propension pour les énumérations (par exemple, la liste de la nourriture qu’une romancière française (2), facilement reconnaissable, avait concoctée pour fêter son anniversaire. Partage des mystères de la langue française. Ou toutes les fonctions d’un smartphone ! Les activités d’une journée d’Augusta). Clément Benech aime faire des clins d’oeil à ses pairs. Au lecteur averti d’identifier ce riverain de la résidence d’artiste désigné François-Henri D. !

C’est au moment où le piètre enquêteur reconnaît son « semi-échec », à la veille de son retour à Paris, qu’une vidéo, postée par Dragan lui-même, brise l’omerta, lève le voile sur ce passé « interlope » qui avait semé le doute chez Augusta au point de s’éloigner de lui. On quitte Augusta, confiante en l’avenir et pleine de gratitude envers celui qui l’a aidée à démêler cet embrouillamini et a réussi à juguler sa parano !

Clément Bénech signe un roman outre-Atlantique, contemporain, hyper« connecté », empreint d’humour, pointant les dérives, les dangers, les déconvenues des réseaux, les erreurs d’interprétation en s’infiltrant dans les arcanes du Net.

Munissez vous d’une carte de New York si vous voulez suivre toutes les tribulations du narrateur enquêteur, tant il parcourt de miles ! La carte, « son invention, pour Clément Bénech, était l’un des actes les plus prométhéens de l’histoire humaine ».

 

  • Lève-toi et marche de Clément Bénech ( Flammarion)
  • Auteure de : L’autre que l’on adorait.

 


©Nadine Doyen

Christian Bobin, Un bruit de balançoire ; l’Iconoclaste, (97 pages – 19€ ) 30 Août 2017

Chronique de Nadine Doyen

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Christian Bobin, Un bruit de balançoire ; l’Iconoclaste, (97 pages – 19€ ) 30 Août 2017


Le nouveau Bobin, comme l’annonce le bandeau, les fidèles lecteurs de l’auteur l’attendent comme les hirondelles le printemps, pour y découvrir « le nid bâti sous la poutre du langage » !
Christian Bobin nous happe dès la couverture avec son texte manuscrit, fragment de l’introït sur pages bleues qui ouvre ce recueil. L’auteur nous y expose sa philosophie de vie, du minuscule (pétales d’églantine, fleurs de cerisier, des mandarines), les motifs traités. Il s’insurge contre « les tambours modernes » qui ne véhiculent que « désenchantement, raillerie, nihilismes » et prône « la simplicité inouïe d’une parole ».
Il nous signale l’influence et « la présence discrète » du poète japonais Ryokan avec qui il a tissé des affinités électives depuis peu. Ce n’est pas un fil rouge mais un fil d’or, un fil lumineux qui se déroule dans ce recueil épistolaire.
L’écrivain souligne combien les livres ont été déterminants, pétri de gratitude pour « leur prévenance ». Comment ne pas partager les propos de l’amoureux des livres, qui les met à l’honneur dans chacun de ses recueils : « Les livres sont des âmes, les librairies des points d’eau dans le désert du monde » ?
En avant-propos, l’auteur montre combien se séparer de son manuscrit équivaut à en faire son deuil. Dans Noireclaire, l’écrivain veut « tuer l’homme ».
Ici, il revisite son enfance, sa rue natale, à la recherche de « son coeur-enfant », de « L’enfant-moi ». On le croise à différentes périodes de sa vie : nouveau né, à quatre ans émerveillé par « l’explosion lente et silencieuse d’un pissenlit », à huit ans sur « cette vilaine place du Creusot », avec le pull jaune de ses 30 ans.
Parmi les récipiendaires des lettres on trouve des femmes, des hommes, mais aussi des objets du quotidien (le bol), des oiseaux, et même un lieu : le vieil escalier.
En adressant la première lettre à une « chère inconnue », il permet à chaque lectrice de s’identifier à elle.
Parfois parisien, Christian Bobin s’arrête près des bouquinistes et sauve de l’oubli « quelques poètes au fond d’un bac », en repêchant « trois carpes géantes », tout en écoutant « La Seine qui éclate de rire ».
On sait combien le poète aime les arbres, vit entouré d’arbres. Dans sa lettre au forestier, on devine son désarroi de voir « des branches abattues, empilées ». Toutefois, respectant le travail du forestier, il en vient à positiver et le remercie « pour la soûlante odeur du bois coupé », pour « le parfum multiplié ».
Comme Vassilis Alexakis, qui poursuit avec sa mère ses conversations d’autrefois dans Je t’oublierai tous les jours, l’écrivain relate à sa mère un instantané de vie. Ainsi, au lieu de se consacrer à sa correspondance, il relit Nerval et s’égare dans la forêt de Compiègne, lui confie-t-il.
Christian Bobin entremêle souvenirs familiaux, odeurs, paysages,musique, sourires.
Ainsi il égrène des notes de Bach, d’un concerto de Mozart. Il nous fait entendre le piano de « ce cher Messager », le compositeur estonien Arvo Pârt, « qui sonnait comme une horloge comtoise – quelque chose de lancinant ».
Il se remémore les jeux d’Hélène avec ses amis, leurs rires et s’y être immiscé.
Il évoque l’histoire en nous conduisant en Pologne, à Lotz, et recourt à une formule choc : l’oxymore : « Le bonheur est un meurtre. », pour décrire son état d’âme : « gai, insouciant » dans ce lieu martyre dont il ignorait le passé.
Dans sa lettre à Nadjeda, il rend hommage à celle qui a mémorisé l’oeuvre de son époux Ossip Mandelstam, le poète qui ne savait « qu’extraire des diamants de la gangue du langage ». Ne l’invite-t-il pas à se livrer, assise à ses côtés ?
Dieu lui apparaît au contact de son bol, dans les livres, dans un brin d’herbe, dans une fleur d’églantine, « même s’il ne sait définitivement pas ce qu’est Dieu » et « s’en moque ». Pas facile de donner à une interlocutrice une définition des anges !
Christian Bobin, le contemplatif, ne cache pas sa passion pour les fleurs. Ne sont-elles pas comme Michael Lonsdale les qualifie « des anges qui nous transmettent un message de beauté et de transcendance » ou « des messagères de Dieu » ? Le lecteur n’a plus qu’à s’émerveiller devant « l’avalanche d’une glycine ».
Le poète adhère à la cause animale, « les bêtes sont des anges » pour lui. Il peut voyager « dans les yeux d’un chat », il se délecte du chant des oiseaux. Si dans La grande vie, Christian Bobin s’adresse à un merle, ici il se confie à Monsieur le coucou et nous fait partager son chant. « C’est sentir mon coeur tapissé d’or », concède-t-il.
L’auteur laisse deviner son côté spirituel et mystique quand il écrit aux invisibles : à son cher fantôme, à sa chère âme. Il n’a pas son pareil pour filmer en mots le ballet de gouttes de pluie sur la vitre « insensible d’un train ». Il sait s’émerveiller devant leur « bombement argenté et bordure laiteuse ». Éphémères leur vie, ramenant à la fragilité et la finitude de l’humain. Et Christian Bobin de conclure : « Vivre n’est rien d’autre que donner sa lumière, traverser la voie lactée des épreuves », « aucune lumière donnée ne se perd ».
On termine la lecture par la lettre à Lydie où il est question de Bach, de mousse et d’où nous parviennent les grelots de ses rires. On peut deviner en boomerang le rire franc de Christian Bobin que l’on garde en mémoire lors d’interviews.
Lydie, un prénom qui renvoie aux entretiens que Lydie Dattas a consignés dans La lumière du monde, dans lesquels la quête de la LUMIÈRE intérieure reste essentielle.
Christian Bobin décline un hymne à la poésie, omniprésente, convoque des figures tutélaires comme Ryokan et son maître Dogen, qu’il confesse avoir découvert récemment. Il rend hommage à à ceux qui, imprégnés de poésie, ont traversé sa vie : comme la poétesse russe Marina Tsvetaeva ou le regretté et ami Jean Grosjean. Il encourage au partage, et à l’ « émietter » comme du pain. Il livre une définition éblouissante et imagée de la poésie : « La poésie est un instrument d’optique autrement plus fin que les télescopes qui grattent le nombril du ciel. »
L’écrivain s’interroge sur l’usage de l’écriture manuscrite, constatant la domination du numérique. Les mails remplaçant l’intimité, la proximité des lettres, ne redoute-t-il pas la disparition d’une main «  qui danse », calligraphie ? Cette résistance au tout numérique était déjà présent dans La grande vie.
Christian Bobin valorise le geste de l’écriture, geste d’ouverture à l’autre, comme le faisait Mallarmé.Il voit dans l’écriture « la souplesse » de s’adapter à la vie, d’être en phase avec la nature.
Tout le long du recueil, l’auteur glisse des métaphores somptueuses relatives à l’écriture (« L’écriture s’enfonce dans le coeur du lecteur comme une aiguille de couturière. C’est pour y faire entrer un jour miraculeux. »), la vie (cette « fugueuse aux yeux verts de prairie » et à la mort, ces « fins dernières de la vie dont il ne sait rien ». N’a-t-il pas imaginé inventer « une tapette à anges » pour conjurer le sort ?
Christian Bobin signe un ouvrage à la présentation soignée, dans lequel il distille, comme des becquées de lumière, son rapport à l’écriture, à la nature, à la croyance, aux livres. La lecture n’est-elle pas sa « prison bienheureuse » ?
Quel florilège rassérénant ces vingt lettres servies par une plume poétique, tour à tour émouvantes, bucoliques, champêtres, nostalgiques, en phase avec la nature !
A nouveau le visage du lecteur « s’éclaire comme si le livre sur lequel il se penche » était une bougie ». « Aimer quelqu’un, c’est le lire » pour Christian Bobin.
Remercions le pour sa sollicitude et le rôle salvateur de son écriture, lui qui a « toujours écrit pour sauver quelque chose ou quelqu’un » ou « faire sourire ».
Un mission altruiste admirable.

Nadine Doyen