Nathalie Fréour, Gilles Baudry, Cette enfance à venir, éditions L’enfance des arbres, 2023.
Le poème de Landévennec. Tel m’apparaît le recueil Cette enfance à venir de Nathalie Fréour et de Gilles Baudry. C’est le souffle de ce lieu de retirement de l’esprit, l’abbaye finistérienne où vit le poète Gilles Baudry, lieu à la nudité somptueuse, qui s’offre dans ces pages et ces dessins. À qui croit au ciel et à qui, comme moi, n’y croit pas.
29 poèmes, 28 dessins de Nathalie Fréour, dénuement et beauté du simple sont convoqués pour une communion avec l’essentiel. Gilles Baudry fait parler l’arbre, le feuillage, la sève, l’hortensia ou la dune et la grève en une brève notation qui dévoile la vibration d’un commencement. Chaque arbre, chaque infime fragment semble recréer le matin de la vie, accueillir « l’inaudible pulsation du monde ». Rien de figuratif, tout est intériorisé. Et dans ce duo, autant artistique que spirituel avec la peintre Nathalie Fréour, passe un même élan :
« Voici le terme / où tout commence ».
L’enfance devient ainsi l’aventure d’un regard neuf sur le monde. Une nouvelle naissance comme la vie sait parfois en initier. Un horizon d’attente vers un futur suggéré par le titre paradoxal d’« enfance à venir ». C’est dire qu’il s’agit d’un moment d’être, venu d’un lieu qui serait une sorte de monastère intérieur, de solitude habitée. Habitée par des « yeux pleins d’oiseaux de passage » ou, en creux, par des « Villages-paysages /semblables à ces tableaux de maîtres » ou de la « rémanence / de marée à l’étale ».
Nous nous tenons dans l’amitié des voix convoquées par ces noms, Leopardi, Schubert, François Cheng. Quelques vers de François Cheng, notamment, accompagnent ce recueil et sont en parfaite résonnance : « Toujours l’arbre déploie ses branches / Toujours la pie vient y percher, / Toujours le temps joue à l’enfance ; / Pour faire durer le bref été. »
En cette part de silence, en rupture avec notre usage ordinaire du monde, nous sommes le « Wanderer » du magnifique poème, « Tel un qui va / dans ses pensées/à haute voix/sur un sentier / au pied des arbres ».
Et de cet autre poème autour de cette figure du Vagabond, de l’Errant :
« Chemin dissout
dans le brouillard
le Wanderer
profil perdu
va sans savoir
ce qui l’attend
la nuit sans voix
le beau tourment
le dénuement
sans autre éclat
que son effacement
Écrit en marchant, en hommage à Franz Schubert »
Cette longue rêverie lave ainsi notre regard saturé par les angoisses et les laideurs humaines. Il semble que l’on soit sur une autre planète, étrangement autre. Est-ce celle du poème « Portrait du vieux poète au grand coeur » ?
Pour sa part, Nathalie Fréour a travaillé sur papier noir Fabriano. Cela lui permet de réaliser ces dessins éclatants, en blanc sur noir. Effet saisissant : cette absence de couleurs produit une sorte de lumière surréelle. Entre l’éclat du jour et l’ombre de la nuit, en étroite communion avec les vers de Gilles Baudry. C’est en ce promenoir singulier que nous emmènent ces vers et ces dessins à haute teneur spirituelle.
Marie Alloy, Jean Pierre Vidal, Ainsi parlait Eugène Delacroix, « Dits et maximes de vie », Éditions Arfuyen, 170p, 14€, octobre 2023.
Heureuse et stimulante initiative que la publication de ce florilège, « Dits et maximes de vie » d’Eugène Delacroix que nous présentent Marie Alloy et Jean Pierre Vidal, dans la collection « Ainsi parlait » des éditions Arfuyen.
Eugène Delacroix est un des plus grands artistes français du XIXe siècle, à la création artistique riche et multiple. Figure de la génération romantique des années 1820, il incarne puissamment par ses succès teintés de scandale le renouveau de la peinture. Il est aussiun artiste qui, toute sa vie, a pratiqué l’écriture. N’a-t-il pas rêvé dans sa jeunesse d’être écrivain ? On a d’ailleurs récemment exhumé de courtes nouvelles de sa composition. Le « peintre-poète », comme l’appelait Baudelaire, est de ces artistes dont le génie offre de multiples facettes. Marie Alloy et Jean Pierre Vidal nous proposent ici une approche particulière de Delacroix, écrivent-ils, à travers la sélection de maximes, [qui]veulent rendre compte de la vision du monde et de l’homme qu’il s’est forgée au cours de ses 65 années de son existence ». Ce choix implique une orientation, une sélection dont il faut mesurer, derrière le résultat final si maîtrisé, le travail imposant et l’extrême sensibilité aux profondeurs de ce grand esprit. C’est en effet un Delacroix, analyste moral d’une grande acuité, qu’ils donnent à découvrir au lecteur dans cette somme de 420 fragments qui ont l’avantage de fixer la pensée et nous font accéder à la grandeur, impersonnelle souvent, de sa méditation.
Le matériau ne manque pas. Entre le Journal, les lettres aux amis, les écrits sur l’art, notamment des articles dans La Revue des Deux-Mondes, sources surabondantes, l’on découvre que Delacroix s’astreint quotidiennement à l’écriture. Nulla dies sine linea, pourrait être sa devise fervente. L’introduction réalisée par les deux auteurs remet bien en perspective sa vision tragique du monde, ses relations à Baudelaire, à son amie George Sand, sa relation éminemment complexe au romantisme et à ses représentants.
L’ouvrage permet ainsi de comprendre comment la dualité est au cœur de cet homme et de cet artiste si peu commun. Delacroix, tout à la fois, le peintre de la violence et la brutalité splendides et le plus courtois des mondains. Le républicain et le romantique, peignant La Liberté guidant le Peuple mais fustigeant les « désordres » des barricades (101), qui, lors de l’enterrement du général Lamarque, inspireront à Hugo le moment emblématique des Misérables. Comment ce romantique, en prise avec son siècle sans jamais, cependant, être militant, se double-t-il d’un héritier des moralistes classiques et des Lumières ? Il y a des contradictions exposées ici qui sont savoureuses, tant elles se chargent de densité et de complexité des idées. C’est ainsi que Delacroix apparaît critique vis-à-vis de l’emphase romantique : « Le romantisme chez Lamartine, et en général chez les modernes, est une livrée qu’ils endossent » (238).
Le lecteur passionné qu’est Delacroix, lisant les modernes Goethe, Byron, Poe qui inspirent parfois sa peinture, n’en est pas moins féru de tradition classique, y puisant le goût des formes fragmentaires, essais, maximes, pensées qu’il trouve chez Marc-Aurèle (143), Montaigne (125 et son éloge du mouvant), Pascal (377), Saint-Simon (373). Jusque dans les termes qu’il utilise, les « misères », « l’amour-propre », « l’esprit ferme », les « malins penchants », Delacroix semble imprégné de la grande pensée classique. Ainsi en est-il lorsqu’il livre son pessimisme devant le progrès de ce 19è au matérialisme triomphant, tant critiqué par les écrivains et les artistes romantiques – songeons à l’ironie de Stendhal, à l’époque, escomptant quelques lecteurs, happy few, vers 1880. « L’homme fait des progrès en tous sens : il commande à la matière, c’est incontestable, mais il n’apprend pas à se commander soi-même » (250). Vieil idéal de sagesse antique de « maîtrise » de soi, quand le monde s’écroule et va en désordre.
Nous suivons Delacroix dans le questionnement d’une pensée complexe, vivante qui met en mouvement quelques grandes catégories existentielles, la vie, l’amitié, la création, la mort, l’amour. « Tous les hommes ont besoin d’être distraits et veulent l’être continuellement […] Ce sont des prisonniers qui charment les heures de la prison par les imaginations d’un état qui les met hors de l’état présent, c’est-à-dire qui les arrache à la contemplation de soi-même » (361). Cette page du Journal, écrite dans une tonalité pascalienne, est fort éclairante sur le scepticisme tragique du monde qui est le sien et l’ambiguïté de l’imagination à ses yeux. Négative, ici, pour l’homme ordinaire, dans son usage de « divertissement », l’imagination est aussi pour Delacroix la faculté essentielle à la création, notamment en peinture.
Delacroix revient à plusieurs reprises dans sa correspondance sur ce qu’il nomme « le commerce des lettres » (9), la causerie avec ses amis, souvent des amis d’enfance. Cela participe de ce qu’il appelle « la vie de l’esprit » (111), tant dans l’écriture à l’ami ou dans celle à visée interne du Journal. Delacroix se pose des questions sur ce qu’il a ressenti, vu, lu. La peinture n’a pas cette vertu de questionnement intérieur. Ces pensées et maximes, idéal de mise en ordre qui jugule ce qui échappe, s’opposent à la saillie baroque de la peinture.
La scansion du temps traverse ces dits et maximes, sélectionnés par Marie Alloy et Jean Pierre Vidal depuis le Delacroix âgé de 17 ans en 1815 jusqu’à ses 64 ans, l’année de sa mort. Et le mérite de ces auteurs est de nous donner à saisir une telle approche transversale, quasi synchrone que la simple lecture du Journal ou de la Correspondance ne permet pas. Les variations, les contradictions se laissent percevoir – ainsi en est-il des éloges mondains et de sa « gloire » que Delacroix célèbre dans le fragment 60, daté de 1824, tandis qu’en 1860, il aspire à son exact contraire : « Je vis seul à Paris comme si j’étais au fond de la Sibérie ; je ne vois personne ; ni soirée, ni dîners, ni visites » (406).
On le voit s’enchanter à Tanger, lors de son voyage en 1832, de la lumière, de la beauté : « C’est un lieu tout pour les peintres […] le beau y abonde » » (93). Dans un renversement caractéristique des Lumières sur qui est le vrai barbare, toujours plein de sa curiosité insatiable, il écrit, visant ceux qui manifestent alors à Paris : « Allez en Barbarie apprendre la patience et la philosophie » (100).
D’une manière générale, Delacroix aborde sa réflexion sur l’art davantage du point de vue de l’expérience intérieure que du point de vue de l’esthéticien qu’il n’est pas vraiment. « C’est ce terrible l’art qui est la cause de toutes nos souffrances », écrit-il à son amie George Sand en 1851, (209). Il revient souvent dans ses lettres sur cette comparaison entre les arts (28), peinture, littérature et musique – on sait son lien à Chopin : « La peinture, c’est la vie […] La musique est vague. La poésie est vague. La sculpture veut la convention. Mais la peinture, surtout en paysage, est la chose même », écrit-il à un ami. Pour Delacroix, l’artiste se distingue par une singulière et extrême sensibilité qui est à la fois sa force et son fardeau car cela le rend vulnérable, « le plus ordinairement persécuté » (191) par ceux qui l’envient et le jugent.
Le grand mérite de cet ouvrage est de mettre en lumière, dans ses vérités multiples et ambivalentes, la polyphonie intérieure propre à ce grand artiste qu’est Delacroix. Il faut saluer, dans ce qui s’apparente à un art de lire, l’empathie remarquablement pénétrante du regard de la peintre Marie Alloy, poète elle-même et de l’écrivain proche des peintres, Jean Pierre Vidal.
Jean-Louis Coatrieux, vous êtes publié aux éditions La Part Commune, Apogée et Riveneuve. Vous avez écrit une trentaine de livres d’une grande variété, aussi bien des livres de proses, six romans, des recueils de poésie. Pour le chercheur en imagerie médicale de renommée mondiale que vous êtes, est-ce que l’écriture est une seconde passion ?
Jean-Louis Coatrieux
C’est la première en réalité. J’avais ce goût des livres bien avant mon adolescence au point de repousser sans cesse, au grand dam de mon père, les travaux de peinture qui m’incombaient l’été. Ce qui ne l’a pas empêché d’acheter la bibliothèque complète de voisins pressés de s’en débarrasser avant leur déménagement. J’avais d’un coup accès au Larousse 1900 en 15 volumes, une vingtaine de numéros de la collection Le tour du monde et surtout aux grands romans de Victor Hugo, Eugène Sue, Emile Zola, tous en couvertures cartonnées et reliés cuir ! De quoi lire pendant des années et je n’en demandais pas plus. Ensuite, en terminale au lycée de Saint Denis en région parisienne, j’ai eu la chance d’avoir comme professeur de philosophie Jean Marcenac, un proche d’Aragon, auteur de monographies d’Eluard et de Neruda dans la collection Poètes d’aujourd’hui chez Seghers, chroniqueur aux Lettres Françaises. Je lui dois mes premiers encouragements à écrire et mes visites dans les locaux de la revue Europe. Ces épisodes de jeunesse sont racontés dans le roman Qui de nous deux sera l’autre (La Part Commune). Les années suivantes (classes préparatoires aux grandes écoles) ont compliqué un peu les choses. J’ai profité de mes études à Grenoble pour fréquenter la Maison de la culture où Philippe de Boissy (alias Jean-Philippe Simonne, auteur de La peau des dents aux éditions P.J Oswald puis de romans chez Flammarion) animait les activités littéraires. Il a fallu attendre 1981 avant de voir mon premier recueil L’ordre du jour publié aux éditions Kelenn de Xavier Grall. Je le vois encore lors de notre dernière rencontre chez lui à Botsulan, déjà très mal mais les yeux toujours aussi brûlants du feu de la poésie. J’entends encore ses filles aux têtes blondes courir et jouer dehors.
Marie-Hélène Prouteau
Des livres comme À les entendre parler, Grall, Guillevic, Guilloux, Perros, Robin, Segalen et In absentia, Hikmet, Lorca, Neruda » (La Part Commune) montrent un tropisme pour « les grands intercesseurs ». On écrit à travers ce qu’on a lu, à travers ce qu’on lit. Vous écrivez : « Lorca, Hikmet, Neruda seraient-ils des poètes trop tentés d’agrandir le monde ? Des victimes de causes entendues dans un autre siècle dont nous n’avons aujourd’hui nul besoin ? Loin de leur écrire une fin d’histoire dont ils n’auront pas été les auteurs ou de leur coller aux corps comme s’ils étaient encore vivants, quelque chose dans le présent ne cède rien à tous ceux qui souffrent de creuser encore les blancs et les silences, dans ces mots où simplement vivre et prendre une résidence sur terre, inconnue ou étrangère. Alors, que ce soit sous les séquoias, les érables ou les cèdres, tous ces arbres de feu, le sommeil est impossible ». Pouvez-vous développer ce que représentent pour vous ces écrivains ? En quoi ont-ils nourri votre écriture ?
Jean-Louis Coatrieux
Je ne dirais pas qu’ils ont nourri mon écriture au sens strict du terme car tous abordent le monde par des voies et sous des formes très différentes. J’ai par contre beaucoup appris d’eux, je me suis construit avec eux et d’autres. À travers À les entendre parler, c’est évidemment la Bretagne, elle me manquait terriblement à Saint Denis. Pour In absentia, ce sont trois continents, trois immenses voix, quelque part brisées, étouffées. Je vois ces deux livres comme un dialogue, un tête-à-tête, une manière de les rendre plus vivants. Un hommage aussi même si je les chahute parfois un peu. Ce sont des notes brèves inspirées pour certaines par de vraies rencontres et pour d’autres simplement par des lectures. L’atelier poésie-théâtre créé à Rennes avec des amis à mon arrivée invitait écrivains et chanteurs. Je me souviens d’une rencontre organisée à la librairie Le monde en marche avec Georges Perros. Nous étions quoi… sept-huit personnes, c’est-à-dire rien. Georges avait ce don d’être à distance tout en étant très présent et il méritait à coup sûr une plus large audience. Il l’a aujourd’hui et sa présence dans Quarto est plus que méritée. Pour la venue de Paol Keineg, cette fois dans la salle du Grand Cordel, nous étions deux cents ! Quant à Robin, je ne sais combien d’après-midis j’ai pu passer à la bibliothèque nationale sur les lecteurs de microfilms à la recherche de ses articles dans Le libertaire, Comoedia, etc. Je regrette encore de n’avoir pas osé frapper à la porte de Louis Guilloux à ma descente du train à Saint Brieuc chaque année au lieu de monter dans l’autocar pour Saint Nicolas du Pelem. Ces notes en prose, et la poésie que je n’ai jamais abandonnée, ont été pour moi une manière de ne pas perdre contact avec l’écriture dans des périodes où mes activités de recherche débordaient mon quotidien. Car la recherche, plus qu’un métier, est devenue une passion et lancer une nouvelle discipline à Rennes exigeait du temps et plus encore.
Marie-Hélène Prouteau
Vos écrits ont une portée humaniste habitée d’une sincérité ardente. L’exil, les violences liées aux guerres traversent plusieurs de vos livres, je pense à Cours, Mounia, sauve-toi (Riveneuve). Je pense à ces vers tirés de L’intérieur des terres publié à La Part commune :
« L’infinie patience
De ceux qui n’ont rien
Toute l’hospitalité du monde à table
Lorsqu’au-delà l’heure
La lampe efface le dénuement
Les bancs d’oiseaux
Aux yeux immenses
D’avoir vu »
Pouvez-vous éclairer en quoi la voix des oubliés et des vaincus de l’histoire pour reprendre les termes du philosophe Walter Benjamin vous est chère ?
Jean-Louis Coatrieux
Les vers que vous avez choisis ici prennent racine dans la terre de Locuon, un hameau au cœur de la Bretagne, une terre pauvre s’il en est, une terre du dénuement où la solidarité n’était pas un vain mot. Ce sont mes grands-parents que vous entendez là. Voir le cœur de la Bretagne se vider peu à peu reste une douleur pour moi. Dans un contexte totalement différent, Mounia, cette petite fille arabe pareille à beaucoup d’enfants sur la route de l’exil, nous la voyons partout si nous acceptons de regarder le monde en face. Vous parliez très justement de conte poétique du présent et à valeur universelle dans votre recension dans la revue Le Capital des mots. Comment ne pas penser ici et maintenant à l’Ukraine sous les bombes ? Je travaille d’ailleurs sur un récit-poème Parle-moi, s’il te plaît qui prolonge Mounia car il est impossible de fermer les yeux sur ce qu’il se passe aujourd’hui. Cet esprit de résistance, ce refus de l’humiliation, ces vies debout, oui, je crois que nous en héritons tous.
Marie-Hélène Prouteau
Vous avez consacré trois livres à Alejo Carpentier. Dans ma note de lecture dans la revue « Terres de femmes » sur Alejo Carpentier, de la Bretagne à Cuba (Apogée), je parlais à ce propos « d’une fascination humaine et littéraire pour cet immense écrivain de la littérature du 20è siècle ». Et je relevais également votre capacité à jouer des frontières des genres et à suivre la pente de ce grand écrivain sud-américain, c’est-à-dire l’envol dans l’imaginaire. Pouvez-vous évoquer ce qui vous a mené à lui et vous a fasciné chez cet écrivain ?
Jean-Louis Coatrieux
J’ai découvert Alejo quand j’effectuais mon service de coopération au Venezuela, dans une vitrine de librairie de Caracas : Le partage des eaux, la version française de Los pasos perdidos. J’étais intrigué par ce prénom espagnol accolé à un nom français. Je me suis littéralement plongé dedans puis j’ai découvert sa chronique hebdomadaire dans le quotidien de référence El Nacional dirigé par un autre écrivain, Miguel Otero. Il y parlait de musique, de littérature, de ses rencontres et parfois de ses racines bretonnes mais sans en dire grand-chose. J’avais dès lors deux bonnes raisons de le suivre dans ses écrits. Pour moi, Alejo a porté très haut la littérature latino-américaine avec le réel merveilleux qu’il introduit dans Le royaume de ce monde, bien avant le Boom, bien avant Garcia Marquez, Cortazar et d’autres. Pendant très longtemps, je suis revenu vers lui avec l’espoir de découvrir ses racines. Il a fallu un concours de circonstances, la rencontre d’un Carpentier explorateur de l’Oyapock en Guyane pour que j’établisse le lien entre Alejo et un ancêtre ayant participé à la bataille de Trafalgar. Pour apprendre aussi qu’Alejo n’était pas né à Cuba comme il le soutenait mais à Lausanne. Le livre que vous citez a ensuite été suivi par deux autres, des romans publiés chez Apogée, Le rêve d’Alejo Carpentier, sous-titrés Coabana et Orinoco, où réel et imaginaire se confondent.
Marie-Hélène Prouteau
Vous avez écrit Appelons-la Marie. Rencontre avec Marie Le Franc (Riveneuve). Cette femme écrivain née dans le golfe du Morbihan s’est installée à Montréal et a produit une œuvre qui comprend deux cycles, le cycle canadien et le cycle breton. Elle a reçu le Prix Femina en 1927 pour son roman Grand-Louis l’innocent. Qu’est-ce qui vous a amené à écrire sur elle ?
Jean-Louis Coatrieux
C’est en marchant sur les bords de côte de la Presqu’île de Rhuys. Des panneaux ont été installés en son hommage dans les lieux où elle vécut. Une jeune femme partant seule et pas amour pour le Québec au tout début du 20ème siècle ne pouvait que m’interpeller. J’ai commencé à lire ses livres (elle est poète autant que romancière) et je crois qu’ils méritent d’être relus aujourd’hui. La Bretagne, le Grand nord, l’amour, le courage, cela ne pouvait que me fasciner. J’ai eu envie de le dire et, heureux hasard, dans le bureau de l’association Marie Le Franc, François Nizery, directeur de collection à Riveneuve, a décidé de le publier. Elle figure dans plusieurs anthologies parues récemment dont La Bretagne des écrivains (éditions Alexandrines).
Marie-Hélène Prouteau
Une autre partie de vos écrits touche à votre relation à la peinture. Et singulièrement avec le peintre Mariano Otero avec qui vous avez réalisé plusieurs livres. Je cite ce beau passage de Tango Monde (La Part Commune).
« Je croyais la tenir
Dans mes bras
Presque l’embrasser
Elle me soufflait les mots
Qu’elle voulait entendre
Un ciel de nuit
Trempé d’eau »
Dans ce travail à deux mains, à deux voix avec un artiste plasticien, qu’est-ce qui vous a intéressé ?
Jean-Louis Coatrieux
Nous avons partagé une profonde amitié. Il portait en lui l’Espagne, la mémoire de l’exil, les grands poètes Lorca, Machado, la lutte contre Franco et tous les dictateurs, pour la diversité, la paix, etc… tout ce qui m’anime donc. Le seul titre de son livre Affiches d’un engagement (La Part Commune) que j’accompagne par mes textes l’atteste. Il revendiquait ses affiches comme faisant partie intégrante de son œuvre. Sa disparition en 2019 m’a profondément affecté et je m’attache maintenant avec sa famille à faire vivre sa peinture. C’est le cas pour l’ouvrage posthume Les Baigneuses (La Part Commune) que nous avons composé ensemble mais qu’il n’aura jamais tenu dans ses mains. Depuis notre première exposition à la galerie du Steir à Quimper dans les années 70, nous avons toujours tenté de tisser ensemble peinture et poésie, de les mettre en résonance bien au-delà de la notion d’illustration et le poème de tango-Monde que vous avez choisi le montre je crois.
Marie-Hélène Prouteau
Vous avez participé à la revue Hopala ! qui s’est voulue un lieu de recension de la diversité artistique en Bretagne ouverte sur le monde. Et vous y avez traité en particulier des Premières Nations du Québec. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette revue et sur ce travail sur les Premières Nations québécoises ?
Jean-Louis Coatrieux
Son sous-titre La Bretagne au mondene vous étonnera pas suite à mes précédents propos. Il traduit exactement l’orientation de la revue, cette ouverture sur les autres. Hopala ! a eu en effet l’ambition de se faire l’écho de la vie artistique en Bretagne. Les écrivains et les peintres, mais pas seulement, y ont trouvé une large place. La revue publiait des textes inédits, des chroniques, des dossiers sur des cultures étrangères, et parfois des débats sur des sujets de société d’une grande actualité. J’ai eu le bonheur d’y contribuer sous diverses formes et en particulier pour un volume consacré aux Premières Nations du Québec. Une belle expérience car elle m’a permis de solliciter des peintres souvent écrivain(e)s de grand talent, inconnus ou presque en France. Là aussi, il s’agit d’un combat pour la culture, la langue, la reconnaissance des minorités et quand nous voyons, un siècle en arrière, ce qui se découvre des atrocités commises sur les enfants, il y a de quoi se révolter. Je voulais réaliser un même dossier sur les Mapuches au Chili et en Argentine mais le temps a manqué. Car un autre voyage vers la Chine s’est invité avecXiaoling. Nouvelles de Chine (Apogée). Là aussi, une immense poésie m’attendait, à peine esquissée par Armand Robin dans ses quelques traductions de Li Po, Wang Wei, Du Fu. Plus nous avançons vers les autres, plus nous découvrons de paysages humains pour reprendre les mots d’Hikmet.
Marie-Hélène Prouteau
Votre dernier livre Tu seras une femme, ma fille, vient de paraître chez Riveneuve. Ce récit de la guerre vécue par une enfant juive autrichienne réfugiée en France sur fond de persécutions antisémites est très poignant. En même temps il présente un réel intérêt historique car vous faites revivre des personnalités de pédagogues engagés dans l’aide aux enfants juifs exilés, qui ont ensuite jouer un rôle dans la création des CEMEA. Tels des résistants comme Alfred Brauner. Quels ont été les matériaux documentaires que vous avez utilisés ? Et quelle est la part plus « imaginée », plus romancée ?
Jean-Louis Coatrieux
Comme pour la série Alejo, il y a un important travail sur les archives, sur les croisements de sources. Beaucoup de lectures d’ouvrages ou de revues aussi permettant de reconstituer l’atmosphère de l’époque, les évènements majeurs survenus dans tel lieu, à telle date. J’avais l’avantage ici de connaitre le chemin parcouru par Erika Reiss à travers une dizaine de photos, quelques lettres reçues de ses parents et de son frère Fritz ainsi que des fragments d’un journal intime. Ces repères, auxquels je crois avoir été fidèle, me donnaient la structure du roman mais très peu de son vécu, de ses sentiments, de ses émotions, de ses rencontres. Il est écrit comme Mounia à la première personne et il m’a fallu imaginer ces moments, ajouter des personnages, des enfants surtout. Le fait de l’avoir connue au Venezuela m’a permis de mieux saisir sa personnalité (elle n’a parlé de ces années de guerre à personne y compris à ses propres enfants). Mes recherches m’ont conduit à des choses inattendues. La République des enfants au château de La Guette par exemple. Ou encore à toutes ces personnes admirables et bien réelles, à Dieulefit et ailleurs, qui ont joué leurs vies pour sauver ces enfants juifs. Il en va ainsi de Marguerite Soubeyran, Catherine Kraft, Simone Monnier et Germaine Le Hénaff, toutes reconnues comme Justes des nations. Le titre de mon roman est repris de son journal où elle avait recopié intégralement le poème Si de Rudyard Kipling en ajoutant cette phrase à la fin. C’était une enfant forte, il le fallait pour survivre dans ce chaos. Ce livre m’a permis aussi de revisiter l’histoire et de m’apercevoir combien le combat pour la mémoire est à mener tous les jours.
Extraits
Jean-Louis Coatrieux, Cours, Mounia, sauve-toi, préface Albert Bensoussan, postface René Peron, poésie, éditions Riveneuve
Les cheveux noirs
Une enfant
Si petite
Dans les bras
De ma mère
C’est moi
Nazim, Omar, Salah,
Je vous entends toujours
Me lire les pages
Des paysages
Que j’ai perdus
Khalil le fou
La mort abeille
C’est toi, mon père
Ecoutant la seconde
Et l’heure déjà passée
Je m’appelle Mounia
Et mon frère, Sami
Nous faisions
Bouger le ciel
Entre nos doigts
Jean-Louis Coatrieux, Quand le corps fait défaut. Cahier d’une vieille dame. Préface de Pierre Tanguy, récit, éditions Riveneuve
Je ne savais pas alors que nous étions heureux. Personne ne pouvait situer précisément notre royaume, ses dessins sur des collines consentant un espace aux vivants, ses rivières aux profondeurs mouvantes, ses lumières endormies sur des marchands de rêves, son commerce silencieux où se troquent le sel amer, les fruits chargés d’eau, surtout les pierres brillant de cristaux noirs et bleus et les longues histoires suivant les chemins entre les dunes et les rivages d’un atlas très ancien. Ce pays, de ciels blancs et de gris souvent, épousait deux mers dont les vagues creusaient avec une habileté incroyable les lettres d’une côte à l’alphabet mystérieux. Sa carte par grands vents s’ouvrait sur les marées, qu’elles soient hautes ou basses, des failles et des éclats de roches, elle éparpillait des îles au loin, orphelines de toute lecture humaine.
——–
Raconte-moi.
Je sais que tu es allé
Là-bas, à Carthagène
Et après jusqu’à Valparaiso
Raconte-moi.
Tes jours, un jour
Je te dirai que je suis
Vivante, même si
Ce n’est pas une vie
Raconte-moi.
S’il te plaît
Ces feuilles tombant
Des arbres et du jour
Raconte-moi.
——–
Julie va arriver dans un instant pour ma toilette, je vais la regarder aller et venir, si vive, si légère. J’envie son énergie et sa gaité. Elle chante sans le savoir ou c’est moi qui entends des voix. Un oiseau dans ma cage avec toute sa lumière. Nous nous parlons peu. Presque toujours les mêmes mots. Mon déjeuner. Mes médicaments. Le temps qu’il fait et fera. Elle fait partie de mon existence quand beaucoup d’autres en sont sortis.
Il me reste, collés aux murs la part d’un poème d’Apollinaire et de Mirabeau, les cris de Baudelaire et d’Artaud. Et elle. Sa coupe de cheveux lui va bien, des mèches courtes, blondes et discrètement frisées. Un visage plutôt allongé et une bouche bien dessinée. Je la verrais bien dans un Monet ou un Renoir aux rondeurs et aux poses troublantes si elle ne portait pas sous sa blouse cet affreux Jean au bleu râpé et blanchi sur les jambes.
La première fois qu’elle m’a déshabillée, nous partagions la même retenue maladroite, ces gestes hésitants à se livrer en nous penchant l’une vers l’autre. Ce fut long. Plus long encore d’enfiler ensuite mes habits. Malgré la douceur de ses mains. Comment peut-elle être aussi tendre avec moi ?
——–
Jean-Louis Coatrieux, Tu seras une femme, ma fille, roman, éditions Riveneuve
Mars 1939. La nuit de cristal quelques mois auparavant n’avait laissé derrière elle que menaces sur les murs, cris de haine dans les rues, agressions sans cesse plus nombreuses et disparitions soudaines. La peur s’installait. Les juifs devaient décider de leur vie, rester et affronter le danger ou partir et se reconstruire ailleurs. Ses parents refusant d’abandonner leur pays, son frère, accompagné de son épouse Lilly, avait choisi quelques semaines auparavant de tenter sa chance par bateau via le Danube. Elle, Erika, n’était encore qu’une enfant – douze ans à un mois près – et ne savait rien de son destin quand elle était montée dans le train Vienne-Paris. Elle récitait dans sa tête un extrait du dernier poème écrit au tableau de son école : Si les oiseaux ne chantent plus, si les cloches ne sonnent plus, si les enfants ne rient plus, alors que reste-t-il du monde ? Qu’allait-elle trouver en France où personne ne l’attendrait ?
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Jean-louis Coatrieux, Xiaoling, nouvelles de Chine, éditions Apogée
Vingt-cinq ans que je respire la poussière persistante des villages aux hauts murs de terre du Jiangsu, du Shanxi, les marchés du Yunnan et du Guangxi, ces terres où se mélangent tous les vents de montagnes et leurs chemins si abrupts attendant patiemment le soleil, ces plaines jamais finissantes où se poussent parfois, épaule contre épaule, quelques modestes collines. Vingt-cinq ans que je vois ces silhouettes courbées dans les champs de thé et les rizières, solitaires ou le plus souvent en rangs serrés, les gestes sûrs de ceux et celles ayant appris l’obstination lente des récoltes. Elles n’ont pas changé pour moi aujourd’hui.
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Jean-Louis Coatrieux, Le rêve d’Alejo Carpentier. Coabana, roman, éditions Apogée
La feuille tremblait entre ses doigts. Un papier fin, d’un blanc jauni, craquant à force d’être plié et déplié. En vérité, ce sont ses mains qu’elle ne contrôlait plus. Si longtemps déjà. Presque trente-cinq ans. Chaque matin, c’était ainsi. Elle ne pouvait s’en empêcher. Elle s’assurait en se levant que la lettre se trouvait bien dans la poche de sa robe, craignant contre toute évidence que quelqu’un ait pu la lui voler. Un geste répété vingt fois, trente fois jusqu’au soir. Quand elle l’avait reçue, elle s’était étonnée. Les courriers se faisaient rares par ici. Beaucoup se perdaient et personne ne s’en souciait vraiment. La plupart des gens ne savait ni lire, ni écrire et, s’ils avaient quelque chose à vous dire, ils se déplaçaient tout simplement. C’était un milieu de matinée comme un autre. Le soleil tapait déjà fort sur les champs et les meilleures heures étaient passées. Le facteur frappait à la porte. Dégingandé, noir de peau, le vélo appuyé contre sa jambe, sa sacoche en toile grise à l’épaule, la chemise bleue collée au corps. Une enveloppe épaisse, froissée. Son prénom, Katerina, celui de son fils, Miguel, leur nom en majuscules. Pourquoi le sien n’y figurait-il pas ? Elle l’avait prise d’une main hésitante en le remerciant. L’adresse, Hacienda Hurón Azul, Alquizar. Cette lettre leur était bien destinée. A eux seuls. La date, 23 mai 1921. Expédiée de La Havane. Aucune indication au dos.
Elle se souvient avoir levé les yeux en entendant le sifflet d’un train au loin. Une longue journée à passer, une de plus. A s’occuper des bêtes avec Yamba, leur homme à tout faire, puis de la maison en épargnant par-ci, par-là quelques minutes pour elle. Son fils rentrerait à la nuit, les pieds lourds d’avoir marché. Lui resterait en ville comme il en avait pris l’habitude depuis longtemps. Elle ne regrettait pas la capitale. Ils se plaisaient ici et le mauvais asthme d’Alejo avait disparu. Leur ferme n’avait certes rien de remarquable. Ils l’avaient achetée pour une bouchée de pain dix ans plus tôt. Elle occupait le versant ouest de la colline et dominait d’une centaine de mètres la plaine et ses étendues de canne à sucre. Autour de l’habitation principale et des dépendances, des manguiers et des avocatiers. Leurs terres comptaient quelques hectares de zones herbeuses et d’arbres, surtout des palmiers, et plus haut, des pins et des cèdres. De quoi chichement en vivre. Mais c’était avant, bien avant que les choses se délitent peu à peu, puis s’effondrent.
Etais-je devenu fou dans mes obsessions de grands départs ? Avais-je eu raison d’accepter ? Le doute me taraudait. Nous en avions parlé longuement, Andréa et moi, nous en avions rêvé ensemble, puis un certain trouble nous avait envahis, le silence s’était installé entre nous. Chacun y pensait sans le dire. Nos routines quotidiennes avaient repris le dessus. Nous avions conscience de vivre dans un petit monde à Cuba et d’y tourner en rond. Tout pouvait certes continuer ainsi entre travail à la radio, conférences invitées, articles de gratte-papier, rendez-vous toujours plus urgents et, pour les pages de détente, lectures d’ailleurs, sorties en famille ou entre amis et leurs photos mal cadrées. Ces mois à attendre sans les attendre vraiment, ces mois en instance, ce temps qui s’allonge sans que rien ne bouge. Un temps qui n’est pas tout à fait le temps, où nous oublions de vivre vraiment, où chaque journée prépare la suivante, son prêt-à-porter du matin, sa liste de choses à faire et jusqu’à sa pluie ou son soleil. A peine meublée et aussitôt effacée. Ma vie s’écrira-t-elle ainsi, dans ces couches successives, ce présent déjà composé au passé et dans un futur impossible à défaire, où rien n’a d’importance ? Comment dès lors ne pas vouloir changer d’air.
Curieusement, plus la date approchait, plus je voulais la repousser. Cet inconnu devant moi, de plus en plus présent, que nous réservait-il ? Une dictature de la même eau que la nôtre, une de plus à laquelle l’Amérique du nord savait si bien nous attacher. Avec ses disparus, ses torturés, ses exilés. J’avais trop entendu de mensonges dans les gazettes, trop vu de destins tragiques sombrant dans la folie des répressions et des assassinats. Que valait l’espoir de mes amis d’une liberté promise quand le pétrole là-bas attirait toutes les convoitises. Les lois d’exception supprimées, Rómulo Betancourt rentré au Venezuela s’activait depuis la création de son parti Action Démocratique. Grèves, manifestations, révoltes sporadiques n’étaient plus à l’ordre du jour selon eux, le pouvoir se jouait maintenant sur la revendication du suffrage universel. Personne ne pourrait arrêter cette vague et encore moins l’oligarchie installée autour du PrésidentIsaíasMedina Angarita. Si Miguel Otero me vantait la nouvelle liberté de ton et de parole du journal El Nacional fondé avec son père, je restais méfiant. Je le mettais en garde sur les tractations des forces de gauche avec les militaires, elles n’auguraient pour moi rien de bon pour l’avenir. J’avais appris à mes dépends que la main de l’armée peut frapper à tout moment.
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Jean-Louis Coatrieux, Enfants de 68, éditions La Part Commune
Ce trop-plein d’exigences auxquelles faire face, cette somme d’obligations à respecter, d’injonctions permanentes à réussir, oui, je voulais mes dix-sept ans différents, les laisser vivre autrement qu’une parenthèse, ne plus répondre de rien et protester contre tout. Je voulais pousser la porte d’entrée pour jouer avec le vent. Et pourquoi ne pas changer de nom et de prénom, me glisser dans l’inconnu, passer les frontières. J’étais devant une immense toile blanche, vide ou presque, et je voulais l’écrire d’une traite, des ébauches peut-être au début pour mieux m’en approcher. J’avais suffisamment de lettres à articuler pour m’y mettre de bon appétit. Des tâtonnements certes, des petits pas encore comme lorsque nous croyons à l’enfance devenir les maîtres du monde. J’avais eu ces démangeaisons que nous connaissons tous à l’adolescence. Puis cette envie de vraies enjambées. De celles qui nous portent vers plus de liberté, à la recherche d’autres accents, d’autres visages, dans l’espoir d’une autre naissance. Défaire ces vérités apparentes qui nous encombrent, démonter ces mensonges sur nous-mêmes, les secouer suffisamment fort pour les mettre à mal. En un mot, entrer en dissidence, à l’écart, loin de tous les conformismes du jour pour, enfin, parler ensemble de ce que nous avons sous les yeux et que nous ne voyons pas.
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Jean-Louis Coatrieux, Là où la rivière se repose, roman, éditions La Part Commune
Nous avions reçu la lettre de mon père quelques jours avant. Elle s’attachait aux gestes les plus ordinaires du matin et du soir, au froid qui le prenait tout entier la nuit, évitant soigneusement de raconter les résistances sur le front Sur [ndlr. de Catalogne] ou ce qu’il en restait, le tenant pour nous à distance. Il lui était cependant impossible de cacher dans les mots ces odeurs trop humaines de blessés, de peur et de faim qui annoncent des défaites imminentes. Cette longue lettre maladroitement écrite disait sans le dire la précarité du lendemain dans de longues phrases, trop longues peut-être pour nous convaincre d’un espoir de retourner le monde. Les amis sûrs et leurs accents de rocaille s’en échappaient à chaque page comme s’il nous en confiait des portraits arrachés à son cahier. Son écriture avait ce pouvoir de rendre ce côté fragile du vieux pays et, en demandant des nouvelles de ceux qu’il avait quittés, c’est tout juste s’il ne restituait leurs voix pressées et graves. Nous savions en lisant cette lettre que tout était près de finir et qu’il nous faudrait bientôt partir.
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Jean-Louis Coatrieux, Mariano Otero, À les entendre parler. Grall, Guillevic, Guilloux, Perros, Robin, Segalen, éditions La Part Commune
Nous nous parlons à nous-mêmes autant que nous parlons aux autres. Sur quelqu’un. De quelqu’un. D’où nous vient ce besoin de causer ? De raconter ces choses de la vie du jour ? Menues ou grandes. Nous jouons un pas de deux. Une pièce à deux. Une idée en amène une autre. La distribution est généreuse. Nous lisons le texte sur les lèvres. Comme s’il ou elle était là. Nous nous entretenons. Une discussion souvent singulière. Nous nous coupons la parole. Certains sont plus doués pour écouter. Avec des blancs tendance longue. à en faire somnoler ses arrière-pensées. D’autres relancent la conversation et se mettent de côté leurs bons mots. Il n’est pas dit que ça nous fasse changer. Et encore moins le monde. Dire que nous nous comprenons serait excessif. Là n’est pas l’important, justement. Les choses se gâtent quand vous devenez intéressés à coucher ces sujets sur papier. Les traduire en romans ou en essais. Certes, l’exercice n’est pas simple. Il arrive même qu’il soit brillant. Sous réserve que le sujet dont nous parlons ne devienne pas un objet de vide-grenier. Notre moyen de subsister quand nous faisons métier d’écriture. En fait, quand je leur parle, c’est de vous, de moi. Ce sont les miens, voilà c’est dit.
Sur Georges Perros….
La tenue velours côtelé, c’était son débraillé. Cousue main. Prête à porter. Ainsi, il philosophait en diable. Sans l’air d’y toucher. Avec des mots communs et des noms qui le sont moins. Loin d’en faire commerce. En coulisse en somme.
Il a toujours eu en horreur les esprits et les corps rationnalisés. Toute sa vie à chercher des antidotes aux mauvaises habitudes et aux bonnes manières. A refaire ses exercices.
Je ne sais pas s’il savait vraiment quoi faire de sa vie. Il a toujours hésité entre le sauvage et le civilisé. Il nous sort pourtant du vrai à longueur de pages. Ses plats de résistance. Sans jamais faire l’article. En profitant d’un changement de décor. Détâché.
Sur Guillevic…
Quand Guillevic s’essaie aux mathématiques, elle restent élémentaires. Plutôt géométriques d’ailleurs, ses euclidiennes. Mais il a le don de remplir une page avec deux-trois mots si brefs qu’ils ne pèsent rien ou presque. Ils sont plantés là, à façon. Nous sommes libres d’ajouter, si bon nous semble, les échos infinis dont ils résonnent déjà.
Je le vois en une, voire deux lignes parcimonieuses, communiquer avec tous ceux qui parlent sa langue et au monde. Aucun espace où glisser une odeur, un toucher, une couleur de mot. Rien n’y manque. Rien n’est retenu. Tout est dit.
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Jean-Louis Coatrieux, Qui de nous deux sera l’autre?, roman, La Part Commune
En novembre, la rivière en contrebas s’écoute couler. Il lui faut un temps clair, d’un bleu léger, presque cristallin quand la lumière devient rasante. De l’église poussiéreuse et son cimetière à double terrasse, il fallait descendre par un sentier étroit pour la rejoindre. Il épousait de ses lacets les lignes de pente puis ouvrait sur une ancienne carrière romaine. Chaque été à notre arrivée et nos grands-parents à peine salués, nous allions y courir. La fontaine, le lavoir et la petite chapelle nous attiraient immanquablement. Les parois verticales sur lesquelles de maigres arbustes tentaient de s’attacher nous donnaient une perception confuse de la profondeur de la terre. Des milliers de mains, des générations entières avaient travaillé pour casser, tailler, porter ce granite jusqu’au cœur du village et aux routes tracées après la conquête du territoire.
Il y manquait un amphithéâtre antique pour nous accompagner dans nos rêveries. Des contes du grand-père, il se disait que des revenants hantaient les lieux ou des rebelles appelant haut et fort à l’insurrection. Certains d’entre eux prétendaient échapper aux mauvais esprits par la parole. Ils devaient rôder la nuit dans les parages et qui sait même monter jusqu’au village. Nous imaginions des masques lourds, des rituels, des envoûtements. Dans leurs souffles, des malédictions capables de soulever les morts des tombes et d’engloutir à leur place des vivants. Les noms, quand nous lui posions la question, mon frère ou moi, importaient peu, disait-il. Chacun de nous, en l’écoutant, sentait l’odeur des braises incendiant presque la maison. Nous reculions du feu paisible de la cheminée en brûlant. Seul le pardon du dernier dimanche du mois d’août faisait, paraît-il, fuir ces fantômes.
Ces contes étranges que le grand-père semblait tirer de sa poche aussi facilement que son tabac à rouler nous ont poursuivis et encore aujourd’hui, maintenant, debout, dans cette lumière creuse du soir, j’entends les cris de mon frère dans le noir comme il devait entendre les miens. Notre vie s’est dégagée là de tout ordinaire. Les histoires du grand-père, heureuses ou sombres, qu’il émiettait devant nous, nous engageaient dans un dialogue avec l’inconnu. Nous avions dix ans, douze peut-être. Que pouvions-nous en attendre sinon l’éclatement du monde immobile dans lequel nous nous trouvions. Il ne parlait pas dans le vide, il le dessinait et, sans que nous puissions comprendre pourquoi, les pièces élémentaires ainsi crayonnées ne s’assemblaient jamais tout à fait. Seuls les livres, beaucoup plus tard, sauraient nous les raconter en glissant sur le temps pour y reprendre vie.
Nous étions, Paul et moi, de vrais jumeaux et nous avions en quelque sorte une identité plus grande…
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Jean-Louis Coatrieux, Tango-Monde. Sur des peintures de Mariano Otero. Editions La Part Commune
Je ne saurais jamais pourquoi. Pourquoi le tango et pas autre chose. Dans cet abandon total, intense, physique. Cette tendresse sombre et cette tristesse impatiente, avec elles le bonheur du corps, des corps. Dont je ne sais rien ou presque. J’ai cette passion qui se danse avec tout ce que nous sommes à deux. Une musique certes, mais pas n’importe quelle musique. Un chant aussi, amoureux, exalté, angoissé. La langue peut-être qui résonne de vagues très longues. Ou cet enlacement profond qui nous rend vulnérable au monde. J’aime, oui, ces suites de prises de pieds attaquant les notes, les ciselés de jambes et les esquives des hanches. C’est se donner et se perdre. Des gestes qui dévoilent et presque déshabillent. Tête-à-tête. Corps-à-corps. Mélange de force et d’attirance. De défense et de conquête. Tout ici ouvre et reprend la vie.
Tu tournes
Dans l’air
Tu refais ton histoire
Des rues
De pays lointains
Tes jambes s’enroulent
Entre mes jambes
Un pas de danse
Une seconde de plus
Infinie
Ensemble
Les yeux fermés
Nous dansons
Ta bouche tout près
Ta main dans ma paume
Se laisse aller
Dis-moi qui joue cet air
Dans nos voix
Cette caresse
Deux mots
Je t’aime
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Jean-Louis Coatrieux, Parle-moi, s’il te plaît, inédit
La nuit le jour
Rien n’arrête
La peur
Les ombres
Où est le temps
Aujourd’hui
D’un simple présent
J’ai grandi
Avec les mots
Je leur donnais
Une voix
Je les écrivais
Les recopiais
Sur mes cahiers
Pourquoi alors
Sont-ils maintenant
Absents
Entre nous
Pourquoi ici
Pousser la grille
Tu ignores tout
De ces hommes
Et de ces femmes
Leurs mots d’adieu
Eux non plus
Ne connaissent pas
Le nom des morts
À côté d’eux
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Biographie
Jean-Louis Coatrieux
Jean-Louis Coatrieux est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages de poésie, de récits, romans et nouvelles ainsi que d’essais collectifs. Ils sont publiés par trois maisons, La Part Commune, Apogée en Bretagne et Riveneuve à Paris. Membre du Comité de Rédaction de la revue « Hopala ! La Bretagne au monde » jusqu’à 2018, il est actuellement chroniqueur littéraire à la revue Europe et à Unidivers. Il a créé et anime sur Radio Laser l’émission Voyages extraordinaires dans le monde des sciences, une émission d’entretiens avec des chercheurs de toute discipline, y compris les sciences humaines.
Ouvrages
L’ordre du jour, poésie, Éditions Kelenn
L’intérieur des terres, avec des aquarelles de Mariano Otero, poésie, Éditions La Part Commune
Une question de temps, photographies de Jean-Charles Castel, Éditions La Part Commune
Tango-Monde, sur des peintures de Mariano Otero, Éditions La Part Commune
A les entendre parler, Grall, Guillevic, Guilloux, Perros, Robin, Segalen, avec des portraits de Mariano Otero, Éditions La Part Commune
La vie à chercher, préface d’Yves Meyer, Éditions La Part Commune
In absentia. Lorca, Neruda, Hikmet, caricatures de Mariano Otero, Coédition La Part Commune et Les chemins de traverse (version numérique)
Appelons-la Marie. Rencontre avec Marie Le Franc, récit, Collection Arpents, Riveneuve Éditions
Quand le corps fait défaut. Cahier d’une vieille dame, récit, Collection Arpents, Riveneuve Éditions
Là où la rivière se repose, roman, Éditions La Part Commune
L’intérieur des terres, traduction en chinois et version bilingue, SEU Press, Chine
Xiaoling, Nouvelles de Chine, nouvelles, Éditions Apogée
Qui de nous deux sera l’autre ? roman, Éditions La Part Commune
Alejo Carpentier, De la Bretagne à Cuba, récit, Éditions Apogée
Le rêve d’Alejo Carpentier. Coabana, roman, Éditions Apogée
Les baigneuses, sur des peintures de Mariano Otero, Éditions La Part Commune
Le rêve d’Alejo Carpentier. Orinoco, roman, Éditions Apogée
Tu seras une femme, ma fille, Éditions Riveneuve
Parle-moi s’il te plaît, aquarelles de Camille Outin, poésie, en préparation
Ouvrages collectifs
Secoue-toi Bretagne, avec Jacques de Certaines, Jean-Pierre Coudreuse, André Lespagnol, Éditions Apogée
La Bretagne en crises ? Jacques De Certaines et Yves Morvan eds, Éditions Les Ragosses
La Bretagne des écrivains, sous la direction d’Alain-Gabriel Monot, Éditions Alexandrines
L’aurore boréale, Éditions Les amis de Marie Le Franc
Catalogue d’exposition
Mariano Otero. Être peintre, Ville de Dinard Éditions.
Marie-Hélène Prouteau
Marie-Hélène Prouteau est écrivain, critique littéraire et conférencière. Elle est l’auteure d’une dizaine de livres, d’études littéraires chez Ellipses et à la Société Internationale d’Etudes Yourcenariennes, de préfaces, de proses poétiques. Son dernier ouvrage est une biographie de la soeur du peintre Emile Bernard, Madeleine Bernard la Songeuse de l’invisible (Hermann, 2021) chroniqué sur Traversées. Elle collabore à diverses revues, Europe, Terres de femmes, À la littérature, Terre à ciel, Recours au poème, Traversées, Spered Gouez, Cahiers de l’Iroise, La pierre et le sel, Place de la Sorbonne.
Chantal Couliou, vous êtes publiée par plusieurs maisons d’édition, Le Dé bleu, Rafaël de Surtis, La Porte, La lune bleue, Soc et Foc, Voix tissées, Gros textes, Unicité, Encres vives, les éditions du Petit Pois, les éditions Sauvage. Et dans plusieurs anthologies.
L’ouvrage-somme Femmes de lettres en Bretagne* vous présente parmi « les poétesses à lire et à découvrir » et précise que vous avez publié une trentaine de recueils, dont des haïkus. Depuis quand écrivez-vous ? Et quelle nécessité vous a poussée à publier ?
* Editions Goater, 2021. Matrimoine littéraire et itinéraires de lecture, du Moyen-Âge à nos jours, Gaëlle Pairel,Jean-Marie Goater, Geneviève Roy, Claude Thomas.
Chantal Couliou
J’ai envie de vous répondre depuis toujours mais plus sérieusement à l’adolescence. Des poèmes de révolte. C’était une manière de dire un mal-être comme beaucoup de jeunes en général à cette période de la vie.
Une fois écrits, les poèmes ont besoin de prendre l’air, de vivre l’épreuve de la lecture par d’autres. La poésie se partage. La publication permet aussi la rencontre avec des plasticiens et des photographes. Je voudrais ici remercier les revues qui ont publié mes premiers poèmes : Lieux d’être, Les Cahiers Froissart, Friches, Spered Gouez/l’esprit sauvage… et mes premiers éditeurs Michel Cosem et Jacques Fournier.
Marie-Hélène Prouteau
Vos poèmes évoquent souvent la nature. Les titres des recueils sont très significatifs, Au creux des îles, De l’algue à la pierre, Dans les coulisses du jardin, Du soleil plein les yeux. Quelle place la nature et la mer, en particulier, ont-elle dans votre inspiration ?
Chantal Couliou
Je vis au bord de la mer. L’océan ne peut pas nous laisser indifférent. Tantôt apaisé, tantôt en furie. Observer et écouter les mouettes, les goélands mais aussi les passereaux, le rouge-gorge, une mésange qui se nourrit de graisse en hiver sur le rebord d’une fenêtre, le coucou annonciateur du printemps, le hululement de la chouette au cœur de la nuit. L’arrivée des primevères sur les talus ne cesse de m’émerveiller et ce depuis mon enfance. Je ne m’en lasse pas. Nous vivons avec la nature que nous malmenons alors qu’elle est pour nous source de sérénité. Le défilé des saisons dans les arbres m’accompagne. Il suffit de me pencher à la fenêtre pour les retrouver
Le soleil, la pluie, le vent influent sur notre présence au monde, modèlent nos sensations, nos émotions. Le vent nous ramène à notre fragile condition d’homme face à la force des éléments. Les tempêtes, les cyclones, sont là pour nous le rappeler. Impossible de lutter contre.
Marie-Hélène Prouteau
Vous reprenez à votre compte la belle formule d’Abdellatif Laâbi, le grand poète marocain dont le nom, la vie et les poèmes incarnent un idéal d’humanisme et de justice : » De l’homme à son humanité la poésie est le chemin le plus court le plus sûr ». Pouvez-vous nous dire comment cette dimension traverse vos propres poèmes ?
Chantal Couliou
Celui qui lit, qui écrit de la poésie montre une part d’attention à l’autre, aux autres. Il tente de comprendre un univers, le sien et ceux plus lointains. La poésie console. La poésie nous permet de regarder au-delà de nous-mêmes. Elle est une présence au monde, le contraire de l’indifférence. Je suis poreuse à ce qui se passe à l’autre bout de la planète ou tout près de moi. Je suis poreuse à la vie de l’autre, à ce qui peut le blesser, le rendre heureux et c’est cela qui crée le besoin de dire, d’écrire. La poésie est bonheur, malheur, échecs, joies, réussites, … J’écris à partir de mes émotions, de ce que je ressens.
Marie-Hélène Prouteau
L’on est frappé à vous lire par la dimension lyrique de votre univers poétique. D’un côté, une poésie du quotidien, simple, évoquant soit votre vécu d’enseignante, ou la petite maison en granit, ou ces souvenirs d’une grand-mère dans Le temps en miettes, éditions Soc et Foc :
« Toujours assise au même endroit les mains croisées sur ses genoux, elle voyage sur l’un de ces cargos béats d’exotisme. Sur ses épaules le murmure des années et dans ses yeux le regard d’un ancêtre chinois »
Mais pointe aussi cette curiosité pour souci l’ailleurs avec l’Île de Pâques dans Rapa Nui. Et le souci du monde qui souvent tourne mal : « Attentat à New-York / rapt de jeunes filles au Nigéria », écrivez-vous. Y a -t-il une double tonalité dans votre écriture ?
Chantal Couliou
Double tonalité oui parce que je vis ici et maintenant mais que je connais d’autres ailleurs et ces ailleurs sont ancrés en moi. Le poète voyage sur des chemins de traverse. Il découvre et partage de nouvelles terres lointaines. Lire et écrire permettent d’enrichir le regard sur le monde, éveillent notre curiosité, nous incitent à la remise en question, au doute.
La Bretagne, terre de légendes, les grands explorateurs partis de Brest, l’océan, la poésie me poussent à regarder plus loin, de l’autre côté du monde.
Marie-Hélène Prouteau
Vous mettez ces mots de Charles Juliet en exergue de votre recueil Une traversée de soi, éditions Sauvages : » Ecrire pour repousser mes limites, agrandir mon espace intérieur, me rendre plus libre ». Pouvez-vous nous éclairer ? En quoi vous retrouvez-vous dans ce propos ?
Chantal Couliou
Ce recueil a été écrit durant ces deux dernières années de Covid, avec des périodes de confinement plus ou moins longues. L’écriture m’a permis de passer au-delà de cet enfermement forcé et de la vie sociale mise en berne. Elle m’a permis de ne pas me recroqueviller sur moi-même. Tout en écrivant, je lisais ou tout en lisant, j’écrivais pour m’offrir et m’ouvrir à d’autres horizons, d’autres espaces. En dehors de ce recueil, l’écriture me permet de dire ce qui m’anime, me fait vibrer ou bien m’attriste. Comme si je déposais un fardeau pour pouvoir aller plus loin.
Marie-Hélène Prouteau
Vous reprenez à votre compte ce propos de Joël Vernet pour dire votre venue à l’écriture : » Lire à en devenir fou. Ecrire alors pour contrer cette folie de la lecture. Terre immense des livres. Plusieurs vies nous seraient nécessaires pour accomplir ce long voyage. ». Pouvez-vous évoquer ces poètes qui vous ont accompagnée et quel apport vous avez trouvé chez eux ?
Chantal Couliou
Un partage. Je me sens moins seule pour affronter la vie. Je retrouve chez d’autres ce qui me met en joie, ce qui me chagrine, ce qui me permet de comprendre la vie, le monde. Depuis toute petite je suis passionnée par les livres, la lecture.
Quant aux poètes que j’aime côtoyer, ils sont nombreux. Je lis mes contemporains. J’essaie de me faufiler dans des univers, des écritures différentes pour élargir mon propos, pour en quelque sorte agrandir mon écriture. C’est un travail sans fin, le poème remis sur l’établi tous les jours.
Comme le dit si bien Colette Nys-Mazure « Lire m’entraîne dehors comme dedans ».
J’aime Guillevic pour sa brièveté, ses poèmes ciselés. Xavier Grall pour ses poèmes inspirés du terroir breton, de la rudesse de la vie en Bretagne à son époque, François de Cornière pour sa poésie du quotidien, Antoine Emaz pour sa concision ; j’apprécie aussi beaucoup ses écrits en prose : Cuisine, Flaques, Planche, Cambouis, Lichen encore,… J’ai le sentiment de partager la vie avec ces poètes tels Joël Vernet, Charles Juliet. Ils disent quelque chose de mes émotions, sensations dans leurs mots. Ils me permettent de savoir que je ne suis pas toute seule. Leur poésie résonne en moi.
Marie-Hélène Prouteau
Vous avez réalisé des livres d’artistes, avec Lydia Padellec, elle-même poète et fondatrice des éditions La lune bleue. Et Marie Desmée, plasticienne et poète. Vous aimez la peinture et vous avez écrit sur la photographie l’ouvrage Saint Denis, fenêtres ouvertes, éditions PSD. En quoi ces expériences au-delà des mots vous attirent-elles ?
Chantal Couliou
J’aime écrire avec des artistes, des photographes parce que cela me permet d’entrer dans un nouvel univers, rencontrer quelque chose de nouveau. Concernant l’ouvrage sur Saint Denis, c’était une très belle aventure que celle d’écrire à partir de photos sur le vieux Saint Denis. Je devais imaginer cette ville, non pas telle que je la connaissais mais comme elle avait pu être autrefois. Cet album s’est construit avec un historien–photographe Pierre Douzenel qui m’a raconté sa ville. J’ai découvert des tas de choses passionnantes non seulement sur l’histoire mais aussi sur l’architecture, la vie quotidienne, la vie politique,…
Ecrire sur une œuvre d’art permet de prendre de la hauteur, du recul par rapport à son écriture car souvent les mêmes thèmes sont à l’œuvre dans mes poèmes et vous les avez notés plus haut. Le partenariat avec d’autres arts oblige à sortir de sa zone de confort. Ecrire à partir de photos, de peintures, d’œuvre d’art permet de se mettre hors de soi, de se mettre à la place de l’autre d’une certaine façon, permet de s’approprier une autre forme de pensée.
Travailler par exemple avec la plasticienne Choupie Moysan est une aventure qui se poursuit à la fois du côté de l’illustration, de l’édition (CMJN) puisqu’elle a permis l’édition de Grand Large avec les illustrations de MargueriteRoland (encres et pastel) et de l’écriture puisque nous avons écrit ensemble Sens dessus dessous et Du bleu en tête. D’autres projets sont en cours avec une troisième complice d’écriture, Régine Bobée ( co-auteur aussi des deux livres cités précédemment).
À quatre reprises, j’ai travaillé avec Evelyne Bouvier. Ses aquarelles sont magnifiques et s’allient parfaitement avec mes écrits. Elles résonnent en moi.
Marie-Hélène Prouteau
Vous vous êtes tournée vers le haïku, en particulier avec Du soleil plein les yeux éditions Uniciét..En quoi la forme épurée, la soudaineté de cette forme poétique correspondent-elles à votre sensibilité ?
Chantal Couliou
J’ai découvert le haiku en 1995 sous la houlette de Jean-Hugues Malineau. La lecture dans la foulée de A Kyoto rêvant de Kyoto de Basho aux éditions Moudarren et celle de Fourmis sansombre confirma ma passion pour ces petits poèmes. Depuis, le haïku est devenu un fidèle compagnon. Membre de l’Association Francophone de Haïku et fidèle de Gong dès ses premiers pas. Le haïku est pour moi un bol de légèreté, un zeste de fraîcheur, une pincée d’impertinence, une multitude de clins d’œil et plein d’autres choses encore.
J’ai commencé par lire les « classiques » Basho, Buson, Shiki, Issa… Au moment de cette rencontre, j’étais une jeune maman qui devait mener plusieurs « tâches » de front et qui avait peu de temps devant elle. Le haiku m’a peut-être, dans un premier temps, captée pour cela ? Captée aussi parce qu’il permet de dire les choses simples du moment telle la photographie d’un instant. Il permet d’être plus présent au monde, à ce qui nous entoure, à cet oiseau qui prend son envol, à cette mouche qui nous embête, à cet autre qui nous interpelle.
Le goéland/sur le parcmètre/à quel tarif ?
À table/la mouche/et moi
Ce dimanche/ croisé mon ex/vide-grenier
Il nous permet d’être moins indifférent au monde dans lequel nous vivons. Il nous pousse à l’observation pertinente. Le haiku contrairement à ce que l’on pourrait penser, du fait de sa longueur, est quelque chose de difficile à écrire. Il faut le raboter, le limer, enlever toutes les scories pour n’en garder que l’essentiel.
Marie-Hélène Prouteau
Vous écrivez aussi des nouvelles publiées aux Découvertes de La Luciole, Unicité et en revues… Et des textes pour la jeunesse. À quoi répondent chez vous ces formes différentes d’écriture ?
Chantal Couliou
Cela dépend des périodes de ma vie et du temps dont je dispose. L’écriture jeunesse est (était) en lien avec mon métier d’enseignante.
Quant à la nouvelle, elle se fait urgente lorsqu’un développement plus long s’impose. Chaque forme littéraire a quelque chose de différent à dire. L’écriture d’un haiku ou d’une nouvelle, ne relève pas du même ressort. Cela ne fait pas appel au même besoin, aux mêmes exigences. La nouvelle est une écriture qui exige du temps, du travail.
Marie-Hélène Prouteau
Votre dernier recueil est publié aux éditions Sauvages crées par Marie-Josée Christien et poète elle-même et animatrice de la revue Spered Gouez. Pouvez-vous nous parler de ce recueil qui vous a valu le prix Paul Quéré ?
Chantal Couliou
L’édition du recueil est la récompense du prix Paul Quéré, prix qui est en lien avec ma démarche poétique. Une traversée de soi a été écrit durant ces deux années de pandémie. De derrière mes fenêtres, j’ai pu observer le monde proche, la mer, la neige sur la ville enrobée de silence, la vie, même réduite, qui surgissait ici et là dans le chant d’une corneille, les criailleries des goélands, la visite quotidienne d’un rouge gorge. Malgré les aléas de cette épidémie, je guettais la lumière, la lueur d’espoir, le rayon de soleil. Cette période nous a montré notre vulnérabilité, notre humble place dans un monde qui nous dépasse, dans un monde plus grand que nous et qui peut bouleverser nos vies du jour au lendemain sans que nous en ayons vraiment idée. L’espoir du mieux était toujours là, tapi dans un coin de mon cerveau. Espoir qui permet d’avancer chaque jour. La lecture m’accompagnait durant cette résidence à domicile forcée. Je n’étais pas toute seule. L’important dans tout cela étant d’être vivant et de profiter de chaque instant. En même temps que cette traversée d’épidémie, les années passent et le corps se fait moins souple, plus douloureux. Le temps m’est de plus en plus compté. Autant de raisons pour ne pas s’enfermer dans la jérémiade et garder un œil émerveillé sur ce qui fait notre quotidien, notre vie.
Chantal Couliou, Le temps en miettes, éditions Soc et Foc, 2017
Après une saison
d’encre et d’insomnie
ses mains se dénouent,
et fil à fil,
elle tricote
une écharpe de petits riens
qui l’aide
à passer le gué du désespoir.
Ses mains tirent à nouveau
sur les ficelles du cerf-volant
brodé de bonheur.
* * *
Le poids du vent
– si lourd –
sur nos fragiles épaules.
A l’heure du doute,
où sont nos enfants ?
Les chemins se resserrent
le combat se termine,
le temps suspendu
à ton souffle si ténu.
Et pourtant, à l’aube
un nouvel espoir
qui déclinera avec le jour.
* * *
Il est dit,
de bouche à oreille,
que la vie
n’est pas éternelle
et qu’un jour,
il faut se résigner
à tout quitter.
Chantal Couliou, Sur les ailes du poème, éditions Voix Tissées, collection AAA, 2019
D’un bout à l’autre du chemin
sauter
de caillou en caillou
pour éviter les trous d’eau
et dans le secret
des chemins creux
écouter le concert des oiseaux
puis s’incliner
devant le jour
qui se teinte de légèreté.
* * *
Il faudrait demander
un sursis au vent
pour qu’il nous laisse tranquille
un petit moment,
pour qu’il arrête de nous vriller les oreilles,
pour qu’il cesse de nous harceler.
Il finit par épuiser
notre patience.
* * *
Qu’a-t-il ce matin
le corbeau
perché
sur le toit du préau
comme un dieu noir ?
Il ne cesse de croasser
d’un ton vindicatif.
Chantal Couliou, Dans les coulisses du jardin, éditions Voix Tissées, Collection AAA, 2020
Sur les cheveux
de papy,
un jour d’hiver
la neige s’est posée
et y est restée.
* * *
Le jardin est à l’abandon,
le jardinier s’en est allé. Il a tiré sa révérence
par un beau soir d’été.
* * *
Cette année
les oiseaux du printemps
ne chantent pas.
Merles et grives,
mésanges et pinsons,
d’un commun accord
se sont tus
comme pour accompagner
le jardin
dans sa tristesse.
Chantal Couliou, Macules, livre d’artiste avec FIL, Atelier Miennée, 2019
Pelure après pelure,
les tenailles du temps,
les mâchoires du vide
se resserrent autour de tes bras
et te retiennent.
Impossible
de faire un pas de plus.
* * *
La peau étirée,
écartelée
entre l’ombre et la lumière. De chaque côté,
un océan de glaise
et les débris de
la mémoire inscrite
dans la terre
des ancêtres.
* * *
Une femme
aux multiples vies
se réfugie dans le silence
des couleurs. Le vent ne peut décoiffer
ses cheveux tissés
à la perfection.
Elle restera une inconnue.
Chantal Couliou, Du soleil plein les yeux, ( haïkus) éditions Unicité, 2020
À perte de vue
une marée jaune –
champs de colza
Une tache rouge vermeil
dans le cerisier en fleurs –
un pull oublié
Derrière la fenêtre
le cerisier en bourgeons –
neige d’avril
Au fond de la rade
des bateaux en fin de vie
sans fleur ni couronne
Brouillard sur le cimetière
toutes les tombes à égalité –
dans le flou
Face à l’océan
ne pas perdre son chapeau –
un bras de fer
Tempête en mer
pas de courrier pour les îliens
l’île encore plus seule
Nouvelle : Le pull orphelin,
nouvelle de la semaine sur le site de la revue Saint Ambroise du 22 au 29 juin 2020
Le pull orphelin
Ils se sont donné rendez-vous sur l’aire d’autoroute de Villiers. Pas très romantique mais rapide et efficace. Jenny déteste ces endroits mais force est de constater qu’on y trouve à peu près tout ce dont on a besoin quand on mène leur style de vie. On gagne surtout beaucoup de temps. Les heures sont comptées. Pas d’arrêt intempestif. On peut tout y faire ou presque, la pause pipi, la pause bouffe, …. Ils ont choisi cette aire là parce que c’est une des aires les plus boisées qu’ils connaissent. Les arbres sont importants pour eux. Pouvoir piquer un petit roupillon sous l’un d’eux caressé par une brise légère, ça n’a pas d’égal. Parfois ils jouent même les touristes en s’installant à une des tables de pique-nique, les jours de beau temps et plutôt en été. Ils aiment bien cet endroit parce qu’on peut y faire aussi un peu de sport, se dérouiller les muscles, se dégourdir les jambes. Et dans leur cas, c’est une nécessité. S’étirer au maximum, s’assouplir,…avant de reprendre la route.
Les néons clignotent à la boutique de la station. Il y a un va-et-vient entre les toilettes d’où provient une forte odeur d’urine, et le bar où se boivent quelques expressos aussitôt éliminés. Jenny et Claudio s’installent dans le coin le plus éloigné. Ils ne se sont pas vus depuis deux longs mois. Ils ont pas mal de choses à se raconter. Puis ils décident d’aller déjeuner au snack. Certes ce n’est pas de la haute gastronomie mais cela permet de manger chaud et pour pas trop cher. Leur temps est minuté. L’un doit remonter sur Paris et l’autre descendre vers l’Espagne. Au moins Claudio y retrouvera le soleil. Il en a marre de la pluie incessante qui rend ces journées pénibles, fatigantes et même dangereuses avec toujours en tête des objectifs à respecter. Jenny est plus cool. Elle lui parle du dernier Alain Souchon Ame fifties qu’elle se passe en boucle à longueur de voyages. Elle a tous les CD de Souchon et ne s’en lasse jamais. Une pointe de légèreté et de tendresse jalonne ces longues journées de travail.
Jenny et Claudio ont l’habitude de se retrouver sur les aires d’autoroute pour se raconter des morceaux de leurs vies respectives. Ils se sont connus lors d’une halte sur l’aire du Rossignol.
Cette fois- là, ils descendaient tous les deux vers Marseille et on peut dire qu’ils avaient fait le voyage ensemble.
Quelques mois plus tard, Jenny attend Claudio sur l’aire d’autoroute de Villiers depuis une bonne heure déjà. Elle est très inquiète car Claudio n’est pas au rendez-vous. Ce qui n’est pas dans ses habitudes. Il est ponctuel et déteste être en retard. A-t-il eu un problème?
Des gangs organisés venus de l’Europe de l’Est leur mènent la vie dure. Ils doivent être sans cesse vigilants et ne pas relâcher leur attention car en un rien de temps leurs précieuses cargaisons peuvent mystérieusement s’envoler. C’est ce qui est arrivé, ici même, l’été dernier à Fabrice. Jenny décide d’attendre Claudio au chaud. Il saura bien la retrouver. Elle ne quittera pas les lieux avant d’avoir de ses nouvelles. Son portable reste muet. Bizarre, Claudio ne l’a pas prévenue de son retard. Quand elle essaie de le joindre, il est sur messagerie. Sa voix la rassure un peu mais pas longtemps. Elle ne se sent pas très bien. Nauséeuse. Mal de tête. Le stress et l’angoisse enflent.
A la télé qui fonctionne ici à longueur de journée, un flash info spécial trafic. Il vient de se produire un terrible accident sur l’autoroute en Espagne, non loin de Barcelone. D’autant plus grave qu’on est en pleine période de transhumance et que les automobilistes sont nombreux sur la route des vacances. Un gigantesque carambolage. Un camion- citerne a explosé et a entraîné l’embrasement de plusieurs véhicules. Arrivés très rapidement sur les lieux du drame, les pompiers ont tout fait pour maîtriser le feu le plus vite possible. L’incendie risquant de se propager dans les champs alentour où tout est très sec. Il n’a pas plu ici depuis deux mois. Jenny reste scotchée à l’écran. Elle le dévisage, essayant de comprendre. Elle appelle immédiatement Fabrice qui ne peut lui en dire plus. Lui est en Allemagne. Alors Jenny décide de téléphoner à Marina la compagne de Claudio. Le répondeur aussi. Elle en passe des coups de fil mais personne ne peut lui donner de nouvelles. Jenny décide de reprendre la route devant être à 20H00 à Paris. Elle aura beaucoup de retard mais qu’est le retard face à cette rencontre manquée. Jenny voulait inviter Claudio et Marina à son mariage. La jeune femme a décidé de changer complètement de vie à la rentrée et d’abandonner son semi- remorque. Vingt ans passés dans le monde des routiers. Vingt ans de belles rencontres, d’amitié. Vingt ans d’aires d’autoroute. Jenny repart au volant de son 36-tonnes en direction du Nord. Elle n’écoute pas Alain Souchon mais la radio. Elle essaie de rester vigilante. Ses yeux s’embuent à la vue de la photo de Claudio dans sa cabine.
Aura-t-elle des nouvelles avant son arrivée à Paris? Elle sait que ses amis routiers lui en donneront dès qu’ils en auront. Il existe une grande fraternité dans ce monde de la route, contrairement à ce qu’on pourrait penser.
Elle devait lui rendre un pull prêté lors d’une halte à Lyon. Le pull risque de se retrouver orphelin.
Biographie – Chantal COULIOU
Chantal COULIOU est née à Vannes en 1961, auteure d’écrits poétiques. Elle vit entre Brest et le golfe du Morbihan. De très nombreuses publications en revues : Arpa, Friches, IHV, Lieux d’être, Spered Gouez,… et en anthologies : L’alphabet des poètes, éditions Rue du Monde, Nos bonheurs d’école, Les Arènes, Chaque enfant est un poème, éditions Rue du Monde, Secrets de femmes, éditions Pippa … Une quarantaine de livres publiés (poésie, haïkus, nouvelles)
Poésie
Une traversée de soi, collection Ecriterres, Les Editions Sauvages, 2022, Prix Paul Quéré 2021-2022
Du soleil plein les yeux ( haïkus), éditions Unicité, 2020
Dans les coulisses du jardin, collection AAA, éditions Voix Tissées, 2020
Insulaires ( haïkus), collection Dessert, éditions Les Carnets du dessert de Lune, 2020
Papillotes, tirage limité en typographie, Atelier de Groutel, 2019
Légers frissons, collection Tango, éditions Donner à Voir, 2019
Sur les ailes du poème, collection AAA, éditions Voix Tissées, 2019
Sens dessus dessous, haïkus en collaboration avec Régine Bobée et Choupie Moysan, éditions Envolume, 2018
Seul le bleu demeure , acryliques de Lydia Padellec, tirage limité et signé éditions de la Lune bleue, 2017
Sans préavis, La Porte, 2017
Le temps en miettes, éditions Soc et Foc, 2017
Dans le silence de la maison, éditions du Petit Pois, 2016
Le chuchotis des mots, collection Laluneestlà, éditions Les Carnets du dessert de Lune, 2016 – Prix Joël Sadeler 2017
Croqués sur le vif, collection lalunestlà, éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 2012
Variations autour d’une île, 2012, Collection Lieu, éditions Encres Vives
Au creux des îles, 2012, éditions Soc et Foc- Prix Camille Le Mercier d’Erm décerné par l’Association des Ecrivains Bretons 2013
Rapa Nui, 2012, éditions Rafaël De Surtis
Le vieux vélo de Jules, 2010, ( haikus) éditions La Renarde Rouge
Une poignée de mots et un peu de vent, 2009, Coll. Dessert, éditions Les Carnets du Dessert de Lune
A cloche pied, 2009, Coll. A la cime des mots, Tertium éditions
Géographie de l’eau, 2009, Coll. Le Poémier, éditions Corps Puce
Au cœur du silence, 2008, La Porte
Le soleil est dans la lune, 2008, Coll. Le Poémier, éditions Corps Puce
Pour apprivoiser le vent, 2008, encres d’Annie Bouthémy, S’éditions
Ciel de traîne, 2008, éditions Clarisse
La rumeur de l’hiver, 2008, Coll. Blanche, Encres Vives
A fleur de silence ( haïkus), 2007, seconde édition, 2015, Soc et Foc – Liste de référence « lectures pour les collégiens », 2012, Ministère de l’Education Nationale
Carnets de petits bleus à l’âme, 2004, Les carnets du Dessert de Lune
L’avancée des jours, 2004, Eclats d’encre
Point d’attache, 2003, Gros textes
Saint-Denis, fenêtres ouvertes/ en collaboration avec le photographe Pierre Douzenel, 2003, PSD
Jours de pluie, 2003, Club zéro
Lettres à Yvan,2003, La Porte
Il y a des jours, 2001, Fer de Chances
Des chemins de silence, 2000, Blanc Silex
Petits bonheurs, Collection Le Farfadet Bleu, 1999 Le Dé Bleu
Les petites blessures de la nuit, 1998, Cahiers Froissart
Petite suite pour un été, 1998, fer de Chances
Mémoire de pierre, 1998, Encres Vives
Le chuchotement des jours ordinaires, 1997, L’épi de seigle, Prix Press- Stances 1997
De l’algue à la pierre, 1997, Encres Vives
Livres d’artiste
Macules, illustrations de FIL, Les Ateliers Miénnée de Lanouée éditions, 2019
Infini et Un reste de lumière avec la plasticienne Maria Desmée, 2019, chez l’artiste
Pluie sur les rochers avec la plasticienne Choupie Moysan, L3V,mt-galerie, 2014
Grand Large avec Marguerite Rolland ( encres et pastel ) , CMJN éditions, 2013
Nouvelle
Un été au bord de la mer, éditions Unicité, 2021
Une petite pluie, 2006, Les Découvertes de La Luciole
La durée, second mot du recueil. Le titre frappe d’abord par son étrangeté. Il fait signe par l’étymologie oubliée du mot « ouvrière » vers opera-œuvre et prend sens dans cette belle image qui en redouble l’origine :
« tu visites seul
l’œuvre en cours du monde
et de la parole en toi ».
Un être vieillissant chemine, seul, « en une brassée de chemins », selon le titre d’une des cinq parties du livre. Il est beaucoup question dans le recueil de chemins, réels ou spirituels -tel celui montré par la mère du poète- spatiaux ou temporels. La saisie du monde se fait indissociablement présence au temps. Une voix s’interroge, se souvient, se parle à elle-même. Tantôt Tu tantôt Je, elle dit ce qui demeure en elle du passage du temps. Elle invite à se fondre complètement dans la beauté du paysage réel et des saisons et à prêter attention aux choses les plus simples qu’il faut désormais apprendre à perdre :
« Il faudra laisser l’art du bûcheron
l’arbre qui tombe
après être resté un moment
blessé à mort »
Il s’agit de faire resurgir le passé familier de ce monde du poète ancré dans sa terre, peuplé de souvenirs d’enfance, de paysages aimés -ceux du Quercy sans qu’ils ne soient jamais nommés. Collines, vignes, châteaux, murets de pierres, lieux souvent désertés qui semblent par contrecoup des miroirs intemporels où se lit notre précaire condition. Gilles Lades est en symbiose avec eux et entretient un rapport électif élémentaire. Le sentiment authentique d’une nostalgie : « où sont les voix amies / capturées par l’écho des barques ? ».
L’âge de la vieillesse est là, c’est celui de la perte, inéluctable. Celle des proches, des amis : « le malheur vaste comme un ciel / déguerpis les amis / annulés les beaux jours ». Perte aussi vécu dans le corps qui fait l’expérience du négatif, de la « force » qui déserte, de l’« abandon » et de la « vigueur usée ».
L’agencement verbal déroule les réminiscences d’hier, les impressions sensorielles d’aujourd’hui en un mouvement intérieur tramé de plusieurs durées. « L’arôme brusque d’une menthe », est-ce hier ou aujourd’hui ? C’est un regard éminemment mélancolique qui est porté dans ce jeu subtil des temps de verbe, l’imparfait donnant un rythme à certaines pages du recueil et notamment aux poèmes consacrés à l’enfance :
« Tu étais attentif au doux fracas des âmes en travail »
Le temps du passé alterne avec le présent de la pérennité de la nature :
« Les chemins les champs et les bois
ont le même âge »
L’écriture se fait promesse sensitive autant que méditative, mais toujours sans grands mots, :
« Printemps
profusion douce
de feuilles en gésine »
La durée est ressentie comme ambivalente, passage du temps et dégradation mais également épaisseur de vie donnée, « oeuvrant » avec le matériau des souvenirs, des rêves, des évocations du présent. Le regard qui se retourne sur la vie près de s’achever s’enserre dans plus grand que soi. Dans la filiation des aïeux qui, de poème en poème, accompagnent. Dans la transmission portée par le geste symbolique si poignant de la mère confiant une feuille au vent pour le fils. La fugacité de l’existence relie ainsi paradoxalement à une autre dimension, donne accès à un autre temps. L’« ouvrière durée » s’illumine de ce qui passe et de ce qui reste, de ce qui meurt et de ce qui dure. Ainsi se mêlent en un même flux le « pâle brouillon » retrouvé de l’aïeul, le souvenir du bruit de ses sabots, le jardin devenu « friche », l’écriture d’un poème, l’absence de l’épouse au jardin, la promenade au village. Cette profondeur de champ temporelle chez Gilles Lades donne à son poème une lumière intérieure inattendue.
À ce temps qui commence à manquer, Gilles Lades choisit d’opposer « le goût de vivre », soutenu par l’enfant en lui qui ne désarme pas :
« demeure l’écolier
de l’ombre et de la lumière […]
redeviens l’enfant »
C’est cette tension entre le sentiment de perte liée au vieillissement et le désir de vivre qui traverse de façon remarquable ce recueil. Comme si la dualité au cœur du recueil entre vie/mort, vie qui s’achève/ vie qui dure, présent/passé était source d’un regain malgré cette entrée dans l’hiver de la vie. La partie du recueil intitulée « Personnes » présente une suite de figures simplement désignées du terme « l’homme », qui atteignent à l’universelle dimension de ce qui nous attend.
Reste, sur ce dernier chemin, l’écriture comme ultime planche de salut, permettant de conserver par-delà les « paroles usées » « le germe étrange qui nous sauve ». « il n’est qu’un chemin / celui du mot ». Une analogie s’établit entre « l’œuvre en cours du monde » et le « labeur » des mots dans le carnet où se prépare le poème, à son rythme. Cette image intérieure du plus ténu d’une vie nourrit en profondeur le chant de lucidité tendre et triste qui est la marque de ce beau livre.