Claude Favre, rage et ravage de la parole poétique

Claude Favre, rage et ravage 

de la parole poétique  



Claude Favre est poète et performeuse. Elle publie ses textes dans des revues papier et numériques (Nioques, Pli, Hector, Attaque, Remue.net, La vie manifeste...). Elle a également publié une dizaine de livres parmi lesquels Métiers de bouche, Ink,Vrac conversations, Éditions de l’Attente, A.R.N._voyou, éd. Revue des Ressources, Crever les toits, etc. – suivi de Déplacements, éd. Presses du réel. Elle a publié Sur l’échelle danser éditions Série discrète. Et récemment, Ceux qui vont par les étranges terres les étranges aventures quérant et Membres fantômes, Temps mêlés, recueils aux éditions Lanskine.

Ce qui frappe dans l’écriture de Claude Favre, c’est son corps à corps avec la violence de l’Histoire et ses ravages que la poète s’emploie à mettre en lumière avec obstination.  Elle dédie le recueil Thermos fêlé  « À ceux qui, sans nom, sans toit, sans paix, sans soins, sous les coups de la douleur, du froid, de la faim, du mépris, des oublis, de la haine, du feu, la lâcheté des pierres, des bombes, […] à ceux qui regardent le monde, entendent les cris du monde et la peur, […] recueillent violence sans nom se recroquevillent, et meurent ». C’est dire que l’écriture poétique fait (poiein), crée, suscite. Qu’elle opère une prise de conscience. Autrement dit, elle est de l’ordre de la « praxis ». Pas tant au sens de Marx de transformer le monde, mais au sens d’une « praxis du nuage », selon la belle formule de Bernard Chambaz. 

Le chant de refus, de rébellion, de colère qui caractérise ses recueils s’accompagne d’un travail puissant, audacieux d’innovation de l’écriture. Il y a d’abord un effet de ressassement, de saturation élocutoire de la langue, comme en produisent par exemple les anaphores « Imagine », « N’imagine ». Il s’agit aussi de revisiter des formes anciennes, de rechercher des synthèses insolites. Dans le recueil Membres fantômes, l’écriture associe des tournures grammaticales de la « belle langue », « c’est la vie doncques », à la langue parlée des réseaux sociaux avec ses « smileys rigolards ». Le recueil Ceux qui vont par les étranges terres les étranges aventures quérant peut se lire comme une longue chanson de geste, forme de la poésie médiévale. La formule du titre emprunté à Chrétien de Troyes, revient au fil des pages, à plusieurs reprises, faisant effet de scansion proche de l’oralité. La poète s’empare ainsi de cette forme pour l’appliquer au plus extrême contemporain : la tragédie des migrants, des Roms, des clandestins. La reliant, entre autres, à l’errance tragique et mortelle de Mandelstam sur ordre de Staline, le poète dissident dont les poèmes purent être sauvés grâce à Nadejda Mandelstam :

Dire son nom de poète russe, à plus d’âge à mendier avec les paysans. Le corps qui lâche.

Dire, te souviens-tu de ses mots, précis, de sa voix, son phrasé, de celle qui apprit ses poèmes par cœur, lucide.

Ses mots à Voronej, le ciel sans nuances.

Il me semble que son écriture se rattache à la longue liste des écritures transgressives. Telles celles de Marguerite Duras dans La Douleur, de Hugo dans Les Châtiments, de Beckett et de son usage récurrent de l’infinitif, pour n’en citer que quelques-unes. Ce qui tisse des affinités et des connivences en littérature.

On pourrait dire que  chez Claude Favre l’on a affaire à un poème-salve. Avec ses dissonances, ses relances, ses suspens, ses « bonds », dirait René Char. Comme si la voix avait le pouvoir de hurler sans bruit. Ou à voix haute, c’est selon. Ainsi de ces vers de Membres fantômes : 

alors qu’une frappe sur un immeuble à Dnipro, voilà pour vous chiens n’êtes que, bons souvenirs du Donbass, tant pis pour les civils, et smileys rigolards, et en écho, pouces levés sur les vidéos de cadavres russes à terre

alors que les fleurs sont belles comme est beau l’espoir de rouge majestueux dans les jardins de la si charmante petite ville normale d’Auschwitz

L’on ressent vivement, à lire Claude Favre, la portée du rythme, du souffle, de la respiration percutante de l’écriture. Autant dire, son rapport puissamment sensoriel à la gorge, au corps en mouvement, à ses fibres les plus profondes. Il y a là manifestement un lien avec sa pratique de performeuse. Avec des formes de diction et de scansion poétiques qui lui sont familières dans ses expérimentations.

Claude Favre utilise à plusieurs reprises l’expression « de guingois ». C’est dire s’il existe chez elle un lien entre la parole poétique heurtée, désarticulée et la claudication, la boiterie du langage. Ainsi, dans son recueil Sur l’échelle danser : 

Je m’entête affreusement

à adorer la liberté libre

Dans plusieurs mondes à la fois.

Monde des risques, monde des marges, monde des cerfs-volant, monde des mots, monde des désirs fous, monde des larmes, monde des haches, monde des nombres et des virgules flottantes.

Chauffer l’eau. Deux bassines. Les souvenirs plongés dedans. Ou la mémoire. »

Et l’on serait tenté de dire, à jouer les correspondances, que ses poèmes de guingois font penser à la danse désarticulée de Pina Bausch

Claude Favre conjugue la plus grande attention à l’actualité et à l’Histoire à une vaste érudition. Dans l’incipit de Membres fantômes, elle peut faire référence à Kafka et à son célèbre cancrelat.  Aussi bien qu’à Virginia Woolf, Aristote, Walter Benjamin, Montaigne ou Maurice Olender dans Ceux qui vont par les étranges terres. La puissance critique de la nomination a quelque chose de pressant : 

Alep est un autre nom de l’Europe, moments d’altérité, après un bombardement miraculeusement, sauvé, 5 ans, tout est possible, après un mois, après un an, après l’effet Aylan, on dit. 

La poète fait référence ailleurs aux Tragiques d’Agrippa d’Aubigné. Ce tressage de l’ancien et de l’actuel faisant partie d’une conception poétique plus large de la radicalité qui sous-tend son écriture. 

Il est intéressant de voir comment la poète évoque Erri De Luca, l’écrivain originaire de Naples qui n’a jamais renié ses engagements de jeunesse à Lotta continua et qui, dans ses écrits, traque tout ce qui défigure l’humain, en faisant de lui ce subtil portrait : 

des mots d’ancien hébreu avec l’aide d’un bon café napolitain, pour lui, Erri de Luca, entretenir le sourire, il dit tu. 

Une évocation heureuse de l’écrivain italien et de ce qui a de la valeur à ses yeux : les livres sacrés qu’il lit quotidiennement et son accueil chaleureux de l’autre. 

C’est dans cet esprit que la parole poétique de Claude Favre capte par moments de rares éclats de clarté qui font une trouée dans le tissu sombre de son œuvre : Ce matin, bonjour à la vie. Ce vers du recueil Sur l’échelle danser vient faire contre-point au poème initial :

Il y a un jour après l’enfer

c’est un ami qui me l’a dit

en soulevant le couvercle

il faut danser

avec les rats dans la cuisine

jusqu’à l’épuisement des rats.

De quelle nature est cette étrange danse qui est caractéristique plus largement de sa poétique ? Il me semble que, chez Claude Favre, la danse et la parodie de danse ont partie liée avec le tourbillon carnavalesque, digne de la danse des rats de Hamelin, diffracté au regard des images noires associant les rats et le fascisme. Ce qui reste pour le lecteur c’est, plus généralement, la remarquable puissance d’ironie de sa poésie capable de figurer, avec une sorte de rage, le mal politique, ce que l’homme fait à l’homme. 

Hommage à Paul Louis Rossi (1933-2025) par Marie-Hélène Prouteau Médiathèque Jacques Demy Nantes, 6 mars 2025.

Paul Louis Rossi @https://bibliotheque.nantes.fr/actualites/hommage-a-paul-louis-rossi/

Hommage à Paul Louis Rossi (1933-2025) par Marie-Hélène Prouteau, Médiathèque Jacques Demy, Nantes, 6 mars 2025.


Je voudrais intervenir ici en tant qu’écrivaine pour dire la part de reconnaissance qui est la mienne envers Paul Louis Rossi. Je l’ai rencontré à Nantes à la bibliothèque de la Maison de quartier du Vieux-Doulon en 1994, puis, en janvier 2008, pour l’hommage à Julien Gracq, salle Paul Fort. À ce propos, avec la disparition de Paul Louis Rossi après celles de Gracq et de Michel Chaillou, c’est un moment de l’histoire littéraire de Nantes qui s’en va. 

Bien avant ces dates, ma première rencontre fut livresque avec Nantes paru chez Champ Vallon en 1987. Dans l’émotion de découvrir ces choses mémorielles si subtiles de son enfance nantaise. La cloche du campanile de Sainte-Croix, rappelant celle de l’église de Venise visitée, jadis, avec son père. Ou encore, certains jours, l’« odeur de café ou de vanille », ces petites résurrections du corps vivant de Nantes et de son histoire portuaire, restituées dans la chair des mots. Paul Louis Rossi est ce rêveur éveillé. Sur ma page facebook où je lui rendais hommage à sa mort, Pierre Michon a ajouté ceci : « Paul Louis Rossi. Le plus délicieux des hommes, le voilà dans les étoiles. Il y était déjà ». 

Je retrouve bien là l’être-poète et l’effet qu’a produit sur moi la lecture de cet ouvrage Nantes en 1987. Combien cette prose tranchait alors, dans le formalisme du paysage littéraire marqué par Tel Quel ! Il fallait oser cette écriture du fragment en absolue liberté. Accueillant une parole de Bernanos des Grands Cimetières sous la lune à propos des trafiquants d’esclaves. Captant cette extase auditive, je le cite : « Ce carillon italien dans une Ville humide de l’Ouest / comme une couleur à nos yeux qui délivre quelque chose de vif, d’allègre, et de presque neuf ». 

Un regard sur le monde, teinté d’onirisme, c’est la manière toute personnelle de Paul Louis Rossi. Liée à une expérience sensuelle et langagière qui joue sur la magie des langues, le breton, comme Le Queffelec, nom de sa grand-mère maternelle, l’Anse de Goulven ou bien évidemment la langue italienne, pour la musique et la peinture avec Fra Angelico, Artemisia Gentileschi. Qui joue sur l’espagnol « casida ». Ou sur les noms savants de la botanique. Comme cette phrase merveilleuse : « Je voulais revoir un fossile du crétacé que l’on nomme Lytoceras ». Et qui nous parle aussi d’« usines de construction de locomotives », de « gare de triage du grand Blottereau » et d’ usines de chocolaterie. Proust a capté la beauté imaginative des « noms de Pays », Paul Louis Rossi a donné leur dignité à ces noms du paysage industriel et ouvrier.

Une telle qualité de correspondances, d’analogies m’enchante, c’est la poésie même. Pour Paul Louis Rossi, tout communique, la géologie, la peinture, la musique, l’Histoire avec ses noirceurs. Comme chez Marguerite Yourcenar qui m’inspirait mes premières études littéraires publiées dans ces années 80 – mais bien différemment. Tous deux ont nourri ma propre écriture. Mon livre, La Ville aux maisons qui penchent en porte quelque trace. On écrit parce que d’abord on a lu et aimé, dans une sorte de trame mosaïque. 

Il y a chez lui une évidence poétique de Nantes, comme Berlin en a une chez Walter Benjamin ou Naples chez Erri De Luca. Cela tient aux multiples présences humaines qui habitent sa ville, aux antipodes de celle de Gracq. Y passent les ombres d’André Breton, de Pierre de Mandiargues et une foule de figures picaresques, telle la mythique Isadora Duncan, en bateau sur le Nil, dialoguant avec l’artiste anarchiste Jules Grandjouan.

Pour finir cet exercice d’admiration, je voudrais évoquer les peintres, ses « alliés substantiels », selon la forme de René Char. Je me souviens avec ferveur de ce que Paul Louis Rossi écrit sur Lamber Doomer, sur William Turner en son voyage sur la Loire. Et des pages des Ardoises du ciel sur François Dilasser, son ami, le peintre finistérien qui peint des sortes de Kachina, ces poupées de la mythologie Hopi amérindienne.

La poésie est le creuset créatif des connexions et des méridiens. Merci à Paul Louis Rossi qui a su trouver pour nous le souffle et les mots pour ouvrir cet ample imaginaire analogique.

©Marie-Hélène Prouteau

Mêmes, Un Richelieu de Marie Sellier, Maison de négoce littéraire Malo Quirvane, Collection XVIIe, 2024, 48 pages, 10€. 

Mêmes, Un Richelieu de Marie Sellier, Maison de négoce littéraire Malo Quirvane, Collection XVIIe, 2024, 48 pages, 10€. 


La Maison de négoce littéraire Malo Quirvane trace son sillon de façon indépendante, en liberté grande. Sous le beau vocable de « négoce littéraire » elle se place dans le registre d’un singulier commerce qui lui a permis de découvrir de vraies pépites. Elle se spécialise dans la publication de textes courts qui nous font quitter le bruit du monde. 

Avec la Collection XVIIème, la maison d’édition demande à des écrivains de se rendre au musée du Louvre, d’y choisir une œuvre peinte au XVIIème siècle et d’écrire un texte autour de ce tableau. Ici l’écrivaine Marie Sellier, devant la toile figurant le cardinal Richelieu par Philippe de Champagne, a eu un vrai choc en reconnaissant quelque chose de sa grand-mère maternelle. 

Ce court texte Mêmes opère un rapprochement insolite et d’abord déconcertant entre le grand serviteur de l’État à l’âge classique et la grand-mère Édith S. née M. dans une famille de grands capitaines d’industrie. Quoi de commun entre Édith et Armand Jean, le prélat de province à l’ascension fulgurante, devenu évêque à 21 ans puis surintendant de la maison de Marie de Médicis et ministre de Louis XIII

Tête menue,

nez tranchant,

teint jaune,

ce visage, votre visage,

fiché au sommet d’un bouillonnement  d’étoffe

rouge et de dentelle fine

Dans ce double portrait, Marie Sellier décèle les détails par le menu, comme au travers d’une lentille d’optique : le visage, le nez, les mains décharnées et osseuses, les traits physiques d’un corps délabré. Elle capte ces signes au vol en habituée, elle qui a produit des écrits et des films documentaires sur de nombreux peintres ou sculpteurs. Son regard se glisse dans le portrait en majesté de Philippe de Champaigne, le peintre du baroque janséniste apte à saisir les « vanités ». Il le rapproche du tableau du Cardinal sur son lit de mort, exposé de temps en temps, au palais Conti, pour rappeler aux grands immortels celui qui créa la célèbre institution. Marie Sellier aime ainsi retrouver, jusque dans la mort, la ressemblance du Cardinal et d’Édith qui en aurait été flattée. 

Car Marie Sellier met en péril ce qui est de la pose et de la grandiloquence. Elle souligne chez les deux personnages le souci mondain du paraître, du prestige et des marqueurs sociaux, elle en voit la face cachée, la mesquinerie et l’ambition au plus haut point. Point d’image sacralisée ici d’Armand Jean ou d’Édith.

C’est une écriture caustique, au scalpel, parfois, poétique souvent, qui se déploie dans ces pages. Marie Sellier manie la liberté inventive de la langue, tel le savoureux passage en revue des chapeaux des deux personnages depuis la « barrette » cardinalice jusqu’au « bibi » grand-maternel. Elle offre l’alliance inattendue entre le beau style à l’imparfait du subjonctif et la comptine enfantine qui, avec facétie, s’amuse de la « barbichette » du célèbre prélat. Il n’y a pas de héros pour son valet de chambre, dit un proverbe connu, repris par Hegel.

Dans ces pages, perce, on l’aura compris, un regard sans concession. Mais aussi, par moments, le regard de tendresse de la petite-fille qui a repéré une douleur chez cette singulière grand-mère et se revoit lui caressant le front pour soulager ses maux de tête. Encore un point commun avec Armand Jean, « la souffrance en partage /celle de l’âme comme celle du corps ». Dans Mêmes, Marie Sellier fait descendre de son piédestal le grand ministre en « cappa magna » pourpre de Philippe de Champaigne, décapant au sens propre la figure d’apparat des livres d’école primaire. Elle l’humanise de son regard vivifiant, tonique, en le rapprochant de celle « dont le ministère ne dépassait pas le champ de l’intime, dont les emportements ne faisaient trembler que tes proches, alors que ton célèbre alter ego semait la terreur en Europe ».

L’écrivaine déroule ici par petites touches un destin féminin corseté de fille de la bourgeoisie, d’une lignée des industriels des Houillères de Dombrowa, confinée traditionnellement à l’intérieur et à la maison, les études étant interdites aux filles. Édith S., mal aimée de sa mère, en garda-t-elle cette extrême dureté pour ses enfants et ses petits-enfants ? Le souvenir de Marie vibre encore de quelque geste vif pour une note écorchée au piano. Mais elle a de l’affection pour cette personnalité forte, peu commune. Marie Sellier ne montre-t-elle pas cette « petite bonne femme » capable de faire sortir son mari du camp allemand où il était prisonnier de guerre ? Et puis, la compassion de la petite-fille écrivant pointe lorsqu’elle évoque le drame secret de cette femme qui, lors d’un accident de voiture, a malencontreusement écrasé les jambes de sa mère. Drame déjà abordé dans un précédent livre, Le Secret de grand-mère, album illustré pas Armande Oswald, paru au Seuil. Comme si, inscrit dans la mémoire familiale, ce drame n’en finissait pas de retentir.

Le texte se clôt sur un memento mori émouvant où Marie Sellier prend conscience que l’oubli des deux personnages est inéluctable. Tant pour l’homme-effigie des billets de banque désormais obsolètes que pour la photo grand-maternelle perdue dans les « naufrages des maisons de famille » que plus personne ne saura reconnaître. Mais ses mots d’écrivain, associés au pinceau de Philippe de Champaigne, Marie Sellier sait qu’ils attesteront de la vie passée, tel est le pouvoir de l’art de laisser pour l’éternité la marque indélébile d’une émotion vraie

Chantal Couliou, Au bord du doute, éditions Les Lieux-dits, 2024, dessin de Laurent Grison. 7€, 39 pages.

Source photo ©Laurent Grison

Chantal Couliou est l’auteure d’une œuvre de poésie importante publiée aux éditions Gros Textes,  Éditions Sauvages, Unicité, Voix Tissées, Donner à Voir, éditions du Petit Pois, Les Carnets du dessert de Lune, Soc et Foc, Rafaël De Surtis éditions, Le Dé bleu, Encres vives.  Cette œuvre d’une quarantaine de recueils se nourrit de prédécesseurs, tels Abdellatif Laabi, Charles Juliet ou Joël Vernet. Elle a réalisé plusieurs recueils de haïkus, ayant fait un vrai travail approfondi d’abord autour des classiques du genre que sont Basho, Issa

Ce nouveau recueil publié aux éditions Les Lieux-dits à Strasbourg retrouve pleinement l’esprit du haïku. Chacun des 36 poèmes de forme courte qui composent le recueil se voit ponctué d’un haïku. Tel celui-ci :

Du bout du quai
observer
les facéties d’un cormoran.
Impromptu.

Le titre du recueil et l’exergue tiré du livre et recoudre le soleil de Gaëlle Josse donnent le ton. La thématique touche au péril au cœur de la vie et du vivant qui envahit toute la planète. Et met en lumière « L’équilibre du monde/ de plus en plus précaire ».

Centrée d’abord sur la ville abîmée par le fléau de la drogue (ville qui, sans être jamais nommée, ressemble fort à Brest où vit la poète), la focale s’élargit ensuite au monde et aux diverses pollutions qui soumettent le vivant à leur logique mortifère. D’abord donc, le cadre urbain, des tours, des immeubles, des guetteurs faisant la ronde, à quoi s’oppose, telle une respiration, le haïku des petites filles jouant à la marelle en bas de l’immeuble. C’est une poésie de l’instantané qui se joue avec ces fillettes sautillant en toute innocence « entre Enfer et Paradis ». 

Notre temps est bien sombre et désaccordé. L’engrenage de l’argent et de ces pollutions de l’esprit que sont les écrans, la surveillance numérique laisse peu de place au répit, au rêve.

Il y a de la révolte paisible mais opiniâtre chez Chantal Couliou qui est ici exprimée à merveille. La poète habituée à chanter le vent, la beauté des choses élargit la vision aux ravages de l’agent orange et autres défoliants, et aux forêts disparues. « Ne reste plus que le noir/qui ne cesse de gagner du terrain ». 

Même la mer est « meurtrie ».  C’est dire si le scandale a gagné tout l’univers. Et la poète dans la trame serrée de ces 36 stations se fait sentinelle vigilante. Elle qui médite devant le passé, devant ces « pierres levées tournées vers l’infini » qui interrogent :

Qu’auraient-elles à nous raconter
de l’histoire de l’humanité ? 

****

Ces géants de pierre
dérobés au regard
nous murmurent
la loi de l’univers et ses mystères.
Savons-nous les écouter ?

Comment ne pas être sensible à la délicatesse des impressions nichées au cœur de ces haïkus ? Telles, cette « sonate de Bach » entendue d’une fenêtre ouverte ou  cette « conversation entre un verdier et un rouge-gorge », qui, simplement, ouvrent à la vie, à ses sensations, ses odeurs, ses sons.  Ainsi se déploie le chant fait de souci de la terre et de profonde humanité. 

Le tragique du geste mortifère de ce que l’homme fait au vivant sous toutes ses formes est ici terriblement prégnant. Il débouche sur la volonté d’ « entrer en dissidence » par rapport « au vieux monde ».

C’est à la quête d’une vie qui fasse place à l’éveil de l’esprit que s’attache ici la poète.  Et avec le poème-conclusion qu’elle lance comme une « bouteille à la mer », elle tente de dépasser la tristesse, le « doute » au bord duquel elle se tient.  L’art est cet éclat de lumière qui peut illuminer cette vision de la négativité qui nous entoure et ouvrir à un rapport plus harmonieux et fraternel au monde. Telle est la portée de cette ouverture fragile et lucide d’Au bord du doute.

Marie-Hélène Prouteau, La Petite plage, Suivi de Brest, rivage de l’ailleurs, Préface de Mona Ozouf, Éditions La Part Commune, 2024.  


Marie-Hélène Prouteau, La Petite plage, Suivi de Brest, rivage de l’ailleurs, Préface de Mona Ozouf, Éditions La Part Commune, 2024.  


Vingt-six tableaux autour d’un même lieu, « la petite plage ». Un lieu pour révéler tous les autres, ceux inscrits dans les rêves et les légendes, ceux inscrits dans la mémoire. Points de référence, points d’ancrage. « La petite plage » est la plage de Kerfissien située à Cléder commune du Finistère en région Bretonne. Ce littoral de sable blanc, de rochers majestueux, est très fragile et particulièrement sensible à l’érosion. 

« La petite plage », est pour Marie-Hélène Prouteau ce qu’est la madeleine trempée dans du thé pour Marcel Proust. J’entends par là que ce lieu focalise les émotions, creuse le temps, le rend élastique. La vigueur qu’en retire l’auteur lui permet d’asseoir un univers, son univers poétique et de rassembler en ce lieu oeuvres picturales, littéraires qui s’y réfèrent. 

La petite plage est l’épicentre naturel que je revisite indéfiniment. P93

Ce finis terrae, c’est la frontière où commencent les choses. P21

Ici même et autre part, c’est la vie qui résiste. P22

Dès le commencement du livre, la nature flamboie dans les vagues qu’orchestre le vent, les saveurs se marient à d’autres plongeant leurs racines dans les profondeurs du temps, remontant le long de souvenirs perpétuellement revivifiés.

Je suis celle qui apprend à lire la mer, à lire le vent. p20, nous dit Marie-Hélène Prouteau . Elle est celle qui nous apprend à admirer l’insurrection des vagues, Elle est celle qui nous fait passer du paysage qu’on admire à celui que l’on retrouve dans le regard d’un autre peintre célèbre ou écrivain connu: Paul Gauguin, Émile Bernard, Paul Sérusier, Charles Laval, Charles Filiger, Ernest de Chamaillard, Madeleine Bernard, He Yifu. D’un musicien ou d’un sculpteur: Hans Arp

« L’ici, maintenant » devient « l’ici, toujours », « l’ici, autrefois », on se rapproche de la vie au lieu de s’en écarter. On redécouvre tempêtes, gestes héroïques ou gestes quotidiens nécessaires à la survie, souffrances des luttes, victoires de la liberté et du courage, de la persévérance. 

Marie-Hélène Prouteau s’interroge et interpelle notre conscience comme par exemple dans L’enfant et le petit chien.  Sa lecture des lieux nous invite à revisiter notre vision des choses, à relire nos paysages mentaux, imaginaires ou réels. À rechercher des liens, à établir des connexions avec ce qui nous arrive et ce qui arrive au monde, aux autres. 

Mais comment poser une main sur sa douleur ? Comment lui dire : faire le mal est autre chose que faire du mal ? 

Ce petit chien dont le nom s’est perdu n’était pas mort d’un tir aveugle. Ce n’était pas un accident. C’était le mal à la dimension du scandale. La salissure de l’âme pouvait gagner la vie. P30

Un jour comme celui-ci, j’ai l’impression que ma plage de sable blanc est une estampe orientale. Il y a les vagues, le sable, les rochers. Et rien d’autre. P37

En quelques traits d’encre, le peintre esquisse le plein, la marée haute, avec la cavalcade des flots contre les rochers. P38

Elle s’évanouira, sans autre beauté que sa disparition. La mer bretonne parle du passage des heures, du passage des choses. Dans le grand remuement des marées. P76

Ce lieu et ce qu’il représente permettent à Marie-Hélène Prouteau  de déterminer ce qu’est la poésie :

Le ciel glissant dans la mer, la mer glissant dans le ciel. Là commence la poésie. 

Pas de lisières toutes faites, pas de direction verrouillée. Mais l’absolue nudité des choses qui met en joie. 

Jamais elle ne perd de vue la réalité ni n’oublie la fragilité d’une nature menacée aujourd’hui comme hier ( marées noires ), exploitée à outrance, meurtrie. 

Demeurer, c’est habiter un lieu et habiter un temps. Un temps qui n’est pas uniquement le présent. Un lieu qui n’est pas uniquement un espace. P93

François Cheng parle de « sentiment-paysage » pour dire la connivence entre l’esprit humain et l’esprit du monde. P93

La petite plage, c’est la clairière des métamorphoses. P94

Elle m’est un contrepoint lumineux quand je songe qu’il pèse sur le monde une atmosphère d’opéra en feu : de sombres drapeaux s’agitent, si prompts à déclencher des lapidations de femmes, des pendaisons, des attentats-suicides. P95

Dans BREST, RIVAGE DE L’AILLEURS, on revisite aussi le passé d’un lieu : « les nefs immenses des Ateliers des Capucins tout récemment réhabilités. » l’Imposante carcasse de fonte, de verre et d’aluminium. Dans la grande nef, les rayonnages de livres bruissent d’autres rumeurs. Celles des mots, des phrases et de leurs mystères. Prodigieuse matière volatile. » 

L’écriture, la poésie de Marie-Hélène Proutou est construite autour d’un lieu, le lieu où elle ne cesse de renaître à elle-même, autour duquel gravitent souvenirs personnels, émotions, sentiments qui nourrissent sa soif de connaissances, son amour de l’art. Ce livre nous invite à nous inscrire dans une recherche des valeurs vraies, justes, simplement humaines.