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Jean-Marie Corbusier, Comme une neige d’avril, La Lettre volée,Bruxelles, 2022

Une chronique de Pierre Schoven


Jean-Marie Corbusier, Comme une neige d’avril, La Lettre volée,Bruxelles, 2022


Dans ce recueil, Jean-Marie Corbusier interroge le regard, le mot et le monde, nous  invite à épouser le mystère de celui-ci voire à nous ouvrir à ce qui est hors de nous (« j’écris aussi loin que possible de moi »/André du Bouchet). Conscient du fait que  nos yeux sont souvent éteints par l’habitude et le monde de l’utile, le poète questionne  ce qui nous entoure, traque les forces dissimulées derrière les formes,  vise la richesse du vivre et par un langage nu, essaie de traduire les états d’un réel traversé par les gerbes colorées de ce qui ne cesse de naître et de disparaître ; mieux, à l’écoute de ce qui se manifeste comme de tout ce qui se réserve, il vient nous dire que c’est au moment où plus rien n’a de signification que surgit le monde. Ici, tout se fragmente, s’efface, semble suspendu dans le vide et nous fait entrevoir la clarté que préserve la nuit; ici, les blancs et les silences enracinent le langage en son versant invisible ; ici, enfin, tout vibre d’une vie nouvelle et ouvre en notre être qui se croit achevé une béance.

Pierre pour l’autre mur

                    à nouveau pierre

Tenir le souffle sans que le mot ne parle

                                telle que neige

                                retient la neige où je heurte

Air

que les mots râpent

© Pierre Schroven

Adelheid Duvanel, Délai de grâce, traduit de l’allemand (Suisse) par Catherine Fagnot, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2018.

Adelheid Duvanel, Délai de grâce, traduit de l’allemand (Suisse) par Catherine Fagnot, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2018.

Les pages ne sont pas numérotées

Sont rassemblés sous ce titre quelques textes courts. En une seule page, grâce à quelques mots simples, incisifs, Adelheid Duvanel dresse des portraits aux teintes bouleversantes. Elle raconte la vie de ceux qu’elle croise, elle se reconnait parfois dans leurs déboires, leurs désarrois, leurs solitudes et dans la façon qu’on a de les juger et puis de les condamner. Presque tous les personnages ont une blessure commune qui les exile, les mutile, les enferme. 

Ce sont les liens filiaux, ce qui unit ou désunit les humains, Ce sont des bouts de vie, des morceaux de tempêtes et ce qu’il en reste après lorsqu’on est forcé de continuer qu’Adelheid Duvanel met sous sa loupe et interroge. Quels sont nos abris et nos réponses possibles? Comment se protéger, évacuer les souffrances? 

Dans les réponses qu’on pourrait échafauder, il n’y a pas de certitudes, de lignes droites, il n’y a que des boucles, des courbes qui s’enchâssent et ne finissent pas de s’enrouler sur elles-mêmes. Finalement, on devrait cesser de se fier arbitrairement aux apparences, aux évidences et à quelques faits sommaires avant de proférer la sentence d’un mot, la condamnation définitive du symptôme d’une maladie, d’un mal-être car il est toujours quelque chose qui nous échappe, que nous ne connaissons pas, ne savons pas ou ne voulons ne pas savoir.

Adelheid Duvanel réclame sans s’apitoyer, sans se perdre dans les détours « le droit d’être inapte à la vie ». Demande qu’il soit accordé pour tous un sursis, « un délai de grâce ».

« Quand on parle, on rate la vérité de peu. C’est seulement quand on écrit, qu’on barre des mots, qu’on en trouve d’autres, qu’on peut l’atteindre. ».

©Lieven Callant

Lendemain de massacre–Xavier Bordes

Lendemain de massacre

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À tant écrire, il y a de la nuit qui tombe

qui finit par tomber

comme un voile de désintérêt

auquel participe une Hécate complice

Une fleur cramoisie de sang

qui grandit et occupe le premier plan de l’image

puis toute l’image

Et l’esprit subitement s’éteint

à la façon d’une lampe de chevet dont un clic

dans la poire noire a coupé

la source d’énergie

À tant écrire, à tant parler

il y a de la nuit qui tombe

qui finit par tomber

Pour des heures on va vivre sous

un chapiteau de ténèbres

Une inconsciente paix qui ressemble à la mort

Une paix à laquelle seuls nos cauchemars

sont capables de mettre fin en ranimant en nous

l’horreur de revivre.

Xavier Bordes

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