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Madeleine Bernard La Songeuse de l’invisible, Marie-Hélène Prouteau, éditions Hermann, 2021, 19 euros, 150 pages.

Chronique de Corinne Welger- Barboza

Madeleine Bernard La Songeuse de l’invisible, Marie-Hélène Prouteau, éditions Hermann, 2021, 19 euros, 150 pages.

Madeleine Bernard tient sa place dans l’histoire de l’art, une place congrue. On la reconnaît sur quelques œuvres, principalement Madeleine au Bois d’amour d’Émile Bernard, un portrait au revers de « La Rivière de Blanche » de Paul Gauguin, un autre Portrait de Madeleine Bernard de Louis Anquetin. Présence connue de la jeune femme qui a fait partie du petit monde et du moment artistiques de Pont-Aven. Présence connue, signalée dans « la vie et l’œuvre » d’autres reconnus. Tout cela est bien documenté et Marie-Hélène Prouteau a puisé à toutes les sources disponibles : les œuvres, les images photographiques, les correspondances. Mais il n’est pas question ici d’un livre ajoutant à l’histoire de l’art, ne serait-ce qu’au prisme du modèle ou de l’inspiratrice. Au regard des références abondantes rappelées en bibliographie, la recherche exhaustive de l’auteure reste discrète ; la connaissance ici a pour vocation d’irriguer le récit et ses détails, non pas de forcer le cercle académique.  Madeleine, la femme d’à côté, sœur, amie, aimée, muse, modèle. Madeleine, la femme d’entre-deux hommes, Émile Bernard et Paul Gauguin. Madeleine, dans le rayon d’Isabelle Eberhardt… Son existence semble tenir au fil des autres. La sortir l’ombre, sortir la jeune femme de l’ombre portée des autres, c’est ce qu’a entrepris Marie-Hélène Prouteau. Elle nous conte sa vie brève. Madeleine s’éteint à l’âge de 24 ans. L’autonomie, elle la conquiert lentement, constamment rappelée à la véritable mission qui l’anime à servir la vocation de son frère Émile. Même lorsqu’elle prend du champ, poussée par toutes sortes de circonstances, elle se résoud péniblement à abandonner celui dont la fortune d’artiste, d’abord stimulée, est mise à mal par la compétition qui agite le groupe de ses frères en peinture. Son émancipation sera l’affaire de ses dernières années. Mais ici l’exercice biographique apparaît rapidement prétexte à l’entreprise avant tout littéraire de Marie-Hélène Prouteau. La voie empruntée est celle de la recomposition du point de vue de Madeleine, davantage encore, sa subjectivité. 

De l’enfance à l’étape ultime, les remous de la vie familiale, l’engagement auprès du frère, les rencontres, les retenues et les excitations, rien ne manque à la biographie. Vue de très près, la jeune femme a mené une existence mouvementée mais jamais le récit n’emprunte les ressorts de la dramatisation. Comme dans d’autres compositions littéraires de l’auteure, on rencontre les chocs de la vie avec une même distance. Auprès de Marie-Hélène Prouteau, on a l’impression que le monde chuchote ou s’exprime à bas bruit, en toutes circonstances. Le spectacle du monde passe par une catalyse, après avoir séjourné dans l’intimité de l’auteure ; les moments de crise n’élèvent pas le ton. Par exemple, lorsqu’Émile reçoit la condamnation cinglante par son ami Vincent Van Gogh de ses premières toiles d’art religieux, le regard de Madeleine filtre la violence de la scène. En dépit des sentiments exceptionnels qui la lient à son frère, Madeleine apparaît comme témoin distancié. Moment de violence plus aiguë encore et qui lui est directement adressée par sa mère, sa révolte reste silencieuse. A-t-on affaire là à l’affirmation de l’autonomie, de l’altérité de Madeleine ou au filtre de l’auteure ? C’est la question qui accompagne la lecture de l’ouvrage, semble-t-il.

Ce point de vue de Madeleine, Marie-Hélène Prouteau offre de le saisir, dès l’enfance. En promenade, sur les bords de la Deûle, les jeux de l’air et de l’eau, les bateliers croisés, font autant d’événements ou plutôt se fondent dans les yeux de l’enfant en objets de contemplation. Madeleine est toute promesse de la songeuse de l’invisible, comme l’a nommée Marie-Hélène Prouteau. Petite contient déjà, celle qui traversera les péripéties du groupe de Pont-Aven est curieuse, aventureuse par petites gorgées, observatrice. L’affaire avec Gauguin semble reçue comme un hommage, ses sentiments soumis aux silences qui conviennent et à sa place de modèle. Le peintre, pour sa part, lui applique les couleurs vives du désir ; le portrait de séductrice qu’il a produit d’elle n’efface pas l’insaisissable chez Madeleine. Ce petit geste partout représenté de la pensive : la main où s’appuie la tête de la jeune femme signe sa personnalité. Même Émile doit faire une place à l’irréductibilité de ce geste lorsqu’il la peint en gisante, bloc bleu barrant le premier plan de Madeleine au Bois d’amour, bois figuré à la façon d’un papier peint. L’étrangeté de ce visage qui se détourne, appuyé sur sa main ajoute à l’étrangeté de cette réalisation hybride du médiéval et du japonisant. C’est la marque de Madeleine.

Ce qui s’affirme surtout, dans cette biographie littéraire, c’est l’approche singulière de la subjectivité de la jeune femme. À la lecture, l’on reconnaît la langue, les images, l’univers sensible de l’auteure ; elle se livre à une sorte de fusion avec la sensibilité du sujet Madeleine qu’elle restitue. Non seulement parce que c’est l’auteure qui détient les mots pour le dire mais parce que l’on reconnaît son regard dans celui de Madeleine.  L’imagination créatrice confine ici à la délégation ; Marie-Héléne Prouteau et Madeleine apparaissent souvent sœurs en contemplation. Ainsi, parmi d’autres moments :

« Elle veut garder en elle ces belles sensations. La lumière qui flotte sur la baie tramée de vent. Les mares chaudes brillant comme des cristaux. ». 

Madeleine a en commun avec Marie-Hélène Prouteau d’avoir les sens en éveil, de capter les événements minuscules qui font vibrer les paysages et appellent la contemplation ; chez elle, les résonances s’orientent vers le mysticisme. Peut-être les expressions de Madeleine que Marie-Hélène Prouteau a reconnues dans sa correspondance ont-elles éveillé le sentiment d’une proximité ? Ainsi, dans une lettre à ses parents : 

« Les champs entourés d’arbres longs et feuillus jusqu’en haut et les petits pommiers bien échevelés qui sont çà et là dans les blés et les grands horizons de la mer et de la campagne, les belles étendues de blé noir en fleurs qui sont toutes blanches. » 

Madeleine est-elle un sujet ou un motif ? L’une des formes données à la subjectivité de Madeleine prend un tour qui s’apparente à un travail sur le motif, au sens de la peinture. Une littérature peinture qui emprunte des circulations en ricochets : la sensibilité de Madeleine est décrite, dessinée pourrait-on dire, avec une palette colorée, aux façons d’aquarelle ; parfois également, Madeleine contemple à la manière d’un peintre : 

« Il y a l’eau du fleuve dans son étreinte végétale, quelques bâtisses et toits de briques, des bouquets d’arbres, un champ d’herbes hautes. (…), Plongée dans sa rêverie, elle pressent qu’Émile le peindra un jour ce paysage de la fenêtre de Courbevoie. » 

Peintre par procuration, car le peintre, c’est son frère. Il y aurait une circulation des perceptions, des représentations entre Madeleine, son frère et Marie-Hélène Prouteau. Emblématique de l’empathie extrême de l’auteure pour son sujet est cette célébration picturale de Madeleine : 

« Longue et mince silhouette. Telle une aile de lumière, elle flotte sur le ciel bleu. »

On envisage aussi que l’auteure trouve en la personne de Madeleine le truchement pour traverser un passé de cette Bretagne qui ne cesse de l’inspirer. Creuset d’un moment de l’histoire artistique et culturelle où fermente une mixture de liberté subversive et de christianisme traditionnel. Émile Bernard en incarne la figure extrême : d’abord exalté par l’explosion des couleurs, puis par les représentations christiques, antisémite enthousiasmé par les thèses d’Edouard Drumont. Bretonnes au champ, en costume, figurations d’un bon peuple au labeur, fût-il représenté sous des formes inédites. Madeleine, pétrie de cet enracinement, est gagnée par des aspirations mystiques, trouve la force de la rupture et de l’exil, s’extraie finalement de l’emprise familiale et locale. Ancrages et échappées, une dualité qui anime la prose poétique de Marie-Hélène Prouteau, prêtée cette fois à Madeleine Bernard.

©Corinne Welger- Barboza


Lire aussi sur le site de la revue Nonfiction

Une vie de Madeleine, modèle et soeur d’Emile Bernard 

 PAR Maryse EME

Brigitte Maillard, Le Mystère des choses inexplicables, 2021, éditions Monde en poésie, 15 e.

Chronique de Marie-Hélène Prouteau

Le Mystère des choses inexplicables, Brigitte Maillard, 2021, éditions Monde en poésie, 15 e.

Brigitte Maillard est l’auteure de sept recueils de poésie et de plusieurs livres d’artistes. Elle anime le site Monde en poésie. Elle nous offre ici un recueil qui frappe par sa tonalité solaire. Il y a dans ces pages une disposition à accueillir et saisir la beauté du vivant : « voici la vie dans sa douceur étincelante, sa joie rutilante […] voici le chant du vivant qui veut pousser son cri ». Belle métaphore pour signifier une naissance. Ou plutôt une renaissance étrangement radieuse. Car Brigitte Maillard sait qu’elle a coûté cher cette joie qui s’enracine dans l’empêchement de vivre : « Depuis 1999 le cancer enserre mon quotidien ». Le mal qui la touche ne traverse ces pages qu’en rares flashs, ainsi, par exemple, « le corps se saisit pour vivre sa souffrance ». Tout se passe comme si la poète voulait mettre ce vécu circonstanciel et particulier en sourdine. Pas d’éclat, pas de pathos, pas de déploration.

Au cœur de ces poèmes, au contraire, une sorte d’art de la joie : de cette maladie, la poète fait une grâce.  Ses vers libres et petites proses se placent sous le signe de l’exhaussement de soi : « Le visage tuméfié par les apparences, j’ai du mal à m’y retrouver […] Je suis ce chant dans la rivière du monde, impalpable, insondable, meurtri par les ondes ». Voici qu’émerge précisément le sentiment océanique de l’existence. Point de religion au sens strict, même si le terme de « prière » nous est donné. Il s’agit plutôt de la persistance d’un sacré. La mystique sans horizon divin d’un chemin intérieur empruntant au détachement des spiritualités orientales. 

Comment dire l’intensité de cet élan vital ? Renaissance et métamorphose sont les deux pôles de cet affût du vivant qui se joue dans l’attention au paysage, à la mer ou bien au sourire de l’autre.

Le mystère et le rêve sans cesse irriguent ce chemin de la naissance à soi. C’est un vers de Roberto Juarroz porteur de cette idée de mystère qui donne le titre au recueil. La poète habite « l’état de poésie », formule qui n’est pas sans rappeler un autre poète, Georges Haldas. Le chant, chez elle, s’amplifie en une tonalité forte, la beauté qui a scintillé agrandit le présent :

« Le pays est en alerte, magnifique et serein. Dans les maisons les désirs se réalisent. Nous sommes les premiers chevaliers de nos âmes. À la portée des dieux, le mystère s’enflamme, solitaire et gracieux. »

Est-ce à dire que tout est rose pour autant ? Bien au contraire, Brigitte Maillard évoque « la détresse des hommes » et, plus loin dans le recueil, « le monde avec ses engelures ». Le souci du monde est toujours là pour qui sait être à l’écoute de ce qui l’entoure.

C’est une poésie du questionnement qui se déploie ici. « Qui sommes-nous ? » demande Brigitte Maillard qui se tourne vers une quête du sens de l’existence. Parole et « lieu commun » universels. À de nombreuses reprises, le poème fait place à la tension de questions. « Tu n’en peux plus de vivre ? Détache-toi du monde ». Et cela passe par l’amour, notion aussi présente dans les mots de la poète que la joie. Cette expérience de l’amour au sens d’énergie vitaliste se voit ici magnifiée : « L’amour comme une envolée intérieure, le chant de l’autre, la vie future, le rêve sans fin, la portée des astres. Le ciel qui vient vers nous, la douloureuse espérance et le regard sacré des anges. Grâce à lui tout s’illumine. »

« je ne suis ni guérie ni malade ». C’est une façon de dire que la vérité de l’être est ailleurs. Dans cette centralité du poème, véritable contre-chant autour duquel s’organise la vie. Au cœur des mots et de leur transmutation mystérieuse. La beauté ? « une grâce pour les riverains, un solide état d’âme […] Écrire pour que la vie redevienne ce qu’elle n’a jamais cessé d’être ». Écrire prend ainsi une visée cathartique. Il s’agit de transmuer ce qui s’éprouve de souffrance en quelque chose de plus élevé.

Dans ce mouvement d’éveil, le retour des choses vers le temps lointain, primordial de l’enfance suspend la temporalité linéaire et se boucle en un temps cyclique : « Que s’ouvre maintenant le temps glorieux de l’enfance ! ». Une musique naît par petites touches et retouches dans la fluidité de ces vers qui nous emportent par ce « oui » au monde.

©Marie-Hélène Prouteau

Thierry Radière, Entre midi et minuit, poésie, La Table Ronde, 2021, 333pages, 17€

Une chronique de Lieven Callant

Thierry Radière, Entre midi et minuit, poésie, La Table Ronde, 2021, 333pages, 17€

Écrire c’est 
« Inventer un monde
où les autres viennent
des battements de coeur
à partager sans compter. »
 

La première partie illustre ces propos, le poème est un lieu de partages. Ce que l’on reçoit en lisant se transforme et transforme immanquablement notre vie. Modifie les battements de notre coeur. Chaque poème est dédié à un autre écrivain, poète, ami. Ce qui nourrit véritablement l’écriture, l’imaginaire, c’est l’autre. L’autre que l’on aime, que l’on contredit, qui au contraire appuie mieux que nous sur ce qu’on voudrait exprimer, cache autrement, fait vivre le mystère.  

À n’en pas douter, Thierry Radière est un grand lecteur, c-à-d qu’il consacre beaucoup de temps aux mots, pour qu’ils apaisent « les rides de la journée », diluent les peurs, ameutent une certaine insouciante naïveté.
« Vivre sera d’aller de totem en totem
de les faire tenir debout du mieux possible » être « un maçon éternel ».

« Ce que je retiens
de ma lecture
c’est cette lumière dont le poète
ne parle jamais dans son épopée
et que j’ai sentie fortement
réchauffer une partie de moi-même
dont j’ignorais l’existence
avant d’avoir lu ce poème
 »

La première partie du livre propose donc une lecture en même temps qu’elle initie à l’un des principes de base de l’écriture. Elle nous invite à être curieux, à se reconnaitre dans l’oeuvre de l’autre. À partir à la découverte et les chemins sont multiples.

La deuxième partie du livre comporte des poèmes écrits en 2018 et porte le titre « Je n’aurais pas pu voir ».  Heureusement, Thierry Radière nous réconforte en reprenant une phrase de Schoppenhauer: « L’artiste nous prête ses yeux pour regarder le monde. » et une maxime de Mark Twain: « La seule différence entre la réalité et la fiction, c’est que la fiction doit être crédible. »

« Je suis un bricoleur du dimanche » écrit Thierry Radière à la page 154 pour rappeler à ses lecteurs qu’écrire la poésie c’est aussi accepter une « belle aventure » un voyage dont nous ne maitrisons sans doute pas tous les aboutissants, c’est découvrir la vie. Il veut aussi exprimer non sans humour, qu’il apprend à écrire en écrivant, le plus simplement et le plus humainement possible, en dilettante . Les poèmes de Thierry Radière se lisent comme on respire, naturellement, on va de mots en mots. Les poèmes ne nous mènent jamais vers une impasse.  


Le voyage du poème et de son écriture est celui de la vie. On chemine entre les heures, entre les lignes, à la frontière du songe, de l’imaginaire. On se confronte à la réalité tout en interrogeant les souvenirs. Font-ils partie de cette réalité? 

« Je pense à ce que les mots cachent
que les poètes ne maitrisent pas. » p135

Écrire c’est aussi se questionner sur la nature du présent et comment le représenter. Écrire c’est percevoir, les mots offrent une respiration neuve à nos aspirations.

« Et si la poésie
n’était rien
qu’un beau rouge-gorge » 132

C’est un jeu de patience « quand tout demande précipitation ». Un jeu qui exige calme, liberté, légèreté alors même que tout nous pèse. Quelque part les rêves, les souvenirs, les visions, les hallucinations attendent que le poète trouve leurs voies et les laisse s’exprimer. 

« Cet autre monde » parcourt le paysage poétique de Thierry Radière. Le poète souhaite « avoir une chance de surprendre le réel » et sait que pour se tenir debout « il n’y a que les émotions ». Le poème nous aide à vivre, il accueille « les mots qu’on a dans le ventre et que personne n’entend forcément » .

Dans chaque poème lu, il y a ce qui nous échappe de la vie, on pense pouvoir « agir concrètement sur ce qui nous échappe intellectuellement mais qui nous touche en profondeur. » 

Le poème c’est « jour après jour des nuits à refaire le monde et revenir toujours bredouille malgré les efforts de compréhension et l’envie grandissante d’être toujours lucide de plus en plus lucide? » se questionne Thierry Radière.

La vie est une quête, un voyage dont l’origine et le but nous est offert par bribes grâce au poème. Le poète se doit d’être un rêveur lucide, écrire impose qu’on soit avant tout un grand lecteur, un lecteur de tout. À la fin de la deuxième partie, on peut d’ailleurs lire :

« Mon entêtement à évoquer des sensations
est une manière plus personnelle
de parler de la vie,
des désirs et des peurs,
des petits pas et des grandes sueurs
partout présents dans le moindre
de mes écrits.
« 
 

La troisième partie porte le titre J’avais déjà dit un jour » (2019)

Thierry Radière écrit pour ne rien oublier, sans doute aussi pour être en mesure de « regarder la réalité en face au lieu de l’éviter ». Il s’agit sans doute surtout de comprendre « la direction que l’on prend ».

Le titre donné au livre est de nombreuse fois évoqué parce que la poésie de Thierry Radière se veut être une poésie du quotidien, du temps de la vie, de son déroulement qui n’est pas forcément linéaire et rigide. 

À la page 258, un poème commence et se termine par « Entre midi et minuit » Le temps pourtant exploré est bien celui du poème, de l’écriture, un temps décalé ou plus exactement intercalé, mélangé à celui de la vraie vie. La plage horaire est assez vaste pour se dire que ce qui nous échappe et qu’on tente d’inscrire dans le poème est à l’intersection de nos horizons, entre les lignes, sans doute au-delà des heures, hors temps. Le poème est d’un autre temps pourtant il ne cesse de s’imbriquer dans notre vie quotidienne.

Thierry Radière écrit pour avancer, vivre debout sans rien perdre des parfums et des saveurs des évocations enfuies dans la mémoire. Il écrit pour se rapprocher du fond de soi-même. Explorer l’inexprimable. affûter les mots afin de toucher les autres le plus simplement possible, sans rien compliquer, « sans tralala »
Thierry Radière aimerait


« poursuivre son travail de scientifique raté
mes expériences d’enfant perdu
mes collages d’artiste obsessionnel
et mes ajustements d’artisan zingueur.
 » 

Plus loin, il écrit:


« J’ignore tout
de ce que je veux dire
alors j’écris 
» P296

 « J’avance le coeur rempli de petites particules débordantes » . 

À la page 300 Thierry Radière écrit:


« Les questions que je me pose 
trouvent leurs réponses
dans mes livres
alors que je croyais jusqu’à aujourd’hui
qu’écrire c’était surtout
s’interroger en silence
sans point d’interrogation. »

*

« C’est en lisant et relisant
des poètes oubliés
que les idées viennent
des voix résonnent
des musiques naissent
et des fantômes se parlent 
»

Si la poésie est ce qui accompagne l’être humain quotidiennement et l’aide à formuler ses désirs propres, ses espoirs, ses rêves, elle est aussi ce qui constamment s’échappe, glisse d’une réalité à une autre. 

Thierry Radière aime résolument la vie, ce qu’elle a de plus palpable, de plus abordable, de plus sensible. Il l’aime au-delà des apparences, sous toutes ses apparences. Il aime sans fioritures, sans faire de chichi. C’est sans doute la raison principale qui me fait aimer à mon tour ce qu’il a écrit ici. Ses poèmes ont quelque chose d’inconditionnel, ne supposent aucun savoir particulier, ne ferment aucune porte mais accueillent les lecteurs dans toutes leurs diversités, avec respect. Un respect qui fait parfois défaut ailleurs. Le lecteur, chez Radière est accueilli comme un ami.

À la page 312, vous lirez le poème que j’ai élu comme étant celui qui résume bien mieux que j’ai pu le faire toute la beauté de ce livre.   

© Lieven Callant

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