Archives des étiquettes : 2021

Thierry Radière, Abécédaire poétique, Gros textes, 2021,104 pages, 7€.

Chronique de Lieven Callant

Thierry Radière, Abécédaire poétique, Gros textes, 2021,104 pages, 7€.


Avez-vous déjà essayé de répondre à la question de savoir quel et unique livre vous emporteriez avec vous sur une île déserte? ou essayé d’établir un classement de genre, de spécificités parmi tous vos souvenirs? Peut-on les classer de manière alphabétique pour ensuite faire plus facilement appel à eux quand cela s’avère nécessaire?

Je suis incapable de répondre à la première question car tous les livres de ma bibliothèque m’importent et me sont absolument indispensables et il m’est nécessaire de toujours réévaluer la place qu’ils occupent. Les poèmes existent à l’instar des rêves mêlant réalités présentes et passées, souvenirs modifiables et modifiés chaque fois qu’on les invoque.

Thierry Radière a mis de l’ordre dans une partie de sa bibliothèque poétique, a tout relu et a par la même occasion résumé par une formule toujours semblable, les univers multiples qui l’imprègnent, le nourrissent, l’abreuvent: « Il suffit que relise quelques vers de ….» 

L’émotion perçue, le changement provoqué par la lecture ou au contraire ce qu’elle conforte, les apprentissages, les découvertes, les retours sur soi, les projections, les rencontres se font sur le ton de l’amitié, de l’affection, du respect. En chaque relecture est pointée la particularité première du poète lu pour le fervent lecteur-poète qu’est Thierry Radière. Ce sont des saluts amicaux plutôt que des hommages grandiloquents et finalement vidés de sens. Thierry Radière fait de chacun des livres de sa bibliothèque un ingrédient indispensable à la vie, sa vie de tous les jours. De ce fait, il désacralise la poésie, la dépoussière en lui attribuant la place qu’elle mérite à nos côtés.

Lecteur ou poète on se plairait à jouer le même jeu, le jeu de quelques mots pour décrire ce qui à mon sens est aussi complexe et indéterminable que sont les sensations provoquées par un poème. Résumer en quelques lignes ce qui occupe tellement de place n’est sans doute pas aussi facile qu’il y parait. C’est pourtant ce que réussit ici Thierry Radière. 

Sur 96 poètes présents dans la bibliothèque de Thierry Radière, 18 ont été publiés par Traversées. 19 si on comptabilise Thierry Radière lui-même. 

© Lieven Callant

Jean-Pierre Siméon, À l’intérieur de la nuit,  Cheyne éditeur, images de Yann Bagot, 2021, 68 pages, 17 €.

Chronique de Béatrice Libert

Jean-Pierre Siméon, À l’intérieur de la nuit,  Cheyne éditeur, images de Yann Bagot, 2021, 68 pages, 17 €.

On grandit étrangement à l’intérieur 

De la nuit.

C’est sur ces mots donnant naissance au titre, que s’élance Jean-Pierre Siméon. Et l’ouvrage se clôt sur C’est en effet la nuit, seulement dans la nuit, ou dans ce qui lui ressemble, le poème, par exemple, que l’âme remonte à la surface.

Entre temps, le poète a retourné l’envers du jour sous toutes ses coutures lui faisant avouer, paradoxe inhérent, ses sources de clartés par bonheur/Invisible[s].

Lieu d’amour, de marche, de mort, la nuit allonge notre souffle, notre soif d’eau pure comme de silence. Nuit longue en bouche, dit Siméon comme s’il parlait d’un grand vin. En adéquation avec la justesse d’une parole, d’une phrase, d’un sentiment. À son écoute, l’auteur de Sermons joyeux déploie ses antennes à l’adresse de cette bergère des ombres, riche de substances, dépositaire de tant d’aveux, d’instants à graver comme à gravir. Dans cette relation nocturne et intime, le « noctamphile » la voit en couleur tant son œil intérieur capte ses mille et une vibrations dans une vision à la fois panoramique (La nuit est ronde) et verticale (socle).

L’amour semble l’élément constitutif de Nyx / Mère des mille songes, car Siméon écarte la violence qui peut la traverser ici et là. De fait, Il y a bien sûr /Une nuit négative, mais telle n’est pas sa vraie nature, c’est celle de l’homme qui la travestit. 

Ce livre se révèle donc une déclaration d’amour à cet espace-temps éminemment poétique qui nous restaure et nous reconstitue intimement…

Comme à son habitude, Jean-Pierre Siméon fait preuve d’une belle langue simple et polie comme un caillou lunaire, sans brillant ni obscurité ni effet à la mode. Méditation révélant, outre les beautés nocturnes, le lait dont Nyx nous nourrit, sorte de viatique d’avant sommeil à emporter jusqu’en nos rêves les plus beaux.

Quand on marche dans la nuit

On entend son pas

Les murs en sont plus silencieux

Les arbres eux

S’émeuvent

Mais moins que notre cœur

Qui soudain

Se connaît

Ce livre apaisera plus d’un lecteur. La beauté même de l’ouvrage, dont on doit les superbes images de lunes bleues et argentées à Yann Bagot, alternant page claire et sombre, en fait un judicieux cadeau pour tous les noctambules, mais aussi les insomniaques.

©Béatrice Libert, 5 juillet 2021.

Planète solaire L’instant s’égoutte, Jeanne Champel Grenier, Illustrations de l’auteur, Éd. France Libris, 107 p., Orthez, 2021

Une chronique de Claude Luezior

Planète solaire L’instant s’égoutte, Jeanne Champel Grenier, Illustrations de l’auteur, Éd. France Libris, 107 p., Orthez, 2021


Lire Jeanne Champel Grenier, vivre un instant à la lumière de ses tableaux sont une expérience toujours positive, toujours nourrissante. Cette suite de souvenirs d’enfance, mais également de contemplations philosophiques, le plus souvent tendre mais sans concession au désarroi ambiant, fait preuve d’une vision profonde et chamarrée : celle du poète.

D’emblée, voici la tonalité de ce recueil : Alors, je décidai de saisir sur ma route, le verre à demi plein et de le brandir afin qu’il se remplisse de cette lumière, de ce cru céleste qui éclaire loin, et longtemps. 

Puis : Au fond de moi et en périphérie, un fakir marche sur les braises d’un amour qui cache son nom, et je brûle d’écrire l’impossible douleur des mots qui clouent le secret à ma porte.

L’écriture est élégante, la prose est forte en images, le propos est dense, même quand il est teinté d’humour. Concernant son tilleul, éminent arbre de vie : Il est d’une patience et d’une générosité sans pareille. Il me connaît, me reconnaît. C’est un être majuscule et je l’ai inscrit à la cime de mon arbre généalogique.

Empathie envers les êtres et toutes choses qui prennent vie sous des yeux émerveillés, bienveillants. Oui, lire Champel Grenier est un bol de lumière.

Parfois, les gènes ardèchois et catalans de l’auteure ne peuvent s’empêcher de jouer avec les mots, dans un château en ruine : Parfois s’y arrête, accompagné de son chien, un pauvre laissé-pour-compte, ou pour comte, ou pour conte, qui sait ? Tout est là : un grand bol d’affection, un zeste de dérision heureuse, le bonheur simple du ravi. On pense à Pagnol, à Daudet. Colette n’est pas loin. Et Laurent Bayart se tient en embuscade ; le tout est daté de juin 2020… ou deux mille vins. 

Maintes lignes sont particulièrement enlevées : LIBRE, l’oiseau a tout réussi. Il témoigne du Ciel, Lui, le prodige aérien, surgi du magma vivant des possibles, bien avant les hommes et leur mémoire. Dès la naissance, il lui suffit de quelques miettes pour mettre la vie en musique et nous transporter jour et nuit, sur les portées d’harmonie. Ou bien : Quand la femelle couve, l’embryon la reconnaît aux petits coups de bec en morse qui rassurent, et racontent tous les soirs, l’histoire de la chouette au bois dormant. Magnifique ! 

Exponentielle légèreté de l’être :  le poète ne cesse de nous enchanter, de nous nourrir par sa vision simple mais sacrée. Justement parce qu’elle remonte aux sources, à l’eau lustrale, à l’infiniment humble, aux écorces essentielles de la vie. Du coup, les violettes deviennent un tatouage de l’âme,  le ciel se fait diamantaire qui va retomber en pluie de milliards de carats insaisissables. Et sur le parvis d’une cathédrale, en guise de prière : Ô gouffre structuré mi-intime mi-sacré aux abyssaux vitraux qui s’élèvent infiniment, avec autour de soi cette odeur de moisi, d’encens et de marée qui vous interroge ad vitam aeternam.

Textes solaires, tandis que l’instant s’égoutte…

Encore quelques paragraphes pour la célébration de sa mère :  Ton souvenir, c’est toujours une écriture de printemps, simple et tendre, sans fioriture. (…) Je ne t’ai pas perdue : tu es juste devant moi… Sans oublier le final du recueil : Ah qu’elle sera courte, l’Eternité ! Courte et renouvelable à satiété…

Quoi de plus tendre, quoi de plus beau ?

©Claude Luezior

Madeleine Bernard La Songeuse de l’invisible, Marie-Hélène Prouteau, éditions Hermann, 2021, 19 euros, 150 pages.

Chronique de Corinne Welger- Barboza

Madeleine Bernard La Songeuse de l’invisible, Marie-Hélène Prouteau, éditions Hermann, 2021, 19 euros, 150 pages.

Madeleine Bernard tient sa place dans l’histoire de l’art, une place congrue. On la reconnaît sur quelques œuvres, principalement Madeleine au Bois d’amour d’Émile Bernard, un portrait au revers de « La Rivière de Blanche » de Paul Gauguin, un autre Portrait de Madeleine Bernard de Louis Anquetin. Présence connue de la jeune femme qui a fait partie du petit monde et du moment artistiques de Pont-Aven. Présence connue, signalée dans « la vie et l’œuvre » d’autres reconnus. Tout cela est bien documenté et Marie-Hélène Prouteau a puisé à toutes les sources disponibles : les œuvres, les images photographiques, les correspondances. Mais il n’est pas question ici d’un livre ajoutant à l’histoire de l’art, ne serait-ce qu’au prisme du modèle ou de l’inspiratrice. Au regard des références abondantes rappelées en bibliographie, la recherche exhaustive de l’auteure reste discrète ; la connaissance ici a pour vocation d’irriguer le récit et ses détails, non pas de forcer le cercle académique.  Madeleine, la femme d’à côté, sœur, amie, aimée, muse, modèle. Madeleine, la femme d’entre-deux hommes, Émile Bernard et Paul Gauguin. Madeleine, dans le rayon d’Isabelle Eberhardt… Son existence semble tenir au fil des autres. La sortir l’ombre, sortir la jeune femme de l’ombre portée des autres, c’est ce qu’a entrepris Marie-Hélène Prouteau. Elle nous conte sa vie brève. Madeleine s’éteint à l’âge de 24 ans. L’autonomie, elle la conquiert lentement, constamment rappelée à la véritable mission qui l’anime à servir la vocation de son frère Émile. Même lorsqu’elle prend du champ, poussée par toutes sortes de circonstances, elle se résoud péniblement à abandonner celui dont la fortune d’artiste, d’abord stimulée, est mise à mal par la compétition qui agite le groupe de ses frères en peinture. Son émancipation sera l’affaire de ses dernières années. Mais ici l’exercice biographique apparaît rapidement prétexte à l’entreprise avant tout littéraire de Marie-Hélène Prouteau. La voie empruntée est celle de la recomposition du point de vue de Madeleine, davantage encore, sa subjectivité. 

De l’enfance à l’étape ultime, les remous de la vie familiale, l’engagement auprès du frère, les rencontres, les retenues et les excitations, rien ne manque à la biographie. Vue de très près, la jeune femme a mené une existence mouvementée mais jamais le récit n’emprunte les ressorts de la dramatisation. Comme dans d’autres compositions littéraires de l’auteure, on rencontre les chocs de la vie avec une même distance. Auprès de Marie-Hélène Prouteau, on a l’impression que le monde chuchote ou s’exprime à bas bruit, en toutes circonstances. Le spectacle du monde passe par une catalyse, après avoir séjourné dans l’intimité de l’auteure ; les moments de crise n’élèvent pas le ton. Par exemple, lorsqu’Émile reçoit la condamnation cinglante par son ami Vincent Van Gogh de ses premières toiles d’art religieux, le regard de Madeleine filtre la violence de la scène. En dépit des sentiments exceptionnels qui la lient à son frère, Madeleine apparaît comme témoin distancié. Moment de violence plus aiguë encore et qui lui est directement adressée par sa mère, sa révolte reste silencieuse. A-t-on affaire là à l’affirmation de l’autonomie, de l’altérité de Madeleine ou au filtre de l’auteure ? C’est la question qui accompagne la lecture de l’ouvrage, semble-t-il.

Ce point de vue de Madeleine, Marie-Hélène Prouteau offre de le saisir, dès l’enfance. En promenade, sur les bords de la Deûle, les jeux de l’air et de l’eau, les bateliers croisés, font autant d’événements ou plutôt se fondent dans les yeux de l’enfant en objets de contemplation. Madeleine est toute promesse de la songeuse de l’invisible, comme l’a nommée Marie-Hélène Prouteau. Petite contient déjà, celle qui traversera les péripéties du groupe de Pont-Aven est curieuse, aventureuse par petites gorgées, observatrice. L’affaire avec Gauguin semble reçue comme un hommage, ses sentiments soumis aux silences qui conviennent et à sa place de modèle. Le peintre, pour sa part, lui applique les couleurs vives du désir ; le portrait de séductrice qu’il a produit d’elle n’efface pas l’insaisissable chez Madeleine. Ce petit geste partout représenté de la pensive : la main où s’appuie la tête de la jeune femme signe sa personnalité. Même Émile doit faire une place à l’irréductibilité de ce geste lorsqu’il la peint en gisante, bloc bleu barrant le premier plan de Madeleine au Bois d’amour, bois figuré à la façon d’un papier peint. L’étrangeté de ce visage qui se détourne, appuyé sur sa main ajoute à l’étrangeté de cette réalisation hybride du médiéval et du japonisant. C’est la marque de Madeleine.

Ce qui s’affirme surtout, dans cette biographie littéraire, c’est l’approche singulière de la subjectivité de la jeune femme. À la lecture, l’on reconnaît la langue, les images, l’univers sensible de l’auteure ; elle se livre à une sorte de fusion avec la sensibilité du sujet Madeleine qu’elle restitue. Non seulement parce que c’est l’auteure qui détient les mots pour le dire mais parce que l’on reconnaît son regard dans celui de Madeleine.  L’imagination créatrice confine ici à la délégation ; Marie-Héléne Prouteau et Madeleine apparaissent souvent sœurs en contemplation. Ainsi, parmi d’autres moments :

« Elle veut garder en elle ces belles sensations. La lumière qui flotte sur la baie tramée de vent. Les mares chaudes brillant comme des cristaux. ». 

Madeleine a en commun avec Marie-Hélène Prouteau d’avoir les sens en éveil, de capter les événements minuscules qui font vibrer les paysages et appellent la contemplation ; chez elle, les résonances s’orientent vers le mysticisme. Peut-être les expressions de Madeleine que Marie-Hélène Prouteau a reconnues dans sa correspondance ont-elles éveillé le sentiment d’une proximité ? Ainsi, dans une lettre à ses parents : 

« Les champs entourés d’arbres longs et feuillus jusqu’en haut et les petits pommiers bien échevelés qui sont çà et là dans les blés et les grands horizons de la mer et de la campagne, les belles étendues de blé noir en fleurs qui sont toutes blanches. » 

Madeleine est-elle un sujet ou un motif ? L’une des formes données à la subjectivité de Madeleine prend un tour qui s’apparente à un travail sur le motif, au sens de la peinture. Une littérature peinture qui emprunte des circulations en ricochets : la sensibilité de Madeleine est décrite, dessinée pourrait-on dire, avec une palette colorée, aux façons d’aquarelle ; parfois également, Madeleine contemple à la manière d’un peintre : 

« Il y a l’eau du fleuve dans son étreinte végétale, quelques bâtisses et toits de briques, des bouquets d’arbres, un champ d’herbes hautes. (…), Plongée dans sa rêverie, elle pressent qu’Émile le peindra un jour ce paysage de la fenêtre de Courbevoie. » 

Peintre par procuration, car le peintre, c’est son frère. Il y aurait une circulation des perceptions, des représentations entre Madeleine, son frère et Marie-Hélène Prouteau. Emblématique de l’empathie extrême de l’auteure pour son sujet est cette célébration picturale de Madeleine : 

« Longue et mince silhouette. Telle une aile de lumière, elle flotte sur le ciel bleu. »

On envisage aussi que l’auteure trouve en la personne de Madeleine le truchement pour traverser un passé de cette Bretagne qui ne cesse de l’inspirer. Creuset d’un moment de l’histoire artistique et culturelle où fermente une mixture de liberté subversive et de christianisme traditionnel. Émile Bernard en incarne la figure extrême : d’abord exalté par l’explosion des couleurs, puis par les représentations christiques, antisémite enthousiasmé par les thèses d’Edouard Drumont. Bretonnes au champ, en costume, figurations d’un bon peuple au labeur, fût-il représenté sous des formes inédites. Madeleine, pétrie de cet enracinement, est gagnée par des aspirations mystiques, trouve la force de la rupture et de l’exil, s’extraie finalement de l’emprise familiale et locale. Ancrages et échappées, une dualité qui anime la prose poétique de Marie-Hélène Prouteau, prêtée cette fois à Madeleine Bernard.

©Corinne Welger- Barboza


Lire aussi sur le site de la revue Nonfiction

Une vie de Madeleine, modèle et soeur d’Emile Bernard 

 PAR Maryse EME

Brigitte Maillard, Le Mystère des choses inexplicables, 2021, éditions Monde en poésie, 15 e.

Chronique de Marie-Hélène Prouteau

Le Mystère des choses inexplicables, Brigitte Maillard, 2021, éditions Monde en poésie, 15 e.

Brigitte Maillard est l’auteure de sept recueils de poésie et de plusieurs livres d’artistes. Elle anime le site Monde en poésie. Elle nous offre ici un recueil qui frappe par sa tonalité solaire. Il y a dans ces pages une disposition à accueillir et saisir la beauté du vivant : « voici la vie dans sa douceur étincelante, sa joie rutilante […] voici le chant du vivant qui veut pousser son cri ». Belle métaphore pour signifier une naissance. Ou plutôt une renaissance étrangement radieuse. Car Brigitte Maillard sait qu’elle a coûté cher cette joie qui s’enracine dans l’empêchement de vivre : « Depuis 1999 le cancer enserre mon quotidien ». Le mal qui la touche ne traverse ces pages qu’en rares flashs, ainsi, par exemple, « le corps se saisit pour vivre sa souffrance ». Tout se passe comme si la poète voulait mettre ce vécu circonstanciel et particulier en sourdine. Pas d’éclat, pas de pathos, pas de déploration.

Au cœur de ces poèmes, au contraire, une sorte d’art de la joie : de cette maladie, la poète fait une grâce.  Ses vers libres et petites proses se placent sous le signe de l’exhaussement de soi : « Le visage tuméfié par les apparences, j’ai du mal à m’y retrouver […] Je suis ce chant dans la rivière du monde, impalpable, insondable, meurtri par les ondes ». Voici qu’émerge précisément le sentiment océanique de l’existence. Point de religion au sens strict, même si le terme de « prière » nous est donné. Il s’agit plutôt de la persistance d’un sacré. La mystique sans horizon divin d’un chemin intérieur empruntant au détachement des spiritualités orientales. 

Comment dire l’intensité de cet élan vital ? Renaissance et métamorphose sont les deux pôles de cet affût du vivant qui se joue dans l’attention au paysage, à la mer ou bien au sourire de l’autre.

Le mystère et le rêve sans cesse irriguent ce chemin de la naissance à soi. C’est un vers de Roberto Juarroz porteur de cette idée de mystère qui donne le titre au recueil. La poète habite « l’état de poésie », formule qui n’est pas sans rappeler un autre poète, Georges Haldas. Le chant, chez elle, s’amplifie en une tonalité forte, la beauté qui a scintillé agrandit le présent :

« Le pays est en alerte, magnifique et serein. Dans les maisons les désirs se réalisent. Nous sommes les premiers chevaliers de nos âmes. À la portée des dieux, le mystère s’enflamme, solitaire et gracieux. »

Est-ce à dire que tout est rose pour autant ? Bien au contraire, Brigitte Maillard évoque « la détresse des hommes » et, plus loin dans le recueil, « le monde avec ses engelures ». Le souci du monde est toujours là pour qui sait être à l’écoute de ce qui l’entoure.

C’est une poésie du questionnement qui se déploie ici. « Qui sommes-nous ? » demande Brigitte Maillard qui se tourne vers une quête du sens de l’existence. Parole et « lieu commun » universels. À de nombreuses reprises, le poème fait place à la tension de questions. « Tu n’en peux plus de vivre ? Détache-toi du monde ». Et cela passe par l’amour, notion aussi présente dans les mots de la poète que la joie. Cette expérience de l’amour au sens d’énergie vitaliste se voit ici magnifiée : « L’amour comme une envolée intérieure, le chant de l’autre, la vie future, le rêve sans fin, la portée des astres. Le ciel qui vient vers nous, la douloureuse espérance et le regard sacré des anges. Grâce à lui tout s’illumine. »

« je ne suis ni guérie ni malade ». C’est une façon de dire que la vérité de l’être est ailleurs. Dans cette centralité du poème, véritable contre-chant autour duquel s’organise la vie. Au cœur des mots et de leur transmutation mystérieuse. La beauté ? « une grâce pour les riverains, un solide état d’âme […] Écrire pour que la vie redevienne ce qu’elle n’a jamais cessé d’être ». Écrire prend ainsi une visée cathartique. Il s’agit de transmuer ce qui s’éprouve de souffrance en quelque chose de plus élevé.

Dans ce mouvement d’éveil, le retour des choses vers le temps lointain, primordial de l’enfance suspend la temporalité linéaire et se boucle en un temps cyclique : « Que s’ouvre maintenant le temps glorieux de l’enfance ! ». Une musique naît par petites touches et retouches dans la fluidité de ces vers qui nous emportent par ce « oui » au monde.

©Marie-Hélène Prouteau

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