Pierre de Vilno

Elvire & Jeremy, Pierre de Vilno, roman – Improbable rencontre – Éditions Héloïse d’Ormesson (165 pages ; 16€).

Pierre de Vilno radiographie les rapports amoureux les plus complexes qui gouvernent les jeunes générations, ceux qui surfent sur la toile pour ferrer une conquête passagère et assouvir leur désir. Romance « online » qui se concrétise vite par le rapprochement des corps. « Un relais de perversions » que ces « conversations virtuelles ». Mais comment aimer sans connaître le grain de la peau de l’autre, son parfum (habit Rouge), le goût de ses baisers ?

L’auteur décrypte la naissance de l’amour et les pratiques amoureuses, fustigeant cette absence de désir, de sentiments pour les addicts du sexe qui se contentent d’« embrancher les bons câbles. Un soumis. Un domi », de jouir, sorte de « fast-love, d’amour Kleenex». Des yeux se matent, des corps s’abandonnent, s’entremêlent, s’enlacent ; des bouches se cherchent, se rejoignent, des mains se frôlent, se nouent, des sourires s’échangent, des êtres se séduisent. Où se croisent-ils ? Dans un bus « Le toucher est électrique. Son regard. Sucré. Décisif ». Lors d’un déménagement « Le garçon porte un débardeur sur des muscles hors proportions. La sueur ruisselle sur des tatouages mystérieux. Et sa petite voix qui dit : J’en ferai bien mon quatre heures ». Après un spectacle : « Elle cède à la tentation ». Dans une salle de sports : « Il a  admiré tour à tour la rondeur de ses fesses, ce bijou de corps, l’eldorado de beauté… ». Au Flore, Mathilde « s’avance sur un rythme d’élégante allégresse, décrochant son plus beau sourire avant que l’un ou l’autre puisse dégainer ». L’auteur tarde parfois à distiller l’identité de ceux qui cohabitent ou partagent souvent le huis clos d’une chambre, attisant notre curiosité. Qui sont-ils ? « Un parfait métissage de l’homosexualité française : black-blanc-beur », «  bi, hétéro, gay, lesbienne ». C’est sur les bancs de la fac qu’Elvire et Jeremy, les protagonistes qui donnent le titre au roman, vont s’aimanter. On plonge, en alternance dans leur quotidien, leur passé, jusqu’à leur rencontre improbable. Leurs affinités se dévoilent. Jeremy (jeune professeur) se remet d’une histoire compliquée. Il sort d’une séparation avec Chloé, celle-ci s’estimant avoir été trahie, blessée par Mathieu, le bel infirmier « Un Teddy bear prêt à recevoir des câlins », dont la nudité sous la blouse troubla Jeremy. Égaré dans « son maquis des sentiments », il se met à collectionner les conquêtes masculines « Désir subit et subi ». Son supérieur, Revel, la figure paternelle qui lui manquait, son confident, va lui remettre le pied à l’étrier afin qu’il soutienne sa thèse avec succès. Elvire, une de ses étudiantes, venant de rompre avec Daphnée, expérimente l’amour masculin et «  entraine Jeremy dans les effluves de l’élixir amoureux ». Vont-ils s’y brûler ?

Dans l’épilogue, Pierre de Vilno crée le suspense, l’attente. Quel est le contenu du monologue qu’Elvire adresse à Jeremy ? Il boit « ces mots qu’elle a mûris ». Quelle scène mélodramatique jouent-ils ? Le naufrage du bateau d’un gosse, repêché dans une explosion de joie, serait-il une métaphore de la destinée de ce couple ? Des êtres tourmentés par le dilemme : aimer ou fuir ?

Dans ce roman, l’auteur souligne la carence de communication entre les protagonistes, la peur de s’engager, de prendre une décision, les difficultés de certains individus à se positionner quant à leur orientation sexuelle. Il divulgue les rouages du plaisir égoïste pour ces êtres, désireux d’assouvir leurs pulsions. La notion de fidélité dans le couple est mise à mal. L’écriture de Pierre de Vilno épouse les vagues de la volupté, dépeint des moments intimistes, la nudité apportant sa touche d’érotisme. Les personnages virevoltent au gré de leur libido. En fond sonore, une suite pour violoncelle de Bach ou « l’enfer sonore » de night-clubs. Avec un tendre humour, il campe ses personnages dans quelques situations burlesques. Jalousie, solitude, culpabilité taraudent les êtres.

De nombreuses références littéraires (Kundera, Modiano, Gary, Montherlant) jalonnent le roman.

Il signe indirectement un plaidoyer en faveur de la tolérance concernant la sexualité, déplorant l’ostracisme de certaines familles, comme Christelle qui « n’a jamais accepté que son frère chéri se laisse embarquer par ces pédés », trouvant en Elvire quelqu’un de « précieux ». Ne faudrait-il pas avoir toujours en mémoire le titre de la chanson de Louis Chedid : « Il faut dire aux gens qu’on aime qu’on les aime » ? Et cesser de mettre « les gens dans des cases », car « il n’y a pas de dosage idéal pour que le cocktail fonctionne », Pierrre de Vilno rappelant qu’il suffit « d’un regard, la folie de l’un, de l’autre, des deux » pour déclencher l’étincelle, les pleurs aussi. Le mystère de cette alchimie reste une énigme, tout comme la versatilité des cœurs. Au lecteur de succomber.

Nadine Doyen

Eric Holder

Embrasez-moi, Éric HOLDER, Le dilettante (17€ ; 222 pages).

Éric Holder joue sur la séduction dès le titre. Ne va-t-on pas passer très vite du « embrasez-moi » à embrassez-moi ? Les pommes d’amour n’ont-elles pas la couleur rouge-baiser ? Ce trou de serrure n’est-il pas une invitation à épier ce qui se trame dans les alcôves ?

La préface, pour lecteurs avertis, préfigure la teneur de ces nouvelles, d’où un envoi à Maître Pierrat, collectionneur, éditant à la Musardine, dont il connaît la passion pour la littérature érotique.

Éric Holder ne cache pas son désir de s’acquitter de sa dette envers les auteurs qu’il découvrit sous le manteau, au pensionnat (Miller, Sade, Reyes) et qui l’initièrent à la géographie intime, féminine.

Il revisite ses souvenirs de jeunes ados comparant « la chose », exhume des anecdotes relatives aux premiers émois, aux relations initiatiques, réactive des confidences à travers « un voyage dans le delta et ses nombreuses ramifications ». Il ressuscite quelques jeunes femmes timorées, farouches ou intrépides, allumeuses, tentatrices, expérimentées dans l’effeuillage, renouant avec son talent de conteur d’histoires sulfureuses et campe des protagonistes experts dans l’art du baiser.

Il convoque la mémoire de Cathy, qui l’avait déniaisé, aux « lèvres d’un rose qu’aurait envié le jardinier, deux pétales sur lesquels un baiser aurait laissé une meurtrissure carmin ».

Éric Holder magnifie la beauté de ces femmes, leurs blandices, explorant leur nudité à la manière de Chardin, Watteau, Schiele ou de Toulouse-Lautrec. On croise Blandine « aux fesses hottentotes, proéminentes comme des ballons de basket » cédant à la fougue de Renato « un vigoureux amant », « s’offrant un festin de voluptés défendues » et sa mère : Jeanne, la cinquantaine, « mettant le feu aux broussailles ». Aurore « la belle gazelle » découvre les jeux érotiques, la confusion des corps à trois : « Elle ne sait plus à qui appartient cette main, cette bouche, cette peau ».

Pauline « aux seins semblables à des fruits exotiques » incarne « un temple de la sensualité, la framboise sur le gâteau du personnel ». La lingerie de Marie sans chemise (« des mega-soutiens-gorge, culottes maxi ») suffit à émoustiller son visiteur, tout comme «  sa langue au goût de cerise ou son lopin de poils noirs ou le moelleux des bras nus ».Farid « le moricaud charmeur » tomba dans les filets de Brigit « cette beauté supérieure, inaccessible, aux roploplos libres » dont « la peau provoquait la faim ». Il sublime les jambes « schuss le long des mollets galbés ».

Laetitia, « conseillère à la culture », se fait infirmière pour soulager Virgile, dont la danse de Saint-Guy est provoquée par des guêpes, en retour Virgile saura « la transporter, l’euphoriser, lui faire perdre les pédales ».Après avoir fait défiler toutes ces scènes torrides, l’auteur s’interroge sur la mémoire des lieux : L’amour, comme le crime, adhère-t-il aux murs ? ».

Éric Holder emploie un vocabulaire cru (« l’un tisonne, bamboute, l’autre gobe, lèche, on frétille »), des termes ambigus comme « buisson », une langue verte, appelant un chat un chat, comme à l’époque de Catulle. A la manière de Klimt, il offre un hymne au baiser « promesse de l’étreinte à venir » selon Belinda Cannone. Il explore les relations extraconjugales : marivaudage, libertinage.

L’auteur glisse une pointe d’humour : « Je déshabille Marie-France pour habiller Paul », de la drôlerie avec des scènes théâtrales : on frappe au paroxysme des ébats. Le suspense n’est pas exempt : Quel traumatisme a pu subir Farid pour paniquer à l’approche de la rue Petit-Saint-Jean ?

A la fin de cette nouvelle, Éric Holder affiche sa volonté de faire table rase des mauvais souvenirs et de « lustrer les bons comme de l’argenterie », manifestant sa gratitude au lecteur pour ce délestage.

Il signe un ouvrage qui laisse cours aux fantasmes de « son semblable, son frère, de son lecteur idéal qui n’a pas vingt ans », habité par le démon de midi. Il y décline l’art d’aimer sous toutes ses postures lascives, dans une exaltation des sens, dans le regard : « Le plaisir y faisait voguer les scintillements ». L’alchimie naît parfois d’une odeur, « d’un effluve, un profumo di donna ». Le sentiment amoureux, la morale sont relégués au second plan pour ces rencontres éphémères, parfois «  un coup au paradis unique », sources de frustrations et de désillusions. La galerie de portraits féminins cède vite la place à un ballet de corps électrisés, ondulant, ployant sous les caresses, les étreintes, les ventres incendiés s’épousant, mêlant désir et plaisir charnel, volupté et sensualité. Les épilogues savent surprendre. Les lieux de rencontre sont variés : dans un café, lors d’une réception dans une galerie (la peinture étant omniprésente) à Roissy ou dans un salon du livre.

Retenons que pour Éric Holder, celui de C., en Seine-et-Marne, est un raout mémorable.

Un recueil capiteux, mâtiné de tendresse.

Nadine Doyen

Arthur Dreyfus

Le livre qui rend heureux – A ne pas lire en cas de bonheur, Arthur Dreyfus (Flammarion, 122 pages, 12€).

Un titre qui peut laisser dubitatif. Cet essai se présente comme un puzzle composé de témoignages collectés lors de micro-trottoir (chacun donnant sa conception du bonheur, d’une vie réussie), truffé de références musicales (Nina Simone, Sinatra, Trenet, Brassens) et littéraires (en exergue), d’une anecdote de poète persan. Arthur Dreyfus y ajoute sa propre expérience, des exemples concrets, des scènes de rue dont il fut le témoin. Il se révèle un perspicace regardant, sachant se fondre dans la foule quand il sonde les pensées de ceux qu’il côtoie (dans le métro, la rue ou dans un parc). Il nous guide vers sa recette du bonheur, nous enseigne à poser un autre regard et à positiver.

Il distille des conseils avisés. A celui qui se retrouve à faire le pied de grue, il suggère de ne pas forger des interprétations trop hâtives. Il prône la tolérance au sein d’une famille, étayant son propos par le suicide d’un fils dont le père n’avait pas admis l’homosexualité.

Il nous encourage à lâcher prise plutôt que de se polluer la vie à persévérer.

Il valorise le goût d’apprendre, allant même jusqu’à envier « l’ignorant qui a tout à apprendre ».

Arthur Dreyfus glisse subtilement l’étymologie du mot bonheur, qui exprime l’idée d’aboutissement.

On sera étonné de découvrir la raison pour laquelle De Gaulle n’emportait jamais de parapluie, ce qui nous enrichit du mot « contingence ». On sera tenté de «  sourire très fort en écoutant son baladeur » pour vérifier si notre qualité d’écoute est meilleure. Il nous encourage à « améliorer nos capacités » par le questionnement et les échanges. Le partage favorisant une vraie pollinisation.

Il fait l’éloge de la gentillesse, « cette vertu rare », fêtée à grande échelle lors du « world kindness day ». N’est-on pas heureux que dans le bonheur des autres ?

Il encense la beauté que parfois on ne sait pas remarquer sur notre trajet quotidien (un bas-relief en céramique, la forme d’un nuage, la couleur du ciel, un clocher irisé) et les plaisirs minuscules (un sourire). Il nous invite à prendre le temps de flâner, de marcher en levant le nez et surtout à « prêter attention » à ce qui nous entoure. Et ainsi débusquer « des gouttières en vermeil, des graffitis imprenables ». La vue du musée d’Orsay lui suffit pour convoquer Monet. Avec humour, il relate une déception de gourmet, apprenant à ses dépens que garder une poire pour la soif ne lui a pas réussi. Désormais il se délectera de macarons sans attendre.

Il brasse divers thèmes dont l’ennui, la solitude, la fuite inexorable du temps, la finitude. Il nous rappelle que les jours ne se rachètent pas, que les choses ne se reprennent pas une fois passées sans profit. Alors préconiser « Le Carpe diem n’est pas si bête », en conclut-il.

A noter qu’Arthur Dreyfus rend hommage à Marceline, cette femme rescapée d’Auschwitz, à l’incroyable trajectoire, habitée par une énergie intarissable d’où elle puisa sa force de résilience.

Arthur Dreyfus a veillé à nous inoculer la capacité à composer avec l’inacceptable. Confortons-le dans l’idée qu’il a bien fait d’initier ce projet et de nous offrir ce florilège euphorisant. Dans ce bréviaire de sagesse, éclectique, l’auteur souligne l’importance de renouveler notre regard, de percevoir l’éclat du merveilleux derrière la banalité du quotidien. Il répand sur la vie comme une pluie d’or, illuminant ses réflexions, une façon de nous tenir du côté ensoleillé du trottoir.

Arthur Dreyfus nous donne rendez-vous au carrefour des possibles, afin de nous remettre les clés « d’une joie éternelle et continuelle de vivre ». Sa maison Félicité recèle bien des surprises, comme : « Le métier de vivre est sans concours », des aphorismes que l’on a envie de s’approprier : « Si la VIE n’a pas de sens le bonheur est sa direction ». Arthur Dreyfus a su relever le défi d’écrire sur le bonheur après les propos d’Alain, pour le plus grand plaisir du lecteur. Cet opus qui fredonne le bonheur est nourri de sollicitude et d’empathie pour les cabossés de la vie.

Pour parachever cette pépite, Arthur Dreyfus a su s’adjoindre le graphiste François-Xavier Goby dont la contribution est remarquable, jouant avec les contrastes : blanc, noir, orange.

Le livre qui rend heureux est un cadeau ludique, enrichissant, idéal pour cultiver l’amitié.

Un compagnon de route incommensurable, pour aider à rebondir. Un viatique roboratif.

A lire même en cas de bonheur.

Nadine Doyen

Arthur Dreyfus

Belle famille, Arthur Dreyfus (Gallimard, 240 pages, 17,90€). Si les écrivains sont connus pour être « chapardeurs, braconniers d’histoires », l’imagination fertile d’Arthur Dreyfus a su modeler à sa façon le fait divers qui l’inspira : « comme le caramel mou confectionné par les tabliers blancs sur les marchés de Bretagne ». Démarche que l’auteur développe dans le préambule, étayée par l’exergue de Sacha Guitry.

Arthur Dreyfus nous relate le destin tragique de Madec, depuis sa naissance jusqu’à sa dernière demeure qu’une main mystérieuse lui choisit. Seul le lecteur, témoin oculaire connaît la vérité.

Mais qui est Madec, cet enfant de sept ans, inséparable de son caméléon ? L’un des enfants du couple, Macand, originaire de Granville. La mère, Laurence, travaillant en milieu hospitalier, a cédé au diktat de l’orthorexie, est hostile aux portables, allergique au cadeau « détestable » de son frère .Elle jugera tout aussi dangereux le livre de kappas offert par leurs amis, lors de leur séjour en Toscane. Ne sont-ils pas source de cauchemars et la cause de la nuit agitée de Madec ?

L’auteur retrace le passé de Laurence et Stéphane : leur rencontre, leur flamme, les naissances.

Madec surprend par sa différence (attiré par les hommes, aimant le contact des peaux), souvent en marge des autres, comme dans les coulisses d’un théâtre. Ne serait-il pas le vilain petit canard de Cyrulnik ? Aurait-il été victime d’un mauvais œil, d’une malédiction propagée par le scorpion du porte-clefs (destiné à le protéger) ?

L’auteur entrecroise les scènes dramatiques et burlesques (chargement du coffre, besoin impérieux de trouver des concombres, la montagne de dons trouvés au retour).

Le premier rebondissement est causé par le décès de Francine Frêle. Sa tombe devient « une curiosité locale », au point d’y organiser un défilé de mode ! Situation incongrue que l’alerte du plan Vigipirate alors que Madec dormait en compagnie des vaches. Fausse frayeur pour les parents.

Le paroxysme est atteint à la disparition de Madec. L’angoisse est décuplée avec la nuit.

Voici Ron Murdoch (l’anglais qui sauva in extrémis Madec de la noyade, suite à la bêtise de  ses frères) soupçonné à cause de son passé interlope exhumé.

Madec, épris de liberté, aurait-il fugué ? Est-il entre les mains d’un pédophile ou d’un meurtrier ?

Le temps presse. Une atmosphère anxiogène, étouffante, à la Hitchcock, s’installe, la psychose se propage.

Le rythme s’accélère avec l’irruption de Tony, l’oncle de Madec, déterminé à remuer ciel et terre, n’hésitant pas à solliciter des sommités. L’audition papale qu’il obtient tourne au grotesque, au vaudeville. Jamais à court d’idées, Tony convoque la presse internationale, le cocktail de clôture tourne au pugilat. L’emballement médiatique n’est pas sans rappeler de tristes affaires.

L’enquête judiciaire et la ferveur médiatique génèrent à leur tour des épisodes hilarants. Les soupçons se reportent d’un individu à un autre, pour au final accuser la mère.

Paolo Andreotti qui dirige les investigations sera-t-il à la hauteur ? N’a-t-il pas décelé « le poids lourd de la faute » ? Les traces de sang dans le coffre devraient confondre le coupable.

L’énigme sera-t-elle résolue ? Le récit rebondit quand Paolo retrouve une amie d’enfance dans un cimetière. Venezia va faire basculer sa vie. Voici « le branleur » attiré par la comédie.

Le coup de théâtre final vient de l’annonce de Magnus. Ses révélations sont-elles fiables ?

Quant à l’ultime aveu de la mère, à l’adresse du lecteur, on serait enclin à la croire.

Pour adoucir la lecture et réconcilier le lecteur avec les hommes, Arthur Dreyfus nous gratifie de pauses poétiques et lénifiantes : « L’air avait un goût de caramel », au cœur de la nature qui «  ne trahissait personne ». Laurence a eu aussi « envie de nature » pour dompter l’innommable douleur, choisissant cette falaise « dorée » au pied de laquelle « le bloc de mousse iodée se brisait ».

La compagnie d’un animal s’avère aussi une source de réconfort, de tendresse pour les solitaires. Pour Madec, les vaches, son caméléon compensaient la carence affective. Madec capable d’apprivoiser un molosse. Pour Ron, c’est un chat bleu qui lui témoigne de l’affection.

Quel sera le devenir de ce couple, vu que le désamour semblait s’être infiltré ? Va-t-il exploser ? En sortira-t-il plus soudé après une telle épreuve ? Leurs différends seront-ils aplanis ? Comment parler de l’absence de Madec à ses frères, à leur retour ?

Dans Belle famille, Arthur Dreyfus entremêle des réflexions philosophiques. On reconnaît celui qui a commis Le livre qui rend heureux : « Fallait-il forcer le bonheur ? ». Il décline une kyrielle d’interrogations sur la vie, la famille, la foi, l’amour et la mort. Il brasse de multiples thématiques.

Il explore l’amour maternel, la culpabilité indirecte des parents et laisse le lecteur juger de l’indicible douleur réelle ou feinte de la mère. Il souligne l’irresponsabilité des parents, à laisser des enfants seuls. Il pointe l’impact néfaste de certaines lectures (pas toujours adaptées à l’âge), programmes télé et jeux vidéo. Il ausculte le couple pour qui la tendresse des débuts était évanouie. Il vilipende le rôle des médias (leur engouement fomentant les rumeurs les plus folles ou fantaisistes), le harcèlement des paparazzi et brocarde la presse tabloïd : « torchons  à scandale ». Il tacle les dirigeants à la tête des médias et les journalistes qui oublient l’éthique Il dénonce les erreurs judiciaires et montre comment des innocents peuvent être broyés psychologiquement. Il joue avec la topographie, glissant en italique les pensées intérieures ou des bribes de conversations en anglais et italien.

Il dresse une galerie de personnages très variés dont il sonde les âmes. Si la mère nous apparaît antipathique, on s’attache à Madec. N’est-il pas attendrissant par sa naïveté devant le mystère du baiser ? Le portrait frôle la caricature quand le regard du pape est comparé à celui du caméléon.

Le directeur de la résidence « un jeune homosexuel » insupportait Laurence en raison de « son manque d’expérience et de la sexualité de sa diction ».

Il campe ses protagonistes dans des lieux dépeints avec minutie. Granville : « la Monaco du Nord », où se côtoient « notables et ses prolétaires » dont les enfants ne se mélangent pas.

La Toscane, cadre idyllique pour des vacances, devient le théâtre de la tragédie. De plus la publicité s’avéra mensongère : la résidence de prestige n’était qu’« un amas de bungalows industriels ».

Arthur Dreyfus, à la voix douce à la radio, révèle une plume grinçante, corrosive, à la pointe trempée dans une encre noire, quand il restitue des détails les plus horribles pour l’âme sensible.

L’auteur confirme tout le bien qu’on pensait de lui dès son premier roman : La synthèse du camphre.

Son talent repose dans sa façon de conduire l’enquête, de décrypter les émotions de la mère et de mettre en relief ses pensées et ses gestes. Il s’aventure aux frontières de la violence conjugale.

Le récit aux multiples ramifications et digressions et rebondissements en cascades n’offre pas de temps mort.

Les références littéraires (Wilde), artistiques (Magritte, Caravage) et musicales (Chopin, Bac, Trenet), sont autant d’atouts en faveur de Belle famille.

Arthur Dreyfus emprunte la voix du thriller et signe un « page turner » qui bouscule et interpelle le lecteur. Un roman  ample, désespérément divertissant qui nous possède quand on le referme. Drôlerie, humour, tendresse sont au rendez-vous mais aussi suspense, tension, et effroi.

A lire d’une traite pour en apprécier encore plus le tempo.

Nadine Doyen

Martin Melkonian

Arménienne, Martin MELKONIAN, Maurice Nadeau (120 pages ; 19,50 €). Martin Melkonian a déjà évoqué Victoria, maintes fois, dans ses journaux précédents.
Il n’avait pas caché que l’hébétude dans laquelle il avait été plongé, à sa disparition, avait entravé son écriture. Ce roman pour aller vers elle ne fut pas facile à débuter. Mais qui est Victoria, pour les non-initiés ?
Qui se cache sous ce prénom vénéré dans le clan de la famille Handjian ?
Faute d’archives, Martin Melkonian ravaude le passé, imagine, romance.
Avec délicatesse, Martin Melkonian brosse le portrait d’une femme, sur la photo, « bien en chair », aux cheveux bouclés, couleur de jais, « aux yeux noir de mûre ». L’album qu’il parcourt permet de suivre ses métamorphoses et son exil.
Il retrace, en dix-sept chapitres, l’itinéraire de sa mère « Mi mornar », « une femme parlant une autre langue », « un sabir » et ses combats, ses épreuves.
Il restitue le milieu social (un père fonctionnaire), faisant une incursion dans l’histoire et le génocide de 1915. N’a-t-elle pas entendu hurler « Arméniens, c’est rien ! Arméniens, peaux d’chiens! »
Il décrit la fuite de sa famille, leur arrivée en France, réfugiés. Puis leur installation à Paris, au décès des parents, ses heures d’apprentissage et de maîtrise de petite main qui lui permettent de travailler dans l’atelier de tailleur de son frère Georges où elle rencontre Yervant. Mariage en 1947, naturalisation, naissance en 1950 de Jiraïr (à la  santé délicate), une fratrie qui s’éloigne. « L’amour lui ouvre les portes du renoncement. » Elle contourne l’obstacle de la langue à sa façon, persuadée que « les sentiments ne se prononcent pas; n’ont pas d’accent étranger. » La séparation du fils pour les vacances lui est douloureuse et elle conjure l’absence par la correspondance.
Ce fils « si mignon » se substituera au père handicapé, qui lui a demandé de ne pas abandonner Victoria, cette femme débordante d’amour, dévouée.
Les liens vont pourtant se distendre quand le narrateur devient père, époux, décidé à mener sa vie privée sans entraves. Elle devient  un poids. Pour Victoria, il est toujours « le petit garçon » et même le « Petit-garçon-mari » depuis qu’elle est veuve.
Il confesse que son « présent aimanté par un avenir libérateur, ne s’accorde plus à son passé enchaîné ». Il justifie son besoin de vivre sa vie, « sa révolution intérieure ».
Il évoque la solitude à laquelle elle se retrouve acculée, sa déchéance physique (« amaigrie, usée, fripée »), le diagnostic du médecin, ce qui n’est pas sans générer de la compassion. Poignant pour ce fils de la voir « décélérer » quand le monde accélère. Le lecteur l’accompagne jusqu’à son dernier souffle.
Les lieux, étant des liens et notre mémoire, le narrateur déambule dans Paris, sur les traces de sa mère, fait halte au square Montholon, ému par ces « retrouvailles historiques ». De même, au cours de son pèlerinage à Istanbul, il tente de retrouver « le sésame de son enfance ». Il nous détaille cette quête, « ce voyage sentimental », ponctué par des réminiscences lumineuses, l’apparition d’« une sirène d’âme ».
Au bord de la mer de Marmara qui fut « complice du non retour », « temps et espace tricotent une joie muette. »
Martin Melkonian déploie son art de la métaphore, son écriture poétique et raffinée.
Il a brillamment utilisé une langue d’amour qui lui est propre pour ressusciter celle qui est dans son sang, « une nouvelle fois rescapée ».
Il révèle la profondeur de sa sensibilité dans ce récit qui exhale les souvenirs olfactifs de la violette, le parfum nostalgique de l’enfance.
Dans ce recueil, Martin Melkonian s’exprime tantôt à la première personne, tantôt il est Jiraïr, prenant ainsi de la distance afin de ne pas se laisser submerger.
L’auteur n’exprimerait-il pas ses remords d’avoir manifesté un certain détachement ?
Il conjugue le passé au présent, effectuant de constants allers-retours.
Si Martin Melkonian se juge « un piètre enquêteur », il aurait tort de se dénigrer et de se considérer « romancier de quatre sous ».
La mère reste une figure tutélaire qui inspire beaucoup les auteurs.
Martin Melkonian signe un vibrant hommage à la mère, comme l’ont fait Jacqueline de Romilly en hommage à Jeanne, Delphine de Vigan, Martine de Rabaudy dans Électrochocs ou bientôt Mathieu Simonet dans La Maternité.
Pour eux, les livres sont, comme les cimetières, des lieux de mémoire et de quiétude.
Le livre se referme sur une scène attendrissante. Tel un photographe, l’auteur immortalise ce moment d’infinie tendresse, cet échange de regards, ces mains qui s’agitent. « Ce beau geste tonique de l’amour accompli de façon non machinale, toujours avec soin », illustrant leur connivence, leur complicité, leur amour absolu.
Victoria, héroïne attachante, qui repose à Avranches, restera dans le cœur des lecteurs.
Un magnifique cadeau de pitié filiale que cette bouleversante confession d’une relation fusionnelle qui unit une mère à son fils. Un récit votif teinté de nostalgie.

Nadine Doyen