Alain Bertrand

Le lait de la terre, Alain Bertrand, Weyrich éditions (160 pages ; 14€). Werner Lambersy affirme que « Les routes de campagne sont le chemin le plus court pour arriver heureux ». Voyons si Charles, le protagoniste de ce roman, un enseignant ayant choisi de quitter Bruxelles pour un refuge, dans « un coin perdu » sera le bon choix. Saura-t-il y prendre racine ?

Que voulait-il fuir? La civilisation, l’effervescence des jours de match, son domicile jouxtant un stade. Epicurien dans l’âme, il a soif de calme, d’authenticité, de nature, «  d’une infusion de campagne ». Un besoin de réinitialiser sa vie.

Mais quelque peu chauvin, voyageur irresponsable, sans encas, son premier souci est de trouver une baraque à frites à la hauteur des bruxelloises : « aussi dorées, aussi croustillantes ».

La météo qui salue son installation à la campagne se veut ruisselante. Le voici, au crépuscule, naufragé, sa voiture enlisée, bientôt encerclée par une horde de bêtes, pris de panique s’imaginant voir surgir un taureau. Il devra son salut à la belle Irène, fermière « à la chevelure d’un roux de feuille morte ».Irène, « la Marie-Madeleine du yoghourt », « l’Ardenne en automne » sur la langue de laquelle il fantasme de « musarder ».

Pour sa deuxième mésaventure, c’est Maria, la guérisseuse, qui va le prendre en charge, victime d’une entorse suite à une glissade sur « une bouse fastueusement azotée », « cette débâcle molle ».

On imagine le ridicule et la honte intérieure d’être ainsi sauvé par la gent féminine.

Le narrateur nous relate l’intégration de Charles parmi les autochtones, semée d’embûches. Celui devra encaisser les remarques ironiques des fermiers qui se targuent d’avoir du matériel robuste comparé à « cette charrette à spaghettis ». Il nous colporte les rumeurs qui se propagent parmi ses élèves, commente la révolte des parents indignés d’être traités de « culs–terreux ». Il découvre avec des yeux d’enfant, un monde nouveau : l’héliciculture. Il s’investit dans de multiples taches manuelles, assiste Maria au marché, manifestant son attachement aux produits du terroir.

Très vite, il va être confronté aux problèmes des agriculteurs, bien décidés à se faire entendre des politiques et des responsables européens, aux « méthodes inacceptables ». Le combat de leur leader Irène, « une Jeanne d’Arc, bravant les interdits », apporte de la tension dans le récit, bouleverse la vie des villageois et en particulier celle de Charles et d’Irène. Charles comprendra la gravité des événements par le reportage télévisé. Quel gâchis « le charbon blanc qui retourne à la terre » ! L’agitation se propage aussi parmi les élèves de Charles.

Le lecteur est témoin de ce qui se trame entre Irène et Charles. N’est-elle pas son « oxygène pur, sa fleur mystique, son silence intérieur » ? N’est-elle pas devenue son obsession ? Leurs univers opposés vont-ils s’accommoder ? D’un côté « l’odeur des foins coupés et de la pomme sure », de l’autre « l’encre, la craie ». Leurs sentiments vont surfer sur une déferlante d’aimantation et d »éloignement assez complexe. Le secret d’Irène déstabilisera Charles qui prend ses cliques et ses claques, laissant « échoués sur une serpillière » ses mocassins « trempés comme des grenouilles ». Le repas où ils se retrouvent en tête à tête, piégés dans ce « guet-apens gastronomique » organisé à leur insu, sera un moment déterminant, où Charles va à nouveau déployer son arsenal de la séduction (envolées lyriques, offensive tactile, ballet digital). Qui l’emportera ? L’amour ou la raison ?

Irène réussira-t-elle à le reconquérir, après l’avoir éconduit, grâce à son lapin aux pruneaux ?

Dans ce roman, le narrateur décoche ses flèches à l’encontre des institutions, et de ses congénères. Il fustige l’état de l’Europe « notre hospice pour personnes âgées ».Il s’indigne de constater que « la presse est muselée comme un saucisson pur porc ».Il dénonce l’enseignement qui bride la créativité. Mais il loue, met en lumière ce noble métier de paysan, rendant hommage à son grand-père. Il pointe la tradition des tas de bois, mettant en scène un curieux couple : le Bruxellois et sa finlandaise. Il explore les rivalités de voisinage, générant souvent de la jalousie, chacun visant à ériger sa « muraille de Chine ».

L’imagination fertile de l’auteur nous livre des comparaisons inattendues. Ne voit-il pas de son pare-brise une toile de Bacon ? Ne pilote-t-il pas un « destrier » ? La Gaume devient « une fille de joie adossée à l’Ardenne boisée ».Certaines tendent à la démesure : Charles prêt à « prendre des leçons de natation » pour plonger dans l’océan des yeux d’Irène.

L’auteur dépeint les paysages avec la sensibilité du peintre : « Une eau-forte trace les rebords du hangar, de la herse » et avec poésie : « L’eau suinte de la roche, éponge saturée de nuages dénoués au vent, et percole ou s’étire en ruisselets ». Mais un autre fluide coule : l’Orval « à la mousse large et abondante », bouteilles parfois « planquées sous les copies d’examen ».

Les portraits sont brossés avec pittoresque : Charles, se tenant en équilibre sur un pied, comme les « flamants roses ». Il frise le ridicule lors de  ses multiples chutes. Sa naïveté lui vaut de « craindre une attaque de soucoupes volantes ». Irène, « au regard d’oasis » « clairière vivante », au  « charme crémeux, digne de figurer dans une œuvre de Vermeer ». Le Bruxellois « Seul maître après Dieu » et sa finlandaise, un couple « classe, calme, serein » lors de la sortie forestière. On croise le gros Louis, qui en impose, perché sur « son  trône d’altitude », Jules qui est fier de sa trompe de chasse, et de sa production de miel « en provenance garantie des abeilles du cru ».

L’auteur pose un regard moqueur sur les illusions du modernisme : comment se sortir du pétrin quand « le portable a perdu le réseau » ? Il fuit les sonneries intempestives tout comme ses amis, « les envahisseurs de la capitale », incapables de vivre sans télévision.

Les chapitres courts sont construits comme des nouvelles avec cette chute qui surprend le lecteur. « Ces secondes gorgées de vie » ne seront-elles qu’un mirage ? Un bonheur rural éphémère.

Alain Bertrand multiplie les scènes jubilatoires : Charles découvrant Irène dans un tabloïd, Charles s’imaginant aux commandes d’un planeur pour déclarer sa flamme de façon originale, Charles passant le test « de la truite au bleu », laissant une assiette semblable « à un champ hérissé de baïonnettes » ! Celle de l’épilogue est d’autant plus inattendue que Charles s’interroge sur sa présence en Ardenne. Ne confie-t-il pas son désir de « débarrasser le plancher des vaches », sans « larmes, ni couronnes » suite à un rebondissement reçu comme « un coup de matraque dans l’estomac » ?

Alain Bertrand signe une métaphore du rat des villes et du rat des champs. Il nous offre une sorte de comédie bucolique et romantique, traversée d’humour tendre, de raillerie, n’hésitant pas à épingler ses congénères. Un savoureux moment de lecture.

Nadine Doyen

Des nouvelles de Gatineau

Chers auteurs belges et luxembourgeois,

Il s’agit d’un concours de nouvelles ouvert à toute la francophonie. L’an dernier, lors de la première édition, nous avons reçu 108 textes de tous les horizons francophones. Nous avons publié un recueil des meilleures nouvelles intitulé Des nouvelles de Gatineau !

http://www.ventsdouest.ca/Livres.asp?IDL=339

Voici donc les règlements de ce concours:

http://www.gatineau.ca/page.asp?p=quoi_faire/bibliotheque/nouvelles_gatineau

Et que l’inspiration vous porte…vers Gatineau! On a très hâte de vous lire.

Amitiés québécoises,

Michèle Bourgon

Directrice du concours Des nouvelles de Gatineau!


Olivier Hobé

Olivier Hobé, Le Journal d’un haricot, Editions Apogée – Le journal que le poète Olivier Hobé nous livre aujourd’hui commence le 3/8/2007 et se déploie sur un peu moins d’un an. Le père raconte un moment de l’histoire de Q., 15 ans, que l’initiale va seule désigner tout au long de cette étrange chronique. On ne connaîtra son prénom, Quentin, qu’à l’ultime page, la plus noire, la plus bouleversante, la seule que le ton, un mixte d’ironie et de feinte froideur, de burlesque aussi, cette manière de parler des choses graves de façon légère, voire triviale, ne parvient plus à sauver : « Je respire du Quentin, sa maladie me bouffe, m’envahit, je le sens, je le renifle, il n’a jamais été aussi proche de moi… »

Avec l’apparition du prénom qui surgit ainsi in extremis dans le dernier paragraphe le narrateur se libère et on peut penser que si le journal s’interrompt ce 26/6/2008, de façon aussi brutale, arbitraire, du moins quant à l’évolution de la maladie, c’est parce que les digues sont sur le point de lâcher, que le pathos ou même seulement le lyrisme, ce « développement d’une exclamation » comme le définissait Valéry, un lyrisme douloureux qu’il s’est refusé jusqu’à présent à laisser sourdre, remonte soudain et s’apprête à le traverser, à le vaincre.

Un mois auparavant, en juillet donc, on a diagnostiqué à son fils aîné un neuroblastome. Cette forme rare de cancer de l’enfant qui se développe à partir du tissu nerveux sympathique se caractérise par la présence d’une tumeur solide extra-crânienne. En l’occurrence, c’est dans le ventre de l’enfant qu’une sorte de « boule en bois » grosse comme une « orange » s’est installée, c’est de là qu’on devra l’extraire.

La première page est un écran, le générique de départ s’y affiche d’emblée: « bloc », « biopsie », « opération », « chirurgienne », le décor est planté. Bientôt suivront les « chimio » puis la radiothérapie en même temps que le « haricot » du titre et qui revient à quatre reprises dans le texte sera explicité : « On danse ici une valse à mille temps avec dans les bras des haricots de métal ou de carton. » On l’aura compris, le haricot désigne métaphoriquement ce récipient qui ressemble un peu aux plats à barbe d’autrefois mais aussi et de façon plus rigoureuse à la graine du légume sec qu’on connaît. Le haricot d’hôpital contient les instruments dûment stérilisés du chirurgien. Précisons toutefois que dans sa dernière occurrence, le mot retrouve sa signification propre, originelle pour désigner cette fois la tumeur enfin résorbée. « Le haricot de Q. paraît mort…il est invisible cette fois, et il n’y a plus aucune raison de lui ouvrir le ventre à nouveau. »

Mais aujourd’hui, à l’hôpital Morvan de Brest l’opératrice s’apprête à prélever les « deux centimètres cubes de mort vivante » qu’on soumettra à l’analyse. Ajoutons que dès la page d’incipit aussi, ce ton très particulier, très singulier est en place et donne le la. Alors que l’auteur a passé le pont de Recouvrance et se trouve par hasard devant la devanture d’un magasin de jouets pour enfants, son commentaire est déjà tout un programme : « Jeux Jouets Modèles, plus décalé tumeur. » On n’est pas très loin du « Je suis à Dubois dont on fait les cercueils » de Corbière. L’humour noir, André Breton dans une Anthologie célèbre l’avait bien vu, est souvent le plus efficace des antidotes.

Journal d’une maladie donc, journal de bord aussi et pas seulement celui d’un père affecté et dans ce Gethsémani de plastique et de verre, « triste jusqu’à la mort »  mais d’un quotidien et d’une « vie ordinaire » qu’il faut bien assumer. Si du repassage des chaussettes qui donne lieu à un développement hilarant sur la mise en équation entre le nombre de neuroblastomes et celui des chaussettes à repasser, sur « l’énergie folle » aussi qu’engendre le « progrès médical » jusqu’au « Merde le linge » qui clôt la journée du 23 septembre cet ordinaire est naturellement lié à la maladie et au malade,  certaines journées ne mentionnent  ni Q. ni le protocole en cours. Dérives prophylactiques, trouées d’oxygène. Catharsis. « On écrit par hygiène, disait Michaux, pour sa santé. » Olivier Hobé, comme Deleuze dans ceux du « désir » écrit dans les trous de sa  vie.

Ce journal ainsi n’a rien d’un huis-clos. On s’y déplace beaucoup du Haut-Bois où vit l’auteur, sur les hauteurs de Pont-Aven, à Brest, à Rennes ou à Châteaulin, ou encore à Cleut-Rouz, près de Fouesnant chez la mère des enfants pour ne rien dire du Camping de La Fresnerie où le père et le benjamin, le biduric, comme il l’appelle, ont loué un mobil-home. Le « blues vendéen », cette « sorte de para-vie, une absence de désir qui se répand à la vitesse du son, un vent poétique qui vous évite soigneusement » y règne en maître et nous vaut une demi douzaine de pages qu’on croirait venues d’une sorte d’avatar moderne de Huysmans  mais le plus gris, le plus désabusé, le plus caustique, celui du « terre à terre de l’âme », celui d’En Rade.

Sont mentionnés les travaux en cours, ce poème sur les ruines de Rustéphan par exemple qui paraît effectivement sous l’hétéronyme de Benjamin Duval dans le numéro de novembre  2007 de Trémalo, la belle revue fantasque et qui « ne mange pas de ce pain là »  aux destinées de laquelle il préside ou le texte sur François Boulic, Boulig coz son « héros » et dont quelques extraits de la « vie romancée » paraissent eux aussi dans la revue. On trouve dans le numéro daté de mai 2008 et sous le masque de Benjamin Duval de nouveau, quelques extraits du Journal.

Beaucoup de  bistrots aussi, de lectures du moment et d’amis comme les peintres Jean Tirilly ou René Barraud. Ils passent, souvent dissimulés derrière l’initiale ou le prénom. La journée du 16 décembre 2007 est toute entière consacrée à Jacques Josse désigné seulement par son prénom, tout comme Gil, Alain, Marc et d’autres dont on devine  aisément l’identité.       Les événements contemporains comme l’exposition Yves Tanguy  au musée de Quimper ou tel match de football ou encore, à Quimper toujours une manifestation pour la pérennité de l’hôpital de Carhaix, une invitation pour « le concert d’un trio répondant au disjoncté nom d’EDF (Ewen, Delahaie, Favennec) » ou même les états d’âme de Blanchette, sa chèvre, scandent les jours, organisent le temps.

Et puis il y a la rage, cette colère froide qui découpe le réel au scalpel, des images à grand écart, des glissades « automatiques » où perce l’héritage des surréalistes dont il est proche mais des oiseaux aussi, des fleurs et des arbres. On trouvera même, au Passage du Gois, à Noirmoutier, une belle pêche de palourdes à marée basse.

Même si de son propre  aveu cet ouvrage aura assouvi un désir déjà ancien de « journaliser » et que la rencontre du « thème », aussi tragique soit-il tient du miracle, ce journal est d’abord un livre de poète et d’une grande écriture, originale, inclassable, maîtrisée. Pour certaines connivences secrètes et malgré les différences évidentes, on le rangera auprès de ceux de deux autres bretons, entre Le fils de Michel Rostain et cet admirable journal sans date qu’est l’Ardoise magique, l’ultime opus de Georges Perros.

Marc Le Gros

 

Osmose

S’il paraît aimanté par le ciel, ce sont les souffles qui le portent, à condition que le cordon ombilical qui le lie à la terre, aussi fortement qu’une racine l’arbre, ne soit pas rompu : ainsi le poème des poèmes, poète ou cerf-volant, balance entre l’altitude d’en-haut et celle d’en-bas, comme le pampre.

Vous pensiez que les poèmes seraient les dits du poète ? Ils sont le poète. Le site comme souterrain où ont inextricablement fusionné, pour ainsi dire, mots et choses.

Que celui qui se sent capable du ciel escalade le baou. L’autre, qu’il demeure au pied de la paroi en s’enivrant de flûte et d’échos. Quant aux promeneurs, le soleil les pousse dans l’ombre des châtaigniers, où les bogues vertes sous les feuilles sont de piquantes étoiles, sœurs des oursins noirs sous les verdeurs de la mer.

Vous verrez, dit le poème. Vous connaîtrez le filtre. Et ce jour-là, en m’aimant, votre monde et vous finirez par vous aimer.

Xavier Bordes