Patrice Blanc, « Fleurs d’âge », Editions du G.R.I.L., 1310, La Hulpe, Belgique, 5 €.

  • Patrice Blanc, »Fleurs d’âge », Editions du G.R.I.L.,1310, La Hulpe, Belgique,    5 €.

Ces poèmes de jeunesse de Patrice Blanc ouvrent par effet retard la question de la perte et de recouvrement. Et ce au moment même où l’image était un « cri d’attache pour maintenir les liens » et qu’à l’inverse les mots « à la moustache peureuse » restaient enclins aux croyances sauvages.

Republié aujourd’hui grâce à Paul van Melle, ces poèmes cinglent de leur apatride vérité. Ils annoncent de manière bien ancrée et encrée les textes plus récents de l’auteur : « Le sang du jour », « Articulations » et « Fission de la rose ». S’y découvrent entre autres deux illustres ancêtres du poète : le politique Louis Blanc connu encore pour son ouvrage « Le droit au travail » et le peintre Charles Blanc qui a joui entre les deux guerres mondiales d’une renommée certaine.

Pour autant les « Fleurs d’âge » ne tiennent pas tant s’en faut par ces évocations du passé. Les poèmes évoquent plus pertinemment combien la nuit est moins dans le jour, que le jour dans la nuit à qui – sans les biffer – ait en approfondir les contours.

Patrice Blanc ouvrait déjà une brèche au monde par approfondissement de ses pans soudain écartés et éclairés. Contre le compact et l’opaque se découvrent et se découpent peu à peu les premières strates d’une œuvre simple mais touchante. Jamais l’auteur ne recherche l’effet :

« tes seins sourient ce matin

Tu regardes le brouillard

Et tu touches la froideur

Les chiens raclent leurs soucis le long des rues désertes ».

On entre dans la vie par de petites portes qui semblent plus somptueuses que de grandes arches.

« Fleurs d’âge » illustre donc la consistance de ce qui peut sembler inconsistant. Mais c’est ainsi que l’existant au-delà des surfaces rassurantes attire l’œil. Non sur l’ailleurs mais sur la fascination du présent. Il suffit que l’aimée y « pêche les passants » pour « les mettre dans un pot de confiture ». Et soudain une transe-visibilité permet de les voir autrement au sein d’un humour plus doux que rosse.

De tels textes découplent les visions acquises. Il faut juste se laisser prendre dans leur demi-jour dont l’exquise clarté irise le temps et l’espace. La poésie donne en conséquence le sentiment d’être au monde autrement. Elle projette vers des zones plus profondes. Elles s’excluent autant de la fausse lucidité qui n’est qu’une logique d’apparat que de la pure rêverie évanescente. C’est sans doute pourquoi, soudain, une vérité nue nous fait face. Elle est façonnée des mots les plus sobres et des images les plus simples qui, on le sait, ne sont jamais de simples images.

Une telle recherche duale représente donc une brèche qui ouvre le monde par approfondissement de ses pans soudain écartés. Dans un élément compact et opaque se découvrent et se découpent peu à peu les “strates” par dépliage. On entre à la fois au milieu de deux falaises d’un canyon et on saisit la ténuité de l’être. Un tel livre montre la consistance et l’inconsistance de l’existant au-delà des surfaces rassurantes en attirant l’œil sur l’ailleurs. Celui-ci n’est pas pour autant l’autre monde de la fascination de l’imaginaire mais celui de la nudité. Il permet de passer de la simplification unitaire (ou binaire) à une invisibilité qui est là mais qu’on ne voit pas encore.

Nous pénétrons ainsi dans une verbalisation et un graphisme qui permettent de saisir ce qui jusque là était perçu comme de l’inconsistant. Ils nous découplent de nos visions acquises. Il faut juste savoir entrer dans ce demi-jour de l’inconnu face à la clarté éclatante qui réduit les formes à leurs apparences et au flou qui les diluent de manière évasive. Etirant le temps et l’espace ce travail nous donne le sentiment d’être au monde autrement en nous projetant vers des zones plus profondes qui s’excluent autant de la simple lucidité d’apparat que de la pure rêverie évanescente. C’est sans doute pourquoi, soudain, une vérité nue nous fait face : elle est faite des mots les plus simples et de l’image la plus simple qui, on le sait, n’est jamais une simple image.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET

Nouvelles calédoniennes – Vents d’ailleurs/ ici & Ailleurs 2012. 128 pages, 14,20 €.

  • Nouvelles calédoniennes – Vents d’ailleurs/ ici & Ailleurs 2012. 128 pages, 14,20 €.

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Sept auteurs, sept nouvelles, comme les sept notes de musique pour la richesse d’une mélodie, sept couleurs pour peindre l’arc-en-ciel d’une terre, celle de Nouvelle-Calédonie, terre de contraste, de métissage comme de conflits, terre d’ancêtres pour les uns, d’enracinement ou de passage pour d’autres. Sept nouvelles aussi différentes que les origines de leurs auteurs, et pourtant une terre, une seule, qui devient le lien, le creuset où se mélangent culture, rêves et parcours de chacun. Sept nouvelles où souvenirs et fiction s’entremêlent pour tisser comme un manou, ce morceau d’étoffe à la fois utile et symbolique dans la coutume Kanak. Les Kanaks qui, ne l’oublions pas, sont le premier peuple de cette terre et on retrouvera leur souffle dans la majeure partie des nouvelles du livre, même si les auteurs sont d’origines diverses : kanak pour Waej Génin-Juni et Denis Pourawa, métisse pour Noëlla Poemate, néo-calédoniens de naissance comme Frédéric Ohlen et descendant de familles migrantes installées là depuis le XIXe siècle comme Nicolas Kurtovitch, mais aussi Française de Belfort comme Claudine Jacques, ayant pris racine là-bas à l’adolescence ou encore Bretonne partie vivre là-bas en 1989, comme Anne Bihan. Toutes et tous ont en commun l’amour de l’écriture et d’une terre, avec un attrait et un respect certains pour sa culture première. On croisera dans ces nouvelles, maints personnages et quelques destins tragiques, comme celui de la jeune Maeva dans Hula de Waej Génin-Juni, ou de René Lebel, atteint d’une terrible et infamante maladie dans Condamné à perpétuité de Claudine Jacques, ou encore celui de l’ami d’enfance disparu sous un éboulement dans L’allée couverte de graviers blanc de Nicolas Kurtovitch. On y lira des odeurs, des paysages, la végétation luxuriante, des questionnements à la croisée des cultures, entre tradition et modernité. Dans L’horloge végét@le, on entrera dans la tête aux circonvolutions plus qu’originales de Denis Pourawa qui, grâce à son horloge intérieure, a trouvé comment s’évader avec intelligence du temple unique des dépouilleurs de conscience. Frédéric Ohlen lui, dans Zénon ou les hirondelles, prenant en quelque sorte le contre-pied de la thématique « Nouvelles calédoniennes » raconte une histoire qui se déroule en France pendant la dernière guerre et nous y fait rencontrer Yasmina, une jeune algérienne. Les hirondelles, beau symbole des mouvements migratoires qui insupportent les esprits étroits. Il y sera question de déracinement et de comment les destins de chacun se croisent pour le meilleur comme pour le pire.

Être ou ne pas être de là où l’on est, elle est là question. Appartenir à un lieu c’est sans doute important, plus important encore est sans doute d’appartenir à soi-même, d’avoir l’esprit libre et une pensée vaste et ouverte à toutes sortes de pensées différentes. C’est peut-être ça que l’on peut, ou que l’on doit retenir, de ce petit voyage en Nouvelle-Calédonie.

©Cathy Garcia

 vents d'ailleurs

Vents d’ailleurs est une maison fondée en 1999 par Jutta Hepke et Gilles Colleu. Nous éditons des livres venus des cultures d’ailleurs, proches ou lointaines, convaincus que la connaissance des cultures du monde aide à bâtir une société plus solidaire et plus intelligente. Le catalogue de Vents d’ailleurs construit des passerelles vers ces imaginaires, propose des livres pour enrichir les êtres humains dans leur recherche d’humanité. La littérature est ainsi très présente dans le catalogue, mais également les albums jeunesse, l’art et les sciences humaines. Le plaisir de la découverte, la curiosité permanente, un non-conformisme littéraire revendiqué permettent à Vents d’ailleurs d’éditer des ouvrages qui reflètent les mille plaisirs de la vie, la diversité des idées du monde, les imaginaires les plus singuliers. Nous sommes membre de l’Alliance des éditeurs indépendants pour participer à la construction de réseaux à travers le monde, pour défendre une certaine idée de l’édition de création, pour défendre le livre et la lecture comme ouverture sur le monde et non comme un produit consommable, interchangeable et jetable comme un autre. Nous sommes un éditeur indépendant de création, nous défendons la bibliodiversité car l’offre pléthorique de livres n’équivaut pas à la diversité et la pluralité des idées. Vents d’ailleurs est également membre de l’association Éditeurs sans frontières et de l’association Jedi Paca. Vents d’ailleurs est signataire de la Déclaration des éditeurs indépendants du monde latin signée par 70 éditeurs venus de 23 pays, réunis à en novembre 2005 à l’occasion de la rencontre Les éditeurs indépendants du monde latin et la bibliodiversité, organisée par l’Union latine, l’Alliance des éditeurs indépendants, et le Centre régional pour la promotion du livre en Amérique latine et dans la Caraïbe (CERLALC) dans le cadre de la Foire internationale du Livre de Guadalajara au Mexique.

Noël Herpe – Mes scènes primitives – Récit, L’arbalète Gallimard (19€- 145 pages).

Noël Herpe – Mes scènes primitives – Récit, L'arbalète Gallimard (19€- 145 pages).

 

  • Noël Herpe – Mes scènes primitives – Récit, L’arbalète Gallimard (19€- 145 pages).

Noël Herpe poursuit sa veine autobiographique. Dans Mes scènes primitives, il revisite des tranches de vie particulières. Le portrait en couverture préfigure d’autres tenues vestimentaires singulières. Il nous dévoile son goût pour le travestissement, né durant l’enfance. Par exemple il affectionna sa tenue de phoque pour « la douceur étouffante » et la soie moulante. Plus tard il fut attiré par les boucles d’oreille et les santiags à talons hauts, l’uniforme de hard rocker. Avec son regard d’adulte, il décrypte ce « mystère inépuisable: la féminité des hommes ».

N’est-ce pas sa passion du costume qui le conduisit à rêver d’incarner des rôles?

La tenue du troubadour le fit fantasmer et généra son penchant pour le port du collant qui « tenait le corps à distance » et « en faisait une statue, offerte à l’admiration et interdite au désir ». Il se remémore « un épisode merveilleux » où ils devaient porter des collants noirs et se souvient avoir été perturbé par l’émoi suscité chez ses copains. Il s’interroge sur sa frénésie à se vêtir d’atours féminins, du « justaucorps » volé à sa mère, son bonheur d’avoir son corps (qu’il méconnaît, qu’il évitait de regarder sous la douche) corseté dans un « carcan élastique ». Avait-il succombé au fétichisme? Était-il habité par une obsession érotique? A seize ans il déambulait dans le Marais arborant « une panoplie la plus provocante qui soit ».

Son « frisson pour le théâtre », il l’éprouva dès neuf ans, nourri aux « dramatiques de la Comédie-Française ». Sa première mise en scène, en accéléré, de Roméo et Juliette marqua « le début d’une obsession érotique ». Puis il s’impliqua avec ferveur dans le club théâtre de son lycée, avec un prédilection pour le rôle de « L’amoureux éconduit ». Son épanouissement se réalisait sur scène ou par les expositions programmées, rédaction d’un mémoire, déployant une énergie inépuisable.

Noël Herpe égrène un lacis de souvenirs, décline son admiration pour Gaby Morlay, son icône, ses fréquentations (« des rats de cinémathèque », les amis de Guitry…).

Il convoque les figures tutélaires qu’il mit en scène et détaille ce qui l’attira dans leurs œuvres. Comme Arnaud Cathrine dans Nos vies romancées, Noël Herpe a eu des affinités immédiates avec trois auteurs. Sa première révélation fut Mauriac. C’était comme un miroir tendu. Son osmose avec l’auteur était due à « une parenté tragique ». Il en était imprégné jusqu’à la moelle. Il montre comment il approfondit l’étude de ses écrits et réussit à saisir les méandres du désir chez Mauriac, et son « amour passionné de la beauté masculine ». Il y trouvait l’ineffable bien-être d’une lecture complice d’autant que faute d’encouragement familial, il devait se résoudre à des « séances solitaires ». Le magnétophone lui fut alors un compagnon magique, « un merveilleux outil de mise en scène ».

La solitude du narrateur traverse le récit, d’autant plus douloureuse que la mère avait quitté le domicile conjugal. Une famille éclatée dont Noël Herpe fit la trame de son Journal en ruines. Son adolescence fut chaotique, n’étant pas préparé à s’affranchir de son père. A dix-sept ans, il vivait mal son isolement, conscient que son « vaisseau fantôme était fragile ». D’un côté il recevait un « adoubement affectif » de la famille de Mauriac pour la représentation d’Asmodée, de l’autre il s’enfonçait dans l’échec.

Il résume sa période estudiantine à la Sorbonne à « un cimetière de rendez-vous manqués, d’occasions perdues », à « un désert », fuyant les autres, « rasant les murs ».

L’auteur revient sur ses expériences amoureuses, un vrai « nœud de souffrance », car tournant à l’échec. Il évoque l’inconnu repéré au lycée dont les « apparitions » tenaient du miracle, dont la voix le fascinait, mais qui restait indifférent à sa présence.

Il tombe sous le charme de Thierry, « cinéphile obsessionnel » comme lui, mais un geste équivoque mit fin à leur « complicité artistique ».

Sa déclaration d’amour épistolaire à un jeune premier reste lettre morte.

A Florence, il croise « des garçons inaccessibles ». Il repousse les « assauts répétés » d’Alain Feydeau tout en étant flatté d’être « un objet de désir ».

A vingt ans, il prend conscience de son homosexualité en lisant Moïra. Il répond aux sollicitations du Minitel et s’aventure dans des relations interlopes, sadomasochistes, (« bondage »). Il fait croire à une agression quand on le découvre « nu et ligoté ». Il se définit alors comme « un Don Quichotte froussard, flirtant avec le frisson de la transgression » et redoutant que son « double androgyne » soit démasqué.

Il multiplie les aventures fugaces sans concrétiser son « rêve d’amour fou ».

Il se plonge ensuite dans Green dont le « climat répondait » à ce qu’il vivait. Il y découvre un double auquel il peut s’identifier. Il adapte Sud qui défend « la cause des gays ». Il suit les cours de Rohmer, s’intéresse ensuite à Montherlant, retrouvant dans la Reine morte « labeauté du style renaissance avec ses pourpoints étranglés, ses collants… ». Le récit s’achève au monastère d’Alcobaça où l’auteur ressuscite Inès de Castro, « la reine morte », faite « jusque là que de phrases ».

Noël Herpe signe un récit constellé de références culturelles qui reflète une époustouflante érudition, et laisse deviner la vocation du futur critique de cinéma. Cette confession inattendue lève le voile sur ce qui a permis à l’auteur « de sublimer le désastre » et livre un portrait troublant de sincérité.

©Nadine DOYEN

Alain Mabanckou – Lumières de Pointe-Noire – Seuil –(19,50€- 282 pages)

Alain Mabanckou

 

  • Alain Mabanckou – Lumières de Pointe-Noire – Seuil –(19,50€- 282 pages)

Alain Mabanckou aura attendu vingt-trois ans pour effectuer son « retour au bercail », sorte de pèlerinage, à l’instar de Dany Laferrière dans l’Enigme du retour.

Invité par l’Institut français de Brazzaville, en 2012, l’auteur en profitera pour retrouver des ponténégrins et renouer avec ses proches tout en alimentant le terreau pour le livre qui retracera ce séjour. Le récit alterne passé et présent, conjugue la veine autobiographique et une fresque qui capte la vie dans les rues, les bars et la foule anonyme, sorte d’état des lieux du Congo.

L’auteur nous ouvre des pans plus intimes en insérant des photos de son album familial en fin de chapitre.

Le roman débute par une confession d’autant plus touchante qu’il s’agit de révéler pourquoi l’auteur avait choisi d’occulter (en 1995) la disparition de sa mère: « atermoyer le deuil ».

Tout en brossant un sincère portrait de Pauline Kengué, figure féminine déjà évoquée dans de précédents romans, il met en exergue les qualités de business woman « chevronnée ». Sa maturité précoce lui permit de percevoir ce que sa mère lui taisait. Avec émotion et gravité il se remémore son enfance, leur relation filiale et leur ultime tête à tête. Les dernières paroles de cette mère, pétrie d’abnégation, sont à jamais gravées : « Mon petit, ne me déçois pas », « Deviens celui que tu voudras devenir… » et scellent une douloureuse et poignante séparation. Les références culturelles s’infiltrent dans la description de la « bicoque » digne d’un roman de Sepulveda ou Hemingway. Alain Mabanckou témoigne de son attachement viscéral au « patrimoine familial ».

Son enfance a été baignée de légendes rattachées à la lune, (« l’oeil céleste », fête du Sacrifice) et de prophéties, de croyances (présence d’un corbeau) qui lui ont laissé de profondes empreintes, tant il fut rempli d’effroi à la vue de Massengo, cet épouvantail ou d’un corbillard.

Autour de Pauline, gravite une famille exponentielle. Parmi cette fratrie, un bataillon de cousins, on croisera les figures les plus marquantes. Son géniteur ayant déserté, Papa Roger sera son père de substitution, autodidacte qui lui inculqua le goût des mots, la curiosité, l’ouverture d’esprit. Il l’initia à la lecture de la presse, « lectures du monde » et à l’usage du dictionnaire pour enrichir son vocabulaire (apocryphe). Il développa son appétence pour « la fragrance de la pomme verte ». Pathétique sa rencontre avec « mère Teresa », qui veilla sur sa croissance et qui n’est plus qu’« une loque humaine », en état de déliquescence. Avec Grand Poupy, « tombeur de ces dames », il revisite ses frasques amoureuses. Yaya Gaston sème le trouble, grisé d’être un personnage de roman.

Il est impressionné par « ces petits anges »qui lui collent aux basques et veulent une photo avec lui.

Alain Mabanckou convoque aussi les disparus « personnages ensevelis dans les ténèbres » et les ressuscite en évoquant des tranches de vie (chasse nocturne). Il découvre le sens des chaises vides.

Le narrateur est perçu différemment selon les personnes croisées. Quand on a renié sa famille depuis des décennies, on doit s’attendre à prendre des claques et recevoir un tombereau de reproches. Pour certains il est le « grand frère », pour d’autres « petit frère », ou encore « l’Américain ». Pour les plus jeunes de sa fratrie, il est « une apparition, une ombre… »

Il incarne l’écrivain que beaucoup rêvent de devenir, celui qui vit chez les Blancs, qui passe à la télé. Pour Grand Poupy il était devenu « un affabulateur public ». On devine un fossé entre lui-même et les autochtones, devenu un étranger, dans leurs échanges. N’est-il pas « déconnecté de la réalité »?

Le cinéma Rex marqua l’enfance de l’auteur au point de donner aux chapitres de la seconde partie des titres de films, traduisant les références cinématographiques de l’auteur.

En parallèle s’esquisse la façon dont le narrateur a engrangé ses connaissances au fil de sa scolarité, fréquentant très tôt la bibliothèque. Il prit plaisir à mystifier ses camarades en leur contant ses fictions. Il reste imprégné par ses cours de philosophie qui lui forgèrent l’indépendance d’esprit.

L’auteur sait alterner gravité et scènes plus légères, matinées d’humour comme les leçons de drague, l’incident du kundia. Avec auto dérision, il revient sur sa naïveté quant à sa lecture dans l’ordre alphabétique. Avec tendresse il évoque sa confusion quand il découvrit que sa mère lisait le journal à l’envers, elle qui se sentait exclue de la complicité de son fils et Papa Roger.

Alain Mabanckou radiographie la vie congolaise: port de l’uniforme dans les écoles, levée des couleurs et hymne national, pénurie de médecins qualifiés, rejet de l’anglais, méfiance des Blancs. Il aborde la religion (catholicisme supplanté par l’église pentecôtiste), la prostitution.

Il ne partage pas la vision d’« un paradis de misère », au contraire il nous conduit vers « les points de lumière » que savent débusquer les enfants. Pour eux le bonheur se niche dans un pneu, des tongs, l’imaginaire prend la relève. L’auteur souligne l’esprit solidaire, l’euphorie collective.

En filigrane défilent le passé colonial une nation marquée par les stigmates de « la traite négrière », les conflits nordistes/sudistes, la guerre civile, jusqu’à son indépendance en 1960.

Avant de s’envoler pour Paris, l’auteur, « oiseau migrateur » confie ce qu’il n’a pas fait, aurait dû faire. Une pointe de nostalgie accompagne ses adieux à sa « concubine », car il subodore comme C.M. Cluny qu’« il y a des lieux que l’on pressent ne jamais revoir, des êtres ne jamais revoir ».

Alain Mabanckou signe un roman touchant dans lequel il tente de s’amender après avoir été taraudé par tant de culpabilité et d’ingratitude. Voilà « l’oubli, l’indifférence réparés », mais peut-être achetés par ses enveloppes laissées discrètement à ses proches. Récit ponctué d’anecdotes, de souvenirs immarcescibles servi par une écriture épurée, une plume « corrodée par le sel des regrets ». Un livre-mémoire, empreint de tendresse, d’amour, de déférence.

Un bel hommage d’un fils à sa mère. Inutile d’attendre d’être à la lettre M pour découvrir cet auteur couronné en 2012 par le prix de l’Académie française.

©Nadine DOYEN

Lily et Po de Lauren Oliver, traduit de l‘anglais (États-Unis) par Alice Delarbre.

  • Lily et Po de Lauren Oliver, traduit de l‘anglais (États-Unis) par Alice Delarbre. Hachette Romans, novembre 2012. Tome 1, 2 et 3. Chacun fait 160 pages, les deux premiers reprennent les deux premiers chapitres du tome suivant. 9,90 € par tome.

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Trois livres jolis comme tout pour une seule histoire. Une belle histoire, celle de Lily et Po, tissée autour d’un sujet grave : la perte d’un proche, et pire encore, l’assassinat d’un proche pour le plus vil des motifs : la cupidité. Ici c’est le papa de Lily qui est empoisonné par Augusta, sa deuxième femme. La « parfaite » incarnation de la marâtre affublée de sa propre fille idiote, et la pauvre petite Lily, a la mort de son père, se retrouvera recluse au grenier. C’est là que Po et Baluchon vont faire leur apparition. Po n’est pas un garçon, il n’est pas une fille non plus et Baluchon n’est pas un chat, ni un chien, mais il pourrait être l’un ou l’autre. Po et Baluchon viennent de l’Autre Côté. Ce sont des fantômes et tous deux et Lily vont devenir comme les meilleurs amis du monde, ou plutôt, des deux mondes. Ils aideront Lily à s’échapper du grenier pour réaliser son vœu le plus cher : apporter le coffret contenant les cendres de son père au pied du saule pleureur à la Maison Rouge, là où est enterrée sa mère. Il lui faudra prendre le train, c’est une grande aventure, mais Po et Baluchon seront ses compagnons de route. Seulement, c’est sans compter d’innombrables obstacles qui ne vont pas manquer de se mettre en travers de leur route, en grande partie dus à quelques adultes dotés de très vilains défauts. Ainsi, suite à une malencontreuse confusion entre deux coffrets, l’un contenant les cendres du papa de Lily, l’autre une poudre magique, la plus puissante qui soit, la petite Lily va connaître bien des mésaventures. Elle y rencontrera Will, un petit garçon apprenti alchimiste qui l’aimait sans qu’elle ne le sache, et dont le destin est lié au sien, et puis l’alchimiste, qui connait toutes les magies possibles, sauf la plus essentielle : celle du cœur. Une vieille dame rigide et bornée, un policier trop zélé, une pseudo comtesse ambitieuse et cruelle, un malfaiteur qui n’est autre que le frère de cette pseudo comtesse, Mel, le garde de la comtesse, un grand maladroit au cœur énorme, sa chatte Gauchère le sait bien, et d’autres personnages encore. Toute l’histoire se déroule dans un décor sombre – le soleil a disparu depuis des années et la végétation aussi, et baigne dans une ambiance victorienne. La plus grande partie des personnages adultes semble courir après la gloire, la richesse, la reconnaissance sociale, d’autres après leur vision obtuse de l’ordre et de la morale, et tous sont prêts à tout pour obtenir satisfaction. Les deux enfants traverseront bien des dangers, mais la solidarité, l’entraide et l’amour auront raison de tous les mensonges et de toute vilénie. La morale, s’il en faut une, pourrait être que chacun en aidant l’autre, s’aide lui-même et comme dans les contes de fée, l’histoire finira bien.

©Cathy Garcia

 

Lauren Oliver

Lauren Oliver

 

Titulaire d’un diplôme de philosophie et de littérature à l’université de Chicago, Lauren Oliver a ensuite suivi une formation en arts à l’université de New York. Elle a brièvement travaillé comme assistante d’édition chez un éditeur new-yorkais, avant de se consacrer entièrement à l’écriture. Elle vient d’une famille d’écrivains. Elle a publié son premier livre en 2010 : Le dernier jour de ma vie (Before I fall), puis une trilogie Délirium dont le dernier tome doit paraître en 2013.