Guy Goffette – Géronimo a mal au dos – roman – nrf Gallimard (16,90€-173 pages).

Géronimo a mal au dos

  • Guy Goffette – Géronimo a mal au dos – roman – nrf Gallimard (16,90€-173 pages).

Guy Goffette livre le troisième volet de sa trilogie. On se souviendra que dans L’été autour du cou, Simon Sylvestre remâchait déjà ses souvenirs d’enfance, souffrait d’être méprisé par son père qui lui avait martelé qu’« ici, on n’est pas né le cul dans la soie ». A mi-chemin entre fiction et autobiographie, l’auteur revient sur la relation chaotique entre Simon et son géniteur, « l’homme de sa vie » à qui il dédie le roman. Son retour aux sources, après des années d’absence, lors de la disparition du père va lui faire remonter le temps. On chemine dans son introspection, anticipant ses retrouvailles avec sa mère. Ne sera-t-il pas devenu l’étranger ? Ne va-t-il pas se voir reprocher son éloignement, son ingratitude filiale, d’être responsable de la mort de Géronimo ? Surnom dont l’origine est dévoilée au milieu du récit.

Le roman s’ouvre sur un poème élégiaque dédié au père. Le ton est au recueillement, le village venant rendre un dernier hommage au défunt dans ce salon devenu chambre mortuaire. Ce lieu ravive les traumatismes de Simon face à la mort, « ce jeu de cache-cache macabre » et réveille le fantôme de sa grand-mère. Il pose son regard critique sur les rites religieux et dénonce « cette abondance intempestive » lors d’un deuil.

Si Jean-Luc Seigle affirme qu’en vieillissant les hommes pleurent, le sac de larmes de Simon avait durci au point de ne plus pouvoir se crever.

Par flashback et digressions, le portrait de Géronimo s’esquisse à travers les souvenirs qui refont surface, les anecdotes de Simon mais aussi les confidences de la mère et de la parentèle. On plonge aussi dans les pensées de Simon. Prisonnier d’un père tyrannique et violent, aux colères redoutables, celui-ci justifie sa soif de liberté pour fuir les brimades, les coups, les raclées dont il fut victime. Happé par un ailleurs plus maternant, il trouvait une écoute chez son ami Freddy où tout finissait par «des rires, des baisers, des caresses à la pelle ». Plus tard, ce besoin de compenser son désert affectif se retrouve dans son errance sentimentale.

Pourtant le père apparaît sous des traits plus affables, rieur, comme sur la photo posée sur le cercueil. Simon nous bouleverse quand il s’adresse à celui qui ne peut plus l’entendre, réglant ses comptes (car comment aimer un père qui vous enferme à la cave ?) mais aussi reconnaissant ses qualités professionnelles. L’auteur souligne que le manque de communication, l’absence d’effusions généra les malentendus.

Il nous émeut aux larmes quand il ressuscite cette grand-mère préférée qu’il accompagna dans son agonie, en lui tenant la main. Scène d’autant plus poignante que Simon crédule, naïf, boit ses paroles et la croit au ciel, dans les bras de l’ange.

En parallèle, le lecteur voit se tisser le portrait de Simon depuis son enfance et comment il s’est construit en réaction de cet être autoritaire, intransigeant.

Car ce goût pour les livres et la lecture ne lui fut pas transmis par son paternel, mais par Joseph, tous deux fuyant ainsi leur « petit enfer domestique ». Indignons nous, lecteurs, les livres ne sont pas faits « pour ceux qui n’ont rien à faire », mais pour ceux qui se délectent de « ce long voyage immobile qu’on appelle lire ».

Ce que Géronimo lui légua, c’est la valeur noble des mots travail et fraternité.

Le départ de Simon, puis son silence furent mal perçus par la fratrie, allant jusqu’à le considérer comme « le voyou », « le mouton noir ».

Guy Goffette déroule une fresque de la vie à la campagne où cohabitent fermiers, simples d’esprit, où les bigots ne manquent pas la messe dominicale, où tout le monde se connaît, sait tout, où l’on vit dans la cuisine et réserve le salon pour les grandes occasions, comme Saint- Nicolas fêté en Lorraine. Et Simon de se remémorer le cadeau qui l’émerveillait, fait des mains du père. Il décrit dans les moindres détails ce jouet, tout comme le salon encombré de reliques surannées.

En filigrane l’auteur qui avait rêvé d’embrasser la carrière de peintre brosse un tableau bucolique des paysages dans lesquels Simon se sentait en communion. L’anecdote du portrait d’Esméralda racontée avec ironie apporte une note plus légère et sensuelle.

Même si « la fière gitane » n’avait rien de scandaleux comme L’origine du monde de Courbet, Simon avait parfaitement gravé en mémoire « le renflement plein de promesses de sa poitrine largement déboutonnée ». On reconnaît l’auteur de Elle, parbonheur, et toujours nue qui confirme son talent pour décrire les blandices et les gambettes des femmes.

Le ton est plus facétieux quand il se remémore sa mère implorant Dieu face à son injustice. Il peut tourner à l’humour noir « Un prêté pour un rendu en somme ».

Dans ce roman, Guy Goffette aborde la fuite du temps, plus véloce avec l’âge.

Pour boucler ce cycle de vie, l’auteur utilise la métaphore du naufrage. Ce père dont l’esquif a pris l’eau va pouvoir entendre « la belle Serpentine » qu’il ne se lassait pas de contempler.

Guy Goffette flatte notre oeil par l’esthétisme de la typographie des fins de chapitres, certaines dignes d’une chute comme celle qui clôt le récit :

la der

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en quarante

Guy Goffette sera-t-il parvenu à un apaisement par cette réconciliation posthume ?

Une tendre nostalgie embue les pages (fragrance de la tarte aux pommes). Un aveu qui prend des airs de délivrance. L’auteur se raconte et met en mots le deuil qu’il vient de traverser. Il signe un récit intime, émouvant, plein de sensibilité et de délicatesse, oscillant du présent au passé, servi par un style ciselé et une plume poétique, limpide comme la Semois.

NB: Pour approfondir la connaissance de Guy Goffette, couronné par le grand prix de poésie de l’Académie française, lire aussi : La mémoire du cœur, Chroniques littéraires 1987-2012 par Guy Goffette, Gallimard, Les Cahiers de la NRF.

©Nadine DOYEN

Gérard Traquandi, GT, texte de Baldine Saint Girons, Editions « P », Marseille, 2012, 272 pages, 30 E.

Traquandi

  • Gérard Traquandi, GT, texte de Baldine Saint Girons, Editions « P », Marseille, 2012, 272 pages, 30 E.

Gérard Traquandi est -c’est selon – soit un faux baroque ou un moderniste attardé. Lisant ces deux définitions dans un journal, il les fit siennes : « c’était ironique, bien sûr, puisque ça qualifiait des artistes en retard par rapport à notre époque, qui avaient encore un pied dans le passé, mais la définition m’a plu ». Et d’ajouter « J’aurais aimé être moderne, à la fois humaniste et en accord avec la nature, mais ce n’est plus possible. Moi, je suis un sceptique, pas un ironique ou un cynique, simplement un sceptique ».  Sa peinture le prouve. Ses photographies poétiques aussi. Dans tous les cas il se veut « dans les choses » et non sans ironie.

Reprenant le « You see what you see » de Franck Stella, il a toujours besoin de retrouver à des éléments de base. Le titre et l’image de couverture de GT peuvent être trompeurs. Mais on voit très vite que sous cette fausse piste se retrouvent l’artiste et son souci de toucher à une véritable abstraction en émancipant l’art de la nature – même si les éléments végétaux et naturels transparaissent dans ce livre. Néanmoins traces, drippings, monochromes, empreintes viennent retourner le paysage. Et tout le livre « joue » entre ce dernier et l’abstraction. Dès lors ce travail n’est plus abstractif à la manière d’un Stella. Nommons-le plutôt non figuratif. Et l’éloge de la nature passe par ce nécessaire « transfert ».

Il y a là à la fois le génie du lieu et la hantise du non-lieu. Ou si l’on préfère une sorte de pouvoir de la puissance de l’air provençal qui n’a rien pourtant de folklorique, d’exotique ou de provincial. La photographie est utilisée pour sa faculté de représenter et sa narrativité, dessins et impressions sont là afin d’opérer par « soustraction ». Chaque œuvre – même lorsqu’il s’agit de vanités – devient une nature vivante. Pas étonnant dès lors qu’un texte poétique de Baldine Saint Girons accompagne les images de Traquandi. Le peintre et l’auteure partagent d’ailleurs le même goût pour Rothko. Le premier y a trouvé une source à sa compréhension du rapport de l’art, la seconde de la poésie et du savoir avec le besoin fondamental comme l’écrit Baldine de Saint Girons « du spectacle authentique de notre destinée, en tant qu’individu et en tant que civilisation ».

Pour traduire ce rapport, Traquandi semble créer à l’instinct et au plus pressé. Mais son approche est aussi rapide que lente. Elle demeure toujours sur le fil du rasoir. Son geste n’approche rien d’établi, il mise sur la nudité des formes et leur délocalisation. Chaque œuvre est comme « soufflée» sur un support dans ce qui tient du décrochement figural, de l’engloutissement, de la plongée. Face à l’œuvre deux questions surgissent : comment se fait-il que tout cela soit si incroyablement visible ? Comment se fait-il aussi que ses photos ne montrent « rien » ou si peu. ? Sans doute parce que ce travail suppose l’éphémère. A savoir ce qui sépare l’être de ses choses. L’art des plus poétiques joue un rôle d’intermédiaire, d’entremetteur. Il se compare à la peau de lait qui sépare deux choses de même nature : une chose qui a eu lieu, une chose qui attend son sort. Bref l’une disparue, l’autre à venir. Ses monochromes sont donc des poèmes, des paysages intermédiaires, des marges centrales. Elles emplissent la nudité, envahissent le vide pour le souligner. Une telle œuvre n’est ni tranquille, ni inquiète, ni arrêtée, ni muette. Elle possède le mérite d’apaiser sans édulcorer. L’image se manifeste comme apparition mais indique quelque chose qui ne se manifeste pas. Il y a là un phénomène indiciaire aussi subtil qu’étrange et qui tient lieu de trouble.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET

Le Cercle de la Rotonde | Rencontrer des Auteurs dans une Ambiance Conviviale

Le Cercle de la Rotonde | Rencontrer des Auteurs dans une Ambiance Conviviale.

Rencontre du Cercle de la Rotonde, le vendredi 26 avril 2013 à la Bibliothèque de Tournai (Salle de Lecture)

 

 

Lecture-spectacle « Le diagonaute amouraché » (18h)

 

Entretien avec Patrice Breno, Timotéi Sergoï, Christine Van Acker (18h45)

 

Présentation de la collection nomdidomme et Cocktail dînatoire (20h)

 

Veillée des Auteurs (20h45)

 

Animation : Marie-Clotilde Roose

 

 

 

Vampires, cartable et poésie de Sébastien Joanniez – édition du Rouergue janvier 2013. 76 pages, 7 €

Vampires, cartables et poésie

  • Vampires, cartable et poésie de Sébastien Joanniez – édition du Rouergue janvier 2013. 76 pages, 7 €

 

 

« Quand tu dors

(mais tu ne le sais pas)

tu deviens

le quartier général

des papillons »

Armand le Poète

Mes plus beaux poèmes d’amour

 

 

Voilà une très jolie petite histoire, pleine à craquer de poésie et de drôlerie. Le narrateur est un jeune garçon de la Famille Magique, qui raconte comme dans un journal, une semaine et un peu plus de sa vie. La Famille Magique c’est une famille vraiment pas comme les autres, où il suffit de claquer des doigts pour faire ou avoir tout ce qu’on veut. Une famille extraordinaire, où l’on peut croiser lors du Grand Repas, aussi bien Barbe-Bleue et la Statue de la Liberté, la Joconde et King Kong, le Père Noël et les sept nains, Cendrillon et le Petit Prince que Bouddha ou Pachamama et bien d’autres encore. Bon, il y a bien l’Œil de contrôle que ses parents envoient pour le surveiller, mais il n’est pas bien méchant, et ses parents de toutes façons, ils ne sont pas méchants non plus et ils dorment souvent. Normal, quand on est magique, on n’a pas besoin de travailler, mais voilà, notre jeune narrateur lui, ce qu’il veut, c’est aller à l’école comme tous les autres, pour apprendre. Apprendre les mots, les mathématiques et les cris des animaux par exemple.

 

« Bien sûr, je pourrais claquer des doigts et tout avoir par magie. Ce serait simple : mes parents m’ont appris à utiliser les pouvoirs pour avoir la vie facile. (…) Mais je ne veux pas. Je ne veux pas vivre allongé. »

 

Et puis, sur le chemin de l’école, il y a LA fille. Celle qui fait que le cœur s’emballe. Pas Sophie Dumas, non, qui est dans son école.

 

« Je n’aime pas Sophie, moi, mais c’est la seule qui m’aime, la seule à m’apprendre le nombril et le trou des fesses.

 

Elle se jette sur moi pendant la récréation et elle veut jouer à l’amour. »

 

C’est embêtant d’être trop aimé par une fille à l’école, on se retrouver puni à cause d’elle, et puis surtout, ce n’est pas LA Fille. L’autre, celle qui n’a pas de prénom et qui fait de la danse. Celle-là ? Elle donne envie d’écrire des poèmes. Oui, parce que ce qu’il aime aussi, notre jeune narrateur, c’est écrire des poèmes. Il en écrit tout plein et d’ailleurs, tout ce qu’il raconte est beau comme un poème. Ce qu’il va découvrir d’important, c’est qu’avec beaucoup de poésie et un peu de magie, on peut sauver la Fille de sa vie.

 

C’est bien pratique aussi de faire partie de la Famille Magique et ce n’est pas si mal, finalement, de ne pas être tout à fait comme les autres.

 

 

 

©Cathy Garcia

 

 

Sébastien Joanniez

Sébastien Joanniez

 

 

D’abord urbain, auteur dramatique, comédien, metteur en scène, puis RMIste, puis romancier, publié, poète, subventionné, puis néo-rural, puis père, mari, traduit, puis père encore, Sébastien Joanniez est né en 1974.

 

Aux Éditions du Rouergue : Marabout d’ficelle (2002, roman) – Terminus Noël (2002, roman) – C’est loin d’aller où (2003, roman) – Même les nuages je sais pas d’où ils viennent (2005, roman) – Entrez (2010, poésie) – Noir grand (2012, roman) – Vampires, cartable et poésie (2013, roman) – J’aime pas ma sœur (2013, récit) / Aux Éditions Sarbacane : Je fais ce que je peux (2004, poésie) – Fred et Fred (2005, poésie) – Treizième avenir (2006, roman) – Camping (2014, poésie) / Aux Éditions Espaces 34 : Des lambeaux noirs dans l’eau du bain (2005, théâtre) – Désarmés (2007, théâtre) – Le petit matin de mourir (2010, théâtre) / Aux Éditions Color Gang : Trop tard c’est bientôt (2007, théâtre) – Dans quels déserts tu ranges tes soifs ? (2007, théâtre) – Cluemo (2010, essai) / Aux Éditions Poivre et Sel : Animalerie (2013, BD).

Jacques Sojcher, « L’idée du manque », Illustrations d’Arié Mandelbaum, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2013, 56 pages

Sojcher Jacques

 

  • Jacques Sojcher, « L’idée du manque », Illustrations d’Arié Mandelbaum, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2013, 56 pages

Pour Jacques Sojcher il n’existe pas d’autres passages que par les mots et la mémoire même si – chemin faisant – il a oublié la langue de sa mère. Celle-ci lui a donné non seulement le jour mais aussi la lumière avant que la noirceur de la Shoah le recouvre de cendres. Depuis la langue que l’auteur a choisi dit les déchirures et tout ce qui le creuse. Il reste tel qu’il fut laissé dans « le rêve de ne pas parler ». Un rêve mis à mal et pour le sauver par celui de l’écriture. Apaise-t-elle avec le temps ? Rien n’est moins sûr. Mais ses condensations et ses déplacements demeurent seuls viables. Néanmoins le sentiment de la perte est fiché là et au mieux la poésie est une pluie d’hiver, d’été, une pluie des quatre saisons. Mais sous le rinçage du temps Sojcher ne peut espérer échapper aux disparitions. Ils n’ont jamais cessé de créer une douloureuse proximité.

La poésie n’est donc pas faite pour savourer l’écart entre présence et absence mais pour le tarauder dans la substance même l’intimité. Chaque texte poétique de Sojcher reste cauchemar et la réalité, l’identité suprême, la nuit de l’être. L’auteur ne s’éloigne pas des mots car il ne peut s’éloigner des morts. Ils le harcèlent. Mais ils respirent encore par l’écriture de ce fils en reconquête de l’origine que la barbarie a réduit en cendres.

Les mots – du moins ceux qui restent – demeurent donc au centre du manque. Ils représentent son reste au nom de la promesse tenue par le poète bruxellois. On espère qu’ils parviennent à modérer le froid dans l’île perdue de son corps avant qu’elle disparaisse. Qu’ils restent ce mince rideau sur lequel perce un soleil noir pour rompre la dualité qui partagea le poète entre noms, lieux, présents et retours.

A chaque partage, à chaque absence demeure l’écho qu’une bouche sans lèvres et sans langue tente de proférer en souvenir des terres engraissées de cadavres innocents. A partir de là la joie n’est jamais uniquement joie mais la douleur reste douleur. Sojcher est lié à elle, à son commencement. A la recherche de l’identité perdue et de l’« autre» qui le hante mais qui ne peut-être pas plus qu’un leurre le poète ne cesse de marcher, pas à pas : dans le pas du pas et du papa. Car c’est à travers le corps de l’autre qu’il faut se mesurer sans résoudre son énigme. Le résoudre se serait être Œdipe ou le meurtre ou le manque. Alors tant que faire se peut Sojcher à défaut de franchir une fracture, recoud une fêlure. Toute sa poésie est déductible de ce schéma. Mais la question demeure : existe-t-il d’autre passage ?

©Jean-Paul GAVARD-PERRET