Patrice Blanc, « Fleurs d’âge », Editions du G.R.I.L., 1310, La Hulpe, Belgique, 5 €.

  • Patrice Blanc, »Fleurs d’âge », Editions du G.R.I.L.,1310, La Hulpe, Belgique,    5 €.

Ces poèmes de jeunesse de Patrice Blanc ouvrent par effet retard la question de la perte et de recouvrement. Et ce au moment même où l’image était un « cri d’attache pour maintenir les liens » et qu’à l’inverse les mots « à la moustache peureuse » restaient enclins aux croyances sauvages.

Republié aujourd’hui grâce à Paul van Melle, ces poèmes cinglent de leur apatride vérité. Ils annoncent de manière bien ancrée et encrée les textes plus récents de l’auteur : « Le sang du jour », « Articulations » et « Fission de la rose ». S’y découvrent entre autres deux illustres ancêtres du poète : le politique Louis Blanc connu encore pour son ouvrage « Le droit au travail » et le peintre Charles Blanc qui a joui entre les deux guerres mondiales d’une renommée certaine.

Pour autant les « Fleurs d’âge » ne tiennent pas tant s’en faut par ces évocations du passé. Les poèmes évoquent plus pertinemment combien la nuit est moins dans le jour, que le jour dans la nuit à qui – sans les biffer – ait en approfondir les contours.

Patrice Blanc ouvrait déjà une brèche au monde par approfondissement de ses pans soudain écartés et éclairés. Contre le compact et l’opaque se découvrent et se découpent peu à peu les premières strates d’une œuvre simple mais touchante. Jamais l’auteur ne recherche l’effet :

« tes seins sourient ce matin

Tu regardes le brouillard

Et tu touches la froideur

Les chiens raclent leurs soucis le long des rues désertes ».

On entre dans la vie par de petites portes qui semblent plus somptueuses que de grandes arches.

« Fleurs d’âge » illustre donc la consistance de ce qui peut sembler inconsistant. Mais c’est ainsi que l’existant au-delà des surfaces rassurantes attire l’œil. Non sur l’ailleurs mais sur la fascination du présent. Il suffit que l’aimée y « pêche les passants » pour « les mettre dans un pot de confiture ». Et soudain une transe-visibilité permet de les voir autrement au sein d’un humour plus doux que rosse.

De tels textes découplent les visions acquises. Il faut juste se laisser prendre dans leur demi-jour dont l’exquise clarté irise le temps et l’espace. La poésie donne en conséquence le sentiment d’être au monde autrement. Elle projette vers des zones plus profondes. Elles s’excluent autant de la fausse lucidité qui n’est qu’une logique d’apparat que de la pure rêverie évanescente. C’est sans doute pourquoi, soudain, une vérité nue nous fait face. Elle est façonnée des mots les plus sobres et des images les plus simples qui, on le sait, ne sont jamais de simples images.

Une telle recherche duale représente donc une brèche qui ouvre le monde par approfondissement de ses pans soudain écartés. Dans un élément compact et opaque se découvrent et se découpent peu à peu les “strates” par dépliage. On entre à la fois au milieu de deux falaises d’un canyon et on saisit la ténuité de l’être. Un tel livre montre la consistance et l’inconsistance de l’existant au-delà des surfaces rassurantes en attirant l’œil sur l’ailleurs. Celui-ci n’est pas pour autant l’autre monde de la fascination de l’imaginaire mais celui de la nudité. Il permet de passer de la simplification unitaire (ou binaire) à une invisibilité qui est là mais qu’on ne voit pas encore.

Nous pénétrons ainsi dans une verbalisation et un graphisme qui permettent de saisir ce qui jusque là était perçu comme de l’inconsistant. Ils nous découplent de nos visions acquises. Il faut juste savoir entrer dans ce demi-jour de l’inconnu face à la clarté éclatante qui réduit les formes à leurs apparences et au flou qui les diluent de manière évasive. Etirant le temps et l’espace ce travail nous donne le sentiment d’être au monde autrement en nous projetant vers des zones plus profondes qui s’excluent autant de la simple lucidité d’apparat que de la pure rêverie évanescente. C’est sans doute pourquoi, soudain, une vérité nue nous fait face : elle est faite des mots les plus simples et de l’image la plus simple qui, on le sait, n’est jamais une simple image.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET